La Palestine spoliée

février 7th, 2020 by Guy Durand

Les journaux nous apprennent l’entente Trump-Nétanyahou sur un plan de paix pour Israël et la Palestine : un plan de paix fixé sans la participation des représentants palestiniens, un plan de paix qui proclame Jérusalem « capitale indivise » d’Israël, un plan de paix qui spolie la Palestine du tiers de son territoire (la vallée du Jourdain) et qui annexe les colonies juives présentes ailleurs. Toutes choses qui violent explicitement le droit international ; qui contredisent la décision de l’ONU de 1947 lorsque celle-ci a donné un pays aux Juifs décimés par l’holocauste en souhaitant l’existence de deux pays autonomes ; et qui contreviennent à la volonté de l’ONU qui s’en tient aux frontières définies en 1967.
Monsieur le Ministre, pourquoi ne condamnez-vous pas cette proposition, en particulier cette annexion des colonies (comme le Canada l’a fait pour l’invasion de la Crimée par la Russie en mars 2014) ?
Plus largement, pourquoi n’en profitez-vous pas pour reconnaître la Palestine comme État souverain (comme de nombreux pays l’ont déjà fait) et pour favoriser sa présence de plein droit à l’ONU ?) Ce ne serait que justice, l’ONU ayant reconnu l’État d’Israël en 1948 et refusé de le faire pour la Palestine en 1988 quand celle-ci a proclamé son indépendance.) Et cela pourrait avoir plusieurs effets positifs : redonner dignité et confiance aux Palestiniens, établir une meilleure égalité entre les partenaires en présence, relancer les négociations sur un meilleur pied et favoriser la paix dans la région. Il est bien évident, en effet, que la présente proposition, ainsi que la colonisation et la ségrégation actuelles suscitent la colère des Palestiniens et justifient la violence de certains. À propos de ce dernier point, rappelons que l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) a renoncé à la violence et a reconnu l’État d’Israël en 1993. Le Fatah qui gouverne en Cisjordanie refuse lui aussi la violence. Quant au groupe palestinien le Hamas (qui dirige Gaza), groupe dit terroriste, il a conclu deux fois un gouvernement d’union avec le Fatah, acceptant implicitement de cesser la violence contre Israël.
Monsieur le Ministre, pourquoi ne pas encourager aussi les Juifs du Canada à dénoncer ce prétendu « plan de paix » : on peut critiquer une politique particulière d’un pays sans être contre ce pays lui-même. C’est le contraire qui est vrai : aimer un pays inclut le fait d’en critiquer les dérives.
Guy Durand
Guy Durand, professeur émérite de l’Université de Montréal et auteur du livre Israël et Palestine : histoire ancienne et fractures actuelles, Montréal, Éditions des Oliviers
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Coronavirus, virus de la soumission

février 6th, 2020 by Karine Bechet-Golovko

Un étrange virus semble s’emparer du monde. En comparant avec les dégâts causés par la simple grippe ou la pneumonie (non virale), ce virus corona (coronavirus ou pneumonie virale) venu de Chine, très modeste, provoque une vague politico-médiatique globale totalement disproportionnée. Ses effets économiques et politiques sont effectivement largement au-delà de l’aspect sanitaire. Alors que l’on nous parle d’épidémie mondiale, chaque apparition d’un cas isolé dans les pays euorpéens (et pas dans tous) ou outre-atlantique, provoque une vague médiatique digne de la peste noire. Le discours est à ce point caricatural, que l’on se croirait plongé dans une nouvelle production hollywoodienne, à laquelle se sont pliés la plupart des pays, notamment ceux revendiquant une certaine souveraineté, comme la Russie.

Depuis peu, les médias se sont focalisés sur le nouveau virus chinois, virus corona, forme de pneumonie virale. Dans le monde, environ 20 000 personnes sont touchées et, au 4 février 2020,  l’on déplore 427 morts. La France vient de détecter son dixième cas, bénin. La Belgique a hérité, enfin, de son premier cas, lors du rapatriement de ses ressortissants vivant en Chine. A New-York, 3 patients hospitalisés soupçonnés d’avoir ce virus, mais il faut encore préciser le diagnostic. La Russie a deux Chinois si faiblement infectés, qu’il est impossible de déterminer les marqueurs du virus, que la Chine n’a par ailleurs toujours pas transmis. En février, pour la première fois hors des frontières de la Chine continentale, une personne est morte à Hong Kong et une autre aux Philippines. Nous sommes assez loin de la pandémie …

Qu’il y ait des cas d’infection, cela est incontestable. C’est l’ampleur médiatique donnée à ce virus, qui laisse pantois. Comparons avec ce qui est comparable, à savoir la pneumonie non virale et la grippe.

En 2015, dans le monde 920 000 enfants de moins de 5 ans sont morts de la pneumonie. 920 000. Et si la communauté internationale se décide à ouvrir les yeux et à aider les pays, il suffirait de donner accès à des vaccins qui existent, ce qui est parfaitement réaliste, l’on pourrait baisser la mortalité de cette maladie. Au rythme où l’on avance, les chercheurs estiment à 800 000 le nombre d’enfants de moins de 5 ans morts de pneumonie en 2030. Mais il est vrai que cela ne touche pas l’Europe ou l’Amérique du Nord … Donc, pour la pneumonie, je répète, plus de 900 000 enfants morts par an.

En ce qui concerne la grippe, prenons le cas de la France. Dans l’hiver 2017/2018 par exemple, 13 000 personnes sont mortes de la grippe, dont 93% de personnes de plus de 65 ans. Cette année, depuis novembre, l’on compte déjà 22 morts. Selon les données fournies par l’Agence nationale de santé publique française, dans la semaine du 29 janvier, plus de 5 500 personnes se sont adressées aux urgences pour des problèmes de santé liés à la grippe et 460 ont été hospitalisées. Et 10 cas sans que le diagnostic vital ne soit engagé pour le coronavirus.

Sans qu’il soit nécessaire d’aller plus dans le détail, il est évident que le risque sanitaire découlant du virus corona comparé aux dégâts causés par la pneumonie ou la grippe est absolument minime. Pour autant, la Russie met en place en état-major de lutte contre le virus corona, rien moins de ça, commandé par Golikova, la vice-Premier ministre en charge de la santé; de nombreuses écoles sont fermées à Moscou, malgré le démenti publié dans la presse d’une injonction adoptée en ce sens (je le confirme personnellement); nous avons droit tous les jours au bulletin d’alerte mondial, de plus en plus difficile à remplir, car il ne se passe rien en Russie de notable sauf la prise de mesures dignes d’une guerre bactériologique. Si, une première victime directe est à noter: le Forum économique Sotchi n’aura pas lieu comme prévu, car il y a des étrangers et ces étrangers viennent de pays où il y a quelques cas de virus corona, donc évitons la pandémie. C’est une victime collatérale difficile à déplorer, la démultiplication des messes glonalistes la fera passer inaperçue. La plupart des pays d’Europe et d’Amérique du Nord prennent des mesures draconiennes, des fonds incroyables sont dirigés pour lutter contre ce virus, que l’OMS a déclaré comme danger pour l’humanité. Des images incroyables de l’aéroport de Pékin, vide.

L’économie globalisée est directement touchée, par un virus qui fait moins de victimes que la grippe. Et les ressources étatiques sont mobilisées pour lutter contre cet étrange virus, qui semble surtout permettre de faire le tri dans les pays, de voir dans les faits ce qu’il en est de la souveraineté réelle prétendue et jusqu’où ces pays sont prêts à aller. Pour l’instant, ils semblent prêts à aller très loin. En ce sens, le virus corona ressemble beaucoup au virus de la soumission, ou d’allégeance.

Puisqu’il est impossible aujourd’hui de remettre en cause les dogmes sans être accusé de conspirologie, et que le virus corona est décrété comme rien moins qu’un danger pour l’humanité, mais qu’il devient difficile de prendre au sérieux ce qui ressemble de plus en plus à une hystérie globale, des voix dubitatives commencent à s’élever, certaines allant même immédiatement se couvrir sous le voile (devenu protecteur) de la conspirologie. En effet, alors que la Russie s’est lancée corps et âme dans la machine globaliste de la superproduction hollywoodienne de lutte contre le coronavirus,  la première chaîne fédérale Pervy Kanal, aux infos du soir, a décidé de lancer une série de reportage sremettant en cause la religion proférée à ce sujet (par ailleurs très respectueusement dans le reste du journal), l’indiquant elle-même comme « conspirologique ». Pour les russophones, voir ici (à partir de 22.45) :

(Vidéo en russe)

Et en effet, des choses surprenantes sont dites. Dans les réseaux sociaux, l’on a déjà entendu parler de ces laboratoires qui ont enregistré le virus corona ou des financements de Bill Gates dans l’industrie pharmaceutique. Immédiatement, la presse s’est lancée dans une opération de défense du dogme coronarien estampillant ces dissidents sous le sceau de l’infamie, celui de la conspirologie. L’on apprend ainsi que le virus a bien été utilisé, mais non créé, par les laboratoires incriminés, notamment dans l’émission en Russie, en revanche la défense est assez surprenante, elle ressemble surtout à un aveu.

Ainsi, ce brevet et les autres disponibles sur le net existent bien. Les laboratoires canadiens et autres ont bien des souches de coronavirus (ou virus corona) qui viennent des anciennes vagues virales, ils travaillent bien avec ces souches. Mais, ils n’ont pas volontairement (ou involontairement) contribué à sa propagation. Ca, en effet, ce n’est pas prouvé.

En revanche, l’émission russe donne une information qui surprend. Un jeu de rôles. Mais pas un simple jeu de rôles. Un jeu de rôles avec des représentants de l’establishment global sur le thème de la lutte contre une épidémie mondiale du virus corona a été organisé en octobre 2019 à New York, deux mois avant le véritable départ du coronavirus. Parmi les participants, l’on compte des représentants de l’ONU, des transnationales, de l’industrie pharmaceutique, de la Banque mondiale, de l’Administration américaine et d’autres personnalités importantes du monde global.

(Vidéo en russe)

Dans tous les cas, les effets de ce virus corona sont très intéressants. Les frontières se ferment sur commande, indépendamment des guerres ou des épidémies réelles; sur commande, les ressources étatiques sont réorientées pour combattre un mal moins dangereux que les maladies existantes, dans le monde réel; toutes les ressources médiatiques sont dirigées dans le même sens, quel que soit le pays; des régions de pays se trouvent coupées (en Chine, mais aussi la Russie pense isoler une région). Et les Etats se plient, obéissent, jouent le jeu, s’alignent. Ils ont fait allégeance à un commandement global, diffus et quasiment impossible à géographiquement localiser. Ils furent contaminés par le virus. C’est effectivement une pandémie géopolitique.

Karine Bechet-Golovko

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Macron: «La Russie est dans l’Europe»

février 6th, 2020 by Olivier Renault

Le président français a de nouveau présenté – ce qui est un exploit – la Russie comme faisant partie de l’Europe.

Jouant sur la sensibilité polonaise vis à vis de la Russie dans un contexte où c’est, selon lui, l’Union européenne qui doit relever le défi de l’Otan en mettant en place sa propre armée, alors que la Pologne mise sur les Etats-Unis pour sa défense et voit toujours la Russie comme étant un danger pour sa souveraineté, Emmanuel Macron se lance en tant que leader européen pour prendre la place d’Angela Merkel sur le terrain «naturel» de l’Allemagne en Europe centrale en privilégiant toujours une normalisation des relations avec la Russie. La France a – c’est ce qui en fait sa force – deux atouts très convoités par la diplomatie allemande, sa force de frappe nucléaire et son siège permanent à l’Onu.

Dans un tweet du 3 février, le président français alors en visite en Pologne a déclaré:

«La France n’est ni pro-russe, ni anti-russe, elle est pro-européenne. Même si elle n’est pas dans l’Union européenne, la Russie est dans l’Europe. Et nous n’avons aucun intérêt à ne pas regarder en face notre relation avec la Russie et à laisser des malentendus».

Dans cette déclaration – ce qui était osé en Pologne – faite devant le président polonais, Andrzej Duda, et Mateusz Morawiecki, le Premier ministre polonais, le président français continue de faire des déclarations favorables envers la Russie. Depuis son discours à la Sorbonne, le chef de l’Etat français a largement avancé ses pions en l’espace de trois ans en incluant le rôle de la Russie dans une volonté de damer le pion à la chancelière sur sa politique de rapprochement avec la Russie. On se souvient d’un passage du 26 septembre 2017 où le président français déclarait qu’«au début de la prochaine décennie, l’Europe devra être dotée d’une force commune d’intervention, d’un budget de défense commun, et d’une doctrine de défense commune pour agir». En 2017, la Russie était assimilée sur la langue du jeune président français aux «puissances autoritaires qui ne défendent pas aujourd’hui nos valeurs». Depuis 2019, la France tend la main à la Russie en tentant de rattraper le retard sur la diplomatie allemande vis à vis de la Russie, voire même à vouloir la dépasser pour prendre la main car l’Allemagne ne cesse pas de réclamer les positions stratégiques de la France. Les demandes allemandes ont, semble-t-il, à partir de 2018, fait revoir à la France sa politique vis-à-vis de la Russie.

Le vice-chancelier Olaf Scholz (SPD) avait préconisé en novembre 2018 que le siège permanent de la France au Conseil de sécurité des Nations unies soit converti «en siège européen commun». La France avait refusé mais répondu vouloir s’engager à ce que l’Allemagne en obtienne un. Dans un entretien de ce 2 février donné au Tagesspiegel,  juste avant le départ d’Emmanuel Macron en Pologne, l’Allemagne est revenue à la charge avec le chef du groupe parlementaire de la CDU, Johann Wadephul, qui a déclaré que la France devait donner à son pays sa dissuasion nucléaire:

«Nous devons envisager de travailler avec la France sur les armes nucléaires. L’Allemagne devrait être prête à participer à cette dissuasion nucléaire avec ses propres capacités et ressources».

Face à l’appétit de Berlin qui se fait de plus en plus insistant, Paris a engagé la vitesse supérieure et s’approche de la Russie tout en tentant de se montrer en leader en Europe centrale quitte à marcher sur «la terre de chasse» de Berlin.

Depuis mai 2019, la France entame un virage pro-russe. Même si le président français a déclaré ne pas être «pro-russe» en Pologne car il ne fallait pas heurter la sensibilité polonaise sur cette question, la France de Macron mène, en fait, une politique pro-russe depuis mai 2019.

En mai 2019, le président français a déclaré que «le Conseil de l’Europe a besoin de la Russie comme la Russie et les Russes ont besoin du Conseil de l’Europe, ce qui suppose que ses droits d’Etat membre soient respectés mais aussi que la Russie remplisse ses obligations à l’égard de l’institution». Avant le G7 de Biarritz en août 2019, il avait jugé «pertinent» que la Russie – qui avait été suspendue en raison de la Crimée- puisse «à terme» rejoindre le G7 qui redeviendrait alors le G8. Le 19 août, il recevait le président russe au fort de Brégançon. A la fin du mois d’août, Emmanuel Macron plaidait devant les ambassadeurs pour une normalisation des relations avec la Russie: «Il faut repenser notre lien avec la Russie car «pousser la Russie loin de l’Europe est une profonde erreur» et «nous sommes en Europe, et si nous ne savons pas à un moment donné faire quelque chose d’utile avec la Russie, nous resterons avec une tension profondément stérile, nous continuerons d’avoir des conflits gelés partout en Europe, à avoir une Europe qui est le théâtre d’une lutte stratégique entre les États-Unis et la Russie, donc à avoir des conséquences de la guerre froide sur notre sol». Toujours au mois d’août, il avait déclaré à la presse que «sa politique de rapprochement avec la Russie se heurtait aux oppositions «des Etats profonds de part et d’autre, à Paris comme à Moscou».

Olivier Renault

Palestine: « Deal » du siècle ou confirmation du fait accompli

février 6th, 2020 by Prof. Yakov M. Rabkin

Trump et Netanyahou ont beau annoncer un plan de paix qu’ils qualifient de « deal » du siècle, il s’agit plutôt d’une confirmation et d’une consolidation de ce qui se passe sur le terrain depuis bien des années et qu’on qualifie de plus en plus d’apartheid, dit Yakov Rabkin, professeur émérite d’Histoire à l’Université de Montréal et auteur de Comprendre l’État d’Israël (Écosociété en 2014). C’est la politique de « fait accompli » si cher à Ariel Sharon.

Il note que les deux dirigeants qui ont présenté le soi-disant plan de paix s’adressaient beaucoup à leurs propres bases politiques. Dans le cas de Trump, il rappelle qu’il y a de plus en plus de Chrétiens sionistes dans le monde, dont 60 millions aux États-Unis, ce qui dépassent de beaucoup la population juive mondiale (14 millions au maximum).

Cet enthousiasme de Chrétiens extrémistes se manifestent au Brésil — Bolsonaro a annoncé qu’il déménageait l’ambassade brésilienne à Jérusalem dès son élection — comme en Bolivie depuis le coup d’État. Selon Yakov Rabkin Israël inspire les supremacists blancs du monde, de la Pologne à la Bolivie.

Fréquent visiteur d’Israël, Yakov Rabkin décrit le problème démographique d’Israël qui fait en sorte que des immigrants en Israël venant de partout sont accueillis, MAIS à condition qu’ils ne soient pas arabes. Cette mentalité, selon le professeur Rabkin, découle directement de la nature colonialiste d’Israël.

Yakov Rabkin commente en dernier la tentative de réécrire l’histoire de la Seconde guerre mondiale en parlant de la commémoration du 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz au cours de laquelle Der Spiegel et l’ambassade américaine au Danemark, pour ne nommer que ces deux, ont dit que ce sont les Américains qui ont libéré Auschwitz. Ils se sont corrigés quand on leur a rappelé que c’était l’Armée rouge qui avait libéré TOUS les camps de la mort.

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La réalisation finale du Couloir Économique Chine-Myanmar (China-Myanmar Economic Corridor – CMEC) va soit fluidifier, soit apporter des tensions supplémentaires dans la rivalité économique sino-indienne déjà observée au cours des dernières années ; tout dépendra de la manière dont New Delhi va répondre au dernier projet d’intégration trans-régional porté par Pékin. Quelles que soient les décisions de New Delhi en la matière, une chose est certaine : le CMEC est voué à rebattre les cartes.

La visite du président Xi au Myanmar, le week-end dernier, a été marquée par la conclusion de 33 accords qui sont, d’une manière ou d’une autre, connectés au Couloir économique Chine-Myanmar (CMEC). Ce projet transrégional, dernière émanation en date des Nouvelles Routes de la Soie chinoises (BRI), vise à fonder un couloir de connectivité semblable au CPEC [Couloir économique Chine-Pakistan, NdT] vers l’Océan afro-asiatique (« indien »), qui viendrait compléter son prédécesseur dans le coin Nord-Ouest de cette étendue d’eau, en renforçant encore l’influence économique de Pékin en Asie du Sud. Les intentions de Pékin sont bienveillantes : son objectif stratégique général est simplement de garantir ses accès à l’Océan Afro-asiatique [Océan Indien renommé à dessin par l’auteur, NdSF] sans devoir dépendre du détroit de Malacca, pour une proportion conséquente de ses convois maritimes de commerce. Pour autant, les actions de la Chine ont été interprétées par New Delhi (avec la bénédiction de Washington) comme relevant d’un complot visant à « encercler » l’Inde.

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Cet état des choses pose les bases de leur « dilemme stratégique » mutuel, qui a contribué à la montée d’une rivalité économique entre les deux puissances asiatiques au cours des quelques dernières années, et qui a atteint de nouveaux sommets dramatiques après le refus de toute dernière minute par l’Inde de signer le Partenariat économique global régional [Regional Comprehensive Economic Partnership – RCEP], mené par la Chine, au cours du sommet de novembre 2019 à Bangkok. Mais dans le même temps, l’Inde a mené un double jeu, décrit par elle de manière trompeuse comme « multi-alignement », en essayant d’entrer à nouveau dans des discussions économiques avec la République populaire, dans le cadre de sa stratégie de soi-disant « équilibrage », qui consiste à tenir des relations équidistantes avec les principales grandes puissances mondiales. Mais la signature de la « première phase » d’un accord commercial plus étendu entre les États-Unis et la Chine a mis l’Inde en situation difficile, de son propre fait, et qui va peser sur sa réaction au CMEC.

Non seulement l’Inde a-t-elle échoué à tirer avantage de la soi-disant « guerre commerciale«  pour se positionner comme destination de choix pour une relocalisation des entreprises occidentales chez elle, comme le Vietnam a réussi à le faire, mais elle doit à présent prendre en compte les réformes économiques progressives de la Chine, qui vont peu à peu faire croître l’attractivité de la Chine aux yeux des entreprises occidentales au fil du temps, surtout au vu du fait que de nombreuses d’entre elles ont déjà une empreinte importante dans le pays. L’Inde a également refusé de conclure un accord de libre-échange avec les États-Unis, après le fiasco du RCEP, considérant que les conditions posées par les États-Unis étaient déséquilibrées (mais un accord pourrait néanmoins être prochainement signé), mais après la « phase une », Washington n’a plus guère de raisons de « chercher des compromis » : un accord important a été conclu avec Pékin. Dans le même temps, l’expansion de l’influence économique chinoise en Asie du Sud progresse à grands pas avec le CMEC.

L’Inde a également des intérêts économiques stratégiques au Myanmar, du fait que ce pays joue le rôle d’État de transit pour le commerce terrestre de New Delhi avec l’ASEAN, suivant la voie rapide trilatérale, qui rejoindra également la Thaïlande. Le CMEC et la voie rapide tri-latérale sont orthogonales entre elles, et se coupent dans la ville centrale de Mandalay, si bien que ces projets de connectivité peuvent, de deux choses l’une, entrer en complémentarité, ou bien en compétition, selon les décisions que prendra New Delhi. D’un côté, l’Inde pourrait utiliser le Myanmar comme porte dérobée vers la Chine au travers du RCEP, mais d’un autre côté, une action réciproque de la Chine envers l’Inde, au travers de l’accord de libre-échange conclu avec l’ASEAN, pourrait totalement faire échouer la raison même pour laquelle New Delhi a refusé de s’allier au RCEP en premier chef. En d’autres termes, le « multi alignement économique »du Myanmar entre la Chine et l’Inde laisse ouvertes les portes menant aux deux scénarios.

India-Myanmar-Thailand Trilateral Highway

Tout ceci amène naturellement à la conclusion qui suit : les liens commerciaux entre l’Inde et le Myanmar, et plus largement l’ASEAN, suite à leur intégration au RCEP mené par la Chine, constituent le principal défi que New Delhi va devoir régler sans tarder. L’Inde a passé beaucoup de temps à promouvoir sa politique « Agir à l’Est »d’engagement vers l’ASEAN, mais elle ne peut pas poursuivre celle-ci à la même échelle que précédemment, du fait de l’existence du RCEP et du CMEC, sauf si elle modifie ses relations avec le bloc voisin, ou accepte que celui-ci, et tout particulièrement le Myanmar, vont à présent fonctionner comme pont rapprochant les économies indienne et chinoise. C’est bien là que réside le dilemme, car l’Inde veut conserver la Chine à distance, de crainte que son programme « Made in India » de développement industriel intérieur ne soit paralysé par un afflux, que l’on peut anticiper comme important, de marchandises chinoises bon marché, au travers du RCEP et du Myanmar.

Début novembre 2019, l’Inde a connu des manifestations importantes, avant son refus officiel d’entrer dans le RCEP, justement du fait de ces craintes ; et vu que le désordre politique ambiant, qui s’est répandu dans tout le pays de manière plus large que les manifestations jusqu’ici purement économiques, le parti BJP au pouvoir pourrait vouloir éviter de prendre le risque d’inciter les masses populaires à le considérer comme « vendant le pays » à la Chine. Mais le seul moyen d’éviter des liens commerciaux plus étroits entre la Chine et l’Inde via le Myanmar est d’appeler publiquement à un remodelage des relations entre l’Inde et l’ASEAN, chose qui porterait le risque de gâcher les bonnes volontés nourries au sein de ce bloc au cours de la dernière décennie, et d’amener le pays dans une situation ressemblant à un isolement économique. La vision du développement de New Delhi pour ses États rétifs du Nord-Est (les « Balkans indiens« ) constitue également la charnière de la connectivité de l’ASEAN, si bien qu’une réaction en chaîne d’incertitude régionale pourrait en découler.

Il est clair, au vu du résultat de ces calculs stratégiques interconnectés, que le CMEC va ou bien fluidifier, ou bien durcir la rivalité économique sino-indienne. Les conséquences de la décision de New Delhi de poursuivre le scénario précédent seraient d’amener à une intégration plus poussée du pays dans l’ordre économique mené par la Chine, qui est en émergence partout en Asie ; alors que si New Delhi prend l’autre voie, elle verra monter son niveau d’isolement, et prendra également le risque de voir monter les désordres dans les « Balkans indiens » si le gouvernement ne réussit pas à apporter le développement promis à cette région longtemps restée négligée. Vu la tendance observable des dirigeants indiens à tacitement « contenir«  la Chine en coopération avec les États-Unis, il apparaît plus probable que le second scénario soit choisi, sauf si quelque chose d’imprévu se produit. L’issue en serait surtout au bénéfice stratégique des États-Unis d’Amérique.

Andrew Korybko

 

Article original en anglais :

Impacts of the China-Myanmar Economic Corridor (CMEC). Ease or Exacerbate China-India Rivalry?, publié le 23 janvier 2020.

Cet article en anglais a été publié initialement par OneWorld

Traduit par José Martí, relu par Hevé pour le Saker Francophone

 

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

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S’opposer à la guerre, notre responsabilité

février 6th, 2020 by Saïd Bouamama

Pourquoi ceux qui manifestaient contre la guerre en Irak ont-ils applaudi les bombardements en Libye? Saddam Hussein valait-il mieux que Kadhafi? Dans La Gauche et la Guerre, Saïd Bouamama et Michel Collon analysent le retournement de veste d’une grande partie de la gauche. Nous vous proposons l’introduction de ce livre fondamental pour faire renaître un mouvement pacifiste digne de ce nom. Les auteurs y expliquent pourquoi ils ont tenté de percer le mystère de la gauche va-t-en-guerre et comment ils décortiquent cette propagande qui nous vend les conflits comme de nobles causes.

« Pas de guerre pour le pétrole ! » En 2003, nous étions des millions dans la rue pour tenter d’empêcher les États-Unis d’attaquer l’Irak. Mais en 2011, pour arrêter les bombardements sur la Libye : plus personne. Pire : les mêmes organisations réclamaient cette fois… la guerre. Comment expliquer ce grand retournement ?

Qu’est-ce qui a changé entre 2003 et 2011 ?

Les États-Unis ou les pacifistes ?

Flash-back. Le 15 février 2003, alors que les États-Unis s’apprêtent à envahir l’Irak, le monde connaît les plus grandes manifestations antiguerre de l’Histoire. Trois millions à Rome, deux millions à Madrid, un million à Barcelone, des centaines de milliers à Berlin, Paris, Bruxelles, Athènes.

À Paris, derrière la banderole « Non à la guerre contre l’Irak. Justice et paix au Moyen-Orient », défilent toutes les grandes figures de la gauche : PCF, Verts, syndicats CGT et CFDT, LCR trotskiste, anarcho-syndicalistes, Attac, Confédération paysanne, Ligue des droits de l’homme, Mouvement de la Paix, Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, comités de solidarité avec la Palestine… Même la direction du Parti socialiste est là, en force. D’autres manifestations ont lieu dans quatre-vingts villes de France. Les organisateurs estiment à un demi-million au moins le nombre total de participants.

Le tract appelant à cette manif est très clair et très juste : « Nous, citoyens et citoyennes de France et d’Europe, […] nous croyons que la guerre qui se prépare, qu’elle se fasse sous le mandat de l’ONU ou non, sera catastrophique pour les peuples irakiens et kurdes, qui souffrent déjà de l’embargo et de la dictature sanguinaire de Saddam Hussein, et pour tous les peuples du Moyen-Orient, notamment le peuple palestinien dont les droits nationaux doivent être reconnus. Tous ceux qui pensent qu’une solution politique et démocratique doit s’imposer dans le règlement des conflits internationaux doivent s’opposer à cette guerre parce qu’elle augmentera le risque d’une catastrophe plus grande encore. […] Tous ensemble, nous pouvons empêcher cette guerre ! »

On ne saurait mieux dire : sans complaisance aucune pour la dictature de Saddam Hussein, les signataires refusent la guerre qui ne fera qu’aggraver la situation dans l’ensemble du Moyen-Orient. Alors, pourquoi tous ces signataires d’hier diront-ils exactement le contraire huit ans plus tard quand les bombes tomberont sur la Libye ? Parce que les États-Unis ont changé leurs méthodes de communication et se sont montrés plus subtils ? C’est vrai, et nous allons expliquer ces nouvelles méthodes. Parce que la majorité de ces organisations ont retourné leur veste ? C’est vrai aussi, et nous allons essayer de comprendre pourquoi.

On danse à Bagdad ?

En France, en 2003, c’est la quasi-unanimité pour la paix. Même le président Chirac et le Premier ministre Villepin critiquent sévèrement George Bush. Alors, quand trois intellectuels renommés – l’écrivain Pascal Bruckner, le cinéaste Romain Goupil et le philosophe André Glucksmann – signent un appel enthousiaste pour soutenir la guerre, ils se retrouvent complètement isolés. Il faut dire que Glucksmann ose écrire : « Quelle joie de voir le peuple irakien en liesse fêter sa libération et… ses libérateurs ! […] La France s’est mise hors jeu, ridiculisée. […] Tony Blair, qui prit le risque d’affronter son électorat tout en restant fidèle à ses convictions, s’est révélé un véritable chef d’État. […] Quand Bagdad danse, Paris fait grise mine. »

La vérité est qu’on ne dansait pas du tout à Bagdad, soumise à l’opération Terreur et Effroi : 30 000 bombes, 20 000 missiles, destruction des réseaux télévisuels, radiophoniques et téléphoniques pour plonger la population dans l’angoisse (impossible de contacter ses proches), pillage de tous les ministères (sauf celui du Pétrole, soigneusement préservé), laminage systématique de l’économie. La vérité est que la résistance de la population sera tellement forte que l’armée US devra recourir aux armes chimiques (à Fallujah), aux exécutions arbitraires, à l’emprisonnement et à la torture de masse (Abou Ghraïb). De cette horreur et de cette humiliation systématique sortira la terreur de Daesh : en Irak, en Syrie et finalement aussi à Paris et à Bruxelles. Les Irakiens n’avaient aucune raison de danser avec Monsieur Glucksmann et ses amis.

La vérité est que les manifestants antiguerre avaient bien raison et Chirac aussi pour une fois. Les médiamensonges fabriqués par Tony Blair seraient bientôt démasqués officiellement par la commission d’enquête du Parlement britannique.

La catastrophe irakienne allait-elle ouvrir les yeux ? Au contraire, nos trois intellectuels français de cet axe du bien par la guerre allaient recevoir beaucoup de renforts. D’abord, de quelques autres intellectuels à la mode : Bernard-Henri Lévy, Alexandre Adler, Pierre-André Taguieff, Stéphane Courtois… Ensuite, et plus surprenant : presque toute la gauche citée plus haut allait basculer sur la position de Glucksmann. Soutenant pour la Libye ce qu’ils avaient condamné pour l’Irak, PCF, Verts, NPA et la plupart des anarchistes se mirent tout d’un coup à soutenir – parfois avec des nuances – les nouvelles agressions US. La même guerre était devenue humanitaire et juste.

Danse-t-on aujourd’hui à Tripoli ? Ces organisations ne se sentent-elles pas responsables d’avoir plongé la Libye dans cet enfer : terrorisme islamiste, guerre civile, oppression des femmes, trafic mafieux des migrants avec la Méditerranée, devenue le cimetière de tant de vies brisées ?

Des anarchistes pro-guerre ?

Le retournement de veste a été spectaculaire. Prenons l’exemple du mensuel Alternative libertaire. En 2004, il dénonce très justement les projets US pour le Moyen-Orient : « La déstabilisation, la chute des régimes locaux et un remodelage des territoires […]. Bush a précisé la portée de la guerre qui se préparait. La question qui se pose maintenant est : qui sera le suivant ? L’extrême droite chrétienne milite pour un règlement définitif de la question palestinienne qui passe par l’installation de régimes à la botte des USA en Syrie et au Liban, et qui donne carte blanche à la droite israélienne pour organiser la purification ethnique des territoires occupés. » Ce mouvement anarchiste soutenait donc clairement l’indépendance et la souveraineté de la Palestine, du Liban, de la Syrie, quels que soient les reproches graves à formuler envers certains de ces pays.

Aujourd’hui, si cet article était publié dans ce même journal, « son auteur serait traité de conspirationniste, d’ami des dictateurs, de rouge-brun ou carrément de fasciste[1] », indique très justement l’essayiste Vincent Lenormant. En effet, un tel virage à 180 degrés pose beaucoup de questions. Comment une organisation de la gauche radicale qui critiquait très justement la guerre US en Irak a-t-elle pu soutenir la guerre US en Libye, qui a servi les mêmes intérêts et qui a également violé le droit international ainsi que la Charte des Nations unies ? Pourquoi des groupes se disant antifascistes ont-ils soudain cessé de s’intéresser au FN et aux néonazis, tournant toute leur rage contre les antiguerre de gauche, traités à présent de fascistes ? À qui profite cette situation ?

Du passé, ne faisons pas table rase

Pour éclairer ces évolutions bizarres, le présent livre propose différentes pistes…

D’abord, il faut savoir que le problème n’est pas nouveau, il s’est posé aussi en 1914. En portant notre regard sur ce passé, nous pouvons considérer cette situation avec plus de recul et de sérénité au lieu d’être imprégnés d’une information omniprésente mais fallacieusement manichéenne.

Où en était la gauche française et européenne avant l’éclatement de la Première Guerre mondiale ? Elle s’opposait à la guerre annoncée. Un affrontement entre grandes puissances impérialistes se battant pour la domination mondiale. Une guerre de pillage pour contrôler l’acier et le charbon en Europe, le cuivre et le caoutchouc en Afrique ainsi que les routes stratégiques vers le Moyen-Orient et son pétrole… À juste titre, la gauche dénonçait une guerre des seules classes dominantes et l’écrivain Anatole France l’avait bien exprimé : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels. »

Mais en un jour, tout bascula. Dès la déclaration de guerre, cette même gauche vota les crédits de guerre, prit des responsabilités gouvernementales et se vautra dans le grand chauvinisme ambiant. Seule comptait la victoire, notre camp était forcément le bon. Conséquence de cette trahison : dix millions de morts. Seule une petite minorité révolutionnaire parvint à maintenir, dans des conditions très difficiles, le drapeau de la paix et de la fraternité internationale. Comment expliquer ce retournement spectaculaire ? Nous analyserons quelles faiblesses internes ont permis ce retournement. Une leçon d’autant plus intéressante que la « propagande de guerre » est née à cette époque. Du passé, ne faisons pas table rase.

Se repérer

Nous avons aussi beaucoup à apprendre d’un passé plus récent. À savoir les guerres des trente dernières années. Nous les étudierons de près sur deux questions fondamentales : 1. Comment une grande puissance impériale dissimule-t-elle ses objectifs réels derrière des objectifs apparents ? 2. Quels sont les trucs employés pour manipuler l’opinion ? Est-il possible de détecter des procédés récurrents ? On sera surpris de voir que, derrière les gouvernements et les armées, des acteurs plus discrets mais décisifs sont à l’œuvre. Le but étant évidemment que chacun apprenne à se repérer pour ne plus se faire avoir à la prochaine guerre.

Nous procéderons à un examen comparé et attentif de toutes ces guerres, qu’elles soient ouvertes ou menées dans l’ombre, et aussi de certains coups d’État. Nous montrerons aussi comment au fil des décennies s’est construit à Washington un appareil occulte doté d’importants moyens pour manipuler l’opinion publique. Nous l’étudierons sur la base des propres déclarations de ses créateurs et stratèges. La naïveté n’est plus permise.

Sans se laisser intimider

Aujourd’hui, dès qu’on critique la guerre ou qu’on parle de la CIA, on se fait traiter de complotiste. Nous analyserons l’origine de ce terme fourre-tout. Nous sommes convaincus qu’un certain « anti-complotisme », en refusant toute discussion sur les faits concrets, fait en réalité le jeu du complotisme.

Certaines des organisations citées plus haut se réclament de Karl Marx. Nous montrerons qu’en fait, elles contredisent les analyses d’époque de celui-ci. Quand on se demande d’où vient la guerre, on ne peut pas la séparer du néolibéralisme et de la mondialisation. Le social et le militaire ne sont pas des planètes différentes.

Sur ces guerres d’aujourd’hui, la gauche européenne et celle du tiers monde ont des avis très opposés. Le Sud a-t-il forcément tort ou bien faut-il l’écouter ? Nous analyserons aussi divers arguments avancés pour justifier la guerre : apporter la civilisation (ou la démocratie), la responsabilité de protéger, le mouvement ni, ni ainsi que la culpabilisation et la comparaison avec Hitler.

En ces temps de sectarisme et d’excommunications virulentes, nous appellerons à débattre sereinement sur ce qui nous oppose et sur ce qui nous unit. Seule une discussion franche et respectueuse pourra nous amener à un monde meilleur. Et donc sans guerres.

 

 

Note:

[1] Vincent Lenormant, « Gauche révolutionnaire. La grande manipulation », Arrêt sur info, 9 octobre 2017.

 

La Gauche et la Guerre

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Photo : Melzer s’adressant au meeting de Londres

Lors d’une réunion dans l’église New Church de St.Pancras à Londres lundi soir, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture Nils Melzer a fourni de nouvelles informations sur les efforts du gouvernement britannique et des médias de l’establishment pour entraver sa défense du fondateur de WikiLeaks emprisonné Julian Assange.

Melzer a fait une forte intervention à cette réunion, organisée par l’universitaire Deepa Driver et tenue sous la devise «Libérez la vérité». Les autres conférenciers étaient l’ancien diplomate britannique et lanceur d’alerte Craig Murray, Lisa Longstaff de Women Against Rape (Femmes contre le viol) et Eva Joly, ex-juge d’instruction en France et représentante des Verts français au Parlement européen.

Melzer a expliqué que, depuis la publication de ses conclusions en mai 2019 selon lesquelles Assange avait été soumis à une campagne de persécution sans précédent de neuf ans par la Grande-Bretagne, la Suède et les États-Unis, entraînant des symptômes médicalement vérifiables de «torture psychologique», ses enquêtes et recommandations avaient été ignorées. « Les États ont refusé d’enquêter ou d’engager un dialogue sur mes conclusions, même pour répondre aux questions que je suis tenu de leur poser en vertu du mandat qu’ils m’ont donné», a-t-il déclaré.

Le responsable de l’ONU a révélé que dans les coulisses, les autorités britanniques avaient activement cherché à le saboter.

Melzer a déclaré: «Ils sont allés voir la Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme pour se plaindre de moi. Ils ne semblent pas réaliser que je suis indépendant, je suis nommé directement par le Conseil des droits de l’Homme. Mais l’ambassadeur à Genève semble lui avoir dit qu’il n’était «pas satisfait» de la façon dont je conduis mon mandat. Soit dit en passant, j’ai entendu dire qu’ils avaient également dit à mon employeur à Glasgow qu’ils n’étaient pas trop satisfaits de ma façon de conduire mon mandat. »

Le fait que le gouvernement britannique obstrue simultanément les enquêtes de Melzer et mène apparemment une campagne contre lui, souligne l’illégalité flagrante de toute la vendetta dirigée par les États-Unis contre Assange.

Melzer est employé à l’Université de Glasgow en tant que professeur de droit international, indépendamment de son rôle de fonctionnaire des Nations Unies. La seule raison pour laquelle les autorités britanniques auraient à contacter l’université serait de faire pression sur elle pour qu’elle agisse contre Melzer au sujet de la position de principe qu’il a prise dans l’affaire Assange. Un tel comportement rappelle les attaques des gouvernements britannique et américain contre des experts de l’ONU ayant publiquement condamné les mensonges sur les «armes de destruction massive» lors des préparatifs de l’invasion illégale de l’Irak.

Melzer a déclaré avec véhémence: «Je refuse d’être intimidé. J’exécute le mandat que l’ONU m’a confié, au mieux de ma moralité et de mon jugement. C’est une violation de mon indépendance d’essayer de contourner les procédures officielles et de saper ma crédibilité et ma position auprès des Nations Unies et de mon employeur. Et je ne reculerai certainement pas. »

Il a fait remarquer que certains critiques l’avaient accusé de «dépasser les limites» et affirmé que le traitement d’Assange n’avait «rien à voir avec la torture». En réponse, Melzer a demandé: «Comment cela n’a-t-il rien à voir avec la torture quand un homme révèle des preuves de crimes de guerre de gouvernements, et de torture, et personne n’est poursuivi pour cela? »

Son évaluation selon laquelle Assange avait subi des tortures était basée sur une consultation prolongée l’année dernière de la part de deux experts médicaux, a expliqué Melzer. Le diagnostic avait été établi en vertu du «Protocole d’Istanbul», la norme internationale pour l’identification des symptômes de torture.

Assange, avertit Melzer, était en train d’être « publiquement détruit sous nos yeux », dans une opération « au ralenti » destinée à intimider « toute autre personne dans le monde qui pourrait avoir la dangereuse idée d’imiter WikiLeaks ». S’il était extradé aux États-Unis, il n’avait aucune chance d’obtenir un procès équitable. Melzer a noté que si Assange était passible de 175 ans d’emprisonnement sous les chefs d’inculpation américains, les peines maximales infligées aux personnes reconnues coupables de crimes de guerre dans l’ex-Yougoslavie étaient de quarante ans. Assange, cependant, n’avait «ni tué ni blessé personne», il avait simplement publié de vrais documents.

Melzer a répondu aux affirmations selon lesquelles il avait «perdu» sa «neutralité», demandant: «suis-je censé être impartial entre un tortionnaire et celui qu’il torture? Non. Je suis censé être neutre et objectif dans l’enquête sur une affaire, et ne pas avoir de présomptions avant d’avoir enquêté. Mais une fois que j’ai découvert que quelqu’un a été torturé, je ne suis bien sûr pas neutre. Je vais le défendre. »

Ce n’était pas seulement le gouvernement qui cherchait à saper le soutien à Assange. Melzer a révélé que cela faisait « neuf mois qu’il demandait une interview à la BBC». Il avait proposé de participer au programme «Hard Talk» pour discuter du cas d’Assange, mais avait été repoussé car on estimait que l’affaire ne serait pas «digne d’intérêt».

En même temps, les journalistes de la BBC ont continué de calomnier Assange. L’un d’eux avait affirmé le mois dernier qu’Assange avait «échappé à la justice» lorsqu’il avait, en vertu du droit international, exercé son droit de demander l’asile politique à l’ambassade de l’Équateur à Londres en 2012. Melzer a demandé: «En 1940, Hannah Arendt, arrêtée pour propagande anti-étatique, a réussi à échapper à la détention de la Gestapo et de Vichy et a obtenu asile aux États-Unis. Avait-t-elle «éludé la justice?». Il a rappelé d’autres cas de dissidents qui ont échappé à la persécution, notamment en demandant l’asile dans des ambassades étrangères.

Melzer a noté que ces mensonges faisaient partie d’une tentative plus vaste de supprimer la discussion sur les conséquences désastreuses pour les droits démocratiques de l’extradition qui menaçait Assange. Un panel sur les «Implications juridiques, systémiques et de réputation de l’affaire Assange» était prévu mardi à Chatham House. L’éminent institut de politique de Londres avait annulé l’événement sans explication, l’obligeant à déménager au Frontline Club.

Melzer a averti que l’affaire Assange avait révélé un assaut plus général contre les libertés individuelles. « Dès que le pouvoir de l’establishment est menacé, nous n’avons pas l’état de droit », a-t-il déclaré, concluant qu’il était « vraiment urgent » de « renforcer notre voix » dans la défense d’Assange.

Craig Murray est intervenu du point de vue d’un lanceur d’alerte qui avait démasqué la collusion du gouvernement travailliste britannique dans la torture et les opérations d’enlèvements et séquestrations pratiqués par les États-Unis en Ouzbékistan.

Il a raconté le cas de Clive Ponting, un fonctionnaire britannique qui avait publiquement démasqué les mensonges du gouvernement Thatcher, utilisés pour justifier son agression contre l’Argentine dans la guerre des Malouines en 1982. Ponting s’était vu accusé d’avoir violé la Loi sur les secrets d’État, mais fut acquitté par un jury de ses pairs. Les autorités britanniques n’avaient pas poursuivi Murray au début des années 2000, a déclaré l’ancien ambassadeur, par crainte d’un résultat similaire.

Mais s’il avait divulgué des informations gouvernementales maintenant, a déclaré Murray, on le traînerait devant un tribunal secret pour un procès uniquement présidé par un juge. En vertu de dispositions draconiennes en matière de sécurité nationale, les médias n’auraient pas le droit de rapporter l’affaire. La tentative de poursuite contre Assange était encore plus extraordinaire, étant donné qu’il était éditeur et non lanceur d’alerte. «Ce qu’ils font à Julian équivaut à poursuivre en justice Lionel Barber, le rédacteur en chef du Financial Times, pour avoir publié ce que j’ai divulgué – ce serait la mort du journalisme.»

Eva Joly a averti que les États-Unis cherchaient à appliquer leurs lois nationales répressives à l’échelle mondiale. Elle a déclaré: «Julian Assange ne doit pas être extradé et seule une mobilisation très massive de gens ordinaires et de gens de la communauté juridique peut l’arrêter, car on a programmé depuis des années qu’il devrait être envoyé aux États-Unis.»

Lisa Longstaff a examiné la manière dont de fausses accusations d’inconduite sexuelle en Suède avaient été utilisées pour priver Assange de ses droits légaux et démocratiques et ternir sa réputation. L’enquête suédoise montée de toutes pièces n’avait «rien à voir avec la justice pour le viol», mais faisait partie d’une tentative des États-Unis et de leurs alliés d’abolir la «liberté de signaler les crimes commis par l’État».

Longstaff a salué Chelsea Manning, la courageuse lanceuse d’alerte, emprisonnée aux États-Unis pour avoir refusé de fournir un faux témoignage contre Assange, comme «l’une des personnes les plus principielles que nous connaissions», et a insisté sur le fait que «nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour la libérer également ».

Le père d’Assange, John Shipton, a remercié toutes les personnes présentes et les a encouragées à intensifier la campagne pour la libération de son fils.

Oscar Grenfell

 

Article paru en anglais, WSWS, le 5 février 2020

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Entretien du 4/02/2020 avec Annie Lacroix-Riz, professeur d’histoire contemporaine, à l’université Paris VII. Elle était interrogée au sujet du 75e anniversaire des accords de Yalta. Du 4 au 11 février 1945, Joseph Staline, Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt se réunirent en Crimée afin d’hâter la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, et de garantir la stabilité du nouvel ordre mondial après la victoire.

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Venezuela – Déclaration finale de la Rencontre mondiale contre l’impérialisme

février 6th, 2020 by Encuentro Mundial contra el Imperialismo

Les délégations des Parties Politiques et des Mouvements Sociaux, réunies à Caracas, capitale de la République bolivarienne du Venezuela, a l’occasion de la « Rencontre mondiale contre l’impérialisme », après les délibérations effectuées nous sommes arrivés aux conclusions suivantes :

L’avenir de l’humanité est en grave danger. La paix sur la planète est sérieusement menacée comme résultat de la politique d’agression militaire des États-Unis et de leurs alliés, ainsi que par la course aux armements meurtrière qui n’apporte que des dividendes aux grandes entreprises de l’industrie militaire. La guerre est le mécanisme favori de l’expansionnisme impérial, spécialement, celui des Etats-Unis et nous l’observons avec consternation lors de derniers conflits régionaux qui ont gravement touché les peuples de Syrie, du Yémen, d’Irak, de Libye, d’Afghanistan et de toute la région.

En outre, l’espèce humaine subit les ravages causés par la voracité d’un modèle économique qui dans son déploiement suicidaire détruit la nature pour l’obsession insatiable de maximiser les gains. Elle est justement la logique du système capitaliste qui ne compromet plus seulement son fonctionnement mais met également l ́humanité en voie de disparition.

Le modèle néolibéral, qui met en œuvre la mondialisation des grandes entreprises sous la domination des États impérialistes, a impressionné l’économie mondiale avec une grande fragilité. Les crises sont de plus récurrentes et les grands spéculateurs financiers dominent la planète. Un paramètre d’inégalité, des injustices et d’exclusion est imposé dans la distribution de la richesse générée affectant à une partie croissante de la population mondiale. Les fléaux de la pauvreté et la misère touchent des milliards de personnes comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Sans aucun doute, ledéveloppement du capitalisme engendre des phénomènes insoutenables, du point de vue social, politique et éthique.

En plus, une crise éthique est ajoutée, due au mode de vie dominant dans les économies de marché, où les cultures nationales et les valeurs humaines sont enterrées pour imposer la société de consommation. Le culte des anti-valeurs du capitalisme contribue à la crise de la condition humaine générée dans le modèle actuel de coexistence.

L’impérialisme est en crise, par conséquent, il est beaucoup plus agressif, dangereux et destructeur. Face au déclin du monde unipolaire, l’impérialisme américain met en œuvre une stratégie de domination mondiale. L’engagement géopolitique de la Maison- Blanche face à la résistance des peuples et à l’émergence de nouvelles puissances a été de défendre son hégémonie au moyen d’une politique néocoloniale orientée vers l’appropriation des ressources naturelles, en particulier, des ressources énergétiques, le contrôle des marchés et la domination politique des nations.

Afin de préserver l’ordre mondial injuste actuel, l’impérialisme viole le droit public international, a fait du monde un grand théâtre d’opérations militaires, développe des mesures coercitives unilatérales, impose des lois de nature extraterritoriale, attaque le multilatéralisme, viole la souveraineté des nations et supprime l’autodétermination des peuples. Dans sa conception arrogante, ses frontières s’étendent jusqu’à ses intérêts expansionnistes.

En consonance avec cette politique, l’impérialisme fait appel à l’intervention militaire, à la déstabilisation politique des gouvernements, aux guerres et au blocus économique. Sa planification stratégique conçoit l’Otan comme le bras militaire mondiale du néolibéralisme. En outre, dans le cadre de sa Doctrine de la guerre non conventionnelle, des actions terroristes, l’utilisation de paramilitaires, des poursuites judiciaires excessives aux dirigeants anti-impérialistes et l’assassinat sélectif, sont quelques-unes des actions les plus emblématiques d’une politique génocidaire, qui metl’humanité en danger.

Ces pratiques ont été « légitimées » à travers de l’industrie culturelle du capitalisme, les grandes transnationales de la communication et l’utilisation des réseaux sociaux. Également, l’utilisation de la « Big Data » est devenue une arme exceptionnelle pour la modification du comportement de la population et pour l’incidence dans leurs décisions politiques.

Dans la tentative d’imposer la « pensée unique », les puissants du monde manipulent les croyances religieuses, ils essaient de justifier les rapports de pouvoir actuelles au détriment de la démocratie, l’imposition du libre marché, le racisme eurocentrique, la ségrégation des minorités, l’oppression des sexes, le caractère eugénique du modèle éducatif mondial, parmi de nombreux autres facteurs, qui se conforment parfaitement aux exigences de la dictature du capital.

Le capitalisme néo-libéral consolide l’exploitation de la classe ouvrière, opprime davantage les femmes afin de maximiser les gains des grandes sociétés transnationales, enlève l’avenir des jeunes et brouille l’identité des peuples indigènes. Cette réalité montre que la solution aux grands problèmes du monde actuel exige un nouveau modèle de coexistence humaine.

Dans ce contexte, le monde multicentrique et multipolaire émerge avec plus de force. Le renforcement politique et économique de puissances telles que la Russie et la Chine, ainsi que celui d’autres nations, en fait un contrepoids de plus en plus sérieux à la puissance de l’impérialisme américain. De toute évidence, la résistance héroïque au Moyen-Orient, les luttes des peuples d’Amérique latine et des Caraïbes ont contenu et fait reculer les plans de l’impérialisme.

De plus, les expériences des gouvernements progressistes du monde entier apparaissent déjà comme une alternative au néolibéralisme. Un exemple est la Révolution bolivarienne, qui est projetée comme un point de référence anti-impérialiste avec une énorme force populaire dans le cadre de la puissante union civile-militaire et basée sur les idées du libérateur Simón Bolívar et du commandant Hugo Chávez.

Par conséquent, l’impérialisme américain a dirigé des attaques brutales contre le peuple vénézuélien, qui a dilapidé la dignité et l’amour pour sa patrie, ratifiant sa course vers le socialisme dans de nombreux processus électoraux qui entérinent la vigoureuse démocratie participative qui existe dans ce pays. Des jours difficiles de lutte populaire ont permis de vaincre les menaces d’intervention militaire américaine, les tentatives de coups d’État et les flambées de violence terroriste.

Cet exemple de lutte ainsi que celui du Nicaragua et de Cuba, ainsi que le progrès récent en Argentine et au Mexique, ont permis le renforcement des forces anti- impérialistes et conduiront à réaffirmer les nouveaux mécanismes d’intégration régionale (CELAC, ALBA-TCP, PETROCARIBE, etc.). Bien qu’au Honduras, au Paraguay, au Brésil, en Équateur, au Salvador et en Bolivie, le néocolonialisme a été repositionné dans le cadre de la nouvelle édition de la doctrine de Monroe, les luttes populaires continuent.

Dans le reste du monde, les peuples résistent également, se soulèvent et les gouvernements populaires exercent leur souveraineté. L’unité anti-impérialiste est un objectif stratégique qui ne peut être reporté.

Dans ce contexte, la « Rencontre mondial contre l’impérialisme » déclare :

Nous exhortons aux peuples du monde à lutter pour la vie, la préservation de la nature et contre les conditions structurelles généré par le changement climatique. De même, nous exigeons que les pays développés travaillent de manière décisive pour éviter la destruction de la planète, et, en particulier les États-Unis pour surmonter leur position primitive qui prétend ignorer les terribles dommages causés à la nature avec le modèle actuelle productive sur la base de l’accumulation du capital.

Nous accompagnons la demande de construire un ordre international plus juste, qui place les intérêts des peuples au premier plan et permet le développement de politiques d’inclusion et de justice sociale pour surmonter les énormes inégalités sociales et économiques qui prévalent entre les nations du monde.

Nous appelons les citoyens du monde à défendre la paix, la souveraineté des peuples et à accompagner les luttes légitimes pour le progrès socio-économique sur la base d’une large plate-forme de lutte unitaire contre l’ennemi commun, l’impérialisme américain.

Nous rejetons la mise en œuvre de mesures coercitives unilatérales illégales par les puissances impérialistes, puisqu’il s’agit de politiques criminelles qui affectent les peuples. Nous condamnons, en particulier, la politique génocidaire de blocus économique appliquée contre les nations du monde qui exercent leur souveraineté.

Nous rejetons la militarisation de Notre Amérique et surtout la présence des bases militaires des États-Unis en Amérique latine et dans les Caraïbes.

Nous condamnons dans les termes les plus fermes l’invasion militaire et des autres agressions commises par l’impérialisme contre les peuples du Moyen-Orient. Nous rejetons en particulier la violation de la souveraineté de la Syrie et de l’Irak, les agressions contre la République islamique d’Iran, ainsi que l’assassinat vil du commandant Qasem Soleimani, martyr des peuples du monde qui luttent pour la liberté.

Nous exigeons le respect de la souveraineté du Venezuela, Cuba et Nicaragua et soutenons les efforts de Nicolás Maduro Moros, Président constitutionnel de la République bolivarienne du Venezuela, pour maintenir la paix.

Nous dénonçons la tentative orchestrée par la Maison-Blanche de censurer les entreprises multiétatiques TeleSur et HispanTV. Cette tentative est un affront à la liberté d’expression du peuple.

Nous condamnons le coup d’État, orchestré depuis Washington, contre le président Evo Morales Ayma. Nous répudions la répression sanglante et le racisme de l’État plurinational de Bolivie.

Également, la « Rencontre mondiale contre l’impérialisme » accorde :

Construire une Plate-forme mondiale unitaire organisée par continents, régions, sous- régions et pays afin de faire face à l’impérialisme. Cette structure organisationnelle sera constituée en fonction des particularités de chaque territoire.

Organiser des « Rencontres continentales contre l’impérialisme » en 2020 afin de former des plates-formes unitaires continentales, régionales et sous-régionales articulées autour d’un plan commun de lutte contre l’impérialisme.

Convoquer la « Deuxième Rencontre mondiale contre l’impérialisme » à Caracas, capitale de la République bolivarienne du Venezuela, afin de définir le nom de la Plate- forme mondiale unitaire, ainsi que l’articulation des différentes plates-formes continentales et régionales dans un plan mondial commun qui unifie les luttes des peuples.

Enfin, la « Rencontre mondiale contre l’impérialisme » accorde d’adopter l’Agenda de lutte adopté lors de la « Première Rencontre internationale des travailleurs en solidarité avec la Révolution bolivarienne », approuvé par le « Premier Congrès international des femmes »,des mouvements sociaux et  par le « Congrès international des communes, des pouvoir populaire », par la « Première Rencontre internationale des peuples indigènes », par le « Congrès international des afro- descendants » et par le « Congrès international de la communication », tenus dans la République bolivarienne du Venezuela au cours de l’année 2019, un agenda qui comprend ce qui suit :

1. Organiser une journée internationale de mobilisation en faveur de la Révolution bolivarienne et contre le néolibéralisme le 27 février 2020. (Commémoration du 31e anniversaire de la première insurrection à Caracas contre le néolibéralisme).

2. Appeler une mobilisation mondiale pour la paix au Venezuela, dans Notre Amérique, et contre les plans de guerre du gouvernement des États-Unis pour le mois d’avril 2020.

3. Développer une journée internationale de répudiation de la Doctrine Monroe, contre le blocus et autres mesures coercitives unilatérales le 28 juin 2020.

4. Créer, jusqu’à la prochaine Rencontre, une Commission de coordination des délégations présentes à la «Première Rencontre mondiale contre l’impérialisme » afin de réaliser le présent plan.

Signé à Caracas, Berceau du Libérateur Simón Bolívar et Capitale de la République bolivarienne du Venezuela, le 24 Janvier 2020

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Au cours des dernières années, les relations de la Russie avec « Israël » se sont faites plus profondes et plus stratégiques que les relations historiques que le pays a pu avoir avec la Palestine ; il est donc impensable que Moscou ne soutienne pas tacitement le dénommé « accord du siècle », ce qui ne l’empêchera pas d’émettre des réserves du bout des lèvres en public dans le but de maintenir son soft powerrégional.

Trump a fini par dévoiler ce mardi 28 janvier son « accord du siècle », qui a fait couler beaucoup d’encre et provoqué un battage médiatique ; cet accord correspond plus ou moins à ce que l’on croyait en savoir. En pratique, il traite les Palestiniens comme un peuple conquis, contraint à accepter à perpétuité l’hégémonie d’« Israël«  – il suffit de constater que cet État pourra maintenir ses colonies déjà implantées, et continuer d’exercer une dominance sur les Palestiniens dans presque tous les domaines de la vie. Ni les réfugiés palestiniens ni leurs descendants ne seront autorisés à retourner sur leurs terres originelles, sauf dans la zone reconnue par les États-Unis et « Israël »comme leur soi-disant « État », ce qui signifie que même en théorie, ils ne pourront jamais prendre la main de manière démocratique sur l’état actuel des choses entre eux et leurs oppresseurs, même s’ils votaient en nombre pour démanteler l’auto-proclamé « État juif » et le remplacer par quelque chose de plus inclusif, par exemple. Le dirigeant étasunien a décrit son projet comme la soi-disant « seule option pour la paix », ce qui n’est pas surprenant : personne n’aurait attendu une autre position de la part des États-Unis.

L’« accord du siècle » est basiquement une tentative d’attirer un soutien étranger plus large à l’occupation par « Israël » de la Palestine qui dure depuis des décennies ; le tout se trouvant « adouci » par des promesses d’aide économique pour créer le prétexte « publiquement plausible » pour les pays musulmans, comme ceux du Conseil de coopération du Golfe (CCG), de soutenir ce projet. Le fait que ces mêmes pays soient en excellents termes avec « Israël » constitue d’ores-et-déjà un secret de polichinelle, surtout au vu des stratégies de coordination régionales s’opposant à leur adversaire commun iranien : il faut s’attendre à ce qu’ils finissent (ou commencent) par utiliser cette proposition comme excuse pour formaliser ouvertement leurs relations. Au plan international, le marketing dramatique sous-jacent à ce projet met également les soutiens de la Palestine, qu’ils soient sincères ou superficiels, en porte-à-faux : ils se verront désormais décrits comme des supposés « opposants à la paix promouvant leurs intérêts (‘antisémites’) » s’ils ne se rallient pas au projet. C’est d’autant plus le cas que la mémoire du 75ème anniversaire de la libération d’Auschwitz, qui contribua à « justifier » l’établissement d’« Israël », est frais dans tous les esprits.

Chose importante, Netanyahou se rendra directement en Russie après sa visite aux États-Unis, pour informer le président Poutine, son ami proche, de son projet. Cette rencontre fera suite à celle qui remonte à la semaine passée, au forum « Souvenir de l’holocauste : combat contre l’antisémitisme«  à Jérusalem. Le dirigeant russe parle régulièrement à son homologue « israélien », et l’a rencontré plus d’une dizaine de fois au cours des quelques dernières années, ce qui suggère fortement qu’il positionnera au moins son pays comme « neutre » (chose qui, au vu du contexte, reviendra à soutenir tacitement « Israël ») ; on verra probablement Poutine ré-affirmer que « la Russie soutient la paix et s’accordera sur toutes les décisions que pourront prendre les Palestiniens », c’est-à-dire une répétition des platitudes dans le protocole diplomatique standard. Il est impensable que la Russie soutienne ouvertement l’« accord du siècle » : une grande partie de son soft power régional repose dans son soutien historique à la cause palestinienne durant l’ancienne guerre froide ; pour autant, il est tout aussi impensable que la Russie s’oppose à cet accord, du fait de ses liens étroits avec « Israël ». Le gouvernement russe a d’ores-et-déjà qualifié l’hypothèse de tout progrès sous le terme de « réussite commune« .

Le positionnement le plus réaliste que la Russie prendra sera sans doute d’occuper un « terrain d’entente » et de se présenter comme « équilibreuse« , conformément au rôle qu’elle a essayé de jouer ces dernières années. Après tout, même dans l’hypothèse peu probable où le président Poutine penserait que les intérêts de son pays seraient mieux servis en s’opposant frontalement à l’« accord du siècle », la Russie n’adoptera aucune action tangible pour l’empêcher. Moscou ne réduira pas (et ne coupera certainement pas) ses liens avec Tel Aviv : l’incident de septembre 2018, qui avait vu un chasseur « israélien » manœuvrer de manière irresponsable face à un S-200 syrien, et avait débouché sur la destruction d’un avion espion russe et de son équipage, n’avait lui-même pas suffi à altérer ces relations. En outre, le président Poutine a fièrement annoncé en plus d’une occasion qu’il considère la population d’« Israël » constituée de descendants de Soviétiques au même rang que ses propres compatriotes, allant même jusqu’à avancer en septembre 2019 que leur migration de masse vers cette destination faisait d’« Israël » un pays « russophone », et que leurs deux peuples constituaient désormais une « vraie famille commune » ; il s’agit de l’honneur le plus élevé qu’un dirigeant russe puisse accorder à des étrangers.

Les analyses suivantes, produites par le même auteur, expliquent plus en détail les liens fraternels reliant la Russie et « Israël » :

Aussi, sur la base des intérêts d’État de la Russie, ce pays ne s’opposera-t-il pas significativement à l’« accord » proposé.

Contrairement aux « vœux pieux » que l’on peut voir proférés ci et là dans la communauté des médias alternatifs, le président Poutine ne va pas punir « Israël » pour ce dernier développement en date, indépendamment du volume qu’emploieront ses représentants pour commenter cet « accord ». On ne verra pas non plus la Russie armer les Palestiniens pour qu’ils puissent combattre plus efficacement en vue d’obtenir de meilleurs « leviers de négociations », sans parler d’entrer en guerre contre « Israël » directement. Pour le dire simplement, la Russie moderne est un État de statu-quo qui ne soutient que des changements itératifs dans le système international, rien de révolutionnaire comme le faisait l’Union soviétique. Dans ce contexte contemporain, elle est également farouchement opposée à tout ce qui pourrait délégitimer « Israël », et ne soutiendrait donc en aucun cas quelque option pouvant courir le risque, même lointain, de démanteler cet État, fût-ce de manière démocratique ou autrement, contrairement par exemple à l’Iran, qui appelle régulièrement à ce dénouement. Indépendamment de ce que l’on peut ressentir quant à cette réalité, chacun se doit d’admettre que la Russie et « Israël » sont des alliés non-officiels, et qu’il faut s’attendre à ce que Moscou soutienne tacitement Tel Aviv plutôt que de s’y opposer significativement.

Andrew Korybko

 

Article original en anglais :

Don’t be Surprised if Russia Tacitly Supports the Trump-Netanyahu “Deal of the Century”, le 29 janvier 2020

L’article en anglais a été publié initialement par OneWorld.

Traduit par José Martí, relu par Marcel pour le Saker Francophone

 

 

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

 

Haïti: comment les femmes secouent le monde politique

février 5th, 2020 by Sabine Lamour

L’originalité du mouvement féministe haïtien tient au fait qu’il ne peut être pensé ni en termes de vague (première, deuxième ou troisième) [1] ni en termes de courant défini (libéral, Black, décolonial…). Ce mouvement à l’encontre des autres mouvements féministes contribue énormément à l’identification des réalités nationales qui font problème, comme par exemple, les violences faites aux femmes et aux filles, la participation politique, l’impunité, la souveraineté nationale et la lutte contre l’obscurantisme.

Il me semble que la métaphore de la secousse est plus appropriée pour parler du mouvement féministe haïtien. Chaque fois qu’un problème se pose au niveau national, les féministes prennent le devant de la scène pour porter des revendications et dessiner des orientations, comme fut le cas en 1915 (occupation d’Haïti par les Etats-Unis), 1957 (montée de Duvalier au pouvoir), 1986 (chute de Duvalier), 1991 (coup d’Etat militaire contre le gouvernement de Jean Bertrand Aristide), 2004 (chute du pouvoir Lavalas). Le mouvement se structure dans des situations critiques où les fondements du vivre ensemble sont attaqués par les acteurs dominants tant internes qu’externes. Ces luttes s’organisent autour de piliers stratégiques ancrés dans les revendications populaires telles : le droit à l’autodétermination, le partage égalitaire des parts entre les hommes et les femmes, le droit aux ressources. Le mouvement féministe lutte contre les asymétries entre les sexes dans une perspective populaire globale. Les féministes ont toujours parties prenantes des effervescences qui agitent notre société. Fidèle à cette tradition, le mouvement s’est dressé, après le séisme, contre un ensemble de dérives qui mettaient son existence en péril et qui s’opposaient à une réelle reconstruction de la société. Pour parler de ses actions sur la scène politique ces dix ans derniers, nous mettrons l’accent sur : premièrement, les pertes subies pendant le séisme, ensuite, l’exclusion des féministes haïtiennes menée par des acteurs internationaux présents en Haïti après le séisme, après les actions de rétablissement de la réalité, et en dernier lieu, les luttes contre les actions sexistes ou antiféministes engagées par les gouvernements haïtiens depuis cette époque.


Les pertes du mouvement féministe

La décennie 2010 a débuté avec le terrible séisme du 12 janvier 2010. La catastrophe a frappé de plein fouet le pays. Au nombre de ces victimes plusieurs féministes ont péri dont 3 leaders historiques du mouvement, à savoir : Magalie Marcelin dirigeante de Kay Fanm, Myriam Merlet dirigeante d’EnfoFanm et Anne Marie Coriolan, l’instigatrice de la SOFA (Solidarite des femmes haïtiennes). Ce fut un moment douloureux pour le mouvement. Les féministes n’ont même pas eu le temps de pleurer leurs sœurs. L’afflux international sans précédent qu’a connu le pays après la catastrophe : forces militaires étrangères, contingents humanitaires d’ONG, et de missionnaires, n’a manqué aussi de venir avec son lot de problème et d’agressions. Ces nouveaux acteurs se sont installés avec un appareillage imposant dans la société. Ils en ont profité pour renforcer leur mainmise sur l’appareil étatique avec la complicité des autorités nationales (Lamour 2019) [2]. Ils ont quadrillé le territoire national en fonction de compétences que ces acteurs se sont auto-attribuées pendant qu’ils imposent l’urgence comme mode de gestion managériale des problèmes socio-politiques et économiques soulevés par le séisme. En mettant en place ce dispositif, ils ont imposé le conjoncturel comme mode de gouvernement du territoire tout en ignorant le poids de la société civile haïtienne dans la prise en charge traditionnelle de certains problèmes. Les ONG en ont profité pour prendre des décisions les unes plus inadéquates que les autres pour la population haïtienne.


Une lutte idéologique imposée par les acteurs externes

Dans cette logique, ces nouveaux acteurs se sont intéressés à la question des violences faites aux femmes au mépris des savoir-faire développés depuis plus de deux décennies par les organisations féministes post-dictature. Pour imposer leur légitimité dans la prise en charge des violences, les acteurs internationaux ont utilisé le concept d’épidémie de viol pour parler des violences faites aux femmes dans les camps. Il en a résulté une construction des Haïtiens comme des prédateurs sexuels et des Haïtiennes comme des proies. Ces propos ont dépolitisé le viol et les violences sexuelles subies par les femmes, alors que la construction politique du viol constitue un pan structurel fondamental du mouvement féministe depuis 1915.

Les organisations féministes post-1986 se sont rebellées contre cette situation. Elles ont réfuté le discours construit et ont aussi rejeté la collaboration proposée par certaines ONG et ont dénoncé ces intrusions malsaines dans les médias. Pour neutraliser les féministes et continuer leurs desseins, ces acteurs ont fait circuler à l’échelle mondiale la rumeur de la « mort du mouvement » (Magloire, 2018, Côté, 2018) [3]. Il en a résulté une évaluation négative du féminisme haïtien qui était alors disqualifié en tant qu’interlocuteur dans la résolution de la crise nationale après la catastrophe. La circulation de cette rumeur a facilité la montée d’un discours victimisant visant à nier toute forme de reconnaissance vis-à-vis du travail déjà effectué par les féministes depuis la fin de la dictature. La parole des féministes survivantes de la catastrophe a aussi été délégitimée. Dans cette lutte pour l’information, l’accès des féministes aux plateformes médiatiques a été soumis à restriction ; leur visibilité a été réduite au profit d’organisations de femmes créées à la suite du cataclysme.

Dans cette lutte qui prétendait écarter les acteurs et actrices organisés sur le terrain, les ONG avaient soit cessé de financer les programmes des organisations, soit proposé à ces dernières des sommes exagérées qu’elles devaient dépenser dans un temps record sous prétexte d’urgence (l’État haïtien ne finance pas sa société civile). Les organisations qui avaient refusé ces conditions ont subi une baisse drastique de leur financement durant les premières années post-séisme, en dépit de la poursuite de leur travail politique d’accompagnement des femmes. Le mouvement fut mis au ban. En passant par cette voie, les acteurs externes ont réaffirmé la subordination des femmes dans le débat sur la reconstruction du pays.

À ce stade, le dispositif mis en place par les acteurs internationaux, a facilité la domestication de la société civile en quadrillant les espaces de parole et en contrôlant les ressources disponibles : d’une part, ils énoncent le principe discursif de reconnaissance des droits des femmes, d’autre part, ils empêchent l’accès des féministes aux arènes médiatiques et aux ressources pour continuer cette même lutte. Dans sa marche, ce dispositif s’assure que les organisations qui composent le mouvement apparaissent et restent comme des objets plutôt que des sujets d’un discours construit au niveau interne.


Les actions d’affirmation sur le terrain

Pour lutter contre ces dérives et récuser le discours d’impuissance des féministes, les féministes haïtiennes ont repris leur travail d’accompagnement, de référencement et de soutien aux femmes victimes de violence dans des conditions extrêmement difficiles dès le mois de février 2010. Elles ont commémoré les dates clés du mouvement à savoir le 8 mars et le 3 avril. En effet, en mars 2010, elles ont mis sur pied une structure mobile d’intervention psychologique en vue d’encadrer les femmes dans les abris provisoires [4] tout en continuant le travail de sensibilisation contre les tendances de viol dans les camps. Outre ces actions, leurs efforts ont été multiples, elles ont tout à tour hébergé chez elles des femmes violentées et appuyées la relance d’activités génératrices de revenus avec d’autres femmes. La première grande bataille post-séisme que les femmes vont mener se fera contre le PDNA (Post disaster needs assessment) le document qui définit les actions à suivre pour la reconstruction post-séisme). Le PDNA est le résultat d’un processus de deux mois, mené par le gouvernement haïtien qui a rassemblé plus de 250 personnes en provenance des Nations Unies, de la Banque mondiale, de l’Union européenne et de la Banque interaméricaine de développement. Malgré le nombre d’acteurs impliqués, le document n’a pas réussi à intégrer la dimension de genre aux stratégies proposées par le gouvernement haïtien pour la reconstruction des politiques macroéconomiques, sociales, environnementales, infrastructurelles et de gouvernance.

Pendant cette même période, les féministes haïtiennes ont mené avec le soutien de Gérandal Thélusma- femme politique haïtienne, députée de la 48e législature- la lutte pour le vote de la loi sur la paternité responsable par le parlement haïtien. Elles ont eu gain de cause.

Une information plus réaliste sur les conditions des femmes

Pour contrer le PDNA, les féministes avec le soutien d’alliées internationales ont produit un contre-rapport dans lequel elles ont dénoncé l’absence des problèmes spécifiques vécus par les femmes dans le document.

Le 3 avril [5] 2010, la CONAP (Coordination nationale de plaidoyer pour les droits des femmes) a fait une note pour dénoncer les relations de dépendance structurelle du pays face aux puissances impérialistes, en questionnant la légitimité du CIRH (Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti ) en Haïti, en tant qu’organe chargé de la reconstruction. Dans un article publié en ligne sur le site de la Radio Kiskeya, le 3 avril 2010, la CONAP avance ceci :

« Pour ce 3 avril 2010, la CONAP proclame son indépendance vis-à-vis d’acteurs opportunistes ou de toute démarche populiste impliqués dans des démarches visant à ramasser les miettes d’un gâteau empoisonné et don’t la recette, comme toujours, a été mijotée sur le dos des femmes et une fois de plus au détriment du peuple revendicatif et donc contre les intérêts de la nation haïtienne » [6].

Dans une autre prise de position le 31 mars 2010, la même organisation explique :

« La CONAP est plus que jamais déterminée à reprendre la plume de Mireille Neptune-Anglade, pour revendiquer les apports de La seconde moitié du développement à la création de richesses dans notre pays, et par là, poursuivre le combat revendicatif, pour imposer la reconnaissance de « ladrès fanm » des laissées pour compte des ouvrières du parc industriel, les travailleuses domestiques, les commerçantes du secteur informel et productrices de la paysannerie exposées plus que jamais au phénomène de la féminisation de la pauvreté et de la violence de genre. L’impact dévastateur du séisme du 12 janvier se traduit par des pertes économiques incommensurables au regard de la situation économique des familles, affaiblissant les ressorts des « fanm potomitan » sur qui continuent de reposer la survie de plus de 80% des ménages de la nation dont 48 % sont gérées par des Cheffes de famille, survivant avec moins de 2 US $/ Jr, compromettant du même coup le bien être de plusieurs générations » [7].

Quota des femmes ou responsabilité des hommes

En 2012, les organisations féministes sont montées au créneau pour rejeter la promesse de 40% de femmes dans le gouvernement de Lamothe/Martelly. Pour Danièle Magloire,

« Le plus important, ce n’est pas la présence des femmes. Il faut surtout voir l’orientation du gouvernement sur les questions sociales, économiques et sur l’État de droit ».

Michaëlle Desrosiers quant à elle, dit ceci :

« la présence [de ces] femmes dans un gouvernement d’extrême droite – bien que populaire – traduit la vision et le positionnement idéo-politique et économique de ces dernières à l’heure de l’extrême ouverture d’Haïti aux investisseurs liés aux néo-colons » [8].

En mai 2012, la SOFA demande à ce que le président Michel Martelly publie un rapport faisant état des sources de financement de sa campagne électorale et à ce qu’il dénonce les casques bleus qui sont à l’origine de l’épidémie du choléra en Haïti. Depuis cette époque la SOFA attirait l’attention de la société sur la corruption qui gangrenait l’espace politique et les dérives institutionnelles du parlement. Par la même occasion, la SOFA avait tiré la sonnette d’alarme pour montrer les problèmes liés au programme ti manman chéri implémenté par le gouvernement de Martelly. A l’inverse de cette mesure, les féministes par la voie de Marie Jocelyn Lasègue exigeaient la promulgation par l’exécutif de la loi sur la paternité, la maternité et la filiation, tout en posant le principe de la gratuité des tests ADN pour rompre avec la réalité des enfants sans pères en Haïti. Cette démarche s’inscrit dans la lutte des féministes pour que les femmes accèdent à une autonomie non contrôlée en Haïti. En Haïti, les femmes n’ont pas de restriction pour se déplacer, mais cette autonomie apparente est corrélée au fait qu’elles prennent en charge leur progéniture.

2012 fut une année cruciale pour les féministes dans la lutte contre le Harcèlement sexuel des femmes professionnelles en Haïti avec la mise en lumière de l’Affaire Josué Pierre-Louis [9], président du conseil électoral de l’époque, ancien ministre de la justice. Ce fut une année clé dans la lutte contre les violences sexuelles et sexistes. À la même époque, nous avons assisté à la mise en place de stratégies antiféministes internes portés par des hommes journalistes en Haïti. En témoigne l’article de Danièle Magloire sur le mouvement féministe ( ibid. 2018).

En 2013 les féministes exigent l’introduction du quota de 30% dans la loi électorale. Parlant de cette période Marie Frantz Joachim ( 2012) [10] note :

« L’institution du principe de quota de 30% dans la loi électorale de 2006 constitue l’une des plus grandes avancées du mouvement féministe durant cette période, en ce sens qu’elle introduit une dimension politique formelle de la lutte féministe en Haïti. Nous disons formelle puisqu’il est bien connu que le mouvement féministe est éminemment politique, de par la lutte qu’il mène pour renverser le système patriarcal et transformer économiquement, politiquement, socialement et culturellement les conditions de vie des femmes. Il s’oppose à toutes formes d’autoritarisme ».

Elles veulent également que la loi électorale sévisse contre les partis, groupements et regroupements politiques coupables de pratiques sexistes dont la dérogation au principe du quota. En octobre 2013, les féministes ont marqué l’année avec la tenue du parlement symbolique des femmes. Parlant de cette action Marie Frantz Joachim (2015) [11] explique :

« [ l’action a ] mobilisé environ une centaine de femmes représentant quarante (40) associations et des comités de femmes de Partis Politiques provenant de tous les départements, à l’exception de ceux du Centre et du Nord Est. 150 membres d’organisations de femmes et de structures mixtes ont été impliquées dans le Parlement Symbolique des Femmes. Elles ont simulé avec la plus grande rigueur, fierté et sérénité le rôle de Députées (99), Sénateures (30), Premier Ministre et Ministres (Hommes et Femmes). Le processus du Parlement Symbolique des Femmes a été en soi une importante action de plaidoyer inclusif mettant en relation la SOFA, les organisations amies et associées ainsi que les autorités parlementaires ».

En 2014, la plus grande bataille du mouvement est la promulgation de la loi sur la paternité responsable sous le gouvernement de Martelly. Ce fut un moment clé dans la lutte contre l’impunité en Haïti. Les turbulences amenées par les dérives politiques ont consacré la main-mise du gouvernement sur le Ministère à la condition féminine qui est devenu une institution de propagande pro-gouvernementale.

Repliées dans leurs organisations respectives, durant les cinq années qui ont suvies le cataclysme les féministes ont mené une lutte sans merci pour que les femmes participent à tous les niveaux dans les espaces décisionnels. Dans ce cadre, la SOFA [12] a conduit en 2015 une étude sur les obstacles qui empêchent les femmes d’accéder aux espaces décisionnels. Cette lutte a permis que les féministes soient reconnues en tant qu’interlocutrices à même de se positionner sur les questions nationales, menant à des plaidoyers pour qu’un nombre plus conséquent de femmes intègre ces espaces. Plusieurs coalitions de femmes ont vu le jour dont entre autres le COTEM (Comité technique et multi-sectoriel) . Ces actions ont porté fruit et les féministes ont gagné la bataille de la représentativité au niveau des mairies et des collectivités territoriales. Tous les cartels des mairies ont au moins une femme sur les 3 membres obligatoires. C’est dans le sillage de cette lutte qu’il faut comprendre l’existence de l’association des femmes maires d’Haïti Fenafemh (Fédération nationale des femmes mairesses d’Haïti). Actuellement, les organisations féministes travaillent avec les élues locales, dont les mairesses, en vue de la conservation du quota de 30% reconnu par la Constitution amendée de 2011.

Pendant tout le mandat de Michel Martelly, les femmes ont dénoncé les dérives du pouvoir, notamment les attaques du président contre les femmes dans la société. En témoigne la campagne de support Nou Tout se Lili pour supporter la journaliste Liliane Pierre-Paul attaquée par le président Martelly. En plus des combats pour la participation politique des femmes, une veille constante est maintenue dans le suivi du traitement des grands axes stratégiques du mouvement par les politiques, dont entre autres les questions de santé des femmes et la lutte sans merci contre les violences faites aux femmes.

En 2016, il s’est tenu à Port-au-Prince un colloque international sur les questions de genre, de féminismes et de rapport de sexe. Il en est sorti un livre publié en 2018 par les Editions féministes Remue-Ménage, intitulé « Déjouer le silence : Contre-discours sur les femmes haïtiennes ». En outre, les féministes ont participé ensemble à plusieurs grandes manifestations féministes scientifiques internationales. Cette dimension de la lutte reprend à son compte la dynamique globale qui anime le mouvement féministe haïtien. En effet, de par la position défavorable occupée par le pays sur l’échiquier international, les féministes luttent en général sur deux fronts : le national et l’international. Les féministes haïtiennes furent les premières a dénoncé les dérives de la MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti), les viols des mineures et des jeunes des deux sexes et l’abandon de leurs enfants par les casques bleus. Pour marquer leur désaccord, les féministes ont coupé les ponts avec la MINUSTAH en Haïti en entamant une bataille pour la désoccupation du territoire haitien par les soldats de l’ONU et le dédommagement des femmes abusées et les victimes du choléra.

Parallèlement, au cours de cette période, les luttes pour la dépénalisation de l’avortement s’est intensifiée. Cela tient au fait que les féministes se sont rendues compte des dégâts causés par cet acte dans la vie des femmes, particulièrement les plus pauvres. Elles ont donc monté un collectif, le collectif DSSR (Droits santé sexuelle et reproductive) qui est essentiellement chargé de la lutte pour l’accès des femmes aux droits à la santé sexuelle et reproductive.

Entre 2018 et 2019, les organisations de femmes post-1986 incluant la SOFA, ont mené une lutte acharnée contre le gouvernement en place en prenant des positions pour le départ du président actuel, en participant à des manifestations, en écrivant des notes pour la presse et en organisant des activités pour dénoncer les signaux rampant de la dictature. Cette lutte s’inscrit dans un combat contre l’obscurantisme et pour la survie de la société haïtienne. Outre ces actions menées durant la décennie, les féministes livrent une bataille sans répit contre le pouvoir PHTK (Parti Haïtien Tèt Kale) qui mobilisent une forme toxique de masculinité pour gouverner. En effet, ce pouvoir n’hésite pas à faire des appels aux viols des femmes quand ces femmes questionnent les autorités. Le PHTK ne prend aucune distance avec les hommes du pouvoir, des responsables dont les noms sont cités dans des agressions physiques et sexuelles de leurs proches et de leurs employées. Les dignitaires du PHTK utilisent le dénigrement, l’insulte, la violence et la corruption comme modes de gouvernement. Dans les luttes contre la corruption menée par la société haïtienne, le viol des femmes, notamment dans les quartiers populaires, est utilisée comme moyen de répression pour neutraliser la mobilisation. Pour contrer ces dérives, la SOFA (Solidarite des femmes haïtiennes), Kay Fanm (Maison des femmes) et Fanm Deside (Femmes déterminées) mènent sur le terrain un ensemble d’actions de conscientisation pour expliquer à la population le danger que représente ce pouvoir en montrant les similitudes qui existent entre le pouvoir PHTK et le pouvoir des Duvalier. Le pouvoir qui avait régné en Haïti en tuant, massacrant, pillant et violant pendant 29 ans avec la complicité d’une large frange de la communauté internationale, comme c’est le cas aujourd’hui avec le pouvoir PHTK. En conclusion, cette traversée de la décennie montre que le mouvement féministe porte dans son élan un double mouvement : la responsabilité vis-à-vis de la société haïtienne et l’espérance d’un lendemain meilleur. Les femmes refusent la résignation. Depuis 1915, elles font de l’indignation un leitmotiv pour construire en Haïti une dynamique politique porteuse de transformation sociale. Fidèle à ses piliers stratégiques construits sur un siècle de lutte, le mouvement féministe haïtien a pu imposer la question de la participation politique au sein du débat national de ces dix dernières années, quoique les moyens dont il dispose soient assez faibles. Pendant cette décennie, les femmes ont renforcé leur présence sur la scène politique au niveau des mairies et des collectivités territoriales. Elles se sont imposées en interlocutrices politiques incontournables avec la CONAP qui a mené durant la décennie précédente une lutte sans répit pour la visibilisation du travail politique des féministes. Elles ont aussi réussi à ajouter la question du harcèlement au débat en tant que violence faite aux femmes avec l’Affaire Josué Pierre-Louis et elles ont réussi a imposé le terme Tizonnay dans le vocabulaire haïtien pour qualifier le harcèlement sexuel. Elles ont transformé les revendications politiques des femmes en politique publique à travers le plan National d’Egalité Femmes/ Hommes et le plan national de lutte contre les violences faites aux femmes, tout en montrant la nécessité d’avoir une loi nationale pour lutter contre les violences. Sur le plan de la santé, elles ont montré la nécessité de lier le combat pour la dépénalisation de l’avortement à celui du droit à la vie, et pour l’accès aux droits à la santé sexuelle et reproductive. Elles ont relancé aussi la lutte contre l’impunité en portant avec le reste de la société la lutte contre la corruption et la gabegie administrative en participant à divers niveaux à la bataille sur les fonds Petro-Caribe. Outre ces actions, le gain le plus important est la transmission des savoir-faire féministes à une nouvelle génération de militantes afin de maintenir vivante la flamme de la combativité des femmes dans la société haïtienne. En définitive, au travers de cette présentation, la secousse restitue la manière dont les féministes sont obligées de lutter sur plusieurs espaces (international, national..) pour maintenir leurs acquis tout en militant pour en avoir de nouveaux. Ce choc évoque l’idée d’un séisme ; réplique après réplique, les femmes répondent à des situations d’agression pendant qu’elles se cramponnent aux piliers stratégiques qui supportent les revendications sociales du mouvement, et qui doivent les aider à dépasser les crises sociales et contribuer à construire la société.

 

Notes :

[1Bibia Pavard, « Faire naître et mourir les vagues : comment s’écrit l’histoire des féminismes », Itinéraires [Online], 2017-2 | 2018, Online since 10 March 2018, connection on 14 January 2020. URL : http://journals.openedition.org/itineraires/3787 ; DOI : 10.4000/itineraires.3787

[2Sabine Lamour, L’irresponsabilité une compétence de dominant, Revue Internationale des études du développement, n°239, septembre 2019.

[3Danièle Magloire, « l’antiféminisme en Haïti » et Denyse Coté, Défense des droits des femmes en Haïti : les effets déstructurants de l’aide humanitaire » in Déjouer le silence : contre discours sur les femmes haïtiennes. Sous la direction de Sabine Lamour, Denyse Coté et Darline Alexis, Montréal et Port -au-Prince : Remue-ménage, Mémoire d’encrier et Press UniQ, 2018.

[4Ronald Colbert, Des cellules mobiles d’intervention psychosociale pour soutenir les femmes victimes de violences, Alterpresse https://www.alterpresse.org/spip.php?article9425#.Xh3NPEdKiM8, publié en ligne le 9 avril 2010, consulté ne ligne le 10 janvier 2020

[5Le 3 avril est la journée nationale des femmes haïtiennes dans la continuité de la manifestation du 3 avril 1986 organisée par les féministes après la chute de la dictature.

[6Prise de position de la CONAP contre le « projet de reconstruction » adopté à New York http://www.radiokiskeya.com/spip.php?article6679). Les organisations signataires sont Fanm Deside jakmel, Kay Fanm, REFRAKA, SOFA, consulté en ligne le 13janvier 2020

[7Haïti-Séisme/ConférenceNY :La CONAP « s’inscrit en faux contre la tenue de la rencontre onusienne »https://www.alterpresse.org/spip.php?article9410#.Xh24skdKiM8 Consulté le ligne le 10 janvier 2020

[8Haïti : Une organisation féministe dénonce le silence de Michelle Bachelet sur la violence des casques bleus contre les femmes, Alterpresse https://www.alterpresse.org/spip.php?article12884#.XhkatEdKiM8), publié en ligne le 25 novembre 2011, consulté le 14 janvier 2020

[9Haïti-Viol-Affaire Josué Pierre-Louis : des organisations de droits humains interpellent le CSPJ sur de graves menaces contre un juge d’instruction, Lettre de 4 organisations et plateforme d’organisations de défense des droits humains aux membres du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ, Alterpresse, publié en ligne le 20 décembre 2012, consulté en ligne le 9 janvier 2020

[10Marie Frantz, Joachim. Quand Fleurissent les lilas acquis et questionnements autour de 25 ans de lutte de femmes, Alterpresse, publié en ligne le 27 décembre 2012, consulté en ligne le 12 janvier 2020

[11Haïti :Le mouvement féministe est-il en hibernation ? Alterpresse

[12SOFA, Ankèt prezans fanm yo nan eleksyon législatif 2015 yo : Baryè avan, pandan epi apre kanpay sou direksyon Julien Sainvil, Septanb 2016.

Sabine Lamour : Féministe/Sociologue Ph.D/ Coordonnatrice générale de la SOFA(Solidarite Fanm Ayisyèn). Co fondatrice du centre de recherche Equi.

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Les tensions croissantes entre les forces militaires turques et syriennes dans la province d’Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, ont éclaté en combats sanglants hier. Des dizaines de soldats syriens ont été tués après que les forces turques ont accusé les forces fidèles au président syrien Bachar al-Assad d’avoir bombardé des positions turques, entraînant la mort de six soldats turcs. Cette violence menace de dégénérer en un affrontement direct entre la Turquie, un État membre de l’OTAN, et l’allié nucléaire du régime syrien, la Russie.

Dans un communiqué, le ministère turc de la défense a affirmé que les bombardements syriens visaient «nos éléments envoyés en renfort pour empêcher les affrontements à Idlib, malgré la coordination préalable de leurs positions».

Avant de partir pour l’Ukraine pour une visite officielle, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a déclaré: «La Turquie a exercé des représailles contre cette attaque comme elle l’a fait précédemment, et elle poursuit les représailles.» Il a ajouté qu’«une quarantaine de positions ont été ciblés dans une opération en cours», affirmant que «30 à 35 soldats du régime [syrien]» ont été tués par des obusiers turcs et des bombes larguées par des avions de combat F-16. Des informations ultérieures ont indiqué que 12 soldats syriens avaient été tués et environ 20 blessés.

Erdoğan a poursuivi: «Nous sommes déterminés à poursuivre nos opérations pour assurer la sécurité de notre pays, de notre nation et de nos frères à Idlib», c’est-à-dire des milices islamistes liées à Al-Qaïda. Il a menacé la Russie «de ne pas faire obstacle à la Turquie».

Cependant, l’armée russe a démenti les affirmations de la Turquie selon lesquelles elle aurait informé Moscou de la position des troupes turques. Selon RT, le Centre russe pour la réconciliation syrienne a déclaré: «Des unités de l’armée turque se sont déployés dans la zone de désamorçage d’Idlib pendant la nuit du 2 février au 3 février sans en informer la partie russe et ont été l’objet d’ouverture de feu des troupes du gouvernement syrien, qui visaient des terroristes à l’ouest de Saraqib.»

Au moins 4 des 12 postes d’observation militaire de la Turquie à Idlib sont toujours assiégés par les forces du régime syrien.

L’affrontement s’est produit sur fond de tensions croissantes entre les responsables turcs et leurs homologues russes et syriens à propos de l’offensive syrienne contre les forces liées à Al-Qaïda à Idlib, et des avancées importantes des troupes syriennes soutenues par la Russie et l’Iran ces dernières semaines. Elles ont pris Maaret al-Numan, une ville stratégique.

La semaine dernière, Erdoğan aurait critiqué son «partenaire russe» pour la première fois depuis le coup d’État militaire de 2016 lancé contre lui avec le soutien américain et allemand. Il a allégué que la Russie «ne se conforme pas» à l’accord de Sotchi de 2018, un accord de septembre 2018 pour établir une «zone démilitarisée» patrouillée conjointement entre les troupes du gouvernement syrien et les «rebelles» soutenus par l’Occident concentrés dans la province d’Idlib au nord-ouest de la Syrie. Il a ajouté que les négociations du processus d’Astana entre la Russie, l’Iran et la Turquie sont «mortes».

Erdoğan a également menacé vendredi que «nous n’allons pas regarder la situation en Syrie [ …] Nous n’hésiterons pas à faire tout ce qu’il faut, y compris à recourir à la force militaire.»

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a répondu: «La Russie respecte pleinement les accords de Sotchi sur la zone d’Idlib», ajoutant qu’ «un grand nombre de terroristes restent dans la région.»

Par la suite, samedi, des combattants islamistes d’al-Bab soutenus par la Turquie, une zone contrôlée depuis 2017 par la Turquie et la milice syrienne de l’opposition, ont lancé une contre-attaque contre les forces du régime syrien. L’aviation russe a répondu en bombardant al-Bab. Selon Moscou, les combattants islamistes ont tué au moins 40 soldats syriens la semaine dernière. Après les frappes russes, de nombreux véhicules militaires turcs sont entrés en Syrie depuis le poste frontière de Kafrlosin, a rapporté dimanche Al-Arabiya.

Malgré les liens militaro-stratégiques croissants entre les deux pays, avec le déploiement de missiles anti-aériens russes S-400 en Turquie et le gazoduc TurkStream, que Washington a dénoncé, l’alliance fragile entre Ankara et Moscou est au bord de la rupture, ce qu’elle n’a pas connu depuis novembre 2015. À cette époque, l’armée de l’air turque avait abattu un bombardier russe le long de la frontière syro-turque, ce qui amena la Russie et la Turquie, et potentiellement toute l’alliance de l’OTAN, au bord de la guerre.

Alors que de hauts responsables américains dénoncent les combats entre les forces syriennes et russes dans la province d’Idlib, il semblerait que le gouvernement turc se rapproche de Washington. Fin décembre, Trump avait tweeté au sujet d’Idlib que «la Russie, la Syrie et l’Iran massacrent, ou sont sur le point de tuer, des milliers de civils innocents dans la province d’Idlib. Ne faites pas ça! La Turquie s’acharne pour arrêter ce carnage.»

De même, le secrétaire d’État Mike Pompeo a déclaré la semaine dernière: «Les États-Unis surveillent avec une profonde préoccupation la situation dans le nord-ouest de la Syrie où les forces combinées de la Russie, du régime iranien, du Hezbollah et du régime d’Assad mèneraient un assaut à grande échelle sur les habitants d’Idlib et des provinces de l’ouest d’Alep.»

Pendant ce temps, le général de l’US Air Force, Tod Wolters, le commandant du Commandement européen américain et le Commandant suprême des forces alliées en Europe, s’est rendu à Ankara le 30 janvier pour des entretiens axés sur la Syrie. Il a rencontré à la fois le ministre de la Défense et le chef d’état-major turc.

Le grave risque d’une guerre plus large en Syrie est la conséquence directe d’une guerre par procuration de près de dix ans pour le changement de régime menée depuis 2011 par les puissances impérialistes en Syrie, soutenues par le gouvernement Erdoğan. La guerre de l’OTAN en Libye en 2011 et l’armement subséquent des milices islamistes contre le régime d’Assad ont été la réponse des puissances impérialistes aux soulèvements révolutionnaires de la classe ouvrière qui avaient renversé les dictateurs soutenus par l’impérialisme en Égypte et en Tunisie. Leur objectif était de saper l’influence russe et iranienne dans la région, et d’utiliser la Syrie comme base d’opérations.

Les combats entre les troupes turques et syriennes sont l’aboutissement sanglant des manœuvres répétées et des changements stratégiques effectués par les puissances impérialistes au cours de cette décennie de guerre.

Initialement, les puissances impérialistes dirigées par Washington, les cheikhs des pays pétroliers du golfe Persique et la Turquie acheminèrent des dizaines de milliers d’islamistes liés à Al-Qaïda en Syrie, en particulier via la Turquie, un processus coordonné par la CIA qui mena à la création de l’État islamique d’Irak et de Syrie ( EI), le propre monstre de Frankenstein de Washington. En 2014, après que l’État islamique envahit l’Irak depuis la Syrie, menaçant l’État fantoche irakien de Washington, les puissances de l’OTAN ont lancé une nouvelle intervention en Irak et en Syrie dans une soi-disant «guerre contre l’État islamique».

Avec leurs alliés islamistes en Syrie divisés et vaincus, les puissances impérialistes ont fait de la milice des Unités de protection du peuple nationaliste kurde (YPG) leur principale forces par procuration en Syrie. Cependant, Ankara considérait les YPG, lié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), contre lequel Ankara a mené un combat de contre-insurrection sanglante dans le sud-est de la Turquie durant les 35 dernières années, comme une menace fondamentale pour l’intégrité territoriale de la Turquie. Erdoğan se rapprocha de Moscou contre les YPG, conduisant à la tentative de coup d’État contre Erdoğan soutenue par les États-Unis et l’Allemagne en juillet 2016 et à des incursions turques répétées contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie.

L’année dernière, Washington a abandonné ses mandataires kurdes dans le nord de la Syrie, après quoi des forces turques et du régime syrien ont avancé sur la région. Comme le World Socialist Web Site aaverti à l’époque: «Alors que l’armée syrienne soutenue par l’Iran marche vers le nord pour rencontrer les forces d’invasion turques et leurs alliés rebelles syriens liés à Al-Qaïda, le Moyen-Orient et le monde sont au bord d’une guerre généralisée […] La Turquie s’est lancée dans le maelström produit par trois décennies de guerre impérialiste au Moyen-Orient.»

Alors que Moscou a négocié une trêve instable entre les forces gouvernementales turques et syriennes dans la région l’année dernière, cette trêve est maintenant au point de rupture, notamment à mesure que les tensions montent entre la Turquie et la Russie en Libye, où elles soutiennent les camps rivaux de la guerre civile déclenchée par la guerre de l’OTAN de 2011.

Surtout, Washington intensifie encore les tensions en Syrie en menaçant l’Iran d’une guerre à l’échelle de la région. Washington continue d’occuper les champs de pétrole et de gaz de la province de Deir Ezzor, dans le nord-est de la Syrie, avec ses mandataires des YPG et a enflammé les tensions dans toute la région avec son assassinat par drone du général iranien Qassem Soleimani le 3 janvier à Bagdad. Ces politiques, qui s’inscrivent dans une préparation à grande échelle de conflit entre de «grandes puissances» visant la Russie et la Chine à travers le Moyen-Orient, conduisent le monde au bord d’une guerre totale entre puissances nucléaires.

Ulas Atesci

 

Article paru en anglais, WSWS, le 4 février 2020

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Des sources locales affirment que les membres des Casques blancs ont mis en scène une nouvelle vidéo qui montrait les conséquences d’une « attaque chimique » qui aurait eu lieu dans la province d’Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie.

Des témoins indiquent qu’une vidéo controversée a été filmée dans la ville de Zerba située dans la zone de désescalade d’Idlib. Ils ont ajouté qu’un nuage de fumée jaune et des «victimes» souffrant d’intoxication suivie d’une frappe aérienne effectuée par les Forces syriennes pourrait être vus sur les images tournées.

Apparemment, en utilisant ce film, les membres des Casques blancs envisagent de lancer une nouvelle campagne de désinformation, accusant le gouvernement syrien d’utiliser l’arme chimique contre la population civile. Il semble qu’ils aient déjà joué le même scénario à Khan Cheikhoun.

Il est bien connu que les Casques blancs ont été à plusieurs reprises blâmés pour avoir faussé des attaques chimiques et diffusé les vidéos et photos fabriquées sur les réseaux sociaux et les médias. Malgré une réputation scandaleuse, certains de leurs «chefs-d’œuvre» ont été utilisés par certains pays occidentaux pour justifier des frappes de missiles ciblant les positions de l’armée syrienne.

Il est possible de supposer qu’au milieu des progrès réalisés par l’armée arabe syrienne à Idlib, en particulier la capture de Maarat al-Noumane, la deuxième plus grande ville de la province, le groupe des Casques blancs tente d’aider les combattants de l’opposition à rejouer cette carte. Il est évident dans ce contexte que les combattants syriens à Idlib s’attendent à ce que l’Ouest interfère immédiatement et stoppe l’avancée des troupes syriennes dans la région.

Il ne fait aucun doute qu’Idlib quitte progressivement le contrôle des combattants, et de telles provocations contre Damas ne font que confirmer cette supposition. Il ne sera pas surprenant que demain les médias occidentaux parleront des crimes du gouvernement syrien, mais il est fort probable que très peu de gens croiront un mot de ce qu’ils diront.

Ahmad Al-Khaled

 

Annexe article publié par RT : 

La vidéo de la prochaine fausse attaque chimique en Syrie est déjà terminée, les Casques blancs ont coproduit les images

Les Casques Blancs ont tourné une nouvelle fausse vidéo d’une « attaque chimique de Assad » à Idlib en Syrie, a déclaré le Ministère russe de la Défense. Le film, coproduit par les célèbres Casques Blancs, devrait être diffusé prochainement sur les médias sociaux.

La production du nouveau film s’est achevée mardi dans le village de Zerba, situé dans la partie de la province syrienne d’Idlib contrôlée par des militants, a déclaré le Centre Russe pour la Réconciliation des Parties en Conflit en Syrie, citant plusieurs sources indépendantes.

La vidéo, tournée par le groupe notoire des Casques Blancs en coopération avec des terroristes locaux, prétend montrer les conséquences d’une « attaque chimique » sur des civils par les troupes gouvernementales syriennes.

Selon le Ministère de la Défense, les images montrent des « sauveteurs » errant dans un épais panache de « gaz moutarde » et s’occupant des « victimes » de « l’attaque » mise en scène.

Selon l’Armée Russe, la vidéo devrait être diffusée prochainement sur les médias sociaux afin d’être reprise par les médias pro-militants du monde arabe et de l’Occident. Au cours de la guerre qui fait rage dans le pays depuis 2011, les militants ont déjà imputé au gouvernement syrien un certain nombre « d’attaques chimiques ».

Les prétendues « attaques » se produisent généralement lors des avancées rapides de l’Armée Syrienne contre les militants antigouvernementaux et les terroristes. Ces derniers jours, l’Armée Syrienne a percé les défenses djihadistes à Idlib et a rapidement libéré un territoire qui était sous le contrôle des militants depuis des années.

Le groupe des Casques Blancs, financé par le Royaume-Uni et les États-Unis, qui se présente comme une organisation humanitaire « impartiale » cherchant à sauver les civils syriens, est un chouchou des médias depuis des années. Un documentaire de Netflix sur ce groupe a même remporté un Oscar en 2016. Le groupe, cependant, a également opéré presque exclusivement dans les régions de Syrie tenues par les djihadistes, et on pense qu’il a des liens étroits avec la branche locale d’Al-Qaida. L’armée russe avait précédemment accusé le groupe de participer à des vidéos de mise en scène de fausses attaques chimiques.

source : VIDEO of fake chemical attack in Syria already complete, White Helmets co-produced footage – Moscow

traduit par Réseau International

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L’argent derrière le «Nouvel Agenda Vert»…

février 5th, 2020 by Mondialisation.ca

Sélection d’articles :

« La France est passée d’une islamophobie prétendument scientifique à une islamophobie populaire »

Par Olivier Le Cour Grandmaison et Alex Anfruns, 02 février 2020

“Burkini” interdit sur certaines plages françaises, liste du Ministère de l’Intérieur pour détecter les signes de radicalisation, dont figure “le port de la barbe”, violente diatribe contre l’accompagnement d’écoliers par des mères portant le voile dans les sorties scolaires, énième couverture polémique du journal satirique Charlie Hebdo, qui répand le mythe d’une “islamisation de la République” consentie par le président Macron…Ce ne sont là que quelques-uns des non-événements qui distraient et passionnent l’opinion publique française…

 

Sommet de solidarité internationale à Caracas: Martin Forgues y était

Par Martin Forgues et Robin Philpot, 02 février 2020

Pendant que Trudeau, Macron et autres recevaient l’usurpateur Guaïdo, des milliers des personnes de partout ont convergé sur Caracas pour le Sommet de solidarité internationale. Martin Forgues, journaliste et auteur, y était. Martin parle de l’impressionnante foule, des effets dévastateurs des sanctions, mais aussi des moyens utilisés par le gouvernement vénézuélien pour contrer les sanctions.

 

Comment l’Iran en est venu à bombarder des bases US et comment Trump a évité une guerre totale

Par Elijah J. Magnier, 03 février 2020

Peu après minuit le 3 janvier, la nouvelle de l’assassinat du major général iranien Qassem Soleimani, du brigadier général Hussein Pourjafari, du colonel Shahroud Muzaffari Nia, du major Hadi Tameri et du capitaine Wahid Zamaniam est parvenue à l’ambassade de l’Iran à Bagdad. Des officiers à l’ambassade étaient en contact avec le convoi lorsque la communication s’est soudainement interrompue. Sardar Soleimani jouissait d’une immunité diplomatique et avait été invité officiellement par le gouvernement irakien à contribuer à la défaite de Daech.

 

Hommage à mon ami Albert Aghazarian, figure emblématique et incontournable de la vieille ville de Jérusalem

Par Daniel Vanhove, 03 février 2020

Jeudi 30 janvier dernier s’est éteint Albert Aghazarian, 69 ans, figure emblématique et incontournable de la vieille ville de Jérusalem. Albert Aghazarian, né en août 1950, était d’origine arménienne et racontait que ses parents avaient fui leur terre natale en proie aux conditions terribles de la guerre menée par la Turquie et qui allait décimer plus d’un million d’Arméniens. Avec ironie lorsqu’il narrait ces faits, il m’expliquait l’idée ‘lumineuse’ qu’avait eu son père de choisir un endroit plus calme, la Palestine, pour destination… avec les suites que l’on connaît.

 

Le soulèvement populaire français: révolution ou conflit gelé?

Par Diana Johnstone, 03 février 2020

Le peuple est en colère contre son gouvernement. Où ? Un peu partout. Qu’est-ce qui rend les grèves en cours en France si spéciales ? Rien, peut-être, sauf une certaine attente basée sur l’histoire que les soulèvements français peuvent produire des changements importants – ou sinon, peuvent au moins aider à clarifier les problèmes des conflits sociaux contemporains.

 

Le nouveau Coronavirus en Chine: l’examen des faits

Par Larry Romanoff, 04 février 2020

Les grands médias Occidentaux ont traité le sujet du nouveau coronavirus qui s’est déclaré dans la ville de Wuhan dans le centre de la Chine, mais à part de petits détails répétitifs et l’habituel dénigrement sur la Chine, ils se sont peu intéressés aux circonstances. Mon commentaire initial se compose ici d’un mélange de près d’une centaine d’articles de la presse Occidentale, principalement de ABC, CBS, CNN, de l’AFP, et de certains médias Chinois.

 

Le Royaume-Uni est venu et reparti, laissant l’UE dans un triste état

Par Diana Johnstone, 04 février 2020

Alors que la Grande-Bretagne retourne aux incertitudes de la haute mer, elle laisse derrière elle une Union européenne gouvernée par des bureaucrates au service des intérêts du capital financier… Ouf.  Enfin, le Royaume-Uni quitte officiellement l’Union européenne.  Ici, à Paris, les champions du retrait français de l’UE font la fête. Ils voient dans le Brexit le signe avant-coureur d’un futur « Frexit », un départ français d’une gouvernance non démocratique, et le début de la fin d’un projet raté d’unification de l’Europe autour des exigences du capitalisme néolibéral.

 

Les inégalités dans le monde:  Bourdieu et la nécessaire déconstruction

Par Chems Eddine Chitour, 04 février 2020

Depuis que le monde est monde il y a des riches, et il y a des pauvres. Ce à quoi on assiste est à un dépouillement de la force de travail d’hommes, de femmes et d’enfants réduits en esclavage et payés d’une façon misérable pendant que les patrons s’enrichissent d’une façon indécente avec des différences énormes.  Selon le dernier rapport de l’ONG Oxfam, 82% de la richesse créée en 2017 ont été absorbés par 1% de la population mondiale.  Les 1810 milliardaires en dollars sur la liste Forbes de 2016 possèdent 6,5 milles milliards de dollars…

 

D’où vient réellement l’argent derrière le «Nouvel Agenda Vert»?

Par F. William Engdahl, 04 février 2020

De Greta à « Bonnie » Prince Charles, les thèmes du Davos 2020 ont été dominés pour la première fois par l’Agenda du changement climatique. Ce qui transpire du sommet réunissant 3000 délégués des grandes firmes privées mondiales, c’est qu’une campagne mondiale majeure est orchestrée, et qu’elle inclut les plus grands patrons des fonds d’investissement de capitaux et les plus grands banquiers centraux du monde.

 

Plus liés encore au Pentagone avec le ministre de la Défense italien Guerini

Par Manlio Dinucci, 04 février 2020

“Relation historiquement privilégiée, qu’il faut renforcer le plus possible” : ainsi, dans sa visite à Washington (29-31 janvier), le ministre de la Défense Lorenzo Guerini (Pd) a défini le lien de l’Italie avec les États-Unis. Le secrétaire US à la Défense Mark Esper a qualifié l’Italie de “solide allié OTAN” qui, en hébergeant plus de 34.000 militaires et autres personnels du Pentagone, “joue un rôle vital dans notre projection de force en Europe, dans la Méditerranée et en Afrique du Nord”.

 

Bolivie – Les petits télégraphistes du coup d’Etat qui n’existe pas

Par Maurice Lemoine, 05 février 2020

Dans leur malheur, il y a quelques décennies, les Chiliens ont eu la chance (même si on peut la considérer très relative) de ne pas voir leur tragédie défigurée. Au lendemain du 11 septembre 1973 et du renversement du socialiste Salvador Allende par le général Augusto Pinochet, aucun média digne de ce nom n’aurait osé nier qu’il y ait eu un « Coup d’Etat à Santiago ». Autres temps, autre type de « golpe »(dans la mesure du possible moins sanglant), autres « professionnels » de l’information.

 

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Dans leur malheur, il y a quelques décennies, les Chiliens ont eu la chance (même si on peut la considérer très relative) de ne pas voir leur tragédie défigurée. Au lendemain du 11 septembre 1973 et du renversement du socialiste Salvador Allende par le général Augusto Pinochet, aucun média digne de ce nom n’aurait osé nier qu’il y ait eu un « Coup d’Etat à Santiago ». Autres temps, autre type de « golpe » (dans la mesure du possible moins sanglant), autres « professionnels » de l’information. Le 15 novembre 2019, après que le chef de l’Etat en exercice, arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle, ait été contraint à abandonner le pouvoir sous la pression de la police et de l’armée, le quotidien Le Monde transformait la victime en responsable et se fendait d’un éditorial singulier : « Bolivie : les erreurs d’Evo Morales ». Et il ne fut pas le seul. En syntonie parfaite avec ceux de ses confrères qui, sur place – Pagina Siete, El Deber, La Razón, Unitel, Red Uno, Bolivisión, etc. –, ont accompagné et soutenu la défenestration du candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS) en l’accusant de « fraudes » lors des élections du 20 octobre, la « commentocrature » hexagonale a elle aussi exécuté l’ex-chef de l’Etat.

Infaillible, s’exprimant ex catedra du haut de son nombril, l’inévitable « public-privé » Anthony Bellanger (selon les jours sur France Info, France Inter, France Culture ou BFM TV), se gausse, dès le 23 octobre (sur France Inter) du décompte électoral qui, « miraculeusement », a permis au chef de l’Etat en exercice d’être réélu. Deux jours plus tard, relayant Washington, Bruxelles et les capitales latino-américaines les plus inféodées à Donald Trump, France Info titre : « Evo Morales réélu dès le premier tour, la communauté internationale hausse le ton ». Dans sa revue de presse, Camille Magnard, ce même 25, sur France Culture, s’intéresse comme nous au traitement médiatique de la crise et, après avoir cité sans aucune réserve le Washington Post (Etats-Unis), Los Tiempos et El Deber (Bolivie), La Jornada (Mexique), Deutsche Welle (Allemagne), neutres par définition, s’inquiète de « la couverture très abondante mais pas forcément très impartiale, que fait la chaîne d’Etat vénézuélienne TeleSur de cette présidentielle en Bolivie… Après tout, débusquer des complots impérialistes dirigés depuis Washington, à Caracas, ça fait longtemps que c’est devenu une spécialité. »

Fondu-enchaîné sur Libération… Le 11 novembre, sur son site, le quotidien reprend, brute de décoffrage, une dépêche de l’Agence France Presse (AFP) : « Explosion de joie en Bolivie après la démission d’Evo Morales ». Dans Le Point (20 novembre), Claire Meynial analyse avec une extrême finesse les réussites économiques du gouvernement sortant – « Il y a eu une bulle de consommation, car on a sorti un million de personnes de la pauvreté, mais beaucoup grâce au secteur informel et au narcotrafic » – avant d’affiner sa « pensée » : « L’idéologue du MAS, [le vice-président Álvaro] Garcia Linera, pense en termes d’ennemis et amis, il s’inspire de Carl Schmitt, le théoricien nazi. »

Charlie demeure fidèle à ses vieilles haines rances : directeur de la publication (2004-2009) avant de prendre la tête de France Inter (2009-2014)sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Philippe Val n’avait pas de mots assez méprisants pour vilipender « l’Indien à poncho », marionnette de Hugo Chávez et Fidel Castro, qui avait eu le toupet de nationaliser les ressources en gaz de son pays ; tout aussi inspiré, le 29 octobre, le « vert » Fabrice Nicolino bave un venin qui n’a rien de « bio » : « Au moment où ces lignes sont écrites, il est certain que l’Etat bolivien a choisi de truander les résultats du 20 octobre, en donnant brutalement à Morales dix points d’avance sur le ­deuxième candidat, ce qui prive les électeurs d’un second tour. »Tandis que sur le site de RFI c’est « l’unité des Boliviens » qui a permis de « libérer » la Bolivie, le quotidien espagnol El País informe ses lecteurs que nombre d’entre eux protestent, lui reprochant de ne pas qualifier la « destitution » d’Evo Morales de « mutinerie » de l’armée, mais qu’il préfère attendre de voir comment tournent les événements [1]. A ce jour, on attend toujours qu’il ait fini d’attendre…

Les putschistes, eux, n’ont pas jugé utile de patienter indéfiniment. Ils ont immédiatement récompensé l’un de ceux qui les ont aidés à justifier la prise du pouvoir par Jeanine Añez, la présidente autoproclamée. Le 7 décembre, à Santa Cruz, le journaliste de CNN Fernando del Rincón a reçu des mains de la pseudo ministre de la communication, Roxana Lizárraga, une plaquette commémorative le remerciant pour sa couverture des vingt-et-un jours de conjuration. Une honte n’arrivant jamais seule, del Rincón a été fait « citoyen d’honneur » par le gouvernorat de cette même ville de Santa Cruz, cœur de la droite la plus réactionnaire et épicentre de la rébellion.
En France, seuls L’Humanité, Le Monde diplomatique, Ruptures, Golias (et peut-être une infime poignée d’autres qui nous pardonneront de ne pas les avoir repérés), auxquels on ajoutera, dans un autre registre, un certain nombre de sites présents sur les réseaux sociaux, sauveront l’honneur en appelant un chat un chat et un coup d’Etat un coup d’Etat.

Puisque c’est hautement nécessaire, on résumera ici (le plus succinctement possible) les chapitres précédents.

Guerre de l’eau (2002 ; un mort et des dizaines de blessés), Guerre du gaz (2003 ; 86 morts)… Aux portes d’une guerre civile provoquée par l’ère glaciaire du néolibéralisme, la Bolivie voit se succéder, entre 2001 et 2005, cinq présidents : l’ex-dictateur Hugo Banzer (1971-1978) élu cette fois démocratiquement (1997-2001) ; son dauphin Jorge Quiroga (2001-2002) ; l’ultra-libéral Gonzalo Sánchez de Lozada (2002-2003) auquel succède son vice-président Carlos Mesa (2003-2005) ; Eduardo Rodríguez, qui assumera l’intérim après la chute des deux précédents.
Elu député de sa circonscription en 1997, sous les couleurs du MAS, avec le pourcentage de votes le plus haut du pays (61,8 %), le paysan amérindien et syndicaliste « cocalero » Evo Morales a été expulsé du Congrès en 2002 sur ordre de l’ambassade des Etats-Unis, pour l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle. Malgré une campagne de discrédit infernale sur le thème « coca-cocaïne », il réussit à y participer. Aucun des candidats n’obtenant la majorité, c’est le Congrès qui tranche entre les deux candidats arrivés en tête (Sánchez de Lozada, 22,5 % des votes ; Evo Morales, 20,9 %). Très sensibles aux desiderata de Washington, les parlementaires choisissent Sánchez de Lozada par 84 voix contre 43.

Après le renversement de ce dernier par une révolte populaire, et sa fuite à Miami, « Evo », comme l’appellent familièrement ses partisans, remporte le scrutin présidentiel de 2005 avec 53,7 % des suffrages. En 2009, il portera ce score à 64,1 % et, en 2014, à 61,36 %. A chaque fois, le MAS jouit d’une très large majorité.

Conformément à une loi quasi universelle, de tels succès ne doivent rien au hasard. Sur le plan symbolique, le pays où les 36 groupes indigènes – dont les deux principaux, Aymara et Quechua – ont historiquement été marginalisés devient l’Etat plurinational de Bolivie. L’emblème multicolore des peuples autochtones – la « Wiphala » – flotte aux côtés du drapeau national. Le gouvernement compte désormais des ministres « cholos » [2], indigènes et « k’aras » (blancs en Aymara). La nationalisation des ressources gazières et de gisements miniers vont permettre, grâce aux revenus qu’elle procure, le développement de programmes sociaux (dans les douze mois qui ont suivi la renégociation des contrats pétroliers et gaziers, les ressources fiscales du pays passeront de 680 à 1,6 milliards de dollars). Dans les zones rurales où elle atteignait des niveaux supérieurs à 77,7 % en 2005, la pauvreté se réduit de moitié. L’endettement rendant le pays dépendant de l’aide externe et des institutions financières internationales n’est plus qu’un souvenir lointain.

Tout en considérant qu’il y a encore beaucoup à faire, on pourrait développer largement cette liste des droits nouveaux et des progrès accumulés en profitant de la stabilité politique retrouvée.
Cette réussite évidente, pour le plus grand bien du plus grand nombre, laisse parfaitement indifférents, pour ne pas dire violemment hostiles, les secteurs de l’oligarchie traditionnelle, les froids calculs de la société marchande, la tyrannie privée des firmes multinationales et ceux qui, invoquant les raisons les plus diverses, les ont ralliés pour « faire tomber Evo ».

Premier acte de la mécanique infernale : le « fameux » référendum du 21 février 2016. L’article 168 de la Constitution de 2009 ne permet pas à Morales de se présenter pour un troisième mandat que beaucoup, au sein des secteurs populaires, pour les raisons précédemment évoquées, souhaitent ardemment [3]. Pour permettre une modification de cet article et une possible candidature à la réélection, un référendum est organisé ce 21 février. Tous les sondages d’opinion donnent le « oui » vainqueur. A deux semaines de l’échéance, une manipulation sophistiquée permet, sur la base d’affirmations diffamatoires, qui se révéleront ultérieurement totalement mensongères, de présenter le chef de l’Etat comme un corrompu. Grâce à la caisse de résonnance des médias, ce brouillage de son image atteint l’objectif recherché, en particulier auprès des classes moyennes urbaines [4]. Le « non » l’emporte de peu, avec 51,3 % des voix. La légende noire du « caudillisme d’Evo » s’efforcera par la suite, avec succès, d’occulter ce sabotage d’une consultation électorale grâce à l’utilisation d’une « fake news » – dite également « infox » ou « post-vérité » [5].

Estimant à juste titre que le jeu a été truqué, Morales et le MAS vont tourner la difficulté en utilisant « le droit d’élire et d’être élu » (sans limites de mandats ni de durée) présent dans l’article 23 de la Convention américaine relative aux droits de l’homme (CADH), traité international qui, signé et ratifié par la Bolivie, prévaut sur la Constitution, comme le stipule cette dernière, lorsqu’il comporte des droits supérieurs en matière de droits humains.

Comme le fait traditionnellement la droite vénézuélienne, l’opposition à Morales – et en particulier son rival conservateur de Communauté citoyenne (CC), Carlos Mesa – entonne de longs mois à l’avance le grand air de la fraude. La stratégie atteint son apogée dès le lendemain du premier tour de scrutin du 20 octobre 2019. L’épisode est connu dans ses grandes lignes. Mais des lignes quelque peu tordues…

Le dimanche en question, peu avant 20 heures et d’après 84 % des bulletins dépouillés dans le cadre de la Transmission des résultats électoraux préliminaires (TREP), un comptage rapide et dépourvu de caractère officiel, Morales arrive en tête avec 45,28 % des voix, suivi de Mesa (38,16 %). Un second tour est alors nécessaire – la victoire ne pouvant être attribuée qu’à un candidat atteignant la majorité de 50 % des suffrages ou 40 % avec plus de 10 points d’écart sur le second. Le lendemain, après arrêt du processus de dépouillement pendant de longues heures, ce qu’avait prévu et annoncé le Tribunal suprême électoral (TSE) – mais dont il s’expliquera ultérieurement très confusément –, le chef de l’Etat dispose des 10 points de différence requis pour l’emporter immédiatement. Rien d’anormal : comme on l’a constaté lors des élections précédentes, les zones rurales, indiennes et paysannes, très majoritairement favorables à « Evo », mais dont les résultats arrivent en dernier du fait des difficultés de communication, font basculer ce qui n’était qu’une estimation provisoire. D’après les autorités légitimes, Morales gagne la présidentielle au premier tour.

« Changement inexplicable de tendance » ! Mesa déclenche les hostilités et, comme il l’avait annoncé, refuse d’accepter le résultat. Résultat que, en réalité, on ignore encore, puisque le décompte « officiel » du TSE, le seul qui fasse foi, n’est en rien terminé (il ne le sera que le 24 octobre en fin d’après midi, octroyant 47,08 % des suffrages à Morales et 35,51 % à Mesa). Egalement trop impatiente pour attendre l’échéance légale, l’Organisation des Etats américains (OEA), que dirige un virtuel employé du Département d’Etat américain, l’uruguayen Luis Almagro, questionne immédiatement la transparence du processus. Les Etats-Unis font chorus et, fidèle à elle-même, l’Union européenne (UE) suit. De concert avec Mesa, tout ce beau monde réclame un second tour – que rien, à ce moment, ne permet de justifier ou réfuter.

Commencées dès le soir de l’élection, les manifestations de l’opposition s’intensifient sous l’impulsion d’un très hétéroclite Comité national de défense de la démocratie (CONADE) et des tristement célèbres Comités civiques (dont nous reparlerons plus avant). Puis tournent à la violence et au blocage des zones urbaines pendant plusieurs jours à La Paz, Potosí, Chuquisaca, Cochabamba, Oruro, Tarija, Trinidad et Santa Cruz. Réduisant en fumée urnes, bulletins de votes et procès verbaux, quatre des neuf tribunaux électoraux départementaux sont pris d’assaut et incendiés.

Soumis à une forte pression, mais sûr de son bon droit, Evo Morales accepte que, à partir du 31 octobre, un audit intégral des élections – qu’il souhaite « technique et juridique, pas politique » – soit effectué par l’OEA. Laquelle produira un rapport… « contraignant », qu’il promet de respecter. Un certain nombre de connaisseurs de l’Amérique latine s’alarment immédiatement. Rien en Histoire n’est totalement nouveau. Très fortement influencée par Washington – qui la finance à 60 % –, l’OEA a trafiqué en 2011 le résultat de l’élection présidentielle en Haïti ; a entériné la fraude au Honduras en 2013 et surtout 2018, au profit du néolibéral et post-putschiste Juan Orlando Hernández. Almagro mène une campagne frénétique contre le Venezuela, le Nicaragua et Cuba. Violant ouvertement les statuts de l’Organisation, il y a accordé un siège au représentant du président imaginaire vénézuélien Juan Guaido. Le 30 octobre, à Quito, lors de l’inauguration de la 7e Réunion des ministres de sécurité publique des Amériques, il va féliciter le président équatorien Lenín Moreno pour la manière dont il a réprimé le mouvement social qui, du 3 au 13 octobre, a embrasé son pays.

Un tel individu laisserait Evo Morales l’emporter ? Difficile à envisager. En parfait porte-parole des seuls 12 pays (sur 33) qui l’appuient au sein de l’organisation continentale – Argentine (encore présidée par Mauricio Macri), Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Salvador, Etats-Unis, Guatemala, Honduras, Paraguay, Pérou (plus le « Venezuela virtuel » de Guaido) –, Almagro ne s’émeut effectivement pas des déclarations menaçantes de Luis Fernando Camacho, dirigeant fascisant du Comité civique de Santa Cruz, qui a donné 48 heures à Evo Morales pour quitter la Casa Grande del Pueblo, la tour moderne et centrale où se trouve, à La Paz, le bureau du chef de l’Etat.

L’OEA a annoncé qu’elle remettra un rapport préliminaire de ses experts électoraux le mercredi 13 novembre. Alimentant en oxygène les embrasements de la rue, les actes racistes et les exactions, elle le remet par surprise le matin du 10, trois jours avant la date prévue. La veille, le général Williams Kaliman, commandant en chef des Forces armées, avait donné des gages aux manifestants de l’opposition en déclarant : « Nous n’affronterons jamais le peuple. » Une assurance tout risque pour les émeutiers, dans la mesure où les polices de Sucre (sud-est), Santa Cruz (est) et Cochabamba (centre) venaient de se mutiner.

Dans la grande tradition putschiste, la prise illégitime du pouvoir implique un étroit contrôle de l’information. A La Paz, des groupes de choc occupent les sièges de deux médias publics, Bolivia TV et Radio Patria Nueva, contraignant leurs journalistes et employés à quitter les lieux sous les insultes et les horions. Avant le 9 novembre, Canal 7 et Canal AbyaYala, seront également réduits au silence, Radio Kaw-sachumet Radio Soberanía, médias communautaires des six Fédérations de « cocaleros » de Cochabamba, verront leurs locaux saccagés.

Pain béni pour alimenter les tensions : commentant le rapport qu’il vient de rendre public, Almagro demande à hauts cris l’annulation des élections du 20 octobre en raison de « sérieuses irrégularités ». Tout un chacun peut en déduire qu’elles ont été truquées. Sauf, bien entendu, à lire le rapport en question (ce que vont faire, à n’en pas douter, tous les bons journalistes, universitaires et politologues spécialisés « latinos » !). Treize pages, pas une de plus. Très majoritairement consacrées… au TREP (c’est-à-dire aux résultats dépourvus de valeur légale) ; ne dédiant qu’un misérable demi-feuillet à ces derniers. Et dont la conclusion fait ouvrir de grands yeux à ceux qui l’ont lue (au bout du compte, remarquablement peu nombreux). « En tenant compte des projections statistiques, il est possible [c’est nous qui soulignons] que le candidat Morales soit arrivé premier et le candidat Mesa second. (…) Néanmoins, il est statistiquement improbable que Morales ait obtenu les 10 % de différence pour éviter un second tour. » Une fois vérifié et admis que nulle part le document ne mentionne une quelconque « fraude massive », et quand bien même on tournerait la formulation de la conclusion dans tous les sens, un constat s’impose : le président en exercice a remporté le premier tour ; dans le pire des cas, un second tour est nécessaire ; rien ne justifie une annulation.

Ligoté par la promesse imprudente qu’il a fait – respecter les conclusions de l’audit de l’OEA –, Evo Morales tient parole. Ce dimanche 10 novembre, dans un souci d’apaisement, il appelle à de nouvelles élections organisées par un TSE renouvelé. Il propose un dialogue, tend la main à ses adversaires. « Je n’ai rien à négocier avec Evo Morales et avec son gouvernement », répond sèchement Mesa. En phase avec l’extrême droite, ce pseudo « centriste » (comme le qualifient les médias) réclame la démission immédiate du président légitime et son exclusion (ainsi que celle du vice-président García Linera) d’un futur scrutin. Dans le même temps, il appelle la « société civile » à poursuivre les manifestations, « dans le cadre de la paix et de la non-violence » – paix et non-violence qui plongent le pays, livré à lui-même, sans forces de l’ordre susceptibles de s’interposer, dans un dangereux chaos. Ce qui amène le pouvoir à dénoncer la « préparation d’un coup d’Etat ». Provoquant en retour la furie d’Almagro : « En Bolivie, il y a eu un coup d’Etat le 20 octobre, quand Evo Morales a commis une fraude électorale [6] » Sans avoir, jusque-là, produit aucune preuve décisive de la fraude en question.

Très suggestives, mais totalement dépourvues de rigueur, les approximations d’Almagro vont rapidement être démontées. Le 11 novembre, après analyse du fameux rapport préliminaire, le Centre de recherche économique et politique (CEPR), basé à Washington, dément les dires de l’OEA, dénonce une observation ni « impartiale » ni « professionnelle », et mentionne qu’aucun point du rapport ne présente explicitement les « irrégularités » auxquelles il fait allusion [7].

Tout aussi critique, le professeur de l’Université du Michigan Walter Mebane, expert international en systèmes électoraux et en détection de fraudes, estime que même en éliminant les irrégularités dénoncées par l’OEA, « le MAS a une marge de plus de 10 % sur Communauté citoyenne [8] ». Pour sa part, le Centre stratégique latino-américain de géopolitique (CELAG) demande à l’organisme multilatéral d’éclairer certains points particulièrement obscurs de sa méthodologie.
Lorsque, le 4 décembre, après… quarante-quatre jours d’un retard inexpliqué et la consommation du coup d’Etat, l’OEA publiera son rapport final, le CELAG reviendra à la charge. Ce document, affirme le « think tank », ne cherche qu’à confirmer et affermir la version préliminaire, sans rajouter d’arguments incontestables et en s’appuyant toujours quasi exclusivement sur le TREP, pas plus légal à ce moment qu’il ne l’était au lendemain du scrutin [9]. Il est vrai qu’un audit complet des résultats officiels s’avère problématique, les « fous-furieux » de l’opposition ayant pris soin, on s’en souvient, d’incendier les sièges départementaux des TSE de Sucre, Tarija, Cobija et Potosí, brûlant par la même occasion les procès-verbaux qui s’y trouvaient stockés après dépouillement et transmission.

En tout état de cause, la conclusion du document du « Ministère des colonies de Washington » (l’OEA !) a de quoi laisser pantois : s’il évoque une « manipulation dolosive [10]  » et des « irrégularités graves », le mot « fraude » n’y figure pas. En revanche, on peut lire : « Les manipulations et irrégularités signalées ne permettent aucune certitude quant à la marge de la victoire du candidat Morales sur le candidat Mesa. » C’est écrit noir sur blanc ! « Evo » avait remporté le premier tour. Et même l’élection tout court, affirment un certain nombre de contre experts, pas moins crédibles que le mercenaire de Trump, Luis Almagro.

Le rapport des experts électoraux de l’Union européenne – « Bolivia 2019. Informe final » – n’en réussit pas moins la même performance que celui de l’OEA : 64 pages emplies de « blabla » parfois inepte (comme l’évocation des « “cabildos” [assemblées citoyennes] de Santa Cruz » réunissant « entre 350 000 et 1 500 000 personnes, selon les estimations »(la ville compte 2 440 000 habitants !) – évoquent de nombreuses « erreurs » ou « irrégularités », mais nulle part ne remettent explicitement en cause le résultat.

On ne peut en aucun cas conclure de tout ce qui précède « c’est du passé, n’en parlons plus ». Car entre le début et la fin du démontage de l’imposture, un crime a été commis.

C’est dès le 22 octobre que, fer de lance de l’agitation, le Comité civique pro-Santa Cruz a annoncé la paralysie du pays. Depuis toujours, cette ligue qui regroupe les intérêts des élites réactionnaires de la ville la plus peuplée et la plus prospère de Bolivie manifeste un radicalisme qui ne laisse place ni à la nuance ni à la contradiction. Elle a pour bras armé l’Union des jeunes cruceñiste (UJC), fondée en 1957 par Carlos Valverde Barbery, dirigeant de la Phalange socialiste bolivienne (née en 1937), dont les militants, admirateurs du « caudillo » espagnol Francisco Franco, ne dédaignaient pas faire le salut fasciste, bras tendu. Valverde Barbery deviendra ministre de la santé du dictateur Hugo Banzer. Lequel s’est emparé du pouvoir, le 21 août 1971, grâce à l’appui déterminant des dictatures argentine et brésilienne, des Etats-Unis et du… Comité civique pro-Santa Cruz. C’est également ce comité familier des propos racistes anti « Indios de mierda », qui, avec comme leader le richissime boliviano-croate Branko Marinkovic, a mené en septembre 2008 la première tentative de renversement d’Evo Morales. Une sédition mise en échec par le mouvement populaire et grâce à l‘intervention énergique de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR). Récemment créée et présidée alors par la présidente chilienne Michelle Bachelet, celle-ci neutralisa et les putschistes et l’interventionnisme clairement affiché des Etats-Unis.

A 23 ans, en 2002, Luis Fernando Camacho a été le plus jeune vice-président de l’UJC. Deuxième (2015) puis premier (2017) vice-président du Comité civique, ce riche catholique ultra de 40 ans, proche des milieux évangéliques pentecôtistes, en devient président en février 2019. Totalement inconnu alors, en dehors du cercle théoriquement fermé de l’extrême droite cruceñiste et des « Panama Papers » par lesquels il s’est fait épingler [11], ce patron millionnaire n’en est pas moins reçu en mai au Brésil par Ernesto Araujo, ministre des affaires étrangères de Jair Bolsonaro, en Colombie par Iván Duque (président) et Andrés Pastrana (ex-président), ainsi que, en août, par Gustavo Tarre, ambassadeur fantoche à l’OEA de l’auto-proclamé vénézuélien Guaido. Vitaminé à bloc par l’aval de ce gratin réactionnaire, l’anonyme Camacho va émerger à la lumière lors de la « crise post-électorale » en tant que leader de la sédition.

Sous la fausse bannière d’une « révolte populaire », ses groupes de choc, qu’on rejoint les Comités civiques des autres grandes villes Potosí, Tarija, Cochabamba, La Paz, Chuquisaca –, sèment la terreur, pourchassent les militants du MAS, brûlent leurs locaux. Plus « propre sur lui », le CONADE, que dirige Waldo Albarracín, recteur de l’Université majeure de San Andrés (UMSA), la principale université publique de Bolivie, puise dans la classe moyenne ses bataillons de manifestants. Ancien président de l’Assemblée permanente des droits humains en Bolivie (APDHB) de 1992 à 2003 et Ombudsman de 2004 à 2010, Albarracín inspire le plus grand respect : en août 2018, n’a-t-il pas comparé Evo Morales à « un âne qui parle avec ses oreilles [12] »  ? Sous sa direction, en 2017, l’UMSA a rompu avec le Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO), organisation respectée, affiliée à l’UNESCO et regroupant 616 centres universitaires, estimant qu’elle regardait avec trop de sympathie le modèle politique « arbitraire »imposé à la Bolivie.

Dès le 1er novembre, via Twitter, le « macho Camacho » donne quarante-huit heures à Evo Morales pour démissionner. Sans aucune retenue, il a déjà affirmé que, comme le faisait (le narcotrafiquant colombien) Pablo Escobar, il conviendrait d’établir des listes noires (de personnes à éliminer). A Santa Cruz, des nervis de l’UJC assiègent et bloquent les domiciles de dirigeants du MAS – Adriana Salvatierra (présidente du Sénat), Carlos Romero (ministre), Mario Cronenbold (maire de Warnes), Hugo Siles (ex-ministre). A Sucre (la capitale officielle), les émeutiers occupent le Tribunal départemental de justice, le Tribunal constitutionnel plurinational, la direction départementale de l’Education, le Tribunal agro-écologique, le ministère public, le Tribunal suprême de justice, le Service des impôts…

Trois semaines de troubles, trois morts, plus de 400 blessés… C’est à partir du 8 novembre que la police fait basculer la situation en se mutinant, d’abord à Cochabamba, puis à Trinidad (Beni), Cobija (Pando) et La Paz (ou même l’Unité des opérations de police tactique [UTOP], chargée de faire respecter l’ordre place Murillo, à proximité du palais présidentiel, disparaît). Refusant de protéger les institutions, les policiers abandonnent partout la rue aux émeutiers. Ils avaient procédé de même en 2008. Deux jours plus tard, avec son rapport, l’OEA poignarde la démocratie dans le dos. Les Forces armées, le 10, portent le coup de grâce.
Quelques jours auparavant, le chef de l’Etat avait manifesté l’ « absolue confiance » qu’il avait en elles et en leur chef, le général Williams Kaliman Romero, nommé un an auparavant.

Cent quatre-vingts coups d’Etat (environ) depuis l’indépendance en 1825 : l’armée bolivienne possède une solide tradition d’ingérence dans les affaires politiques de la nation. Le sachant, Evo Morales a tenté dès son arrivée au pouvoir de l’associer à son projet. Avec des fortunes diverses. En 2008, alors que les mêmes forces obscures qu’aujourd’hui étaient à la manœuvre pour le renverser, pas plus les militaires que la police, malgré ses demandes, n’étaient intervenus pour défendre l’Etat de droit. Ils avaient déjà abandonné les bâtiments publics qu’ils étaient censés protéger aux hordes qui les mettaient à sac et les détruisaient [13].

Il convient de rappeler que cinq membres du haut commandement ayant mené la féroce répression de 2003, sous Gonzalo Sánchez de Lozada, ont été condamnés en août 2011 à de lourdes peines allant de dix à quinze ans et six mois de prison (tandis que l’ex-président, lui, se dore, les doigts de pieds en éventail, à Miami). Un châtiment guère apprécié, c’est peu de le dire, au sein de l’institution. Et qui a laissé des traces. Toutefois, pour en revenir à 2008, l’armée n’avait pas non plus basculé en faveur des putschistes. La droite était allée trop loin en révélant ouvertement les tendances séparatistes de Santa Cruz et de Tarija. Les généraux se sentent plutôt et traditionnellement en phase avec les forces conservatrices, mais pas à ce prix-là. Par ailleurs, avec en piliers les poids lourds Hugo Chávez, Rafael Correa, Luiz Inácio « Lula » da Silva, Cristina Kirchner, l’UNASUR laissait peu d’espace à un gouvernement putschiste pour prospérer.

Pour s’assurer le soutien des casernes, Evo Morales n’a pas ménagé ses efforts. En équipant l’armée et en augmentant considérablement son budget – à tel point que sa gauche lui reprochait ces dépenses trop importantes en regard de celles consacrées à l’éducation et à la santé. Avec la nomination du général Kaliman à la tête de l’institution, il semblait néanmoins avoir réussi son pari. En se déclarant « soldat du processus de changement », en affirmant le 7 août 2019 que les Forces armées mourraient au nom de l’ « anticolonialisme », ce dernier apparaissait comme l’un des officiers supérieurs les plus loyaux, allant jusqu’à appeler Evo Morales « hermano présidente » (« frère président »).

On l’apprendra après la réussite du « golpe », de la bouche même de l’intéressé, Camacho avait secrètement établi des contacts avec des policiers et certains militaires de haut rang, par l’intermédiaire de son très riche père et de Fernando López (futur ministre de l’intérieur du gouvernement de facto), pour qu’ils n‘interviennent pas contre la violence insurrectionnelle, puis pour qu’ils l’appuient dans le renversement du président. Dès lors, de même qu’elle l’a été sur le chef de la police, la pression est terrible sur celui de l’armée.

Allié à Camacho (« le dur »), le recteur de l’UMSA et dirigeant de la CONADE Waldo Albarracin (« le gentil défenseur des droits de l’homme ») fait le job : « Je crois que Monsieur Kaliman et le commandant de la police doivent décider s’ils sont avec la démocratie ou s’ils sont toujours loyaux à Morales ; il est très symptomatique qu’ils assument une attitude si passive devant ces faits, pratiquement de terrorisme, que commettent les partisans du gouvernement. » A l’en croire, les militaires entraînent les fonctionnaires, leur fournissent des armes et des explosifs destinés à réprimer la très respectable « société civile » (adorée des médias nationaux et internationaux).

Au sein de la police, les colonels de la « promotion 88 » se sont retournés contre le général Vladimir Calderón, encore légaliste, contrairement à ce qui a été affirmé, en lui demandant sa démission. « Général Calderón, pour une institution digne, prenez les bonnes décisions ; si vous ne voulez pas appuyer la société, laissez la troupe appuyer son peuple », lui ont écrit les factieux le 6 novembre, deux jours avant de se mutiner et d’obliger les commandants départementaux de Cochabamba (Raúl Grandy) et de Santa Cruz (Igor Echegaray) à démissionner [14]. Encore aussi inconnue que ne l’était Camacho quelques temps auparavant, la sénatrice Jeanine Añez, angoissée par le temps que met Calderón à encourager et amplifier la mutinerie, le menace ouvertement de prison.

Une même situation traverse les Forces armées. Comme Kaliman lui-même – « Cours de Commandement et d’Etat-major » en 2003 –, de nombreux officiers supérieurs sont passés par l’Ecole des Amériques. Au Panamá jadis, depuis 1984 à Fort Benning (Géorgie) sous le nom de Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC), l’institution, sous l’égide d’instructeurs de l’US Army, forme des militaires latino-américains afin de promouvoir les valeurs démocratiques « made in USA  ». Ce compagnonnage idéologique marque les élèves de son empreinte – sans remonter aux années 1970, on l’a vu en 2002 lorsqu’une faction des officiers supérieurs s’est retournée contre Chávez ou, au Honduras en 2009, lors du renversement de Manuel Zelaya.

Que n’avoir œuvré à inverser la tendance ? Plus facile à dire, côté théoriciens, qu’à faire, côté acteur du terrain. En août 2006, Evo Morales n’a-t-il pas inauguré à Warnes (département de Santa Cruz) l’Ecole anti-impérialiste des Forces armées au sein de laquelle les militaires devaient suivre un enseignement en rupture avec l’ancienne doxa ? En novembre 2018, elle avait déjà formé 167 sergents, 987 lieutenants et 200 officiers supérieurs (appartenant aux plus jeunes générations). Chez les anciens, une telle innovation ne faisait pas l’unanimité, pas plus que les hommages répétés du chef de l’Etat à l’ancien ennemi « subversif », Ernesto Che Guevara…

Alors que la situation dégénère, les forces populaires se mobilisent, disputent la rue aux opposants. Kaliman est sans doute fidèle, mais n’a rien d’un héros. Ses officiers d’état-major le pressent de plus en plus vigoureusement. Le 10 novembre, entouré de (ou surveillé par) ses généraux, il se prononce publiquement : « Nous suggérons au chef de l’Etat de renoncer à son mandat présidentiel. »

Contrairement à une « fake news » qui a largement circulé à gauche, Kaliman n’est pas parti ensuite aux Etats-Unis avec un million de dollars, prix de sa « trahison ». Il sera au contraire poursuivi en justice par la dictature qui s’installe pour ne pas avoir fait sortir la troupe contre les partisans d’Evo Morales, qui contre-manifestaient. Mais, en tout état de cause, ce 10 novembre, les officiers factieux, complices de Camacho, ont gagné. Quelque 37 ans après le retour des généraux dans leurs casernes (10 octobre 1982), l’armée vient de faire tomber le chef de l’Etat.

A ce moment, il est bien inutile à Morales de savoir s’il aurait dû ou non voir plus clair dans le jeu des militaires. Car le fascisme en action montre son visage hideux. La propre fille du président subit des menaces physiques, son frère a été déshabillé et flagellé en public dans la rue. Autour de lui, les démissions forcées se multiplient. Celle du président de l’Assemblée législative Victor Borda, dont le frère a été pris en otage et dont la maison a été incendiée ; celles des gouverneurs de Potosí et de Chuquisaca ou du ministre des mines, César Navarro, dont le frère est également séquestré par des émeutiers à Potosí ; celle de la ministre de la culture Wilma Alanoca, tourmentée, intimidée, harcelée ; celles de leur homologue des sports Tito Montaño et de la vice-ministre des Affaires étrangères María del Carmen Almendras, dont les familles sont prises pour cibles ; celle de la présidente du Sénat, Adriana Salvatierra,assiégée à Santa Cruz tandis que des inconnus pillent le domicile et emportent tous les documents du ministre de la présidence Juan Ramón Quintana.

Dans les rues de La Paz, Camacho se pavane, escorté par des éléments de la police mutinée. Face à ces bombes de haine qui explosent autour d’eux, Morales et son vice-président García Linera ne sont plus en sécurité (et, pour qui en douterait, l’avenir le confirmera). Le pays se trouve au bord de l’affrontement généralisé. Comme Chávez se laissant emprisonner le 11 avril 2002 au soir par les généraux félons, le but principal du chef de l’Etat est désormais d’éviter un bain de sang. « Je démissionne pour que Mesa et Camacho ne continuent pas à persécuter, kidnapper et maltraiter mes ministres, les dirigeants syndicaux et leurs familles, et pour qu’ils cessent de porter préjudices aux marchands, syndicats, professionnels indépendants et transporteurs qui ont le droit de travailler », annonce-t-il, le 10 novembre, à ses compatriotes. Rappelant ses responsabilités en tant que « président indigène et président de tous les Boliviens », il ajoute : « J’ai l’obligation de rechercher la paix et cela me fait très mal que nous nous affrontions entre Boliviens. »

Le 28 juin 2009, au Honduras, le président renversé Manuel Zelaya avait été mis de force dans un avion par un commando militaire et, après une escale par la base US de Palmerola (qui ne l’avait pas vu passer !), expédié de force au Costa Rica. Onze ans plus tard, en Bolivie, c’est pour échapper au pire – ils seront bientôt accusés de « sédition et terrorisme » – que, après un passage par le Chapare, zone « bastion » du chef de l’Etat, celui-ci et son vice-président montent dans l’appareil qui va les emmener à Mexico. De ce voyage mouvementé, on retiendra l’escale technique au Paraguay, autorisée par le président de droite Mario Abdo afin de préserver de bonnes relations avec son homologue argentin de centre gauche Alberto Fernández, pas encore au pouvoir mais récemment élu. On retiendra également le comportement très peu coopératif des autorités péruviennes et surtout l’attitude obscène de Lenín Moreno, le « Luis Almagro équatorien », qui interdit le survol du territoire de son pays à l’avion du chef d’Etat renversé.

Violence à caractère fascisant, mutinerie de la police, intervention de l’armée, exil politique forcé… Qu’eut-il fallu de plus pour que la sphère médiatique utilise l’expression « coup d’Etat » ? Qu’Evo Morales finisse comme son prédécesseur Gualberto Villaroel, assassiné puis pendu à un lampadaire de la place Murillo, à La Paz, le 21 juillet 1946, au terme d’un soulèvement discrètement manipulé par les Etats-Unis ? Qu’il se suicide, comme Salvador Allende ? Qu’il aille moisir en prison, comme son ami « Lula » ?

Il se trouve encore des tartuffes pour affirmer que les militaires, en se contentant de « suggérer » au président de démissionner, ne l’ont ni « obligé » ni « renversé ». Si la situation n’était aussi préoccupante, on répondrait avec humour par cette réplique de Michel Audiard : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent. » Dans ce genre de situation, le rapport de forces n’est guère favorable aux civils désarmés, fussent-il à la tête de l’Etat. On a également prétendu l’armée attentive à éviter toute répression. Cette vue sommaire a volé en éclats. Le 11 novembre, alors que Morales venait de démissionner, le général Kaliman apparaissait à la télévision entouré des généraux de son état-major. D’après le quotidien El Deber, bien informé car proche des putschistes, ceux-ci venaient de le menacer de l’incarcérer s’il n’ordonnait pas à la troupe de sortir des casernes pour réprimer les partisans ruraux et péri-urbains du chef de l’Etat, qui tentaient d’entrer dans les villes pour manifester. En représailles à la mutinerie, plusieurs postes de police avaient été incendiés et les forces « de l’ordre » réclamaient à grands cris l’aide de l’armée. Au sein de laquelle, toujours d’après El Deber, des colonels menaçaient de se soulever, d’arrêter les généraux et de s’emparer du commandement si ces derniers ne sortaient pas de leur « passivité ».

Le 11 à 21 heures, Kaliman se soumet donc aux factieux et annonce en conférence de presse : « Les Forces armées vont mener des opérations conjointes avec la police pour éviter du sang et des deuils à la famille bolivienne, en employant la force, de manière proportionnelle, contre les actes des groupes de vandales qui causent la terreur dans la population et en rappelant que jamais les Forces armées n’ouvriront le feu contre cette dernière. »

Cette « non-intervention » de l’armée dans le « non coup d’Etat » va faire en quelques jours 34 morts et 715 blessés ; elle se poursuivre ultérieurement par la militarisation du pays et la chasse aux partisans du chef de l’Etat (dont le mandat ne se termine que le 22 janvier 2019).

En cas d’empêchement du président, stipule la Constitution bolivienne, l’intérim doit être assuré, dans l’ordre de succession, par le vice-président (Alvaro García Linera), puis le président du Sénat (Adriana Salvatierra) et enfin par celui de la Chambre des députés (Victor Borda). Tous, militants du MAS, ont démissionné, soumis à différentes formes de coercition. Certes non démissionnaire, la première vice-présidente du Sénat, Susana Rivero, a trouvé refuge dans l’ambassade du Mexique, en compagnie de Salvatierra.

Apparaît « la Dame Blanche », Jeanine Áñez, deuxième vice-présidente du Sénat. Avocate de formation, ex-présentatrice de télévision, Áñez représente la droite du département des plaines orientales du Beni. Son parti, l’Unité démocratique (UD), a obtenu 4,5 % des voix lors des législatives (elles aussi annulées) d’octobre dernier. Un score aussi impressionnant suffit à l’évidence pour se déclarer présidente par intérim ! Áñez le fait en présence des seuls députés de sa famille politique, et donc sans quorum, lors d’une séance à laquelle les élus du MAS, majoritaires aux deux tiers, ne sont pas présents. Et alors que la « démission » d’Evo Morales, qui doit être acceptée ou refusée par l’Assemblée législative plurinationale (article 170 de la Constitution), n’a pas été examinée. Pas plus d’ailleurs que n’a été validée celle, exprimée oralement, de la présidente légitime du Sénat, Adriana Salvatierra.

Le 12 novembre au soir, Áñez n’en prend pas moins « ses fonctions » dans le Palais Quemado, l’ancien siège de la présidence, en brandissant une Bible et en clamant « Dieu a permis que la Bible entre à nouveau au Palacio. (…) Notre force est Dieu, notre pouvoir est Dieu ». Un général lui remet l’écharpe présidentielle.

Après la marionnette Juan Guaido au Venezuela, l’Amérique latine compte un(e) second(e) président(e) autoproclamé(e).

Ce grand pas en avant pour l’Etat de droit est immédiatement salué par Donald Trump : «  Ces évènements envoient un signal fort aux régimes illégitimes du Venezuela et du Nicaragua, que la démocratie et la volonté du peuple triompheront toujours  » (un seul des candidats démocrates à la prochaine élection présidentielle, Bernie Sanders, condamnera « ce qui apparaît comme un coup d’Etat en Bolivie »). Une heure après Trump, le brésilien Bolsonaro reconnaît les nouvelles autorités. Depuis Washington, l’exécutant des basses œuvres, Luis Almagro, persiste et signe au nom de l’OEA (malgré les protestations du Mexique et de l’Uruguay) : « L’armée devait agir conformément à sa mission. A l’heure actuelle, personne n’a outrepassé ce pouvoir. » La droite et l’extrême droite continentales jubilent – plus qu’ailleurs au Venezuela et au Nicaragua, où, malgré tous leurs efforts, elles n’ont pas réussi à faire subir le même sort à Nicolás Maduro et Daniel Ortega.

Au Parlement européen, les groupes des conservateurs, des libéraux et des écologistes s’opposent à une motion visant à qualifier les événements qui secouent la Bolivie de coup d’Etat (234 voix contre, 41 pour, 8 abstentions). La Haute-représentante de l’Union pour la politique étrangère, Federica Mogherini, jargonne en session plénière : « L’UE soutient une solution institutionnelle qui permette qu’il existe un gouvernement intérimaire qui prépare de nouvelles élections et évite un vide de pouvoir qui aurait des conséquences pour tout le pays. » A Paris, dès le 12 novembre, à l’Assemblée nationale, la secrétaire d’Etat aux affaires européennes Amélie de Montchalin se défausse hypocritement : « L’Union européenne avait [également] appelé le gouvernement [de Morales] à accepter un second tour. Cette recommandation n’a pas été suivie et nous le regrettons » (sans se croire obligée de préciser qui a empêché cette solution). Le 3 décembre, alors que la répression s’est déchaînée contre les manifestants pro-Morales, la même osera : « Nous avons une démarche qui est de respecter la Constitution bolivienne et de prendre acte des décisions qui sont prises dans ce cadre, et ainsi de considérer que Jeannine Añez a été désignée présidente par intérim en Bolivie. »

Entretemps, le corps diplomatique et les représentants d’organismes internationaux sont venus présenter (22 novembre) leur salut protocolaire à la fausse blonde qui a remplacé Evo et ses tenues brodées de tissus autochtones. En tant que doyen, le nonce apostolique Ángelo Accatino a lu un message ratifiant « la bonne relation qui existe entre la Bolivie et la communauté internationale ». Autour de lui, outre les amis latinos de Washington (représenté par un simple chargé d’affaires, l’ambassadeur ayant été expulsé en 2008), se pressaient, entre autres, les diplomates du Japon, de Turquie, de Russie (bien que Moscou ait dénoncé un coup d’Etat !), de Suède, de l’Union européenne, de Grande-Bretagne, d’Italie et bien entendu de la France « macronisée ». En pleine tourmente mortifère, le 23 octobre, la Conférence épiscopale, l’ONU et l’UE se réuniront avec les autorités de facto et des représentants du MAS en tant que médiateurs cherchant des solutions pour obtenir « la pacification du pays ».

« Pacification »… Bien qu’employé par tous, y compris les « masistes », le terme mérite un temps d’arrêt : il appartient au vocabulaire militaire et colonial, quand, après la conquête d’un territoire, ou la déclaration de cette conquête, il s’agit de neutraliser les rébellions susceptibles de remettre en cause l’ordre du conquérant.

A ce stade de la forfaiture, une question se pose. Les anciens présidents brésiliens Dilma Rousseff et Luis Inácio da Silva, le chef de l’Etat argentin Alberto Fernández et celle qui l’a précédé Cristina Fernández de Kirchner, ainsi que les gouvernements d’Andrés Manuel López Obrador au Mexique et de Tabaré Vásquez en Uruguay ont dénoncé le coup d’Etat (outre, bien sûr, Cuba, le Venezuela et le Nicaragua)… Comment se fait-il que celui-ci passe comme une lettre à la poste, en particulier au sein de larges secteurs de la gauche et de l’extrême gauche européennes, manifestement peu enclines à se mobiliser vigoureusement pour afficher leur solidarité avec les autorités légitimes de Bolivie ?

Répondre à cette question est aussi délicat que jongler avec des œufs. Mais touche à un phénomène déjà largement constaté s’agissant (entre autres) des crises vénézuélienne, nicaraguayenne (et à un degré moindre équatorienne). On nous permettra donc de ne pas l’éluder.

Très schématiquement, il a été admis depuis Karl Marx que les classes sociales – la bourgeoisie et le prolétariat – s’opposent fortement en raison de l’exploitation de la seconde par la première. Cette situation binaire tend à se complexifier parce qu’un fait essentiel s’est produit. Sous le coup des évolutions tant idéologiques que technologiques, une troisième classe, bien que déjà existante et fluctuant au gré des circonstances, s’est désormais « cristallisée » à côté des élites hors-sol mondialisées : la moyenne bourgeoisie, parfois plus ou moins « de gauche », dotée d´un capital culturel élevé, elle aussi « transnationalisée ».

Au Sud, le « sentiment d’appartenance » la rend plus proche de ses homologues des pays dits développés – et, pour les intellectuels, des universités et organisations non gouvernementales (ONG) susceptibles de les coopter – que des défavorisés de son propre pays. Au Nord, et en particulier chez les progressistes qui rêvent d’enfermer la réalité dans des formules aussi propres que socialement et professionnellement confortables, la sensibilité porte vers cet « autre » si ressemblant.

Evo Morales et le MAS peuvent bien tomber ! Entre ceux qui risquent de manger moins (les populations les plus humbles) et ceux qui veulent tout dévorer (les possédants), cette faction de la classe moyenne, quoi qu’il arrive, là-bas et ici, continuera à s’alimenter normalement. Ce qui permet à certaines de ses factions de détester, critiquer, vilipender et même combattre (plutôt verbalement) le capitalisme, tout en poignardant dans le dos les gauches de pouvoir par définition imparfaites. En se préoccupant non de ce qui est, et des difficultés objectives auxquelles se heurte un processus de changement, mais de ce qui devrait être dans un monde idéalisé. Le tout au nom, parfois, de causes légitimes – la défense des droits humains, la protection de l’environnement, le féminisme –, simplifiées à l’extrême et instrumentalisées. D’où un discours qui, recyclant certains des arguments des néolibéraux pur jus, et de ce fait les validant (tout en prétendant les affronter), dit à peu près ceci : « La droite et l’extrême-droite se sont engouffrées sur le boulevard ouvert par la gestion caudilliste du pouvoir par Morales » – lequel, par ailleurs, n’a pas mis fin au « modèle de développement extractiviste », trahissant la « Pachamama » (la Terre Mère révérée par les Indiens)et détruisant « notre » environnement.

Bienvenue dans la Maison du Seigneur ! On commencera l’analyse du cocktail infernal qui grave dans l’esprit du public une image peu défendable du président renversé – qui devient péjorativement le « président déchu » – par un acteur qu’on ne qualifiera pas de « progressiste » : l’Eglise bolivienne. Même Satan a en effet un rôle à jouer dans le plan divin. Quelques heures avant le départ du chef de l’Etat, Mgr Ricardo Centellas, évêque de Potosí et président de la Conférence épiscopale, publiait sur les réseaux sociaux une lettre ouverte à Evo Morales dans laquelle, dénonçant un « véritable terrorisme d’Etat  », il l’invitait à démissionner : « Assez de violence et de doubles discours invitant à la pacification et convoquant à la violence, qui génèrent des confrontations entre Boliviens ! »

De sermons en homélies, l’Eglise prêche depuis avec vigueur qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat [15]. Et pour cause. Pendant les événements, Camacho s’est fait photographier au Palais présidentiel, à genoux devant la Bible, en train de proclamer : « La Pachamama ne reviendra jamais au Palais. La Bolivie appartient désormais au Christ. » De son côté, le 15 novembre, la présidente de facto en a fait à nouveau des kilos en précisant l’importance qu’est censée avoir pour elle la religion : « Je suis une femme de foi, une femme de Dieu. Pour moi, la parole du Seigneur est très importante, et j’y reviens souvent. Tant que je serai au Palais du gouvernement, la Bible y sera aussi. » On comprend dès lors la Sainte frénésie de l’évêque auxiliaire de Santa Cruz, Mgr Estanislao Dowlaszewicz, lors d’un office religieux tenu le lendemain même du coup d’Etat : « Aujourd’hui marque la résurrection d’une nouvelle Bolivie, un jour historique pour notre patrie. (…) Merci aux policiers et aux forces armées ! »

Lointain phénomène, aussi exotique pour nous que les sortilèges de la Vierge de Copacabana [16] ? Que non pas. Les prélats savent aussi se servir d’Internet pour communiquer avec l’étranger. Dans sa Lettre du Pôle Amérique latine (n° 111, décembre 2019), la Conférence des évêques de France diffuse dans tous ses réseaux – dont on aurait tort de sous-estimer l’importance – une analyse de Cyrille de Nanteuil, supérieur de la Mission internationale lazariste en Bolivie,qui débute ainsi : « Au terme d’une lente et inexorable dérive totalitaire qui n’est pas parvenue à dissimuler la mise en place du modèle politique vénézuélien en Bolivie, le gouvernement d’Evo Morales Ayma n’en finit pas de voler en morceaux, à mesure que le peuple bolivien continue à se lever et à s’organiser pour défendre la Démocratie. » Un autre article, aussi virulent, complète ce réquisitoire. Il n’y a pas si longtemps, par le même canal d’eau bénite, une prose tout autant inquisitoriale faisait un sort à Nicolás Maduro et au Venezuela.

Aux antipodes (en théorie), le féminisme « historique » y va également de son chapelet (d’imprécations). Dès le lendemain du « golpe », Maria Galindo, créatrice et dirigeante radicale du collectif Mujeres Creando (« Femmes qui créent »), tout en stigmatisant les putschistes – « Nous sommes passés d’une logique de rapine à une autre logique de rapine » – reprend entièrement à son compte les accusations infondées de l’OEA, qualifie Morales de « macho » et de « caudillo » et l’accuse d’avoir « fascisé le processus » de changement. Lors d’un « Parlement des femmes » organisé le 12 novembre à La Paz, Silvia Rivera Cusiquanqui, autre militante, d’origine aymara, sans prétendre voir en ce qui se passe un quelconque « retour à la démocratie », livre son analyse des événements  : « La deuxième hypothèse erronée, dangereuse, est celle du coup d’Etat, qui veut simplement légitimer de tout cœur, avec un paquet enveloppé dans de la cellophane, l’ensemble du gouvernement d’Evo Morales dans ses moments de dégradation majeure. Légitimer cette dégradation avec l’idée du coup d’Etat est condamnable, il faut réfléchir à la manière dont cette dégradation a commencé. » Depuis l’Argentine, l’anthropologue Rita Segato apporte son eau au moulin en comparant Evo Morales à… Jair Bolsonaro.

S’agit-il là de jugements s’appuyant sur une analyse critique des quatorze années de gestion du chef de l’Etat ? On en doutera. Le féminisme « historique » a toujours été hostile à « Evo ». Lors d’une rencontre en 2005 avec ses dirigeantes, à La Paz, au café féministe « La Carcajada », il nous fût répondu : « A quoi vont servir les élections ? Il y a une absence de direction. Le MAS n’a pas de ligne politique et refuse d’élaborer un programme radical pour ne pas effrayer la classe moyenne. Evo est pusillanime. » Derrière le radicalisme de façade, la cause était déjà entendue.

Un bilan des succès, échecs et limites du pouvoir qui vient de tomber comporte évidemment ses points noirs. Selon les décomptes gouvernementaux, 110 femmes ont été assassinées en 2013, 96 en 2014, 104 en 2015 et en 2016, 111 en 2017 (pour une population de 11 millions d’habitants) ; depuis, le rythme s’est maintenu et très peu de ces crimes ont été suivis de condamnations. Plus que préoccupant, le phénomène n’a hélas rien de spécifiquement bolivien. Selon une étude de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), cette partie du monde comptabilisait 14 des 25 pays déplorant le plus grand nombre de « féminicides » en 2018 (2 321 victimes), avec, en tête de liste, le Mexique, l’Argentine, la Bolivie, le Pérou, le Guatemala, le Salvador et le Honduras. Nul ne parlera donc de réussite s’agissant de la Bolivie. Ce qui ne signifie pas qu’aucun effort n’a été entrepris.

Sur le papier, la loi 348 destinée à « garantir aux femmes une vie libre de violences » est un modèle. Mais insuffisamment suivi d’effets. Ce constat a amené le gouvernement de Morales à annoncer, le 11 septembre 2019, la création d’une commission spéciale chargée d’enquêter sur les retards pris en la matière par la justice. On peut considérer que cette commission aurait pu arriver plus tôt. Mais elle a (ou avait !) le mérite d’exister. D’autant que le débat ne se cantonne pas à cet aspect de la question.

Sous la présidence de Carlos Mesa (2003-2005), seules 28 femmes siégeaient à l’Assemblée législative, sur 157 représentants. La Constitution promulguée en 2009 et la norme électorale obligent désormais les partis à respecter la parité et l‘alternance des sexes dans la composition des listes de candidats à l’Assemblée et au Sénat. Saluée par l’Entité des Nations unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes (plus communément appelée « ONU Femmes »), la Bolivie affiche à l’heure actuelle une composition à 52 % féminine de la représentation nationale (on constate le même phénomène au Nicaragua). Jusqu’à ces dernières semaines, la présidente du Sénat s’appelait Adriana Salvatierra.

Pendant la dernière campagne électorale, le candidat d’opposition Félix Patzi (Mouvement troisième système) en a tiré les conclusions qui s’imposent en dénonçant que l’incursion des femmes dans la politique a provoqué la dislocation de la famille, ce qui, à son tour, a occasionné une augmentation des « féminicides ». Dans une formulation tout aussi pertinente, il a estimé que les femmes devraient se rendre à leur travail accompagnées de leur mari : « Ils ne doivent pas se montrer aussi libéraux, ils doivent préserver la famille ; avoir le mari à son côté procurera de nombreux avantages parce que cela éliminera la jalousie. » Tout aussi émancipateur, le candidat du Parti démocrate chrétien, Chi Hyun Chung, a eu pour sa part cette sortie : « Il faut éduquer les femmes pour qu’elles se comportent comme des femmes. »

Le « macho » Morales enfin renversé par la « société civile éduquée » et ses amis fascistoïdes, Arturo Murillo, le ministre de l’intérieur de la très féminine Jeanine Añez a néanmoins clairement indiqué les limites des progrès à envisager : aux femmes qui exigent l’avortement libre, légal et gratuit, il a conseillé de « se suicider [17] ».

« Elles », elles savent (les femmes des quartiers populaires, des campagnes et de l’altiplano). Elles savent que (sans forcément connaître les chiffres, mais en ayant vécu les améliorations dans leur chair), après la mise en place en 2008 du « bon Juana Azurduy », destiné améliorer la santé de la mère enceinte et de son enfant, le taux de malnutrition infantile avait régressé de 27 % à 15 % dès 2014 ; que l’année suivante, 552 000 mères et 800 000 gamins (11,8 % de la population) en avaient déjà bénéficié [18]. Elles savent que le « bon Juancito Pinto  » les a aidées à scolariser leurs gosses [19]. Elles savent que la pension solidaire de vieillesse – la « Renta Dignidad » – couvre 97 % des Boliviens âgés de 60 ans et plus, alors que moins de 20 % de la population active cotise à un système de retraite contributif (un cas exemplaire en Amérique latine). Elles savent que, entre 2006 et 2009, avec la venue massive de professeurs cubains et vénézuéliens, 824 000 personnes, dont 70 % de femmes, ont été alphabétisées grâce au programme « Yo si puedo »(« Oui, je peux »). Et les campagnes des « féministes bourgeoises » contre « Evo » les ont indignées.

« Rita [Segato], ont interpelé les militantes du Féminisme communautaire Abya Yala, quelques-uns des problèmes des universitaires et des politiquement corrects [masculins et féminins] c’est qu’ils ne nous regardent pas, nous, les peuples, les organisations sociales, les communautés, car ils ne sont ni dans les rues ni dans le tissu social. (…) Nous défendons les symboles de nos luttes, un symbole ancestral, notre Wiphala, un symbole transitoire, notre frère Evo. » Au nom de Féminisme communautaire anti-patriarcal de Bolivie, Adriana Guzmán a estimé que la présidence d’Evo Morales a permis des améliorations « inimaginables »du temps de ses prédécesseurs » : « J’ai pu envoyer mes enfants à l’université ; je n’aurais pas pu le faire avant. (…) Dire que tout est équivalent ne nous paraît pas suffisant et n’apporte aucune solution à la résolution des conflits. »

Même son de cloche chez les femmes indigènes du groupe Jallalla-Marichiwew. Même révolte de l’anthropologue Ana González : « Ont-ils été parfaits les processus populaires progressistes anti-néolibéraux ? Bien sûr que non, mais ils ont signifié de grandes avancées pour les peuples et leur part féminine, sur le plan économique, social, politique, en matière de libertés et d’égalité. Sont-ils machistes les leaders de ces processus ? Sans doute que oui. (…) Mais, avec ces leaders imparfaits, on a tenté de faire de l’Amérique du Sud une zone de paix. Et maintenant, on veut nous plonger à nouveau dans la répression et la violence. Qui sont les dictateurs ? Qui sont les autoritaires ? » Etrangères aux opinions floues et interchangeables, les femmes du Réseau des intellectuels, artistes et mouvements sociaux en défense de l’humanité (REDH) ont tranché : « Le féminisme sera populaire, anticapitaliste et anti-impérialiste ou ne sera pas. Le féminisme populaire et latino-américaniste combat aujourd’hui le coup d’Etat et se tient aux côtés des femmes qui, courageusement, l’affrontent dans la rue. »

Sous les bannières #FeministasConEvo, #FeministasPopularesConEvo, #FuerzaEvo, #ElMundoConEvo, des centaines de femmes et d’organisations de ce féminisme populaire se mobilisent en défense du bilan des quatorze années passées [20]. Comment se fait-il qu’on ne les entende pas ? Parce que ce sont les néo-féministes modernes, « anti-Camacho » mais aussi « anti-Evo », qui, au nom d’un ethnocentrisme de caste, ont le contact avec les réseaux universitaires et les ONG européens. Moins sophistiquées, plus « populistes » peut-être, selon l’expression désormais consacrée, les autres n’ont pas l’heur d’intéresser. Et pourtant… Même si, pour l’instant, les premières ne s’en vantent pas, en participant activement à la longue campagne anti Morales, laquelle a débouché sur la prise du pouvoir de Jeanine Añez, elles peuvent se vanter d’avoir réussi une grande première : la féminisation des coups d’Etat.

Double discours. Contradictions. D’un côté le « premier président indien d’Amérique du Sud » met en avant l’identité autochtone et la Pachamama ; de l’autre, les secteurs miniers (étain, tungstène, fer, antimoine, cuivre, argent, or, zinc) et les ressources en hydrocarbures (essentiellement le gaz) fournissent, en moyenne, 11 % du PIB et près de 40 % des revenus du gouvernement. « Extractivisme » ! Morales vend le pays aux multinationales [21] ! Des écologistes montent au créneau et pèsent de façon non négligeable sur la perception négative de la gestion d’ « Evo ». Pointé du doigt comme « traître » à la cause indigène et à celle de l’environnement.

La prise de conscience de la réelle dégradation de l’état de la planète et du climat ainsi que la nécessité de freiner le caractère prédateur du développement ont explosé ces dernières années. Pour autant, cette prise en compte légitime d’une réalité inquiétante ne doit pas faire perdre de vue qu’on ne peut demander à un gouvernement, quel qu’il soit, de, par exemple… fermer toutes les mines du jour au lendemain, laissant des dizaines de milliers de travailleurs sur le carreau (les 1 800 coopératives du secteur, qui représentent 30 % de l’exploitation, constituent par exemple l’une des principales sources d’emploi formel du pays) [22] ! Ni de renoncer à l’exploitation de ses ressources minières, dans une logique binaire du « tout ou rien ». A un interlocuteur qui lui demandait si, en la matière, une autocritique n’était pas nécessaire, Adriana Salvatierra répondait récemment : « Je retournerais la question… Comment croyez-vous qu’on aurait pu transformer les indicateurs sociaux sans utiliser nos ressources naturelles ? Evidemment, il est nécessaire de migrer vers une économie des biens de la connaissance, mais nous avons besoin du gaz, du lithium, de nos ressources, utilisées de façon équilibrée, avec un contrôle et une administration de l’Etat. » Une thèse qui, régulièrement développée par le vice-président Garcia Línera (ou, en Equateur, Rafael Correa), leur a valu bien des inimitiés.

La toute récente « légende noire » d’« Evo » ne mentionne guère que, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique et le saccage de la planète, les pays importateurs sont friands de ces ressources minières dont on vilipende l’extraction. Quid du lithium, par exemple ? Pour réduire le niveau des émissions de CO2, les batteries lithium-ion de dernière génération constituent paraît-il la technologie la plus performante pour les véhicules électriques du futur, automobiles, cars et bus, bien sûr, mais aussi… patinettes et bicyclettes des « écolos-bobos » (sans parler de leurs ordinateurs et de leurs téléphones portables). Des 338 000 vélos vendus en France en 2018, la part de ceux possédant une assistance électrique s’élevait à 40 %… On n’a pas encore vu, émanant d’intégristes qui, sur ce thème, fustigent l’ex-gouvernement bolivien, de grande campagne prônant leur interdiction.

L’évocation du lithium nous ramène un instant au cœur du coup d’Etat et de l’empressement mis par un certain nombre de grandes puissances à l’entériner. Pour ne citer que l’Union européenne, la Commission a annoncé en décembre 2019 le déblocage d’une aide de 3,2 milliards d’euros à des constructeurs, équipementiers, chimistes et PME , pour un « Airbus des batteries » indispensable au développement d’une voiture électrique européenne. Il s’agit de se mettre à l’abri d’une dépendance chinoise, est-il précisé.

Environ 85% des réserves mondiales de ce métal alcalin se trouvent dans ce qu’on appelle le « Triangle du lithium » (Argentine, Bolivie et Chili). Avec des réserves estimées à 21 millions de tonnes, la Bolivie arrive en tête des ressources susceptibles d’être exploitées. Situé dans le «  salar »d’Uyuni, le plus grand désert de sel du monde (12 000 km2), perché à plus de 3 600 mètres, dans les Andes, cet « or blanc » est convoité par les multinationales du monde entier. Avec, pour celles-ci, un obstacle de poids : Evo Morales a toujours précisé que son développement devait être fait avec la Corporation Minière de Bolivie (COMIBOL) – la compagnie minière nationale – et Gisements de Lithium Bolivien (YLB) – la compagnie nationale de lithium – en partenaires majoritaires dans les éventuelles associations. La Bolivie n’entendant pas, par ailleurs, se contenter d’exporter le métal sans valeur ajoutée, mais prétendant en assurer elle-même l’industrialisation et fabriquer ses propres batteries [23].

De telles conditions drastiques ont freiné les velléités de / ou fait capoter des négociations avec plusieurs conglomérats dits « occidentaux » – les japonais Mitsubishi et Sumitomo, les sud-coréens LG et Posco, le brésilien Vale, les français Eramet et Bolloré, les américains Tesla et FMC, le canadien Pure Energy Minerals. Tous souhaitaient avant tout un libre accès à la matière première. Sans succès. Partenariat, oui, spoliation, non : exit « les veines ouvertes de l’Amérique latine » et le pillage inconsidéré des richesses du pays.

Pour autant, la Bolivie ne possède ni le capital ni l’expertise permettant de répondre aux hauts niveaux technologique et scientifique requis par l’extraction et la transformation. Il lui faut donc trouver un ou des partenaires stratégiques. Des multinationales, forcément, dans les conditions précitées. Au terme d’un appel d’offre international, les entreprises allemande ACY Systems en décembre 2018 et chinoises TBEA Group en février 2019 ont été sélectionnées pour l’exploitation de ce pétrole du XXIe siècle ainsi que l’installation d’une usine de production de matériels cathodiques et de batteries ion-lithium. De quoi ravir l’Allemagne (dont le gouvernement a activement soutenu le projet) et la Chine, pas forcément les Etats-Unis, en guerre pour le contrôle des ressources stratégiques avec l’Empire du Milieu…

Le « salar » d’Uyuni se situe dans la région de Potosí, l’une des plus pauvres du pays. Si une partie de ses habitants voit d’un bon œil le développement de cette industrie et des emplois induits, la résistance est venue du Comité civique de Potosí (COMCIPO) dirigé par Marco Pumari, un ancien militant du MAS expulsé pour avoir détourné de l’argent de la jeunesse du parti. Quelques semaines avant les élections, moins pour des raisons environnementales que pour des divergences sur le partage des royalties avec l’Etat, Pumari lançait une série de manifestations, de barrages routiers et une grève civique ponctuées d’épisodes violents et racistes contre le MAS. Au cours de négociations menées avec le COMCIPO par Morales en personne, le gouvernement contracta divers engagements et annonça la création d’une commission technique interinstitutionnelle destinée à l’analyse et l’évaluation du projet. Cette réaction ne tenait pas compte de la vraie nature de Pumari. Accusant le gouvernement d’avoir « capitulé » devant la firme allemande, celui-ci avait déjà rompu les ponts et instrumentalisé les protestations au profit du candidat d’opposition Carlos Mesa.
Quand, le 4 novembre, en pleine crise post-électorale et pour réduire les tensions, Morales annula la transaction avec ACY Systems, Pumari avait rejoint Luis Fernando Camacho, devenu son principal allié pour réclamer la démission du chef de l’Etat.

On attribuera à la théorie du « comme par hasard » le fait que les actions de la multinationale etatsunienne Tesla aient augmenté de façon astronomique immédiatement après la réussite du coup d’Etat. On affectera au « grand n’importe quoi » l’accord donné par le gouvernement de facto à un projet porté par Pumari, et qu’avait toujours refusé le gouvernement de Morales : la construction d’un Aéroport international à Potosí. A moins, bien sûr, que ce « Notre-Dame des Landes » bolivien ne soit destiné à accueillir les patrons de multinationales, une fois le lithium « libéré ».

Des prises de position radicales sur « l’environnement que protègent les autochtones », rien de plus à la mode. Le thème est ressassé, chacun connaît par cœur les réponses politiquement correctes. Foin des contradictions que tout pouvoir doit gérer. Pourtant, lorsque plusieurs points de la Loi minière adoptée par le Parlement en mai 2014 sont jugés « inconstitutionnels » par les organisations indigènes, ce n’est pas au nom de la Pachamama. Celles-ci reprochent au texte le fait que les peuples autochtones ne sont pas reconnus comme « sujets de droits miniers », les privant ainsi du droit de création d’ « entreprises communautaires » (extractivistes !) gérées directement par les communautés. En d’autres termes : si, en Bolivie comme ailleurs dans le monde, les conflits socio-environnementaux se multiplient, il conviendrait de les juger au cas par cas. Certains sont plus que légitimes. D’autres moins. D’autres encore, dans une zone grise impliquant un minimum de réflexion.

Dans ce registre, l’affaire du TIPNIS – Territoire indigène et Parc national Isiboro-Sécuredemeure emblématique à tous points de vue. Le projet d’ouverture d’une route traversant ce parc national des terres basses a provoqué en 2011 la forte réaction de rejet des 7 000 à 12 000 indigènes natifs qui y vivent sédentarisés. En périphérie, cohabitent depuis 1983 quelque 15 000 colons cultivateurs, parfois de coca, favorables à la nouvelle voie de communication. Pour le gouvernement, cette dernière (306 kilomètres) doit permettre le désenclavement de ce territoire isolé et, en reliant directement le département central de Cochabamba, porte d’entrée de l’altiplano andin, et le département amazonien du Béni, riche en terres agricoles et en pâturage pour l’élevage, le développement du pays.

Le conflit dégénère quand une marche sur La Paz de 2 500 protestataires est réprimée sans ménagements – une centaine de blessés, quelque 200 détenus (qui retrouveront la liberté 17 heures plus tard). Deux importantes organisations, le Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ), qui représente une partie des paysans autochtones de l’altiplano, et la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB), regroupement des organisations des Basses Terres, prennent parti pour les protestataires. La Centrale ouvrière bolivienne (COB) défile derrière des banderoles « Nous sommes le TIPNIS ». Une part notable de l’opinion publique, dont la droite ralliée à la « TIPNIS fashion », fustige le gouvernement. A Sucre et La Paz, l’ambassade des Etats-Unis organise des rencontres avec des universitaires yankees arrivés en hâte pour donner à connaître les bontés de la législation américaine en matière de respect des droits des peuples indigènes. Au sein de la « communauté internationale », les « défenseurs de l’Amazonie » s’émeuvent et mènent campagne en faveur des malheureux « Indiens ».

Sans prendre ici parti pour tel ou tel acteur de la controverse, on peut lever un sourcil devant la façon dont elle a été rapportée. D’abord parce que le TIPNIS n’est pas situé en Amazonie ! Passons… La mobilisation de l’opinion publique mondiale requiert des éléments de langage appropriés. Ensuite parce que les méchants « colonisateurs » sont également indigènes (Quechuas) ! Enfin parce qu’une marche de soutien au gouvernement est arrivée également à La Paz, le 12 octobre 2011, composée de membres de la puissante Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), de mineurs, de la Confédération des femmes indigènes Bartolina Sisa, etc… Bref, les antagonismes étaient infiniment plus alambiqués qu’il n’a été dit [24].

Le pouvoir a finalement reculé en renonçant à son projet. Il n’en demeure pas moins que, pour expliquer (sinon justifier) la récente « chute d’Evo Morales », certain(e)s analystes de haute volée prétendent que le conflit du TIPNIS « a marqué la rupture entre le chef de l’Etat et une grande partie de son électorat ». Que cet affrontement ait constitué une étape non dépourvue d’importance est certain. Mais enfin… Il a eu lieu en 2011. Lors de l’élection présidentielle du 12 octobre 2014, « Evo » a été réélu au premier tour avec 61,36 % des voix.

« Il y a un an, nous racontait fin 2019 la journaliste Annah Paris [25], lors d’un séminaire international sur les agro-toxiques organisé par l’université de Goias (Brésil), j’ai croisé la représentante d’une association de Santa Cruz, dite écologiste, qui accablait Evo pour avoir autorisé les OGM. Elle était l’unique invitée pour représenter la Bolivie ! » Pas de quoi s’étonner. Tout texte de « gauche critique parfaitement dans la ligne » comporte obligatoirement cette référence au soja transgénique qui, encouragé par l’ex-président, « gagne chaque année du terrain  » [26].

Plus sérieusement : les premières cultures de soja transgénique ont été autorisées par décret en 2005, avant l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales. En 2007, dans son article 408, la nouvelle Constitution a « interdit la production, l’importation et la commercialisation d’OGM ». En avril 2010, entendant encourager l’agriculture écologique et garantir la souveraineté alimentaire, le chef de l’Etat annonçait (sans doute de façon un peu trop optimiste !) que, dans les cinq ans, son pays serait débarrassé des OGM. Depuis, nul ne peut contester que, malgré l’interdiction officielle, du soja génétiquement modifié continue à être largement cultivé. On notera néanmoins qu’un décret a rendu obligatoire l’étiquetage de tous les produits contenant des OGM – à partir du 1er juin 2016 pour les produits transformés et du 2 janvier 2017 pour les OGM eux-mêmes. Ce décret devait permettre notamment de respecter l’interdiction de servir des OGM dans les cantines scolaires (article 7.V de la loi N°622 de l’alimentation scolaire du 29 décembre 2014).

Peut-être eut-il fallu une attitude plus « autoritaire » ? Peut-être eut-il fallu réprimer d’avantage ? Peut-être eut-il fallu déclarer une vraie guerre aux « terratenientes » (grands propriétaires terriens). Le débat, et il n’est pas négligeable, réside dans l’importance à accorder aux conditions objectives et aux rapports de force sur le terrain. La région où est cultivé le soja transgénique, au sud-est de la Bolivie, est administrée par l’opposition, laquelle fait tout pour imposer une autonomie de fait. Et plébiscite les OGM ! C’est d’ailleurs elle, depuis Santa Cruz, qui vient brillamment de renverser « Evo » !

Qu’on se souvienne… Au Paraguay, au fil des années, le soja transgénique s’est répandu clandestinement, venu du Brésil voisin. L’arrivée au pouvoir en 2008 du président de centre gauche Fernando Lugo plait autant aux classes dominantes, aux propriétaires terriens et aux multinationales de l’ « or vert » (le soja) que celle d’Evo Morales en Bolivie. Le conflit s’aggrave lorsque le puissant lobby agro-industriel demande l’introduction de nouvelles variétés génétiquement modifiées de maïs, de coton et de soja. Le pouvoir refuse l’autorisation. Les menaces de « jugement politique » du chef de l’Etat se multiplient. Le 22 juin 2012, elles se concrétisent par un coup d’Etat. Lugo renversé, il ne faudra attendre qu’une semaine pour que, par décret, sans aucune procédure technique, l’introduction du coton génétiquement modifié soit autorisée. Au cours des mois suivants, sept autres variétés de maïs et de soja transgéniques s’y ajouteront [27].

Pour achever ce pelé, ce galeux, d’où est venu tout le mal, ne manque que l’industrie des droits de l‘homme… Tout au long de la crise, l’Assemblée permanente des droits humains de Bolivie (APDHB), hostile à une possible réélection, hurlant à la rupture de l’ordre démocratique, a marché main dans la main avec toutes les composantes l’opposition. Son ancien président, Waldo Albarracín (1992-2003), désormais recteur à La Paz de l’Université majeure de San Andrés et président du CONADE, faisait de son côté feu de tout bois (ce qui lui vaudra, dans la nuit du 10 novembre 2019, le pillage et l’incendie de sa maison par des partisans du chef de l’Etat). Toutefois, c’est en des termes défiant l’intelligence que l’actuelle présidente de l’APDHB, l’espagnole Amparo Carvajal, avait depuis longtemps précisé le sens de sa mission : « L’insurrection contre une dictature est un droit sacré. » Le 8 novembre 2019, elle confirmera sa dérive en déclarant à l’intention de Morales : « C’est le peuple qui demande votre démission, pas uniquement Camacho, le peuple bolivien va vous remettre la lettre de démission. (…) Nous voulons la paix et la démocratie, mais pas la démocratie de la dictature. » Une fois « Evo » tombé, et alors que ses partisans pleuraient leurs morts, tombés sous les balles de l’armée, l’APDBH observera un silence complet.

Ce type d’officine locale (comme au Venezuela ou au Nicaragua) peut compter sur le relai des géants du secteur. Porte-parole à peine dissimulé du Département d’Etat américain, le responsable Amérique latine de Human Right Watch (HRW), José Miguel Vivanco, a demandé le 25 octobre à l’OEA de convoquer une réunion des ministres des Affaires étrangères pour appliquer la Charte démocratique à Evo Morales, en argumentant : « Tout indique que les élections ont été volées. » Le 17 novembre suivant, le directeur exécutif de la même multinationale, Kenneth Roth, confirmera, via Twitter, ce parti-pris : « Le Bolivien Evo Morales a été la victime d’une contre-révolution destinée à défendre la démocratie… contre une fraude électorale et sa propre candidature illégale. L’armée lui a retiré son soutien parce qu’elle n’était pas prête à tirer sur les gens afin de le maintenir au pouvoir. »

Que penser de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) ? S’appuyant le 11 novembre sur le rapport préliminaire de l’OEA, elle appelle immédiatement à de nouvelles élections, « comme le veut la Constitution » (depuis, elle n’a plus donné signe de vie). Bien qu’ayant manifesté à plusieurs reprises une hostilité évidente à Evo Morales, Amnesty International aura au moins le mérite d’interpeller vivement Jeanine Añez quand fut émis le décret 4078 (14 novembre) exonérant de leur responsabilité pénale les membres de l’armée qui, en soutien aux forces de police, participaient aux opérations visant à rétablir l’ordre. Un frisson d’émotion agitant la planète, ce décret scélérat fut immédiatement retiré. Depuis, silence complet. A condition de ne pas utiliser des méthodes trop voyantes, le coup d’Etat et la répression ne méritent qu’un unanime « na-na-na, c’est bien fait ».

Difficile, pour les sphères académiques, de résister à une telle pression. A plus forte raison dans les milieux où règne les très déclamatoires et hautement valorisants « plus féministe que moi, tu meurs », « plus écolo que moi, tu trépasses », « plus droitsdelhommiste que moi, ça n’existe pas » [28]. Une attitude plus narcissiquement orthodoxe que réfléchie. Mais qui pèse, à gauche, où elle sème la confusion et sape la solidarité des militants.

On se contentera ici de quelques exemples emblématiques pour expliciter la circulation circulaire de l’information… Qui ne met pas en cause les seuls journalistes, contrairement à une idée répandue.

En Bolivie même, se distingue Pablo Solón. Homme politique, écologiste, ambassadeur du gouvernement de Morales aux Nations unies de février 2009 à la fin juin 2011, il a rompu avec le pouvoir au moment de la crise du TIPNIS. Depuis, au nom de l’ « anti-extractivisme », il n’en finit pas de régler ses comptes avec ses anciens « camarades » (qui le lui rendent bien). Depuis le 10 novembre, il jette toutes ses forces dans la bataille destinée à convaincre la famille altermondialiste qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat en Bolivie. Côté pile : de 2012 à 2015, il a été directeur exécutif de l’organisation Focus on the Global South ; devenu le dirigeant de sa propre organisation, la Fondation Solón, il exerce une influence certaine grâce aux liens qu’il a noués, depuis de longues années, avec un certain nombre d’organisations progressistes (parmi lesquelles Attac). Côté face : pendant le « golpe », il a sans complexes demandé la démission d’Evo Morales et a fait plusieurs apparitions publiques en compagnie de Marco Pumari – le promoteur (« écolo » ?) de l’Aéroport international de Potosí.

On placera « hors concours » le sociologue uruguayen Raúl Zibechi, très présent dans la galaxie libertaire. Dans le registre « avec de pareils ennemis, la droite n’a pas besoin d’amis », Zibechi se situe au « top niveau » : « C’est le soulèvement du peuple bolivien et de ses organisations qui a, en dernière instance, provoqué la chute du gouvernement. Les principaux mouvements ont exigé sa démission avant que la police et l’armée ne le fassent. L’OEA a soutenu le gouvernement jusqu’à la fin. La conjoncture critique que traverse la Bolivie n’a pas commencé avec la fraude électorale, mais avec les attaques systématiques du gouvernement d’Evo Morales et d’Alvaro García Linera contre les mouvements populaires qui les ont portés au pouvoir, si bien que lorsqu’ils en ont eu besoin pour les défendre, ces mouvements n’étaient plus actifs et étaient démoralisés [29] » Pourquoi une telle extravagance ? Peut-être pour dire « merci ». En décembre 2017, Zibechi a reçu le titre de docteur honoris causa de l’UMSA, l’université dirigée par Waldo Albarracín, le leader du CONADE. Un tel hochet vaut bien un petit coup de main, non ?

Mention spéciale du jury : l’argentin Pablo Stefanoni. Gros avantage sur beaucoup d’autres, celui-ci connaît très bien la Bolivie et la matière sociale essentiellement mouvante qui la régit. A ce titre, son travail ne manque pas d’intérêt. Toutefois, en adepte du contre-pied systématique, il dénonçait déjà en 2009, quelques mois à peine après la première tentative de « golpe », « des changements en deçà du discours officiel sur la révolution démocratique et culturelle [30]  ». En août 2017, au prétexte que la gauche latino-américaine et européenne devrait préférer le débat plutôt que de se barricader dans une défense aveugle du chavisme, il s’est distingué par un très… mesuré « La tentation du national-stalinisme au Venezuela ».

Dans un texte qui a largement circulé sur les réseaux sociaux – « Bolivie : Comment Evo est tombé » (entre autres Mediapart, 14 novembre) –, Stafanoni, au prétexte de fustiger les « clichés idéologiques en roue libre »,évacue le rôle capital de l’OEA et de ses « pays amis » (Etats-Unis de Trump, Brésil de Bolsonaro), ne remet nullement en cause les allégations de « fraude », minimise le rôle de l’armée (« qui a suscité à gauche bien des fantasmes »), ignore celui de l’Eglise et des médias, le poids géostratégique du lithium et, somme toute, renvoie « Evo » et « antis-Evo » dos à dos. On parlera d’une forme de « centrisme savant ». Pourquoi pas. On peut lire pire… Mais aussi bien plus pertinent.

Où réside l’arnaque censée faire de Stefanoni un analyste « de référence » pour la gauche ? Dans la mention quasi systématique qui suit son nom : ex-directeur de l’édition bolivienne du Monde diplomatique. Ce qui n’est pas faux. A un détail près. Il n’a occupé cette responsabilité que de façon éphémère, de 2008 à la mi-2011, moment choisi pour abandonner le mensuel à son sous-directeur (Ricardo Bajo) et rentrer dans son Argentine natale [31]. Plus pertinente est la mention de la fonction occupée depuis : rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad, une émanation de l’allemande et sociale-démocrate Fondation Friedrich Ebert (FES). Ce qui n’a rien de honteux, mais marque un très clair positionnement idéologique (surtout lorsqu’on sait ce qu’est devenue la social-démocratie). Tout aussi significatif est le choix du co-auteur de l’article précité : Fernando Molina, collaborateur régulier d’El País – quotidien quasi porte-parole des multinationales espagnoles et, de ce fait, violemment hostile aux gauches latino-américaines. Parmi les récentes contributions de Molina, on a pu relever le comminatoire : « La déroute du MAS est profonde et sera durable (et se doit en grande partie aux erreurs de Morales, qui ferait bien de l’accepter). » En « multicartes de gauche » avisé, Stefanoni, pour en revenir à lui, confie régulièrement ce type d’analyse au quotidien conservateur argentin La Nación.

Ne reste plus aux suivistes qu’à… suivre. Volupté de l’anathème et ivresse d’une supposée pureté idéologique débouchent in fine sur la fabrication d’un récit particulièrement conformiste. Bien malin qui peut s’y retrouver.

Comme l’ont fait Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Fabien Roussel (Parti communiste) en dénonçant vigoureusement le « coup d’Etat » [32], Olivier Besancenot (Nouveau parti anticapitaliste) a fustigé sur Twitter le « coup de force » en Bolivie. Sur le site du NPA, la Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième internationale (trotskyste) n’est pas plus ambigüe : « Bolivie : non au coup d’Etat ! » A ses côtés figure le communiqué du Parti Socialisme et liberté (PSOL) brésilien : « Contre le coup d’Etat en Bolivie ». On pourrait en déduire que, au sein de cette sensibilité politique, l’affaire est entendue. C’est compter sans un certain nombre d’ « intellectuels organiques », universitaires, politologues, politistes (et autres formulations), omniprésents dans les publications et sites gravitant autour du parti. A la va-comme-je-te-pousse, ils y publient les analyses les plus simplistes sur le Nicaragua. Prêchent un « Ni Maduro ni Guaido » d’un courage fou sur le Venezuela. Et, même sur la Bolivie, prennent prudemment leurs distances pour ne pas se trouver trop en décalage avec les médias dominants (une carrière universitaire doit se gérer prudemment). D’où un double discours permanent.

Un exemple (qu’on pourrait multiplier) suffira pour illustrer le propos. Inprecor (Revue d’information et d’analyse publiée sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale : « Solidarité avec le peuple bolivien contre la furie de l’extrême droite », titre le 12 novembre (article remis à jour le 20) le docteur en anthropologie Patrick Guillaudat. D’après l’auteur, ce qui se passe dans le pays andin « ressemble à s’y méprendre à un coup d’Etat ». Mais… (équivalent du « en même temps » macronien) : « La violence de l’explosion n’est pas le fruit du hasard. Elle trouve sa source dans deux phénomènes. Tout d’abord un acharnement de Morales et du MAS à rester au pouvoir. (…) La fraude est inexcusable car, outre l’usurpation démocratique qu’elle représente, elle est en grande partie la source de nouveaux malheurs qui risquent de s’abattre sur le peuple bolivien. »

Nul ne prétend ici que, dans une perspective « de gauche », seuls seraient acceptables les arguments en faveur d’Evo Morales quand il serait inconvenant d’exposer ou défendre leur réfutation. Après tout, s’il a gagné les présidentielles de 2005, 2009 et 2014 avec respectivement 53,7 %, 64,1 % et 61,36 % des suffrages, et celle de 2019 avec 47,08 %, c’est bien qu’il y a eu un recul de son électorat et donc des erreurs ou des failles à analyser. A condition de ne pas tordre le bâton dans le sens le plus défavorable en évacuant les faits. Dans l’article qui précède, comme (presque) partout, « l’acharnement » de Morales «  à rester au pouvoir » évacue purement et simplement la manipulation qui lui a fait perdre le référendum de 2016.

En Colombie, lors du référendum du 2 octobre de cette même année 2016, les « accords de paix » signés entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) furent rejetés de 50 000 voix (50,2 % des suffrages), avec des conséquences infiniment graves. Dans les semaines précédentes, sous la pression du « camp de la guerre », une propagande infernale avait présenté ces accords sous une image apocalyptique, là aussi à coups de « fake news ». Lors d’un entretien accordé quelques jours plus tard, le responsable de cette campagne du « non », Juan Carlos Vélez (membre du Centre démocratique, de l’ex-président Álvaro Uribe) révéla lui-même avec jubilation les dessous de la manipulation. Selon lui, la stratégie avait utilisé de façon importante les réseaux sociaux (et les médias) pour diffuser « des informations partielles ou fallacieuses » destinées « à susciter l’indignation ». Le Conseil d’Etat colombien estima ultérieurement qu’il y avait eu « une mystification généralisée annulant la liberté de l’électorat de choisir de façon autonome lors du plébiscite pour la paix ». A travers de multiples exemples, cette haute institution judiciaire pointa les mensonges utilisés « de forme massive et systématique » et estima que l’effet de cette campagne avait créé « un climat de désinformation, de manipulation et de distorsion de la vérité » influant sur le résultat de la consultation. Exactement ce qui s’est passé en Bolivie lors du scandale dit du « Zapatagate », qui présenta Evo Morales comme un « corrompu » !

Ce type de pratiques délictueuses, mises en œuvre par des acteurs de droite scélérats, devraient-elles désormais être ignorées, voire acceptées sans barguigner ? En non adeptes de la « reddition permanente », Evo Morales et le MAS ont résisté et contre-attaqué. Ayant fait même constat que le Conseil d’Etat colombien, la Cour suprême bolivienne leur a donné raison – ce qui a permis par la suite une nouvelle candidature d’ « Evo ». La moindre des choses, lorsqu’on se prétend analyste, est d’expliquer les relations qui lient les phénomènes entre eux.

« La fraude est inexcusable », assène par ailleurs Guillaudat. Ce qui est inexcusable, c’est surtout de relayer l’OEA sans mentionner dans un article sensément réactualisé le 20 novembre que le CEPR (10 novembre), Walter Mebane (Université du Michigan, 13 novembre) ou le CELAG (14 novembre) ont remis en cause les conclusions de cette dernière. Il est vrai que, n’étant pas catalogués « think tanks »néolibéraux, le CEPR et le CELAG sont sans doute, pour le « centrisme d’extrême gauche », moins crédibles que l’organisation dirigée par Luis Almagro…

En tout cas, entre Besancenot et Guillaudat, bon courage aux militants du NPA pour s’y retrouver. Sur le Venezuela, le Nicaragua et maintenant la Bolivie, à part la référence au peuple et à une imaginaire révolution irréprochable, on lit à peu près la même chose dans Inprecor (et quelques publications appartenant à la même mouvance) que dans Le Monde, Le Figaro, Libération ou Le Point… Un constat qui, d’ailleurs et hélas, au sein de la gauche radicale, ne concerne pas que le NPA.

Confusion, mélimélo, capharnaüm, incohérences… Toutes tendances politiques confondues (à de rares exceptions près), l’opinion publique se trouve anesthésiée. Pendant ce temps, dans cette Bolivie où le coup d’Etat est moins vilipendé que « les erreurs et les fautes d’Evo Morales » (désormais réfugié en Argentine), les putschistes fascitoïdes tiennent le haut du pavé, la démocratie est bafouée dans les grandes largeurs, la chasse à l’homme s’est déchainée contre les responsables du MAS et ses militants, la « présidente intérimaire » s’accroche à son pouvoir de factoet prépare, pour le 3 mai, des élections d’autant plus « démocratiques » qu’elles seront supervisées par l’OEA. Improbable défi pour Luis Arce (ex-ministre de l’économie) et David Choquehuenca (ex-ministre des Affaires étrangères) respectivement désignés par le MAS et Evo Morales candidats à la présidence et à la vice-présidence – et en tête de tous les sondages, ce qui aggrave incontestablement leur cas.

Maurice Lemoine

 

Illustration : Conférence de presse de Evo Morales dans le musée de la Ville de Mexico – 13 novembre 2019 – Wikipédia

 

[2Désigne péjorativement un métis proche de l’Indien, appartenant en général à la couche sociale inférieure des métis, souvent urbanisés.

[3Effectué de 2005 à 2009 sous l’égide de l’ancienne Constitution (réformée après une Assemblée constituante et le référendum du 25 janvier 2009), le premier mandat n’est pas pris en compte.

[4Sur le détail de cette opération d’intoxication, lire : http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

[5Post-vérité : « Circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence que les appels à l’émotion pour modeler l’opinion publique » (Dictionnaire d’Oxford).

[6El País, Madrid, 12 novembre 2019.

[10L’adjectif « dolosif » s’utilise pour décrire une faute commise dans l’intention de nuire ou avec la certitude qu’un dommage s’ensuivra.

[11Fuite de plus de 11,5 millions de documents confidentiels issus du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca, détaillant des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore ainsi que les noms des actionnaires de ces sociétés.

[12Correo del Sur, Sucre, 22 août 2018.

[13Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d’Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation, Don Quichotte, Paris, 2015.

[15De son côté, pendant la campagne électorale, le pasteur évangélique Chi Hyung Chang, candidat arrivé en troisième position lors de la présidentielle avec presque 10 % des voix, parlait de la présence de Satan au sein du gouvernement Morales et qualifiait d’ « idolâtrie » la conception indigène de la Pachamama.

[16Les cultes qui ont lieu à Copacabana, où la Vierge a des traits indigènes, sont un mélange de rite catholique et de sacrifices aymaras.

[17Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 20 décembre 2019.

[18Laurent Lacroix et Claude Le Gouill, Le « Processus de changement » en Bolivie, Editions de l’IHEAL, Paris, 2019 (ainsi qu’un certain nombre des chiffres qui suivent).

[19Le bon Juancito Pinto oblige les parents qui souhaitent en bénéficier à scolariser leurs enfants.

[21Dans des circonstances diverses, le gouvernement a nationalisé les activités de plusieurs puissantes transnationales – Glencore (Suisse), Jindal Steel & Power (Inde), Anglo-Argentina Pan American Energy (anglo-argentine), South American Silver (Canada), etc.

[22Lorsque, en 1985, le ministre de la Planification Gonzalo Sánchez de Lozada a sauvagement privatisé les mines d’étain et licencié 30 000 travailleurs indigènes, ceux-ci, démunis de tout, ont gagné la région du Chapare où ils ont entrepris de cultiver la seule culture rentable pour un paysan pauvre : la coca.

[23Lire Maëlle Mariette, « En Bolivie, la filière lithium à l’encan », Le Monde diplomatique, janvier 2020.

[24Pour une analyse détaillée et équilibrée du conflit du TIPNIS, lire Laetitia Perrier-Bruslé : https://journals.openedition.org/echogeo/12972

[25Auteure de « Quand le pyromane emprisonne les pompiers » – http://www.medelu.org/Quand-le-pyromane-emprisonne-les-pompiers

[26Frédéric Thomas, « Bolivie : la fiction d’un développement alternatif », Centre tricontinental (CETRI), Louvain-la-Neuve (Belgique), 2 septembre 2019.

[27Lire Maurice Lemoine, « Le Paraguay dévoré par le soja », Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[28Contrairement à une opinion répandue, le néologisme « droitdelhommisme » n’est pas née à l’extrême droite, mais a été utilisée pour la première fois par Alain Pellet, professeur de droit international à Nanterre, soucieux de mettre en garde contre la confusion des genres : « le droit d’une part, l’idéologie des droits de l’homme de l’autre ».

[30Alternatives Sud, « La Bolivie d’Evo », Editions Syllepse, Vol. 16, 2009.

[31Les éditions internationales du Monde diplomatique (29, en 18 langues, en 2018) traduisent et publient 80 % des articles de l’édition française – laquelle constitue la seule référence légitime estampillée « Diplo ». A ces traductions, s’ajoutent quelques contributions locales, qui ne relèvent que de la seule responsabilité des diverses éditions et n’engagent nullement la « maison mère » située à Paris.

[32On y ajoutera quelques formations moins influentes comme le Pôle de résistance communiste en France (PRCF), le Parti de la démondialisation (Pardem), etc.

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“Relation historiquement privilégiée, qu’il faut renforcer le plus possible” : ainsi, dans sa visite à Washington (29-31 janvier), le ministre de la Défense Lorenzo Guerini (Pd) a défini le lien de l’Italie avec les États-Unis. Le secrétaire US à la Défense Mark Esper a qualifié l’Italie de “solide allié OTAN” qui, en hébergeant plus de 34.000 militaires et autres personnels du Pentagone, “joue un rôle vital dans notre projection de force en Europe, dans la Méditerranée et en Afrique du Nord”.

Le rôle de l’Italie est plus important que ne le dit même Esper. Le Pentagone peut lancer de notre territoire, à travers les commandements et les bases USA/OTAN, des opérations militaires dans une aire qui de l’Atlantique s’étend à la Russie et, au sud, à toute l’Afrique et au Moyen-Orient. Toujours avec l’accord et la collaboration de l’État italien. “Les deux pays -souligne le communiqué officiel du Pentagone- reconnaissent l’influence déstabilisante de l’Iran au Moyen-Orient et s’accordent pour continuer à opérer ensemble afin de contenir les activités iraniennes de plus en plus perturbatrices”.

Ainsi est effacée la position formelle assumée par le Gouvernement italien (et donc par Guerini aussi) qui, après le meurtre de Soleimani ordonné par Trump et la réaction iranienne, avait souligné la nécessité d’”éviter une escalade ultérieure et favoriser un apaisement de la tension par la diplomatie”. Confirmant que c’est Washington qui décide et non pas Rome, Guerini a déclaré, dans la conférence de presse au Pentagone, que l’”Italie a décidé de rester en Irak après une conversation téléphonique avec le secrétaire Esper”. Guerini -informe le ministère de la Défense- a été reçu aussi par le conseiller du président Trump, Jared Kushner, “promoteur du récent plan de paix pour le Moyen-Orient, c’est-à-dire du plan de créer un “État palestinien” sur le modèle des “réserves indiennes” créées par les USA au 19ème siècle. 

Le ministre Guerini s’est aussi fait un peu tirer les oreilles par Esper : l’Italie doit d’avantage s’engager pour porter sa dépense militaire (environ 70 millions d’euros par jour) à au moins 2% du PIB (environ 100 millions d’euros par jour) ; elle doit en outre limiter ou bannir l’usage de technologie chinoise 5G, notamment Huawei, qui “compromet la sécurité de l’Alliance”.
  Mais immédiatement après, le ministre Guerini a eu sa plus grande satisfaction : le chef du Pentagone l’a remercié d’”avoir renforcé le rôle de l’Italie comme partenaire fondamental des États-Unis dans l’industrie de la Défense, et de son fort soutien au programme du chasseur F-35 dans lequel l’Italie, partenaire de second niveau, a fait d’importants investissements en recherche et développement”.

 À Washington, lit-on dans un communiqué publié à Rome, le ministre Guerini a rencontré des “représentants de l’industrie italienne de la Défense et les principaux think tank du secteur”. Au premier rang, certainement, les dirigeants de la société Leonardo -la plus grande industrie militaire italienne, dont le Ministère de l’économie et des finances est le principal actionnaire- qui aux États-Unis fournit des produits et services aux forces armées et aux agences de renseignement, et en Italie gère le site de Cameri des chasseurs F-35 de Lockheed Martin.

Guerini a aussi rencontré à Washington les dirigeants de Fincantieri, contrôlée à plus de 70% par le Ministère de l’économie et des finances. Aux USA le Fincantieri Marine Group construit des navires de combat littoral pour l’US Navy. Quatre navires du même type sont maintenant construits par cette société Fincantieri pour l’Arabie Saoudite sur la base d’un contrat de 2 milliards de dollars stipulé par Lockheed Martin. 

En 2019, tandis que Fincantieri, contrôlée par le Gouvernement, signait le contrat de construction des navires de guerre pour l’Arabie Saoudite, la Chambre approuvait une motion, présentée par la majorité de gouvernement, qui demandait l’embargo sur la vente d’armements à l’Arabie Saoudite.

Manlio Dinucci

Article original en italien :

Con Guerini ancora più legati al Pentagono

Édition de mardi 4 février 2020 de il manifesto

https://ilmanifesto.it/con-guerini-ancora-piu-legati-al-pentagono/ 

Traduction par Marie-Ange Patrizio

 

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Dessin de Francesco Piobbichi « Drawings from the border »

Depuis le pic de la soi-disant “crise migratoire” de 2015, l’UE est incapable de mener une politique digne de ce nom sur ce sujet. Ainsi, elle a négocié plusieurs accords avec des pays tiers dans le but de réduire le nombre de réfugié-e-s sur son sol. Un premier accord, que nous avons commenté dans cet article, a été signé en 2016 avec la Turquie, dans l’intention de bloquer l’arrivée des migrant-e-s sur la route de la Méditerranée orientale.

Différents accords sont conclus également avec la Libye, pays qui mène à ce qu’on appelle la route de la Méditerranée centrale, empruntée essentiellement par des migrant-e-s en provenance de l’Afrique subsaharienne et du Nord.

D’autres accords, notamment avec le Niger, l’Égypte, la Mauritanie, le Soudan, le Mali (voir l’analyse du TNI “Expanding the fortress”) et le Maroc, font également partie de cette politique d’externalisation des frontières de l’UE. L’objectif principal de cette politique et de ces accords est de transformer des pays tiers en gardes-frontières pour empêcher les migrant-e-s d’atteindre les frontières extérieures de l’UE, sans avoir à se préoccuper de leur sort ou d’un élémentaire respect de la dignité humaine. En effet, les pactes conclus le sont avec des pays dirigés par des autocrates peu concernés par le respect des droits humains, sans que cela ne semble poser problème.

Avant d’entrer dans le détail de ces accords, notons que si cette politique vise à limiter les migrations, elle rate complètement son objectif puisque d’après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, basé à Genève, jamais autant d’êtres humains – 60 millions en 2019 – n’ont quitté leur lieu d’origine qu’aujourd’hui [1] .

L’accord avec la Turquie

Connu sous le nom de Dispositif européen pour les réfugiés en Turquie (en anglais, EU Facility for Refugees in Turkey (FRiT)), cet accord, qui est entré en vigueur le 20 mars 2016 [2], prévoit que la Turquie, qui à l’époque abritait près de 2,5 millions de réfugié-e-s syrien-ne-s, mette en place une politique plus stricte pour empêcher l’entrée des réfugiés en Europe. Avec cet accord, la Turquie accepte le retour de tout futur demandeur d’asile qui se rendrait sur les côtes européennes. En retour, l’UE promet [3] :

  • d’accueillir un-e réfugié-e syrien-ne sélectionné selon des critères ‘humanitaires’ pour chaque réfugié-e refoulé-e en Turquie ;
  • de relancer les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne et de délivrer des visas aux citoyen-ne-s turcs-ques désirant voyager ou s’installer en Europe (à condition d’une réforme de la justice, du respect de droits humains et du changement de la loi sur le terrorisme dans l’État turc) ;
  • de renforcer les capacités de patrouille et de surveillance des garde-côtes turcs et des autres autorités turques compétentes ;
  • deux tranches de 3 milliards d’euros (la première échue en mars 2018) doivent être versées par l’UE pour des opérations telles que la fourniture de nourriture et vêtements pour les migrant-e-s, mais aussi pour que la Turquie mette en place des solutions à plus long terme (comme la construction d’hôpitaux, d’écoles et l’implémentation de programmes d’emploi pour les migrant-e-s).

Plusieurs aspects de cet accord s’avèrent très problématiques, sinon odieux.

L’UE a fourni à la Turquie 83 millions d’euros en véhicules militaires blindés et en équipements de surveillance qui patrouillent les frontières

Dans un premier temps en effet l’accord « a bien fonctionné » pour les deux parties. Du côté turc, 911 kilomètres de mur (de 2,5 mètres d’épaisseur et surmonté de fil de rasoir) ont été érigés tout le long de la frontière entre la Turquie et la Syrie. L’UE a fourni à la Turquie 83 millions d’euros en véhicules militaires blindés et en équipements de surveillance qui patrouillent les frontières : selon Rami Abdurrahman, le directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme, 42 civils ont été tués en essayant de passer en Turquie depuis la Syrie [4]. Ce mur (allongé en 2018) et ces matériels ont engendré une diminution du nombre des réfugié-e-s aux portes de la Turquie en enfermant de malheureux-ses syrien-ne-s dans un pays de guerre et d’effroi. Suite à l’accord, concernant les réfugié-e-s ayant déjà quitté la Syrie, seulement 1.546 personnes ont été transférées d’Europe vers la Turquie, tandis que les réfugié-e-s syrien-ne-s qui ont été installé-e-s en Europe (depuis la Turquie) sont au nombre de 12.489 [5].

Malgré la baisse d’entrées sur territoire, la population syrienne en Turquie continue de grossir (aujourd’hui on compte plus de 3,5 millions de réfugié-e-s dans le pays) du fait d’un taux de natalité élevé et couplé aux arrivées en cours et aux retours venus d’Europe. Les conditions de détention de ces migrant-e-s séjournant en Turquie sont effrayantes. Les récits d’actes de violences se sont multipliés : réfugié-e-s horriblement tué-e-s par des gardes-frontières, ou frappée-e-s ou abusé-e-s, maintenu-e-s en détention et obligé-e-s de travailler illégalement dans des conditions d’exploitation, leur droit de demande d’asile nié  [6]. Une enquête conduite par les média indépendants Politiken et Danwatch, ainsi que par l’hebdomadaire italien L’espresso et le consortium d’investigation EIC, a montré les infractions aux droits humains dans le traitement réservé aux ONG en charge des aides humanitaires : retrait des permis d’exercer dans le pays, ralentissement du processus d’enregistrement, harcèlement, choix de n’accorder des permis que pour de courtes périodes de quelques mois et obstruction totale à la délivrance de permis de travail pour le personnel des ONG [7].

De ce fait, certaines déportations de Grèce en Turquie ont été bloquées par la Cour d’appel, en raison de la dangerosité de la situation en Turquie. Beaucoup de migrant-e-s ont demandé à être rapatrié-e-s dans leur pays d’origine (7000 entre 2016 et 2017), ce qui en dit long sur le traitement offert par les garde-côtes et la police turcs vis-à-vis des migrant-e-s [8].

Pourtant, peu de personnes semblent être concernées par les conditions de vie de ces réfugié-e-s : Erdoğan a à plusieurs reprises déclaré vouloir renvoyer “leurs frères et sœurs syriens” dans leur pays au plus tôt possible. Plusieurs représentant-e-s de l’UE ont déclaré de même.

Ces camps où vivent des millions de personnes dans des conditions de vie ignobles permettent pourtant à la Turquie d’exercer une pression toujours plus forte vis à vis de l’UE (en vue de nouveaux financements) sous menace d’ouvrir les frontières avec la Grèce et la Bulgarie. En effet, Ankara n’est plus satisfaite du résultat obtenu et veut renégocier l’accord.

A l’heure actuelle, sans considérations pour les réfugié-e-s, l’Europe ne semble pas changer de position. L’absence d’accord sur la répartition des arrivées à cause des gouvernements d’extrême droite en Hongrie et en Italie et l’hypocrisie des autres pays est notamment en cause [9].

41 500 personnes vivent dans les camps des cinq îles grecques alors que la limite était fixée à 6 200

Entre temps, les camps de réfugié-e-s en Grèce explosent. Selon l’UNHCR 41 500 personnes vivent dans les camps des cinq îles grecques (Samos, Chios, Leros, Lesbos, Kos) alors que la limite était fixée à 6 200 [10]. En attente d’être identifiées, ces personnes vivent dans des conditions inhumaines : barbelés, nourriture avariée, absence d’eau chaude, habitations et toilettes insalubres, conditions d’hygiène affreuses (poubelles, rats et serpents partout) ; elles sont dans une situation d’urgence sanitaire et psychologique (suicides, automutilations) et les listes d’attente pour examiner leur dossier peuvent aller jusqu’à de deux ans. Sans compter les milliers d’autres dans le reste de la Grèce. De « véritables camps de concentration » créés au niveau européen affirme Jean Ziegler dans l’interview mentionnée plus haut.

Ce choix en dit beaucoup sur la volonté de confiner ces populations loin des centres, de les exclure, pour que leurs problèmes soient plus facilement oubliés

Le choix des petites îles pour installer ces camps n’est pas un hasard (comme à Lampedusa). Ce choix en dit beaucoup sur la volonté de confiner ces populations loin des centres (politiques, urbains etc.), de les mettre au ban, les exclure, pour que leurs problèmes soient plus facilement oubliés.

Notons enfin, le manque total de transparence sur la gestion financière et le manque d’implémentation des projets à long terme caractérisent cet accord (aucun hôpital, aucun programme d’insertion n’a vu le jour). Pour toutes ces raisons, la légalité de cet accord a également été mise en cause à plusieurs reprises par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, sans succès. D’ailleurs, l’UE a contourné le contrôle démocratique par le Parlement européen pour pouvoir conclure cet accord.

Les relations odieuses avec la Libye

Au vu de la dangerosité de la route orientale, dès 2015, la route migratoire de la Méditerranée centrale, qui amène à l’Europe via la Libye puis l’Italie, devient la plus empruntée. Malheureusement, celle-ci révélera encore plus dangereuse que la première.

Comme pour la Turquie, l’UE et les États membres injectent des millions d’euros dans des projets bénéficiant à la Libye et visant à prévenir la migration vers le territoire européen. Ces projets, coordonnés par la Commission européenne, mais aussi par des accords bilatéraux avec un certain nombre d’États membres, tels que l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne, incluent des formations des forces de police et des garde-frontières ou le développement de systèmes de contrôle complexes (équipement de contrôle biométriques, hélicoptères, bateaux et véhicules) [11].

Le premier projet de l’UE date de 2013 (EUBAM Libya) et a pour but de former une expertise militaire libyenne sur les côtes (formation donnée par l’armée italienne, allemande et française) tandis qu’en 2015, l’opération Sophia est la première opération militaire contre les réfugié-e-s au niveau européen dont l’objectif est d’intercepter et de détruire les vaisseaux utilisés pour la traite de migrant-e-s. Toutes ces opérations, et celles qui suivront, démontrent que les intérêts de l’Europe (et de ses pays membres) sont dirigés vers la protection de ses frontières et ne portent pas sur droits de migrant-e-s.

De ce point de vue, la coopération avec la Libye remplit ses objectifs. Entre 2017 et 2018, on enregistre une chute drastique des passages dans le canal de Sicile : 21 000 passages en 2017 contre environ 100 000 l’année précédente [12]. Voyons de plus près les raisons de cette chute.

Les accords entre Italie et Libye

Si on analyse le cas de la Libye, il est fondamental de prendre en considération les relations entre ce pays et l’Italie, dont les histoires restent connectées, le deuxième ayant colonisé le premier. En 2004, l’Italie convainc l’UE de lever l’embargo international en matière économique et d’installation militaire sur la Libye dans l’objectif de vendre l’équipement high-tech nécessaire pour le contrôle de frontières. Cela fonctionne et à partir de ce moment, l’Italie soutient les politiques anti-migration de la Libye notamment en finançant les déportations par avion de la Libye vers les pays d’origine des migrant-e-s, la construction de centres de détention pour migrant-e-s et fournissant à la Libye des équipements militaires ainsi des formations pour le contrôle des frontières.

En 2008, sous Berlusconi, autre tournant décisif, est signé l’accord de Benghazi par lequel l’Italie promet une réduction de la dette libyenne pour un montant de 5 milliards de $ en dédommagement de l’occupation coloniale entre 1911 et 1943. Ce traité se révèle en réalité une occasion de profit pour les entreprises italiennes, puisque les 5 milliards de réparation de dommages dus à la colonisation sont en réalité utilisés pour la construction d’infrastructures sur le territoire libyen. Cette fausse réparation vient en échange d’une collaboration étroite entre les deux pays dans la lutte contre le terrorisme, la criminalité organisée, l’immigration « clandestine » dans lesquels la Libye devait s’engager : c’est par ce biais notamment que l’Italie intensifie le contrôle de ses frontières et arrête l’immigration en provenance du continent africain [13].

S’en suivent des années de memoranda et accords pour la rénovation de centres de détention, de collaboration avec les militaires libyens pour intercepter et renvoyer les réfugié-e-s en route pour l’Italie.

Notons qu’en février 2012, la pratique consistant à renvoyer en Libye les réfugié-e-s sauvé-e-s en haute mer par des bateaux italiens a été condamnée par un arrêt historique de la Cour européenne des droits de l’homme (Hirsi et al. contre Italie), car les personnes déplacées de force étaient « exposées au risque de mauvais traitements en Libye et de rapatriement en Somalie ou en Érythrée »  [14]. Pourtant, ces pratiques ne se sont pas arrêtées après la sentence.

Les récentes politiques italiennes en matière d’immigration

Il est également intéressant de jeter un œil aux accords plus récents au vu des derniers changements politiques et notamment de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite en Italie.

En avril 2017, le ministre italien de l’Intérieur Minniti (gouvernement de centre-gauche ayant précédé l’extrême-droite au pouvoir) sous le faux prétexte de créer des couloirs humanitaires et de protéger les migrant-e-s prévoyait la construction de 20 nouveaux centres de rapatriement en Libye, la suppression de la deuxième instance de jugement pour les demandeurs d’asile qui ont fait recours (pas de droit de s’adresser à la Cour d’appel si leur demandé est niée), l’abolition de l’audience devant le juge (ce qui signifie pas de droit pour le/a migrant-e à un juste procès) et l’introduction du travail volontaire pour les migrant-e-s.

A cela s’ajoutent les accords secrets signés entre le gouvernement italien de l’époque et Bjia Abdul Rhaman Milad, chef de gardes côtes libyens de Zawya (zone Ouest de la Libye). Bjia, avec qui le gouvernement italien a entretenu des relations, a été sanctionné par le Conseil de sécurité de l’ONU : il est accusé de gérer le trafic d’êtres humains pour le compte de la Libye et secrètement de l’Italie [15].

Par ailleurs, ils existent des preuves que le même gouvernement a aussi financé les milices de Dabbashi à Sabratha pour arrêter des embarcations de migrant-e-s : on parle d’un pot de vin de 5 millions de dollars payé par l’intelligence italienne (qui serait également et en partie responsable d’une guerre intra-clan pour l’accaparement de la gestion des migrant-e-s) [16].

Toujours en 2017, un autre acte de criminalisation des ONG opérant en Méditerranée avait été implémenté : le code de conduite qui interdit les embarcations des ONG de rentrer dans les eaux libyennes (même si les migrant-e-s sont abandonné-e-s par les gardes côtes libyens ou d’autres embarcations) et prévoit – entre autres – la présence de la police italienne à bord des embarcations pour des opérations de surveillance. Plusieurs ONG (Jegend Rettet, Sea watch, Sea eye, l’Association européenne de sauvetage en mer, Sos méditerranée) ont eu le courage de dire « Non » à ce décret qui criminalise leurs activités de sauvetage. Le lynchage public par les votant-e-s de droite ne s’est pas fait attendre.

De nos jours, le leader parti politique de la Ligue, Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur sous le gouvernement Conte I (mai 2018-août 2019), est connu pour sa politique très dure face à la migration.

Son décret sécurité-bis assimile tou-te-s les migrant-e-s à des malfaiteurs-euses, des criminel-le-s quand ce n’est pas des terroristes. Le décret prévoit entre autres- les mesures suivantes [17] :

  • un fonds pour le rapatriement de migrant-e-s « irrégulier-e-s » de 2 millions d’euros ;
  • la fermeture des ports aux bateaux ne sera plus de la compétence du ministère des infrastructures mais du ministre de l’Intérieur (Salvini lui-même !) qui peut limiter ou interdire le transit en mer italienne pour raisons de sécurité ;
  • des amendes entre 3.500 et 5.500 euros par migrant-e (d’un minimum de 150.000 euros à un maximum 1 million d’euros) pour les bateaux qui débarquent dans un port malgré l’ordre du ministre ;
  • la confiscation du navire et l’arrestation du/de la capitain-e pour violation de la même interdiction ;
  • 3 millions d’euros pour la lutte contre l’aide et la complicité à l’immigration clandestine et pour les opérations policières d’infiltration.

Cela fait suite à un premier décret sécurité (10/2018) qui a prévu une baisse du financement pour l’accueil des migrant-e-s de 35 euros à 21 euros (par personne), l’abolition de la protection humanitaire (en limitant fortement les possibilités d’obtention du statut de réfugié) et rend plus difficile l’acquisition de la citoyenneté (qui passe de 24 à 48 mois), avec comme seul résultat l’augmentation des sans-papiers.

Derrière ces politiques migratoires se cachent des politiques meurtrières, néocoloniales et l’horreur des violations des droits humains

Il nous semble qu’il nous faut tirer deux conclusions. En premier lieu, le succès politique de Salvini est le résultat escompté et prévisible, de l’utilisation de migrant-e-s comme des objets sur lesquels les politiques essayent de nous faire décharger nos peurs (dans certains cas avec succès). Ces peurs trouvent leur origine dans l’application du néolibéralisme le plus féroce et dans des mesures d’austérité introduites dans les années post-crise financière et économique. On souligne également que la réduction considérable des arrivées (de 181.436 personnes en 2016 à 23.371 en 2018) est due principalement en 2016 aux politiques migratoires de Minniti, en fonction jusqu’à fin mai 2018 [18].

En deuxième lieu, derrière ces politiques migratoires se cachent des politiques meurtrières, néocoloniales [19] et l’horreur des violations des droits humains qui viennent du fait de ne pas considérer une partie de la population mondiale comme des êtres humains à part entière. Nos gouvernements du Nord sont complices des violations des droits humains dont se rendent coupables les gardes côtes et les milices libyennes ainsi que les soldats turcs.

Dépenses militaires et APD

Le revers de la médaille de cette politique est d’une part l’augmentation du nombre de morts parmi les personnes déplacées ; de l’autre la recherche de nouvelles routes toujours plus dangereuses

Les dépenses de l’UE dans son ensemble en matière de sécurité des frontières dans les pays tiers ont considérablement augmenté depuis le début de ces accords. En effet, l’UE, multiplie ces dernières années multiplie les projets liés aux migrations, dont les principales priorités sont la « sécurité » et la lutte contre « les migrations irrégulières ». Comme déjà expliqué dans l’article de Jérôme Duval, ces fonds proviennent aussi de l’aide au développement. Par exemple, nous dit un rapport d’Oxfam, plus de 80 % du budget de Fonds Fiduciaire d’Urgence de l’UE pour l’Afrique (FFU), dont l’objectif est de répondre à des situations de crise sur le continent africain, vient du Fonds européen de développement et d’autres fonds d’aide au développement et d’aide humanitaire [20]. Hors, le rapport d’Oxfam montre que 22 % de ce fonds est alloué à la gestion de migrations, 13,5 % à la sécurité, 63 % à la coopération au développement et 1,5 % à la recherche. Si c’est vrai, d’une part le Fonds européen de développement pour l’Afrique censé créer des opportunités de développement économique et apporter un soutien aux personnes déplacées est en fait de manière significative utilisé à mettre fin à l’immigration vers l’Europe.

Plusieurs rapports démontrent que les acteurs qui bénéficient les plus de ces politiques de militarisations de frontières sont les compagnies d’armement, de technologie et de sécurité, pas directement via l’Union européenne, qui ne peut pas financer d’équipement militaire (létal) vendu à des États tiers avec ses propres fonds, mais via les États membres (en premier lieu l’Italie et l’Allemagne).

Le revers de la médaille de cette politique est d’une part l’augmentation du nombre de morts parmi les personnes déplacées ; de l’autre la recherche de nouvelles routes toujours plus dangereuses au fut et au mesure que les premières sont bloquées par l’UE et ses États membres [21].

Conclusions

L’Union européenne considère la migration comme un problème de sécurité à traiter en urgence et par le déploiement d’un nombre toujours plus grand de technologies, outils et ressources militarisés. Ces politiques ne répondent pas à une vision rationnelle, ne visent pas une solution qui pourrait se retrouver par exemple dans la régularisation de ces migrant-e-s mais sont souvent animées par le court-terme électoraliste.

L’Europe et ses États membres font le choix d’investir des millions d’euros dans la sécurisation, l’externalisation des frontières et dans la coopération avec les pays tiers conditionnée au contrôle de l’immigration. La mise à l’arrêt de « l’Opération Mare Nostrum » en Italie par l’UE (visant à secourir en mer les immigré-e-s) et son remplacement en novembre 2014 par l’Opération Triton (pour le contrôle de frontières) sous l’égide de Frontex ainsi que les accords avec la Libye, la Turquie et d’autres pays tiers en sont un exemple. Même l’aide publique au développement (censée financer des projets de développement dans le Sud) est détournée à ces fins. Cela se fait à cause du manque de volonté des États européens de trouver des solutions aux migrations à l’échelle européenne (comme le système de quota auquel plusieurs États s’opposent), et sans prêter grande attention au régime en place dans les pays tiers (alors qu’il s’agit de collaborer avec des régimes qui violent ouvertement les droits humains, comme la Turquie, la Libye et d’autres).

C’est donc un choix politique de ne pas investir l’argent des politiques migratoires autrement (par exemple pour des initiatives d’accueil et d’insertion) et de ne pas prendre en compte les avertissements des organisations des droits humains et les documents internes à l’UE qui témoignent de la grave violation de droits humains (mauvais traitements, viols, centres de détention contrôlés par les milices) perpétrée en Libye et en Turquie. Cela vaut particulièrement pour l’Italie (tant pour les gouvernements de droite comme de centre gauche) comme nous l’avons vu, mais pas seulement.

C’est aussi un choix de criminaliser toute forme de solidarité comme celles des ONG qui opèrent dans la Méditerranée pour sauver des vies humaines. Le seul but des accords de la honte que nous avons décrits est d’arrêter la migration, un phénomène en soi impossible à arrêter.

Rappelons ici que le droit de déposer une demande d’asile est garanti par la Déclaration universelle des droits humains, qui énonce, en son article 14 : « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays » et par la Convention de Genève de 1951.

Ajoutons enfin que l’argent des contribuables européen-ne-s est utilisé – entre autres – pour construire les camps de concentration en Turquie et en Libye, pour des accords secrets et ces politiques meurtrières. Si le nombre de passages a chuté que cela soit à travers la Turquie ou la Libye, la part de mort-e-s sur l’ensemble des passages a en revanche drastiquement augmenté. Nous en sommes à plus de 30 000 morts sur les vingt dernières années en Méditerranée. C’est inacceptable.

Chiara Filoni


L’autrice remercie Adrien Peroches, Christine Pagnoulle et Mats Lucia Bayer pour leurs relectures

 

Notes :

[1Pagella C., Nous avons crée des camps de concentration, interview de Jean Ziegler, 20 janvier 2020, disponible sur : https://www.illustre.ch/magazine/jean-ziegler-avons-recree-camps-concentration

[2Pour un meilleur traitement de l’accord voir Duval J., Coumont B, Faniel L., A qui profite la gestion des migrations ?, 27 octobre 2017, https://www.cadtm.org/A-qui-profite-la-gestion-des-migrations

[3Shaw C., Şentek Z., Raw Deal, What happened to the billions that Brussels pledged to Turkey to keep refugees out of the EU ?, 30 mars 2018, disponible sur : https://theblacksea.eu/stories/billions-for-borders/secret-eu-docs-show-conflict-over-cash-for-eu-turkey-refugee-deal/

[4Zeynep Ş., Şebnem A., Way Out, The European Union is funding military equipment used by Turkey to stop refugees from fleeing the Syrian Civil War and entering the EU, 23 March 2018, disponible sur : https://theblacksea.eu/stories/billions-for-borders/raw-deal/

[5Didonna G., L’accordo sui migranti che la Turchia di Erdogan vuole rinegoziare, septembre 2019, disponible sur : https://www.agi.it/estero/accordo_migranti_turchia_ue_corridoio_orientale-6164155/news/2019-09-11/

[6Akkerman M., Expanding the fortress, rapport publié par TNI et Stopwapenhandel, mai 2018, disponible sur : https://www.tni.org/files/publication-downloads/expanding_the_fortress_-_1.6_may_11.pdf

[7Ibidem 3

[8Cammilli A., A un anno dall’accordo sui migranti con la Turchia il bilancio è disastroso, 18 mars 2017, disponible sur : https://www.internazionale.it/notizie/annalisa-camilli/2017/03/17/europa-turchia-migranti-accordo

[9Berthelier A., Après l’échec des quotas de migrants, les limites d’une solidarité à la carte, 27 septembre 2018, disponible sur https://www.huffingtonpost.fr/entry/apres-lechec-des-quotas-de-migrants-les-limites-dune-solidarite-a-la-carte_fr_5c92de71e4b02a7e2d54288b

[10Le Monde, La commission des droits de l’homme alerte sur le « confinement » des demandeurs d’asile en Grèce, 25 janvier 2020, disponible sur : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/01/24/la-commission-des-droits-de-l-homme-alerte-sur-le-confinement-des-demandeurs-d-asile-en-grece_6027136_3210.html et UNHCR, Aegean Islands Weekly Snapshot, 20-26 January 2020, disponible sur : https://data2.unhcr.org/en/documents/download/73657

[11Ibidem 6

[12Knaebel R. Les politiques migratoires actuelles ne sont pas rationnelles, elles sont juste électoralistes, 24 octobre 2018, https://www.bastamag.net/Les-politiques-migratoires-actuelles-ne-sont-pas-rationnelles-elles-sont-juste

[13Pour une analyse plus exhaustive du Traité de Benghazi, voir Filoni C., Fausses réparations et nouvelle colonisation italienne en Libye, 9 octobre 2019, disponible sur : https://www.cadtm.org/Fausses-reparations-et-nouvelle-colonisation-italienne-en-Libye

[14Ibidem 6

[15Voir l’interview de la journaliste Francesca Mannocchi à Bjia, publiée le 25 octobre 2019 : https://www.la7.it/propagandalive/video/esclusivo-lintervista-di-francesca-mannocchi-a-bija-25-10-2019-289737

[16Semprini F., Cosi le milizie di Sabatha combattono per i soldi italiani, 27 octobre 2017, disponible sur : https://www.lastampa.it/esteri/2017/10/27/news/cosi-le-milizie-di-sabratha-combattono-per-i-soldi-italiani-1.34409864

[17Parodi A., Il decreto sicurezza bis : cosa prevede e cosa è cambiato, 5 août 2019, https://www.open.online/2019/08/05/decreto-sicurezza-bis-cosa-prevede-e-come-e-cambiato/

[18Traino A., Trapelicino L., Tra minniti e Salvini un confronto improprio ?, 18 janvier 2019, disponible sur : https://www.lavoce.info/archives/57073/tra-minniti-e-salvini-un-confronto-improprio/

[19Les moyens de pression de l’UE sur les pays africains pour garder ses postes de frontière et d’accepter les retours déporté-e-s fait revivre une longue histoire de colonialisme et néo-colonialisme et solidifie une relation inégale entre les continents.

[21Ibidem 6

Chiara Filoni : Permanente au CADTM Belgique

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Tout comme Ebola a été stigmatisé comme une maladie typiquement africaine, la nouvelle du coronavirus a entraîné une flambée de sentiments anti-chinois dans tout l’Occident.

Face à la propagation mondiale du coronavirus, l’Organisation Mondiale de la Santé a déclaré une urgence mondiale en réponse à l’épidémie. Alors qu’il n’y en avait que 548 le 22 janvier, on compte, à la date de lundi 3 février, 17 200 cas confirmés de la maladie, et 360 personnes sont déjà décédées. La majorité des infections et plus de 95% des décès sont survenus dans la province centrale de Hubei, en particulier dans la ville de Wuhan, l’une des plus grandes villes de Chine et un important centre de transport. L’Organisation Mondiale de la Santé a félicité les autorités chinoises pour les mesures rapides et complètes prises pour combattre le virus, notamment leur transparence et leur volonté de coopérer avec la communauté internationale.

Néanmoins, le virus a déjà fait le tour du monde, avec des cas confirmés en Amérique du Nord, en Australie et dans de nombreux pays européens et asiatiques. Et à mesure que le virus s’est propagé, le sentiment anti-chinois a suivi. Tout comme la stigmatisation d’Ebola en tant que maladie typiquement africaine, la nouvelle de l’apparition du coronavirus a provoqué une flambée de sentiments anti-chinois dans tout l’Occident. Dans toute l’Europe et l’Asie, on rapporte que des Chinois se sont vu refuser le service dans des restaurants. Au Canada, des enfants chinois affirment être victimes d’intimidation à l’école. Pendant ce temps, à Paris, une vidéo d’une femme asiatique dans un train, entourée de blancs qui se couvrent le visage de peur, est devenue virale.

Beaucoup de ces craintes sont fondées sur les vieux stéréotypes du Péril Jaune – une croyance raciste selon laquelle les Asiatiques de l’Est inondaient les pays occidentaux de maladies. Le Péril Jaune a affligé les communautés d’immigrants aux États-Unis depuis les premières vagues d’immigration chinoise au XIXe siècle. Un journal français a publié en première page le titre « Alerte jaune », laissant entendre que le pays était confronté à un « nouveau Péril Jaune ». Comme les deux tiers des premières personnes porteuses du virus avaient visité un marché d’animaux vivants à Wuhan, une hypothèse est qu’il a été transmis à l’homme par contact avec des animaux, peut-être par des chauves-souris. Cela a alimenté les stéréotypes selon lesquels les Chinois ont de mauvaises normes d’hygiène et sont prêts à manger n’importe quoi. Une vidéo en ligne d’une jeune femme chinoise mangeant de la soupe aux chauves-souris a provoqué un déluge de haine en ligne (y compris de la part des médias), affirmant que cette pratique était révoltante et la blâmant pour l’épidémie. Peu de gens semblaient se soucier du fait que la vidéo avait plus de trois ans et qu’elle avait en fait été tournée à Palau, un pays situé à des milliers de kilomètres de la Chine.

 

 

Vos blagues racistes sur mourir du coronavirus sont toutes fatiguées. La grippe a tué 80 000 personnes aux États-Unis rien qu’en 2018, mais je suppose que cela ne vous inquiète pas, car elle n’est pas racialisée comme c’est le cas avec les sales Orientaux avec le coronavirus

Rhea Liang, une médecin du Queensland, en Australie, a révélé que ses patients lui ont avoué refuser de lui serrer la main à cause du coronavirus. Le Dr Liang est en fait originaire de Nouvelle-Zélande et n’a pas quitté l’Australie depuis l’épidémie. « C’est du racisme », a-t-elle conclu. Au même moment, après que la personnalité de la télévision James Corden ait partagé une photo de lui avec le groupe pop coréen B.T.S., le commentaire d’un utilisateur : « James Corden meurt du coronavirus » a recueilli 25 000 likes sur Twitter. Il semble donc qu’il ait fallu peu de choses pour que le ressentiment négatif envers les Chinois remonte à la surface. Comme l’a dit un utilisateur dans un tweet très médiatisé : « À cause de certaines personnes en Chine qui mangent des trucs bizarres comme des chauves-souris, des rats et des serpents, le monde entier est sur le point de souffrir d’un fléau ».

Il est franchement honteux que la Chine mette ses propres citoyens en quarantaine. Ou qu’elle n’en fasse pas assez. Quoi que fasse la Chine, c’est incroyablement mauvais

Mais si les Américains s’inquiètent d’éventuelles épidémies, ils n’ont pas besoin de regarder aussi loin que la Chine. Un sondage publié hier a révélé que plus de 40 % du pays ne se lave pas toujours les mains après être allé aux toilettes. Entre-temps, un nouveau rapport publié la semaine dernière a révélé que l’eau potable de dizaines de grandes villes, dont Washington, Philadelphie, la Nouvelle-Orléans et Miami, contient des substances chimiques toxiques et cancérigènes. Le rapport n’a pas fait l’objet d’une publicité similaire à celle du coronavirus. La viande américaine est également bien connue pour avoir de sérieux problèmes d’hygiène, avec des rapports constatant que la viande est criblée de matières fécales. En Grande-Bretagne, on craint sérieusement que le Brexit n’entraîne l’inondation du pays avec de la viande américaine dangereuse, qui était auparavant interdite par la réglementation européenne.

Selon le dernier sondage du Pew Research Center, seul un quart des Américains voient la Chine d’un bon œil, et près des deux tiers ont une opinion ouvertement négative sur le pays, avec des résultats similaires dans tout l’Occident. Il est peu probable que les dernières nouvelles, ainsi que la vague de xénophobie, améliorent la situation.

Alan Macleod

 

Article original en anglais : As Coronavirus Spreads So Does Anti-Chinese Racism, Mint Press, le 31 janvier 2020.

Texte traduit par Réseau International

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En à peine plus d’un an, tout le monde semble avoir sauté dans le train en marche du « Nouvel Agenda Vert », consistant à prendre des mesures radicales pour « arrêter » le changement climatique. À présent, la citadelle de la mondialisation économique corpocratique[1], le Forum Économique Mondial (FEM) de Davos en Suisse, en a fait son thème principal cette année : « les actionnaires [unis] pour un monde soutenable et cohésif  [Stakeholders for a Cohesive and Sustainable World] », avec un accent majeur mis sur des thèmes et slogans comme « comment sauver la planète [How to Save the Planet] ». Bien sûr, parmi les orateurs invités on a pu trouver la jeune activiste suédoise Greta Thunberg. Ce qui est compris par bien peu d’observateurs, c’est la précision d’orfèvre avec laquelle tout ceci est orchestré afin de préparer une réorientation massive des flux mondiaux de capitaux, à l’occasion de laquelle une poignée de géants financiers se repositionne sous nos yeux pour en bénéficier à plein. 

De Greta à « Bonnie » Prince Charles[2], les thèmes du Davos 2020 ont été dominés pour la première fois par l’Agenda du changement climatique. Ce qui transpire du sommet réunissant 3000 délégués des grandes firmes privées mondiales, c’est qu’une campagne mondiale majeure est orchestrée, et qu’elle inclut les plus grands patrons des fonds d’investissement de capitaux et les plus grands banquiers centraux du monde.

Les Administrateurs au-dessus de tout soupçon de Davos

Il ne relève pas du hasard que Davos, forum promoteur de la mondialisation, soit si fermement positionné derrière l’Agenda du changement climatique. Le FEM de Davos dispose en effet d’un Conseil d’administrateur associés. Or, parmi eux se trouve le soutien précoce de Greta Thunberg, le multimillionnaire du climat Al Gore, président du Projet Réalité Climatique [Climate Reality Project].

Ce Conseil inclut également l’ex-patronne du FMI Christine Lagarde, aujourd’hui à la tête de la Banque Centrale Européenne et dont les premiers mots dans cette fonction ont été que les banques centrales doivent à présent faire du changement climatique une priorité. Un autre administrateur de Davos est l’ancien patron de la Banque d’Angleterre Mark Carney, qui vient d’être nommé conseiller au changement climatique de Boris Johnson, et qui avertit que les fonds de pension qui ignorent le changement climatique risquent à présent la banqueroute (sic). Le Conseil inclut encore le fondateur influent de Carlyle Group, David M. Rubenstein. Également Feike Sybesma, du géant néerlando-britannique de l’agrobusiness Unilever, qui préside également le Forum de Direction de Haut Niveau sur la Compétitivité et la Tarification du Carbone (FCTC) de la Banque Mondiale[3]. Et le personnage qui est certainement le plus intéressant en termes de promotion du « Nouvel Agenda Vert » se trouve être Larry Fink, PDG fondateur du groupe d’investissements BlackRock[4].

Larry Fink, PDG et fondateur de BlackRock, annonce le changement à venir. 

BlackRock n’est pas un fonds d’investissement ordinaire. Basé à New York, c’est le plus grand gestionnaire d’actifs du monde avec quelques 7000 milliards de dollars (oui, 7 billions en français !), investis dans plus de 100 pays. C’est plus que le PIB combiné de l’Allemagne de la France. Il domine le marché des actions de toutes les bourses du monde, et i se renforce systématiquement au capital des principales compagnies pétrolières et charbonnières du monde. L’aspirant politicien allemand de la CDU Frederick Merz a d’ailleurs été président de BlackRock en Allemagne depuis 2016.

Le 14 janvier 2020, quelques jours à peine avant le forum de Davos mettant à l’honneur le changement climatique, Fink a publié une lettre annuelle d’un ton inhabituel à l’adresse des PDG privés. Le fondateur et PDG de BlackRock a sauté dans le train de l’investissement climatique pour ne pas manquer le gros lot.

Dans cette lettre, lue avec attention et qui guide de nombreux investisseurs cherchant à placer les milliards de Blackrock, il écrit : « le changement climatique est devenu un facteur déterminant dans les prospectifs à long terme des entreprises ». Au sujet des manifestations climatiques récentes, Fink déclare : « la tension change rapidement, et je crois que nous sommes au bord d’une recomposition fondamentale de la finance. La preuve d’un risque climatique force les investisseurs à réexaminer les paradigmes au cœur de la finance moderne[5] ».

Déclarant que « le risque climatique est un risque d’investissement », Fink invoque alors une question impossible à résoudre : à quel point le risque climatique va impacter les économies de la planète. Et nous apprenons qu’il a la réponse ! Faisant référence à ce qu’il appelle « un réexamen profond du risque et des valeurs des actifs », Fink nous révèle que « parce que les marchés de capitaux vont pousser en avant les risques futurs, nous allons voir des changements dans l’allocation des capitaux plus rapidement que nous n’allons voir changer le climat lui-même. Dans le futur proche (et plus proches que certains n’anticipent), il y aura une réallocation incitative du capital ». Et nous apprenons surtout qu’une poignée des plus grands groupes d’argentiers mondiaux vont en fait diriger cette réallocation du capital… Ceci déjà, appelle réflexion. Mais y’a-t-il un autre agenda derrière tout cela ?

Comment Fink et ses amis vont-il réorienter leurs flux d’investissements, investissements au passage, qui proviennent de l’argent des peuples, les économies de millions d’entre nous ? BlackRock a l’intention d’exiger des entreprises dans lesquels il investit ses 7000 milliards de $, de prouver leur mise en accord avec les exigences vertes, en « faisant de la soutenabilité [écologique] une partie intégrante de la construction de portefeuille d’actions et de la gestion des risques ; en se défaussant d’investissements qui présentent un haut risque en termes de soutenabilité [écologique], comme les producteurs de charbon thermique ; en lançant de nouveaux produits d’investissement qui examinent de plus près les énergies fossiles ; et en renforçant notre engagement vers la soutenabilité [écologique] et la transparence dans nos activités de gestion d’investissements[6] ». Traduction : si vous ne suivez pas les exigences du GIEC de l’ONU et des groupes affiliés incluant McKinsey & Cie, vous allez perdre beaucoup d’argent

GDFC et CNCS : regardons de plus près la composition… 

Au titre de cette prétention à la vertu sur le nouvel investissement vert, Fink déclare que BlackRock fut un membre fondateur du Groupe de travail sur la « Divulgation Financière relative au Climat » (GDFC)[7]. Lequel se revendique œuvrant pour « l’évaluation et le suivi des risques relatifs au climat, et pour les problèmes de gouvernance afférents dans la gestion de ces risques, le GDFC fournit un cadre valable ».

Pour rappel[8], le GDFC fut créé en 2015 par la Banque des Règlements Internationaux (BRI), alors dirigée par l’actuel administrateur de Davos anciennement patron de la Banque d’Angleterre Mark Carney. En 2016, le GDFC de conserve avec la City de Londres (en tant que Corporation) et le Gouvernement britannique, lança l’Initiative Finance Verte (IFV [Green Finance Initiative]), visant à canaliser des milliers de milliards de dollars vers des investissements « verts ». Les banquiers centraux du CSF ont alors nominé 31 personnes issus du GDFC[9]. Présidé par le milliardaire Michael Bloomberg, de l’Agence de Presse éponyme, ce groupe incluait des personnages clés en plus e ceux de Blackrock, issus de la JP Morgan Chase, de la banque Barclays, HSBC; Swiss Re, la seconde plus grande compagnie de réassurance mondiale ; la banque chinoise ICBC, l’aciériste indien Tata Steel, la compagnie pétrolière italienne ENI, Dow Chemical, le géant minier BHP Billington et David Blood de Generation Investment LLC. Remarquons le rôle crucial ici des banquiers centraux

Et pour rassurer davantage BlackRock et ses amis dans le monde, que les milliers de milliards de dollars s’orienteront vers les bons investissements et les bonne entreprises, Fink déclare que « BlackRock croit que le Conseil des Normes Comptables en matière de Soutenabilité [écologique] (CNCS)[10] fournit un assortiment clair de normes pour rendre compte des informations relatives à la soutenabilité, parmi une large gamme de problèmes potentiellement rencontrés… ». Ceci pourrait sembler rassurant, jusqu’à ce que nous examinions de plus près les membres de ce CNCS qui vont être chargé de délivrer l’Imprimatur « Bon pour le climat [Climate Friendly] ». Les membres incluent en effet, en plus de ceux de BlackRock : le fonds Vanguard, Fidelity Investments, Goldman Sachs, State Street Global, Carlyle Group, Rockefeller Capital Management, et de nombreuses autres banques majeures comme Bank of America-Merril Lynch et UBS.

Qu’est donc en train de mettre en place ce groupe-cadre ? D’après leur site Internet (appelant aux dons de la part de bonnes âmes émues par tant de mobilisation des grands argentiers pour le climat) : « depuis 2011, nous avons travaillé vers un but ambitieux de développement et de maintien de la soutenabilité dans les normes comptables pour 77 industries[11] »Donc, pour résumer : ce sont les mêmes groupes financiers qui pilotent aujourd’hui les flux de capitaux mondiaux vers les projets miniers, charbonniers et pétroliers depuis des décennies, qui vont à présent devenir les arbitres décidant de quelles entreprises seront « qualifiées pour la bénédiction par l’argent » (ou pas), pour bénéficier des futurs investissements en « obligations vertes [green bond] »…

Ajouter encore quelques banquiers centraux…

Dans les mois récents, les banquiers centraux principaux du monde ont chacun déclaré, de façon surprenante, que le changement climatique devenait soudain une partie des « responsabilités essentielles » des banques centrales, oubliant soudain d’autres problèmes comme l’inflation et la stabilité des devises. Personne ne s’est pourtant soucié d’expliquer comment cela devrait fonctionner, ce qui n’en est pas moins déconcertant.

En novembre 2019, la Réserve Fédérale a tenu une conférence, intitulée « l’économie du changement climatique[Economics of Climate Change] ». Lael Brainard, présidente de la Commission sur la Stabilité Financière de la FED, a déclaré que le changement climatique a une importance pour la politique monétaire et la stabilité financière. Et dans ses récents commentaires, le patron de la Banque Centrale du Japon, Haruhiko Kuroda, a pareillement déclaré à un journal japonais que « le risque relatif au climat diffère des autres risques, en ce que son impact à relativement long terme que les effets vont durer plus longtemps que d’autres risques financiers, et que cet impact est bien moins prévisible ». « Il est dès lors nécessaire d’investiguer et d’analyser minutieusement l’impact du risque relatif au climat ». Et dans ses premiers commentaires en tant que nouvelle patronne de la Banque Centrale Européenne, l’ancienne directrice du FMI Christine Lagarde a elle aussi déclaré qu’elle voulait un rôle clé pour le changement climatique dans la revue [à venir] des politiques de la BCE, s’attirant les critiques de Jens Weidmann, un autre membre allemand de la BCE[12].

Mais le banquier central le plus notoire et actif concernant le changement climatique, est sans doute l’ancien patron de la Banque d’Angleterre Mike Carney, par ailleurs Administrateur du FEM de Davos aux côtés de Larry Fink. Carney, qui va donc œuvrer à présent en tant que conseiller au réchauffement climatique de Boris Johnson, a déclaré récemment à la BBC, citant un analyste de fonds de pension demeuré anonyme : « si vous additionnez les politiques de toutes les entreprises ici-bas aujourd’hui, elles correspondent à un réchauffement de 3,7/3,8°C ». Il poursuit en affirmant que les scientifiques déclarent que les risques associés avec une augmentation de 4°C incluent « une augmentation de 9 m du niveau des océans, affectant jusqu’à 760 millions de personnes, provoquant des vagues de chaleur et de sécheresse, et de sérieux problèmes d’approvisionnement en nourriture[13] ». Vu comme ça en effet, ça fait peur.

Comme nous l’avons remarqué plus haut, déjà en 2015, le membre du Conseil de Davos, Carney, en tant que président du Conseil de Stabilité Financière (CSF) de la Banque des Règlements Internationaux (BRI), avait créé le Groupe de travail sur la « Divulgation Financière relative au Climat » (GDFC), afin de conseiller « les investisseurs, prêteurs et les assurances concernant les risques relatifs au climat[14] ».

Ce qui devient de plus en plus clair, derrière la poussée mondiale actuelle demandant des actions spectaculaires pour remédier au changement climatique, c’est qu’il s’agit davantage de justifier une réorganisation majeure de l’économie mondiale, vers des modes de production d’énergie bien moins efficaces, ce qui impliquera un rabaissement drastique des modes et conforts de vie au niveau mondial. En 2010 déjà, le président d’un groupe de travail du panel intergouvernemental des Nations unies sur le changement climatique[15], le Dr Otmar Edenhofer, avait averti un intervieweur : « Il doit être dit clairement que nous redistribuons de fait la richesse du monde par la politique climatique. Il faut se libérer de l’illusion considérant la politique climatique internationale comme une politique environnementale. Elle n’a pratiquement plus rien à voir avec la politique environnementale…[16]».

Et quelle meilleure façon de « redistribuer la richesse par la politique climatique » pourrait-on trouver, si ce n’est de commencer par poser comme arbitre le plus grand contrôleur d’argent du monde comme BlackRock ?

F. William Engdahl

 

Article original en anglais :

Follow the “Real Money” Behind the “New Green Agenda”

Texte traduit par Jean-Maxime Corneille, version française publiée initialement par Réseau international.

NDT : Rappr : « Le plus puissant gestionnaire d’actifs au monde, BlackRock a perdu 90 milliards de dollars en misant sur les énergies fossiles » (boursorama/Novethic, 02/08/2019). Se pourrait-il que la finance mondialiste de la City, rejointe par Wall Street, soit déjà en train de dicter sa loi aux entreprises américaines ?

https://www.boursorama.com/bourse/actualites/le-plus-puissant-gestionnaire-d-actifs-au-monde-blackrock-a-perdu-90-milliards-de-dollars-en-misant-sur-les-energies-fossiles-893646d757e209921e457262e62472f7

Notes :

[1] NDT : Corpocratie (néologisme) : gouvernement dans lequel les grands groupes et les grands cartels bancaires dictent leur loi au-dessus des États.

[2] Bonnie Prince Charles, référence à Charles Édouard Stuart (1720-1788).

[3] High Level Leadership Forum on Competitiveness and Carbon Pricing. NDT : l’auteur parle du Groupe « Banque Mondiale », organisation faîtière en effet constituée de 5 organisations financières internationales au total : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) ; l’Association internationale de développement (IDA) ; la Société financière internationale (IFC) ; l’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA) ; le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI).

[4] « Leadership and Governance », site officiel du FEM de Davos présentant son Conseil.

[5] « A Fundamental Reshaping of Finance », Larry Fink, Site official de BlackRock, Janvier 2020.

[6] Ibid.

[7] Task Force on Climate-related Financial Disclosure (TCFD).

[8] Voir l’article précédent de F. William Engdahl : « Les grandes manœuvres derrière Greta et le « Changement climatique » : suivez l’argent… » (25 Septembre 2019).

[9] Liste sur le site officiel du GDFC : https://www.fsb-tcfd.org/about/

[10] Sustainability Accounting Standards Board (SASB)

[11] « Donate – Your support helps us move the market » https://www.sasb.org/donate/

[12] « Central Bankers’ Core Mission Now Includes Climate Change » (Zerohedge, 1-1-2020) https://www.zerohedge.com/political/central-bankers-core-mission-now-includes-climate-change

[13] « Central Bankers’ Core Mission Now Includes Climate Change » (Zerohedge, 1-1-2020), précité.

[14] NDT : Voir l’article précédent de F. William Engdahl : « Les grandes manœuvres derrière Greta et le « Changement climatique » : suivez l’argent… » (25 Septembre 2019). Précité.

[15] UN Intergovernmental Panel on Climate Change

[16] « IPCC Official: “Climate Policy Is Redistributing The World’s Wealth” » (Neue Zürcher Zeitung, 14 Novembre 2010 ; WUWT, 18-11-2010)

 

 

 

F. William Engdahl est consultant en risques stratégiques et conférencier, diplômé en politique de l’Université de Princeton et auteur de best-sellers sur le pétrole et la géopolitique. Son dernier livre, « Le charme discret du djihad », est publié aux éditions demi-lune (voir la note de lecture du Saker Francophone). Article initial exclusif pour le magazine en ligne New Eastern Outlook.

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Cette présentation du travail du réalisateur Oliver Stone appelle quelques remarques. La plus fondamentale pour nous Français est sa croyance dans le fait qu’il existerait à Paris une vision différente de celle des États-Unis sur la légitimité du capitalisme, c’est une illusion. L’ère Mitterrand a consacré une vision social-démocrate de l’unanimisme des « droits de l’homme » qui justifiait toutes les interventions derrière les USA, celle-ci est allée s’amplifiant et aujourd’hui où l’on assiste à l’ultime figure de la collaboration interclassiste inauguré avec Mitterrand et hyspostasiée sous Macron, on a avec l’écologie politicienne, la même tentative d’enrôler les jeunes générations dans ce négationnisme historique (note et traduction de Danielle Bleitrach).

Alors qu’il lance sa nouvelle série télévisée offrant une vision critique des exploits américains à l’étranger, le réalisateur dit à MEE qu’il ne l’a pas toujours vu de cette façon.

Oliver Stone prend la parole lors d’une conférence de presse pour lancer son nouveau livre sur l’histoire américaine (MEE / James Reinl)

NATIONS UNIES – Les controverses américaines sont le point fort d’Oliver Stone

Le réalisateur hollywoodien a tourné ses caméras contre l’assassinat de John F. Kennedy, la guerre du Vietnam et les attentats du 11 septembre.

Mais, lors de ses recherches pour sa série télévisée, The Untold History of the United States, ce sont les exploits américains au Moyen-Orient qui lui ont laissé l’impression la plus durable, a-t-il déclaré mercredi à Middle East Eye.

« Quand j’ai étudié l’histoire inédite, une chose qui m’a vraiment frappé violemment est l’histoire de notre implication au Moyen-Orient », a déclaré Stone.

« C’était une implication néfaste ».

Stone retrace l’histoire de la main mise de Washington dans la région jusqu’aux années 1930, mais il dit qu’elle a atteint un sommet lorsque le président George HW Bush a envoyé des centaines de milliers de soldats américains pour libérer le Koweït après l’invasion irakienne de 1990.

L’Union Soviétique s’était récemment effondrée et la région a été largement ouverte à une seule superpuissance, a-t-il déclaré.

« Nous ne sommes jamais sortis de là. Une fois que nous y étions, nous y sommes pour toujours », a déclaré Stone.

« Nous avons déstabilisé toute la région, créé le chaos. Et puis nous blâmons l’État islamique pour le chaos que nous avons créé », a-t-il ajouté, faisant référence au groupe État islamique (EI) qui gouverne désormais des pans de l’Irak et de la Syrie.

Stone a recherché et écrit la série et le livre avec Peter Kuznick, un universitaire de l’Université américaine spécialisé dans les frappes nucléaires américaines sur le Japon qui ont mis fin à la Seconde Guerre Mondiale.

« Tout tourne autour du pétrole. Vous vous souvenez de l’adhésif que nous mettions sur nos pare-brises : que fait notre pétrole sous leur sable ? », a déclaré Kuznick à MEE.

La faim de Washington pour le carburant sous-tend son alliance avec l’Arabie Saoudite, le coup d’État soutenu par la CIA contre le Premier ministre iranien Mohammad Mosaddegh en 1953 et son soutien aux militants religieux antisoviétiques en Afghanistan dans les années 1980, a-t-il déclaré.

« Nous créons ces dégâts, puis nous élaborons un grand plan militaire pour les résoudre. Et les solutions militaires ne fonctionnent tout simplement pas », a-t-il déclaré.

Les vues de Stone et Kuznick ne sont pas susceptibles de soulever des sourcils dans les rues du Caire, de Moscou ou de Paris.

Mais aux États-Unis, ils ne sont pas courants.

Comme Stone le dit, les Américains vivent dans une bulle et sont alimentés à la cuillère par un système scolaire, des politiciens et des médias qui décrivent les États-Unis comme un phare de stabilité et une force du bien dans le monde.

Dans un exemple célèbre, l’ancien président Ronald Reagan a qualifié les États-Unis de « ville brillante sur une colline ».

« C’est très réconfortant d’être un Américain », a déclaré Stone.

« Vous avez le sentiment que vous êtes en sécurité et que vous avez la prospérité des biens matériels, et que vous avez des ennemis partout – Russie, Chine, Iran et Corée du Nord.

Vous entrez dans ce cocon où vous avez un grand pays, deux océans, mais que vous êtes toujours menacé ».

Stone dit qu’il comprend bien cela parce qu’il l’a vécu lui-même.

Il a été élevé à New York, le fils d’un agent de change républicain, Louis Stone. Il a toujours été créatif – il a souvent écrit de courtes pièces pour divertir sa famille – mais n’a jamais remis en question la façon dont ses professeurs d’histoire avaient gonflé les États-Unis, a-t-il déclaré.

« Je n’avais reçu qu’une partie de l’histoire, qui mettait l’accent sur l’exceptionnalisme américain, l’Amérique en tant que pays altruiste et bénéfique pour le monde », a-t-il déclaré.

En 1967, Stone s’est porté volontaire pour combattre dans l’armée américaine et a servi au Vietnam. Il a été blessé à deux reprises et a reçu une étoile de bronze pour son héroïsme et un Purple Heart pour son service.

« Je suis revenu du Vietnam perplexe, complètement confus quant à ce qui se passait là-bas », a-t-il déclaré.

« Mais j’ai eu une forte dose de double langage, le discours militaire ».

Il a commencé à poser des questions et à lire sur « l’histoire progressiste » en même temps qu’il étudiait le cinéma à l’Université de New York avec Martin Scorsese et d’autres enseignants, a-t-il dit.

Ces idées ont nourri son cinéma à orientation politique dans les années 1980.

« Salvador » (1986) s’est déroulé dans une guerre des années 80 en Amérique centrale. « Platoon » (1986), le film révolutionnaire de Stone, a dramatisé l’intervention d’un jeune soldat au Vietnam, avec Charlie Sheen.

Il a continué à sonder cette guerre avec « Né un 4 juillet » (1989), avec Tom Cruise. « JFK » (1991) a montré ses théories du complot sur le meurtre de l’ancien président ; des films tels que « Nixon » (1995) et « W » (2008) ont abordé les commandants en chef suivants.

La sortie de son film sur le lanceur d’alerte Edward Snowden de la NSA a été retardée jusqu’en 2016, a-t-il déclaré.

Il a également interviewé des hommes d’État étrangers qui défient Washington – du révolutionnaire cubain Fidel Castro au président ukrainien déchu Viktor Ianoukovitch et au président russe Vladimir Poutine.

« The Untold History of the United States », une série documentaire en 10 parties et un livre de 750 pages, offre aux Américains une perspective alternative sur l’histoire américaine de la Seconde Guerre Mondiale à la guerre froide jusqu’à nos jours.

Stone dit qu’il veut contrer le « crime éducatif » infligé aux écoliers américains.

« L’exceptionnalisme américain doit être chassé de nos programmes », a-t-il déclaré.

« Nous ne sommes pas menacés. Nous sommes la menace ».

James Reinl

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L’onde de choc de la répression au Chili

février 4th, 2020 by Marcos Ancelovici

Depuis le 18 octobre 2019, une large mobilisation populaire secoue le Chili et ébranle les fondements du régime politique tout en remettant en question le modèle économique néolibéral hérité de la dictature de Pinochet.

Malgré quelques annonces et une ouverture liée à la mise en place graduelle d’un processus constituant, jusqu’à maintenant le gouvernent de droite du président Sebastián Piñera a répondu à ces mobilisations principalement par l’usage de la force. Malgré quatre missions internationales d’observation qui ont formulé des recommandations, la répression et les violations de droits de la personne continuent. C’est pourquoi une mission d’observation québécoise a été mise sur pied pour évaluer la situation sur le terrain du 18 au 27 janvier 2020.

Depuis le 18 octobre, on compte près de 30 morts, plus de 25 000 arrestations et des milliers de cas de détention provisoire et autres mesures préventives (interdiction d’accéder à certains lieux ou de quitter le territoire national). Dans son dernier rapport, l’Institut national des droits humains (INDH) dit avoir pu observer 3649 cas de blessure dans les hôpitaux et les centres de santé, incluant 269 mineurs.

 Le rapport de l’INDH recense également 405 blessures oculaires, dont 33 éborgnements, ainsi que 842 cas d’usage excessif de la force en détention, 191 cas de violence sexuelle et 45 cas de torture. La majorité des cas est concentrée dans la région métropolitaine de Santiago, mais on en trouve dans l’ensemble du territoire national.

Ces chiffres indiquent une répression massive et brutale. Sans être nécessairement le produit d’une politique délibérée, elle n’en demeure pas moins systématique en ce sens qu’elle reflète des patrons récurrents que l’on retrouve du nord au sud du Chili. On est ici très loin de quelques policiers qui auraient réagi de façon disproportionnée ou qui auraient « dérapé ». Et pourtant, il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg.

En effet, les chiffres publiés par l’INDH dépendent de ce que peut observer le personnel de l’Institut. En d’autres termes, ce qui n’est pas observé n’est pas recensé. Or, l’INDH a des ressources très limitées, et dans la plupart des villes son personnel se limite à une poignée de personnes qui doivent à elles seules couvrir les manifestations, les commissariats de police, les hôpitaux et les centres de détention.

De plus, des réseaux d’avocates spécialisées en droits de la personne ont souligné que beaucoup d’arrestations policières n’étaient pas enregistrées. Il n’y a tout simplement aucun registre formel. Enfin, il arrive que des personnes blessées dans le cadre d’affrontements avec la police soient traitées informellement pour éviter d’être arrêtées dans les hôpitaux. L’ampleur réelle de la répression est donc largement sous-estimée.

Onde de choc

Au-delà des victimes elles-mêmes, il y a les personnes qui les entourent et qui font l’expérience d’un effet de ricochet. Par exemple, lorsque notre mission recueillait des témoignages et des informations dans la ville portuaire de Valparaíso, nous avons rencontré Matías Orellana, un jeune enseignant d’éducation physique éborgné par une grenade lacrymogène de la police. Sa vie a chaviré, mais aussi celle de ses amis. Certains qui vivaient ailleurs et qui étaient venus pour les fêtes de fin d’année ont décidé de changer leurs plans pour rester à Valparaíso et l’appuyer.

À Valparaíso, nous avons aussi rencontré Matías Yañez, un jeune de 16 ans, qui, le 20 janvier, a été détenu par quatre policiers qui l’ont violemment battu, jusqu’à lui casser la mâchoire, et l’ont menacé de le jeter à la mer pour qu’il se noie.

Dans un registre similaire, nous avons recueilli le témoignage de la mère et du frère de Nicolás Ríos Verdugo, 20 ans, qui a été arrêté au centre-ville de Santiago le 11 janvier dernier. Battu et menacé de torture et de viol, il est maintenant en détention préventive pour 60 jours. L’arrestation de Nicolás a été filmée par une passante. Sa famille pense que, si ça n’avait pas été le cas, il serait maintenant un détenu-disparu.

Lorsqu’elle nous racontait ce qui était arrivé à son fils, la mère de Nicolás avait le souffle coupé, le regard fuyant, s’arrêtant au beau milieu d’une phrase en retenant ses larmes et demandant à son autre fils de parler à sa place, car elle ne s’en sentait pas la force. Lorsque nous avons fini de recueillir son témoignage, elle nous a serrés dans ses bras, un par un, en nous remerciant et nous demandant de parler de son fils, de faire en sorte que son cas ne soit pas totalement invisibilisé par le gouvernement.

Bien qu’il soit vécu différemment, le traumatisme de la répression est partagé par les proches et se répand dans la société à travers les liens affectifs et sociaux. Pour une personne emprisonnée, battue, abusée, violée, torturée, combien d’autres tremblent-elles ? C’est là que se joue l’intimidation, la peur, voire la terreur, que génère la répression et dont le gouvernement espère qu’elle aura un effet dissuasif sur la population.

C’est pourquoi l’onde de choc que représente la répression va bien au-delà des statistiques. Il faut aussi l’appréhender qualitativement et ne pas se laisser enfermer dans une bataille de chiffres, d’autant plus que la logique des chiffres suppose implicitement qu’un certain seuil de répression est acceptable en démocratie. Or, un seul cas est déjà un cas de trop.

La défense des droits de la personne passe d’abord et avant tout par le rejet de toute banalisation et normalisation de la répression.

Marcos Ancelovici

 

 

Marcos Ancelovici : Membre de la Mission québécoise d’observation des droits humains au Chili et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en Sociologie des conflits sociaux de l’UQAM

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Dans l’histoire de la résistance populaire contre les accords de libre-échange, le 4 novembre 2019 restera une journée mémorable. Ce jour-là, cédant à l’immense pression des paysans, des syndicats et des communautés rurales, le gouvernement central de l’Inde a décidé de mettre un terme à sa participation au Partenariat économique régional global (Regional Comprehensive Economic Partnership – RCEP), destiné à devenir la plus grande zone de libre-échange au monde. L’annonce, faite lors du sommet de l’ANASE à Bangkok, a des implications pour les négociations de libre-échange dans toute la région et complique sérieusement l’unification du marché asiatique – un projet qui favorise clairement les intérêts de l’agro-industrie et des sociétés transnationales.

Des pays comme le Japon, la Nouvelle-Zélande et l’Australie font tout leur possible pour convaincre l’Inde de revenir à la table des négociations, mais il n’est pas sûr que leurs efforts soient couronnés de succès. Pour l’instant, la décision de Delhi a apporté un immense soulagement à des millions de petits producteurs alimentaires et de travailleurs ruraux en Inde.

Alors, comment un gouvernement ouvertement néolibéral, capitaliste et affichant clairement des caractéristiques autoritaires a-t-il fini par céder à la pression des agriculteurs et des travailleurs ?Pour le comprendre, nous devons nous pencher sur la décennie que nous venons de vivre.

Manifestation de l’ICCFM contre le RCEP le 24 octobre 2019 – Inde

L’origine de la résistance

Après la crise financière mondiale, alors que l’opposition au capitalisme et à la mondialisation gagnait du terrain à travers le monde et que les marchés de nombreuses économies industrialisées étaient confrontés à une saturation ou à un effondrement de la demande, il était devenu impératif pour les promoteurs du capital mondial de trouver de nouveaux terrains d’activité. L’Asie, qui abrite 65 % de la population mondiale, représentait clairement un marché qui ne pouvait être ignoré. L’unification du marché asiatique est devenue un choix évident, car cela entraînerait une croissance introuvable ailleurs.

Comme son nom l’indique, le RCEP touche de nombreux secteurs à travers ses règles qui libéralisent le commerce des biens et services, l’investissement, la coopération économique et technique, la propriété intellectuelle, la concurrence et le règlement des différends. Ce méga-accord de libre-échange éliminerait les droits de douane dans presque tous les domaines, bien au-delà des obligations de l’Inde dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de ses accords de libre-échange existants avec le Japon, la Corée du Sud, l’ASEAN, Singapour, la Malaisie et la Thaïlande. L’Inde, avec une population de 1,3 milliard d’habitants, offre un énorme marché aux pays du RCEP, et elle était donc au cœur de ce partenariat.

Depuis que l’Inde a commencé à libéraliser son économie en 1991, le pays a connu une croissance massive dans le secteur des services, renforçant ainsi une classe moyenne nouvellement enrichie et consumériste, tandis que la majorité de sa population dans les zones rurales – métayers, ouvriers agricoles ou petits exploitants – avait du mal à joindre les deux bouts.

Les effets de la libéralisation sur le secteur agricole indien ont été catastrophiques. Près de 50 % des ménages ruraux sont endettés et près de 75 % d’entre eux vivent avec moins de 150 USD par mois.

Depuis trente ans maintenant, les agriculteurs indiens descendent dans la rue pour exiger que le gouvernement augmente le prix minimum garanti offert pour leurs produits. Mais cela ne s’est pas produit, car les différentes règles et régimes commerciaux auxquels l’Inde a adhéré depuis les années 1990 empêchent les gouvernements de le faire. C’est pourquoi, en Inde, si la libéralisation a permis à certains d’accéder à une vie meilleure, elle a largement ignoré et négligé beaucoup de gens, pour la plupart des travailleurs ruraux et des agriculteurs.

Au cours des trois dernières décennies, les syndicats de petits exploitants agricoles organisés sous l’égide de l’ICCFM (Indian Coordination Committee of Farmers Movement – Comité indien de coordination des mouvements d’agriculteurs) ont constamment demandé au gouvernement indien d’empêcher l’OMC et tous les ALE d’intervenir dans le secteur agricole.1 Par conséquent, lorsque les négociations du RCEP ont démarré, l’ICCFM a été l’un des premiers à prendre conscience de l’impact possible de ce méga-accord sur le secteur agricole. Dès le début de 2014, il a lancé l’appel « L’Inde doit quitter le RCEP ». Le 1er décembre 2014, lors du 6e cycle de négociations du RCEP à Greater Noida, près de Delhi, l’ICCM a pris l’initiative d’organiser une grande manifestation avec la Fédération des marchands ambulants de Delhi (Delhi Hawkers Federation) et les membres du Forum contre les ALE.2

L’analyse de l’ICCF était claire :

« Certains des membres de l’ANASE et d’autres partenaires du RCEP sont des leaders mondiaux dans l’exportation de différents produits agricoles, tels que le blé, les produits laitiers, le riz, l’huile alimentaire, le caoutchouc, etc. L’Australie et la Nouvelle-Zélande s’efforcent d’augmenter leur part de marché en Inde, car elles ont respectivement des surplus de blé et de produits laitiers à fournir à l’Inde. Toute nouvelle réduction tarifaire dans le cadre du RCEP affectera gravement les producteurs de blé et de produits laitiers en Inde. »3

La manifestation massive qui a eu lieu ce jour-là a conduit à des luttes plus décentralisées et durables ailleurs, menées par différents mouvements, syndicats et secteurs, qui se sont propagées dans toute l’Inde. Le Forum contre les ALE, une coalition de chercheurs indépendants et d’entités de recherche non gouvernementales progressistes, s’est réuni pour évaluer, analyser, informer et éduquer les mouvements et les syndicats sur les différents aspects techniques de cet accord – même si une grande partie du processus de négociation autour du RCEP était entourée du plus grand secret et si l’information était difficile à trouver. À maintes reprises, les chapitres de l’accord divulgués en cours de négociation ont été la seule information dont ces groupes disposaient pour évaluer l’impact du RCEP.


Manifestation de l’ICCFM au Greater Noida contre le 6e tour du RCEP, déc. 2014

Pendant ce temps, des mouvements paysans comme l’ICCFM, Rashtriya Kisan Mahasangh et le All India Kisan Sangharsh Coordination Committee ont accru la pression sur le gouvernement à travers des mobilisations, des conférences de presse et des lettres ouvertes. Le gouvernement, ont-ils affirmé, n’avait consulté ni le Parlement ni les assemblées législatives des États à ce sujet, même si l’agriculture est un domaine qui relève des États dans la Constitution de l’Inde, et même s’il était clair qu’en application du RCEP, l’Inde s’engagerait à poursuivre la libéralisation de son secteur agricole.

Comme cela s’est passé pour tous les autres accords de libre-échange signés par l’Inde, le gouvernement a refusé de publier tout document sur les avantages et les inconvénients de l’accord, et n’a mené aucune étude d’impact sur qui bénéficierait du RCEP et comment. Les informations disponibles dans le domaine public indiquaient déjà clairement que les accords de libre-échange existants, que l’Inde avait signés bilatéralement ou avec d’autres pays asiatiques, n’avaient pas permis d’apporter au pays des avantages significatifs. Au contraire, ils avaient entraîné de graves déficits commerciaux avec presque tous les partenaires du RCEP, en particulier la Chine.4 Le déficit commercial croissant avec les partenaires des ALE a même contraint l’organe fédérateur du secteur industriel, la Fédération de la Chambre de commerce et d’industrie indienne, à exiger un moratoire sur tout nouvel ALE.

Il était clair que le RCEP ne ferait qu’empirer la situation, non seulement pour les agriculteurs ou les travailleurs, mais même pour l’industrie indienne en général.

Solidarité au-delà des frontières

En 2016, plusieurs membres du RCEP, à savoir l’Australie, le Brunei, la Nouvelle-Zélande, le Japon, la Malaisie, Singapour et le Vietnam, ont signé un autre méga-accord commercial ambitieux, le Partenariat transpacifique (Trans-Pacific Partnership – TPP), et ont logiquement poussé à une harmonisation entre le RCEP et le TPP. Des groupes de la société civile s’opposant à la fois au TPP et au RCEP dans différents pays asiatiques se sont rapprochés les uns des autres et une large coalition a émergé pour résister au RCEP et y mettre fin.

Cette coalition a eu différents résultats positifs, notamment l’échange d’informations entre les différents groupes des pays membres du RCEP, la mise en place d’une campagne commune et la création d’une réelle pression publique, s’exprimant d’une même voix pour les différents secteurs : femmes, pêcheurs, agriculteurs, marchands ambulants, personnes vivant avec le VIH/SIDA, travailleurs du secteur des services, etc. Elle a également contribué à faire pression sur les différents gouvernements pour instaurer un dialogue entre les négociateurs et la société civile. Cependant, pour les véritables textes des projets de négociation, les militants ont dû s’appuyer sur les fuites d’information.5

La divulgation du projet de texte sur l’investissement a révélé à quel point ce chapitre était lié au chapitre sur la propriété intellectuelle. Cela a également permis aux groupes de découvrir que le règlement des différends entre investisseurs et États (ISDS) faisait partie de l’accord. La coalition a lancé une campagne pour supprimer l’ISDS, ce qui a eu un effet réel. En septembre 2009, le ministre malaisien du Commerce international et de l’Industrie a annoncé que l’ISDS avait été retiré du RCEP, marquant un coup dur pour les intérêts des entreprises.6 Cela a été un grand soulagement pour l’Inde, car elle est la cible de 40 % de l’ensemble des affaires d’ISDS déposées contre les pays du RCEP et il y a encore neuf demandes d’ISDS en instance contre l’Inde, pour un total de 5,8 milliards USD. En fait, l’Inde arrive en tête du classement avec au moins 12,3 milliards USD réclamés par les investisseurs depuis 1994.7

Manifestation de Global Justice en Indonésie contre le RCEP

Une autre victoire importante dans la campagne populaire est intervenue lorsque les membres du RCEP ont décidé, après des années de pression croissante de la part des mouvements sociaux, de renoncer à toute obligation d’adhérer à l’Union pour la protection des obtentions végétales (UPOV) ou d’appliquer les dispositions de l’UPOV dans les législations nationales. L’UPOV est un ensemble spécial de règles de propriété intellectuelle qui protège les sociétés semencières en interdisant aux agriculteurs de conserver leurs semences. En février 2019, des groupes de la société civile indienne et des syndicats d’agriculteurs de l’IICFM ont pris l’initiative, aux côtés de groupes malaisiens, indonésiens et philippins, d’écrire des lettres ouvertes à leurs gouvernements respectifs demandant instamment que les négociations du RCEP n’incluent pas l’obligation d’adhérer à l’UPOV ni d’appliquer ses dispositions dans la mesure où cela porterait atteinte aux droits des agriculteurs. Le négociateur en chef de la Thaïlande a informé les groupes de la société civile lors d’une réunion le 13 juin 2019 que l’UPOV avait été retirée du RCEP. Cela a été confirmé officieusement par d’autres gouvernements depuis.

Pendant ce temps, les mouvements de rue se sont renforcés.

L’un des moments clés de la lutte contre le RCEP a eu lieu lorsque l’Inde a accueilli le 19e cycle de négociations à Hyderabad en juillet 2017. Des mouvements populaires représentant un large éventail de secteurs des États du sud de l’Inde se sont réunis à Bangalore les 1er et 2 avril 2017 pour réfléchir, élaborer une stratégie et former une large coalition pour s’opposer au RCEP et à la réunion de juillet à Hyderabad. Leur exigence : « L’Inde doit quitter le RCEP ».8

Du 21 au 26 juillet 2017, Hyderabad a été témoin d’une mobilisation populaire massive contre le pacte commercial régional dirigé par le « Forum de résistance populaire contre les ALE et le RCEP » (« People’s resistance forum against FTAs and RCEP »), auquel a participé un large éventail de mouvements de masse représentant diverses organisations et communautés. Paysans, ouvriers agricoles, éleveurs, producteurs laitiers, ouvriers des plantations, agricultrices, travailleurs de la pêche, syndicats, ouvriers de l’industrie et des mines, vendeurs ambulants, travailleurs informels, employés des assurances et des banques, employés des services publics, étudiants, ingénieurs informatiques, professeurs de sciences, avocats, militants de mouvements environnementaux et sociaux, personnes séropositives, organisations de femmes, dalits, adivasis et tribus « dénotifiées » – tout le monde a rejoint la mobilisation.

Cette solidarité intersectorielle a fait connaître l’actualité et les dangers du RCEP dans les campagnes. Les habitants des communautés rurales ont rarement été engagés de manière aussi dynamique sur ce qui est, par ailleurs, un problème très technique, comme c’est le cas pour les accords de libre-échange. Une difficulté souvent rencontrée lors d’une campagne contre les accords de libre-échange est que leurs impacts ou leurs conséquences ne sont jamais clairs dans l’immédiat, mais peuvent être dévastateurs pour la vie à long terme dans les zones rurales. Il a donc toujours été difficile de mobiliser les gens autour d’un problème dont l’impact ne sera visible qu’une dizaine d’années plus tard.

Mais pas cette fois. De larges groupes et mouvements de divers secteurs, rejoints par des syndicats et de nombreux acteurs des secteurs public et privé, ont exprimé d’une seule voix leur rejet du RCEP.

En mars 2019, l’ICCFM a organisé une réunion de consultation et de stratégie à Delhi pour porter la lutte contre le RCEP aux niveaux administratifs locaux (panchayat et bloc), en menant des efforts de sensibilisation de masse par la diffusion de matériel de campagne dans les langues locales. Presque tous les mois de l’année, divers mouvements continuent d’organiser des manifestations et des mobilisations à travers le pays. Le 24 octobre, l’ICCFM a organisé des manifestations à l’échelle nationale au cours desquelles des millions d’agriculteurs sont descendus dans la rue pour exiger que l’Inde quitte le RCEP. L’appel à la mobilisation de l’ICCFM précisait : « Ce ne sont pas seulement les agriculteurs qui sont confrontés à une crise existentielle : la souveraineté alimentaire du pays est en jeu. Nous devons nous protéger en gardant l’agriculture en dehors de la compétence de l’ensemble des accords de libre-échange et nous devons clairement bloquer le RCEP. »

Des gouvernements des États aux industries nationales : l’opposition de l’Inde au RCEP s’étend

Les agriculteurs ont obtenu le soutien involontaire de l’industrie indienne, car un grand nombre de secteurs et de fédérations nourrissaient des doutes à l’égard du RCEP en raison du facteur chinois. Certains d’entre eux se sont ouvertement opposés au RCEP et ont appelé le gouvernement indien à exclure leur secteur ou à maintenir leurs produits sur une liste d’exclusion pour se protéger des importations chinoises. Cela a notamment été le cas pour l’acier, les plastiques, le cuivre, l’aluminium, les machines-outils, le papier, les automobiles et les produits chimiques et pétrochimiques.9 D’autres, comme laConfédération de l’industrie indienne ont souligné que l’emploi, l’innovation et le renforcement des capacités de l’industrie nationale gagneraient à rester en dehors du RCEP.10

Le secteur laitier, en particulier les coopératives d’agriculteurs comme AMUL, s’était lancé dans une opposition de grande ampleur au RCEP. Il craignait qu’accorder un accès aux marchés en franchise de droits aux puissantes sociétés laitières de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie soit désastreux pour les produits laitiers indiens. Au sein du gouvernement, les ministres ont fait écho aux préoccupations exprimées par les coopératives laitières.

Le gouvernement de l’État du Kerala est allé jusqu’à adopter une résolution à l’assemblée de l’État contre l’accord du RCEP. L’économie du Kerala, en particulier le secteur des plantations, a déjà subi de graves dommages du fait des accords de libre-échange conclus par l’Inde avec l’ANASE et le Sri Lanka.

Sensibles à la colère et au ressentiment des agriculteurs et des travailleurs, presque tous les partis d’opposition, notamment le Congrès national indien – qui, ironiquement, était responsable du lancement des pourparlers du RCEP lorsqu’il était au pouvoir en 2012 – se sont fermement opposés au RCEP.

Les médias indiens grand public et progressistes ont joué un rôle efficace et constructif en relayant les préoccupations des citoyens et en soulignant les effets des accords de libre-échange actuels qui, jusqu’à présent, se sont révélés désastreux pour l’économie indienne, en particulier pour l’agriculture et les petites entreprises. Les jeunes agriculteurs ont été assez actifs sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter, Facebook ou Whatsapp. Des supports d’information sur le RCEP, y compris de courtes vidéos réalisées dans les langues locales, ont été largement diffusés, ce qui a permis de sensibiliser et de mobiliser les communautés rurales.

Une leçon de développement de la résistance populaire


Des personnes séropositives protestent contre le RCEP à Hyderabad en juillet 2017La victoire des organisations citoyennes contre le RCEP a été rendue possible par le fait que chaque secteur de la population concerné était conscient de l’impact que l’accord commercial aurait sur lui. Et malgré de nombreuses divisions, le peuple indien s’est battu unanimement contre cet accord commercial et chaque secteur a joué son rôle efficacement. La nature des mobilisations, qui se sont davantage concentrées dans les capitales des États et les sièges des districts, a montré clairement que la colère du public contre le RCEP était trop massive pour être ignorée et qu’elle pouvait même porter un coup politique au parti au pouvoir.

Finalement, le Premier ministre du pays a dû céder.

« Ni le talisman de Gandhi ni ma propre conscience ne me permettent de rejoindre le RCEP », a déclaré Narendra Modi en annonçant le retrait de l’Inde.11

Il est fort possible que dans un avenir proche, les membres du RCEP puissent prendre en compte certaines des préoccupations fondamentales de l’Inde et tenter de la ramener à la table des négociations. Mais la mobilisation menée depuis six ans par les mouvements d’agriculteurs et les syndicats a clairement montré que l’Inde rurale ne peut plus être dupée, et cela, les négociateurs indiens ne peuvent plus l’oublier.

GRAIN & ICCFM

Notes

1. L’ICCFM est composé de membres de La Via Campesina en Inde, notamment le syndicat Bhartiya Kissan et sa structure au niveau de l’État, Karnataka Rajya Ryots Sangha, ainsi que de nombreux autres syndicats d’agriculteurs du sud de l’Inde comme Thamizhaga Vivasayigal Sangam (Tamilnadu), Uzhavar Ulaippalar Katchi (Tamilnadu), Uzhavar Periyakkam (Tamilnadu), Katchi Sarpartra Thamizhaga Vivasayigal Sangam (Tamilnadu), Kongunadu Vivasayigal Sangam (Tamilnadu), la Kerala Coconut Farmers Association et Adivasi Gothra Maha Sabha (Kerdala).

2. Le Forum contre les ALE (qui a été renommé Forum for Trade Justice en juillet 2019) est un réseau d’organisations de la société civile indienne, de syndicats, de groupes d’agriculteurs et de citoyens concernés.

3. Extrait d’un mémorandum soumis par l’ICCF au gouvernement indien en 2014.

4. Dr V.K. Saraswat et al, « A note on free trade agreement and their costs », National Institute for Transforming India, 29 juin 2018, https://niti.gov.in/writereaddata/files/document_publication/FTA-NITI-FINAL.pdf
6. Rahimi Yunus, « RCEP talks to proceed without ISDS », The Malaysian Reserve, 13 septembre 2019, https://themalaysianreserve.com/2019/09/13/rcep-talks-to-proceed-without-isds/
7. Cecilia Olivet et al, « The hidden costs of RCEP and corporate trade deal in Asia », Friends of the Earth International, Transnational Institute, Indonesia for Global Justice, Focus on the Global South, et Paung Ku, décembre 2016, https://www.tni.org/files/publication-downloads/rcep-booklet.pdf

8. Organisée par Karnataka Rajya Raitha Sangha, des membres de La Via Campesina en Inde, IT for Change, le Forum contre les ALE et d’autres groupes locaux, à l’ISI Bengalore.

9. « Exporters, industry laud India’s decision to pull out of RCEP », The Hindu, 5 novembre 2019, https://www.thehindu.com/business/exporters-industry-laud-indias-decision-to-pull-out-of-rcep/article29891376.ece
10. Samrat Sharma, « These states are happiest with India pulling out of RCEP; industry leaders have this to say », Financial Express, 7 novembre 2019, https://www.financialexpress.com/economy/these-states-are-happiest-with-india-pulling-out-of-rcep-industry-leaders-have-this-to-say/1757142/
11. « Neither Talisman of Gandhiji nor my own conscience permit to join RCEP: PM Modi », The Statesman, 5 novembre 2019, https://www.thestatesman.com/india/neither-talisman-of-gandhiji-nor-my-own-conscience-permit-to-join-rcep-pm-modi-1502817753.html
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« Nous ne pouvons pas taxer les pauvres plus qu’ils ne le sont déjà. Si on taxait les riches  ils ne dépenseraient plus . Un riche qui dépense fait vivre  des centaines de pauvres  Ils affirment  alors vouloir taxer la classe moyenne plus que de raison, car c’est « un réservoir inépuisable » de ressources. Les citations sont en réalité tirées d’une oeuvre de fiction datant de 2008. « Il y a quantité de gens qui sont (…) ni pauvres, ni riches…(…) C’est ceux-là que nous devons taxer, encore plus, toujours plus ! Ceux-là… plus tu leur prends, plus ils travaillent pour compenser ; c’est un réservoir inépuisable. »   Dialogue imaginaire tenue il y a quatre siècles entre le cardinal Mazarin et Jean-Baptiste Colbert. Dans cet échange, les deux hommes étudient comment faire plus d’impôt.

Nous y arrivons ! après avoir laminé les pauvres :

« On s’attaque à la classe intermédiaire toujours en apnée dans l’attente d’un mieux être coincé entre les pauvres qu’ls veulent quitter et les riches inaccessibles Ces jours çi et comme de tradition s’est tenu le forum de Davos  Le Forum économique mondial de Davos, qui rassemble les plus grands décideurs économiques, l’ONG Oxfam publie son traditionnel rapport sur les inégalités mondiales. Celles-ci continuent de s’accroître mettant dans la rue des centaines de milliers de personnes à travers le monde. Désormais, les 1 % les plus riches de la planète gagnent deux fois plus que 92 % de la population mondiale. Les dividendes versés aux actionnaires ont crû de 31 % contre 3 % pour les salaires moyens des pays du G7 entre 2011 et 2017.   Bernard Arnault, le patron du groupe LVMH, dispose d’une fortune de 76 milliards de dollars,  L’ONG Oxfam, qui publie ce lundi 20 janvier, son rapport annuel sur les inégalités mondiales  a calculé que si quelqu’un avait pu économiser l’équivalent de 8 000 euros par jour depuis la prise de la Bastille – le 14 juillet 1789 – il n’arriverait aujourd’hui qu’à 1 % de la fortune du célèbre homme d’affaires.» (1)

Cas d’école : Les inégalités en France

La France  riche et opulente en surface constitue un cas d’Ecole avec ses  inégalités criardes malgré un discours lénifiant vantant  le triptyque : «  Liberté, Egalité, Fraternité » . Dans la contribution suivante sous la plume de Pauline Leclère,  nous lisons qu’il n’en est rien  en ce qui concerne ce qui nous intéresse ; l’égalité et la fraternité. Plus que jamais  c’est l’ensauvagement qui a cours , une  doctrine néo-libérale qui broie les faibles :

« Les inégalités indécentes sont au cœur de fractures et de conflits sociaux partout dans le monde car personne n’est dupe : les inégalités ne sont pas une fatalité, elles sont le résultat de politiques sociales et fiscales qui réduisent la participation des plus riches à l’effort de solidarité par l’impôt, et fragilisent le financement des services publics. Transports, éducation, santé, système de retraites… sont sacrifiés alors qu’ils sont décisifs pour lutter contre la pauvreté », alerte Pauline Leclère, porte-parole d’Oxfam France » (2) 

« En 2018, la fortune des milliardaires a augmenté plus vite que les autres milliardaires dans le monde   les écarts de salaires entre PDG et salarié.e.s au sein des grandes entreprises sont démentiels. Un patron du CAC 40 a gagné en moyenne 277 SMIC en 2018, selon le rapport annuel du cabinet de conseil aux actionnaires Proxinvest, soit 5,77 millions d’euros. Dans certains secteurs, les inégalités continuent d’empirer : en 2018, le PDG du groupe Sanofi gagnait ainsi plus de 343 fois le salaire moyen d’une aide-soignante française chargée d’administrer les produits de la marque à des patients Mais si Bernard Arnault est celui qui a engrangé le plus de richesses dans le monde en 2019, et que le versement de dividendes par le CAC 40 est à son plus haut, le taux de pauvreté gagne du terrain en France avec 400 000 personnes supplémentaires sous le seuil de pauvreté portant le nombre de pauvres à 9,8 millions. Ainsi, au niveau national les 10 % les plus riches possèdent 50 % des richesses. « Malgré les fortes attentes de justice fiscale et sociale, les plus pauvres restent les grands perdants des mesures budgétaires depuis le début du quinquennat » souligne Pauline Leclère. Au niveau mondial, l’écart est encore plus vertigineux avec 1 % des plus riches qui détient deux fois la richesse de 92 % de la population. Selon de nouvelles statistiques de la Banque mondiale, près de la moitié de la population mondiale essaie de survivre avec moins de cinq euros par jour. « Pour de nombreuses personnes, il suffit d’une facture d’hôpital ou d’une mauvaise récolte pour basculer dans la misère », alerte Oxfam. À l’autre extrémité, les plus riches s’enrichissent presque « sans effort » : entre 2011 et 2017, les dividendes versés aux actionnaires ont crû de 31 % contre 3 % pour les salaires moyens des pays du G7. »(2)

2019, année de la colère partout dans le monde

La population s’est soulevée. De Santiago à Téhéran en passant par Hong Kong, Paris, Alger, Bagdad… des manifestations ont éclaté dans différentes régions du globe en 2019. Si les contextes géopolitiques diffèrent, ces révoltes prennent leurs racines dans l’injustice sociale et une soif de démocratie, avec, parfois comme seule réponse une répression sanglante.

C’est une insurrection mondiale qui a marqué l’année 2019. Depuis des millions de personnes défilent dans les rues pour manifester leur désaccord. Les racines de ces colères sont multiples mais ces soulèvements mondiaux se répondent. En France, le mouvement des Gilets jaunes est né d’une étincelle, celle de la hausse de la taxe carbone.   Ces étincelles peuvent paraître futiles mais elles ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Il ne s’agit pas de la hausse du prix d’un produit, mais de la remise en cause du modèle économique en place. Les manifestants appellent à l’égalité, à la justice sociale, à une meilleure répartition des richesses.  Le cas de la France est symptomatique avec les Gilets Jaunes qui défilent depuis plus de quatorze  mois À travers le monde, des centaines de milliers de personnes manifestent, poussées dans la rue par leur faiblesse de pouvoir d’achat et leur rejet d’une société où les inégalités se creusent. En Équateur, au Chili, cela conduit à des affrontements brutaux et même des morts. Ce mouvement généralisé doit pousser à repenser le capitalisme et rendre plus juste les transitions qui modifient les vies.

« Dans d’autres pays, comme à Hong Kong, en Irak ou au Soudan, c’est un appel à la démocratie qui a provoqué des soulèvements. « Ces manifestants disent ‘on veut être entendu’, ‘on veut peser sur notre destin' », décrypte Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris, l’Institut des relations internationales et stratégiques. « Dans bien des cas, les deux causes, économique et démocratique, s’articulent », ajoute-t-il. Mais en cette année 2019, la mobilisation est particulièrement exceptionnelle. Presqu’aucune région du globe n’est épargnée. Et les réseaux sociaux ont joué un rôle amplificateur dans ce phénomène. Tous les manifestants étaient reliés et pouvaient suivre en temps réel les révoltes se déroulant à l’autre bout du monde. Et bien que les situations géopolitiques diffèrent, les points communs sont nombreux. « On remarque que tous ces processus révolutionnaires sont spontanés. Personne n’aurait pu prévoir leur émergence », note Didier Billion.  « De même, dans la plupart de ces soulèvements, il n’y a pas de leader ni de mot d’ordre. En Algérie, on assiste à un soulèvement avec une extraordinaire vitalité mais, alors que des élections viennent d’avoir lieu, aucun candidat issu de ce mouvement ne s’est proposé. Il n’y a pas de véritable alternative », constate le géopolitologue. Si certains signes d’essoufflement se présentent, Didier Billion en est persuadé, ces soulèvements vont perdurer, quitte à changer de forme, jusqu’à ce qu’une vraie réponse leur soit apportée.   Face à une économie ultralibéralisée, des soulèvements mondialisés À travers le monde, des centaines de milliers de personnes manifestent, poussées dans la rue par leur faiblesse de pouvoir d’achat et leur rejet d’une société où les inégalités se creus Ce mouvement… Alors que le Conseil de sécurité des Nations Unies réfléchit à s’emparer du sujet du changement climatique, un groupe d’experts alerte sur la sécheresse qui frappe actuellement l’Irak et qui attise les tensions au sein des communautés. Elle crée un terrain propice au retour de l’État.. » (3).

Davos ou le scandale d’un monde qui a perdu son âme

Rituellement se tient en Suisse le Forum de Davos et ceci depuis plus de quatre décennies. Les grandes décisions entre décideurs se prennent sous l’œil médusé des sans dents qui ne se sentent pas concernés directement par la kermesse ou zerda mais plus par les retombées négatives sur leur quotidien fait de sueur et de larme sans perspective de sortie du tunnel comme le montre la colère des Gilets Jaunes qui est une lame de fond qui fait fi des organisations syndicales actuelles et qui ne s’arrêtera que quand des réponses convaincantes sont données à leurs revendications.  Le président-fondateur du Forum économique mondial (WEF), Klaus Schwab, explique en quelques phrases les secrets du forum:

«Il a plusieurs composantes: un sens de l’innovation et de l’entrepreneuriat, doublé d’une culture du risque et de la réactivité, au service d’une vision.  Ce Forum, je l’ai développé à partir de rien- uniquement de mes idées (…) Davos est une tribune d’échanges, formels et informels, qui met davantage en exergue ce qui nous unit, plutôt que ce qui nous sépare » (4).

Des riches toujours plus riches, et des pauvres encore plus… pauvres 

Depuis que le monde est monde il y a des riches, et il y a des pauvres. Ce à quoi on assiste est à un dépouillement de la force de travail d’hommes, de femmes et d’enfants réduits en esclavage et payés d’une façon misérable pendant que les patrons s’enrichissent d’une façon indécente avec des différences énormes.  Selon le dernier rapport de l’ONG Oxfam, 82% de la richesse créée en 2017 ont été absorbés par 1% de la population mondiale.  Les 1810 milliardaires en dollars sur la liste Forbes de 2016 possèdent 6,5 milles milliards de dollars, autant:

«que les 70 pour cent les plus pauvres de l’humanité». Bill Gate, Carlos Slim voient leurs revenus augmenter chaque année par des simples «manipulations» boursières sans risque, de plusieurs milliards de dollars. Ils ont alors le beau rôle pour faire les mécènes et distribuer des aumônes qui ne règlent pas le problème, celui de la redistribution.  La moitié de la nourriture produite dans le monde serait gaspillée chaque année, «Entre 30 et 50%» des 4 milliards de tonnes de nourriture produites annuellement dans le monde «n’atteindront jamais un estomac humain».

«550 milliards de mètres cubes d’eau» sont ainsi utilisés en vain pour faire pousser ces aliments perdus.» «Entre 2010 et 2012, lit-on dans cette étude,860 millions de personnes à travers le monde souffraient de malnutrition, selon l’organisation de l’ONU pour l’agriculture et l’alimentation (FAO).»  (5)

Comment est distribuée la richesse mondiale?

Qui en profite? Y a-t-il un Smic de dignité sociale pour les revenus. Rien de tout ça! A l’échelle mondiale la richesse des milliardaires a augmenté de 524 milliards de dollars l’an dernier pour atteindre 3700 milliards, selon Bloomberg. Les 300 personnalités les plus fortunées du monde disposaient de 3 700 milliards de dollars à la fermeture des marchés le 31 décembre 2013, soit 1,5 fois le PIB de la France.  En Chine, en 2013 le nombre de milliardaires en dollars a passé cette année pour la première fois le seuil symbolique des 300. La deuxième économie mondiale compte précisément 315 milliardaires, soit 64 de plus qu’en 2012, affirme l’institut de recherche Hurun. (6)

Les multinationales s’enrichissent de plus en plus  Dans un rapport sur les inégalités Nick Beam avait pointé du doigt les dérives criardes:

«De nombreuses statistiques soulignent toute l’étendue du pouvoir du patronat. En termes de revenus, 69 des plus grandes entités économiques mondiales sont maintenant des sociétés, non des pays. Les 10 plus grandes entreprises du monde, dont Wal-Mart, Shell et Apple, ont des revenus cumulés supérieurs aux revenus totaux des gouvernements de 180 pays. (…)  Selon Oxfam, le géant technologique Apple aurait payé une taxe de seulement 0,005 pour cent sur ses bénéfices européens.  Les pays en développement perdent environ 100 milliards de dollars par an en raison de la fraude fiscale et d’exonérations accordées aux entreprises. Les Etats sont complices de la fraude fiscale et la criminalité.  Le rapport cite l’économiste Gabriel Zucman, selon lequel 7,6 milles milliards de dollars sont cachés dans les paradis fiscaux. En raison de la fraude fiscale, l’Afrique perd à elle seule 14 milliards de dollars, soit assez pour payer des soins qui sauveraient la vie de quatre millions d’enfants et embaucher assez d’enseignants afin que tous les enfants africains aillent à l’école.» (7)

2018 et 2019 les fossés  se sont encore plus creusés

Dans une contribution parue dans le journal Forbes Audrey Chabal indique que l’an passé, les 1% les plus fortunés ont accaparé 82% des richesses créée Oxfam calcule ainsi qu’une ouvrière du textile au Bangladesh mettra une vie entière à gagner ce que le PDG d’une des cinq premières marques de textile au monde empochera en quatre jours. Bill Gates (Microsoft), Jeff Bezos (Amazon) et Warren Buffett possèdent autant que la moitié de la population américaine les plus pauvres, soit 160 millions de personnes. » (4)

« Neuf milliardaires sur dix sont des hommes constate l’ONG qui dénombre (en dollars) 2 043 milliardaires dans le monde  En 2019 poursuit Audrey Chabal 26 milliardaires détiendraient autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Soit 3,8 milliards de personnes. 26 personnes d’un côté, 3,8 milliards de l’autre.  Les ultras riches seraient donc de plus en plus riches. Le nombre de milliardaires aurait même presque doublé depuis la crise financière de 2008.2018 et 2019 les fossés  se sont encore plus creusés.» (6)

L’injustice climatique: Après les réfugiés économiques , les réfugiés climatiques 

A toutes les avanies que connaissent les déshérités du monde, la faim, la soif, le manque d’hygiène, le manque d’instruction, il faut y ajouter l’injustice climatique et l’autisme des grands incapables de tourner le dos aux énergies fossiles. La maison brûle et on regarde ailleurs disait le président Chirac au sommet de Johannesburg.  L’amazonie brûle l’Australie  brûle et cela ne semble pas inquiété les grands de ce monde exception faite des peuples premiers qui habitent en Amazonie et en Australie  De plus Les convulsions climatiques   ce sont les pays du Sud qui payent l’addition . Ce sont des inondations , des sécheresses catastrophiques et au bout du compte des réfugiés climatiques qui ne peuvent pas lutter contre les perturbations  Chavez disait que si le climat était une banque, les pays industrialisés feraient tout pour le sauver. Interrogeons-nous si chacun de nous si chaque pays,  a fait ce qu’il doit faire en termes de dette vis-à-vis de la Nature, en termes de viatique vivable à laisser aux générations futures!

L’activiste Greta Thunberg, le 21 janvier 2020, au Forum économique de Davos.  a affirmé devant les grands patrons et responsables polititques réunis au Forum économique de Davos que « rien n’a[vait] été fait » en faveur du climat et de l’environnement. Comme une douche froide pour l’élite économique et politique réunie à Davos, la militante du climat Greta Thunberg a déploré, mardi 21 janvier, que « rien n’ait été fait » pour le climat en dépit de tous les discours en faveur de l’environnement. le réchauffement climatique domine cette année le Forum économique mondial (WEF), à l’heure où les entreprises rivalisent de promesses et les gouvernements de discours alarmistes. Ce n’est pourtant pas faute de recevoir l’attention médiatique, a-t-elle estimé, avec comme une pointe d’amertume.   Nulle préoccupation climatique en revanche dans le tweet envoyé dans la nuit par l’autre tête d’affiche annoncée mardi à Davos, Donald Trump. En campagne pour sa réélection en novembre et à quelques heures de l’ouverture de son procès en destitution à Washingon, il entend vanter sa politique de l' »America First ».

« En route pour Davos, pour rencontrer les Leaders du monde et des affaires, et ramener (…) des centaines de milliards de dollars aux États-Unis ! Nous sommes le Numero 1  dans l’univers, de loin », a-t-il tweeté. (7)

La nécessaire déconstruction pour moraliser la répartition des revenus

L’économiste Thomas Piketty et son équipe ont  démontré qu’entre 1980 et 2016, les 1 % les plus riches ont capté 27 % de la croissance des revenus, alors que les 50 % les plus pauvres se sont contentés de 12 % de cette croissance.

« Nous ne pourrons jamais éradiquer la pauvreté si le système économique continue de répartir les fruits de la croissance de manière aussi inégale. Ce modèle de croissance injuste est aussi intenable dans les limites environnementales de notre planète », conclut Oxfam.   Nul ne doute que le fossé entre les riches et les pauvres devient de plus en plus abyssal ; les élans de générosité le temps d’un forum ne doivent pas cacher la réalité. L’aide publique au développement est de plus en réduite et de plus, elle est dirigée vers les «bons élèves». Car en définitive, est-il moral qu’un Suisse touche en un jour ce que touche un Africain moyen en une année? Est-ce cela le développement durable Est-ce cela la solidarité , Où sont les Droits humains à l’eau à  un emploi décent, à la santé à l’eau à un toit consacrés par les Nations Unies  La question attend toujours une réponse.(10)

Les inégalités extrêmes dégradent le vivre ensemble, Elles renforcent le pouvoir des oligarchies, limitent l’accès à l’éducation et à la santé, l’égalité homme-femme. Les riches sont des Martiens qui regardent les Terriens besogneux de loin, ils sont indifférents à la douleur et à la dignité humaine qui se déclinent notamment par un droit à l’éducation, un droit à un travail, un droit à un toit, en un mot comme en mille, un droit à vivre décemment. Même l’alter mondialisme que nous avions cru, un temps porteur de valeurs à même de contrer cette machine du diable de la mondialisation laminoir et du néo-libéralisme prédateur, s’est essoufflé.   Non! Le combat continue. Peu à peu, l’organisation économique et sociale devient duale: le bas de gamme; Low-cost pour la grande masse et grand luxe pour les 1%. Quartiers résidentiels bunkerisés, pour les uns, logements précaires dans des quartiers périphériques pour les autres.   Margaret Thatcher martelait ´´There Is No Alternative!´´ (TINA) «il n’y a pas d’autres alternatives». Dans ce monde, il y a toujours des gagnants dans une «économie casino» où l’effort est de loin marginal par rapport à la financiarisation-spéculation.

Comment peut-on parler de la mondialisation du bonheur, quand on sait que les pays africains luttent pour leur survie avec un fardeau de la dette de 400 milliards de dollars, un service de la dette inhumain, une aide au développement de plus en plus réduite? L’hypocrisie des pays industrialisés médiatise à outrance cette aumône, alors que dans le même temps, le service de la dette est autrement plus ravageur puisqu’il compromet définitivement toute velléité de développement durable. Comment peut-on demander aux pays en développement   une bonne gouvernance, quand parallèlement on leur interdit de financer les systèmes éducatifs et de santé vecteurs importants de la cohésion sociale? Ce qui leur est en fait demandé, c’est d’ouvrir leur marché, c’est de laminer leur production nationale et la donner en pâture aux multinationales qui sont, de loin, plus performantes. Est-ce cela la mondialisation du bonheur des chantres du libéralisme à outrance à l’instar d’Alain Minc?

On sait que  l’ambition discrète de la mondialisation, c’est la destruction du collectif et l’appropriation par le marché et le privé des sphères publiques et sociales. Dans le but de construire une société où l’individu sera enfin privatisé  Pour déconstruire et donc contrecarrer un tel projet, un embryon de société civile internationale se met en place surtout dans les pays industrialisés. Une grande privatisation de tout ce qui touche à la vie et à la nature se prépare, favorisant l’apparition d’un pouvoir probablement plus absolu que tout ce qu’on a pu connaître dans l’histoire. Tandis que de nouveaux et séduisants «opiums des masses» proposent une sorte de «meilleur des mondes» et distraient les citoyens.

Conclusion

Qu’on se le dise, un mode vie à l’américaine, à 8 tep/hab/an n’est pas soutenable! Les Européens qui sont à 4 tep/hab/an sont-ils deux fois moins heureux que les Américains? Et que dire des Sahéliens? Quand on sait qu’un Sahélien consomme en énergie en une année ce que consomme un Américain en une semaine! Que dire aussi quand on sait qu’un plein de 4×4 en biocarburant soit 225kg de maïs transformé, peut nourrir un Sahélien pendant une année! Est-ce ainsi que les hommes vivent? Pierre de Rabhi nous recommande de faire chacun à son niveau comme le colibri- apporter chacun notre goutte d’eau pour éteindre l’incendie et ce faisant conjurer le péril d’un climat erratique qui impactera en premier les déshérités de la Terre.

Une cause importante de «mauvais-être» pour ne pas dire de malheur est la précarité -au- minimum la flexibilité-qui aboutit à un CDD antichambre du chômage. Avec sa lucidité coutumière, Bourdieu constate que l’Etat Nation, garant du bonheur des citoyens- recule et abdique ses prérogatives il écrit:

«Historiquement, l’État a été une force de rationalisation, mais qui a été mise au service des forces dominantes. Bourdieu ne se contente pas de constater les inégalités comme le montre  Thomas Picketty , il va plus loin : Il propose d’une certaine façon une déconstruction du modèle qui sévit depuis les premiers balbutiements du néo-libéralisme.    « Il faudrait inventer un nouvel internationalisme (…) Il s’agirait de construire des institutions qui soient capables de contrôler ces forces du marché financier, d’introduire- les Allemands ont un mot magnifique – un Regrezionsverbot, une interdiction de régression en matière d’acquis sociaux à l’échelle européenne. (…) En fait, la force de l’idéologie néolibérale, c’est qu’elle repose sur une sorte de néo-darwinisme social: ce sont «les meilleurs et les plus brillants», comme on dit à Harvard, qui triomphent.» Il ne faudrait plus «maximiser» la croissance, mais le bien-être et le bonheur. Avec raison en 1997, Pierre Bourdieu se posait aussi  la question « des coûts sociaux de la violence économique et avait tenté de jeter les bases d’une économie du bonheur ». (9)

Professeur  Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

Photo en vedette : Photo: Shutterstock ; source : lesaffaires.com

Notes

1.https://www.novethic.fr/actualite/social/droits-humains/isr-rse/si-j-avais-pu-economiser-8-000-euros-par-jour-depuis-la-prise-de-la-bastille-je-n-aurais-aujourd-hui-que-1-de-la-fortune-de-bernard-arnault-148122.htm

2.rapport d’Oxfam https://www.oxfamfrance.org/wp-content/uploads/2020/01/Rapport-Inegalites-Oxfam-2020-Zoom-France.pdf

3.https://www.novethic.fr/actualite/social/droits-humains/isr-rse/2019-annee-de-la-colere-148033.html

4.Sabine Syfuss-Arnaud http://www.challenges.fr/economie/20140122. CHA9435/forum-de-davos-les-confidences-de-klaus-schwab.html#xtor=EPR-14-[Quot10h30]-20140122

5.Nick Beams 17 janvier 2017 http://www.mondialisation.ca/huit-milliardaires-controlent-autant-de-richesses-que-la-moitie-de-lhumanite/5569424

6.https://www.forbes.fr/business/quand-les-1-les-plus-riches-accaparent-82-des-richesses-creees/?cn-reloaded=1

7.https://www.france24.com/fr/20200121-forum-de-davos%C2%A0-greta-thunberg-affirme-que-rien-n-a-%C3%A9t%C3%A9-fait-pour-le-climat

8.Chems Eddine Chitour. La mondialisation : l’espérance ou le chaos ? Edtions Anep. 2002

9.Pierre Bourdieu: L’essence du libéralisme, le Monde diplomatique mars 1998.

 

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Syrie : Moscou coiffe Pompeo au poteau à Idlib

février 4th, 2020 by M. K. Bhadrakumar

La prise de la ville de Maarat al-Nouman, dans la province d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie, hier par les forces gouvernementales doit être considérée comme le premier « fait nouveau de terrain » depuis le meurtre de Qassem Soleimani, il y a vingt-cinq jours. Le fait marquant : l’offensive militaire contre les affiliés d’Al-Qaïda est allée de l’avant et a rencontré un succès étonnant.

La Russie a fermement soutenu l’opération militaire. Le ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a admis en toute franchise que la patience des Russes était en train de s’épuiser parce que les affiliés d’Al-Qaïda installés à Idlib redevenaient belliqueux, pendant que des rapports leur parvenaient sur de nouvelles livraisons d’armes, y compris des missiles antichars TOW [américains, NdT].

D’autres signes indiquant que les États-Unis commençaient à tester la détermination et la capacité de la Russie à tenir bon en Syrie dans la période post-Soleimani ont également émergé. Soleimani jouait un rôle central dans la réunion de milices disparates en une force de combat efficace contre Daesh et les groupes affiliés à Al-Qaïda.

Il suscitait un immense respect de la part des milices. C’est dans un bel hommage à Soleimani que les milices entraînées par l’Iran ont pris part aux combats de Maarat al-Nouman en tant que force de première ligne.

Un récent article du magazine National Interest, fondé sur des informations fournies par des fonctionnaires haut placés du Département d’État, s’est ouvertement vanté du « rôle de premier plan du Secrétaire d’État Mike Pompeo dans la promotion d’une confrontation militaire avec l’Iran ». Il aurait fait de l’assassinat de Soleimani sa mission personnelle, et son Département d’État « s’apprête à approuver un changement de régime [en Iran] ».

Le rapport ajoute que l’administration Trump « relance la pression contre [Bachar el] Assad dans le cadre de sa guerre silencieuse contre l’Iran ». En bref, Pompeo, qui est lié à Tel-Aviv, espère ramener la politique américaine en Syrie sur la voie qu’Israël a toujours souhaitée.

Cependant, Moscou a crevé le ballon triomphaliste de Pompeo avant même qu’il ne décolle réellement à Idlib. Les États-Unis ont subi un coup porté à leur prestige en regardant, impuissants, la puissance aérienne russe démanteler brutalement ses forces par procuration d’Idlib.

L’amertume de Pompeo s’est manifestée dans sa déclaration de mardi condamnant « les forces combinées de la Russie, du régime iranien, du Hezbollah et du régime d’Assad » pour avoir mené « une attaque à grande échelle contre les habitants d’Idlib et des provinces occidentales d’Alep ».

Le retour de Maarat al-Nouman (après quelque 9 ans) aux mains des forces gouvernementales syriennes ne doit pas être sous-estimé. La ville est située sur l’autoroute M-4, qui relie la province occidentale de Lattaquié (où se trouvent les bases russes) aux régions du nord-est de la Syrie, le long de la frontière turque, jusqu’à Mossoul en Irak.

Sans le contrôle de la M-4, le Kurdistan syrien autonome ne pourrait avoir accès à la côte orientale de la Méditerranée. La sécurité des bases russes exige qu’Idlib soit débarrassé des groupes affiliés à Al-Qaïda, que les États-Unis pourraient utiliser comme forces par procuration. Là encore, le M-4 offre une route terrestre de l’Iran au Liban via l’Irak et la Syrie.

Maarat al-Nouman, non signalée sur cette carte, est située à 120 kilomètres à l’est de Lattaquié (Latakia) et 46 km au sud d’Idlib, NdT.

Enfin, comme le montre clairement la carte ci-dessus, le contrôle de l’autoroute stratégique M4, à quelque 30-35 km à l’intérieur de la Syrie, est vital pour sécuriser les frontières de la Turquie contre les militants kurdes, ce qui est en passe de devenir le modèle du triangle Turquie-Russie-Syrie. Cela nécessite quelques explications.

Si les forces aériennes russes ont entrepris à Idlib l’une des campagnes les plus violentes du conflit syrien de ces dernières années, c’est dans le but d’éliminer les groupes terroristes djihadistes, afin que Damas reprenne le dernier bastion tenu par les rebelles dans l’ouest de la Syrie, à la frontière de la Turquie. Avec le contrôle d’un tiers de la province d’Idlib et les autoroutes stratégiques M-4 et M-5 (cette dernière reliant Damas à Alep), on peut s’attendre à ce que les forces syriennes continuent d’avancer vers la frontière turque.

Toutefois, cela n’a rien d’une action hostile de Moscou envers la Turquie. Paradoxalement, plus le contrôle gouvernemental sur le nord de la Syrie, qui borde la Turquie, est important, plus les perspectives de rapprochement entre Ankara et Damas sont bonnes.

Autrement dit, le calcul stratégique russe consiste à ressusciter l’accord moribond d’Adana de 1998, un accord réciproque qui encourageait Ankara à travailler avec Damas sur les questions de sécurité des frontières.

Vendredi dernier, dans un coup de dés de la dernière chance, le président américain Donald Trump a téléphoné au président turc Recep Erdogan pour jouer sur les inquiétudes d’Ankara au sujet d’un flux de réfugiés en provenance d’Idlib à redouter. Mais Erdogan n’a pas mordu à l’hameçon.

Il est intéressant de noter que la Turquie a depuis adopté la position selon laquelle elle n’interviendra à Idlib que si ses douze postes d’observation dans la province étaient attaqués. Entre-temps, Moscou veille également à ce qu’il n’y ait pas de dommagescollatéraux à l’entente russo-turque, qui est bien sûr d’une grande importance stratégique pour les deux parties.

De toute évidence, Moscou et Ankara négocient sur la situation émergente afin que la Turquie puisse s’accommoder de la nouvelle donne à Idlib. Les contradictions ne peuvent être entièrement résolues que si la réconciliation naissante entre Ankara et Damas, négociée par Moscou, gagne en force et conduit finalement à la levée de l’occupation turque en territoire syrien.

Il est certain que la toute première rencontre directe depuis 2011 entre le chef des services de renseignements turcs Hakan Fidan et son homologue syrien, le général Ali Mamlouk, à Moscou le 13 janvier dernier, a été un pas dans cette direction. Le Kremlin a servi d’intermédiaire pour cette rencontre.

Selon les rapports turcs, les deux maîtres-espions (qui sont également des personnalités politiques très influentes) se sont déjà mis d’accord sur une feuille de route en neuf points pour faire avancer leur dialogue, y compris un objectif de coopération contre le terrorisme. Fidan et Mamlouk auraient aussi discuté d’une éventuelle coopération pour contenir les groupes militants kurdes opérant à la frontière turco-syrienne.

Il suffit de dire qu’un bon départ a été pris pour donner un nouveau souffle à l’accord d’Adana. On peut faire confiance à Moscou pour renforcer le niveau de dialogue entre Ankara et Damas. L’opération Idlib est donc une condition préalable au changement de paradigme.

M. K. Bhadrakumar

Paru sur Indian Punchline sous le titre Moscow pips Pompeo at the Syrian post

Traduction Entelekheia
Photo : Une rue de la ville de Maarat al-Nouman à Idlib capturée par les forces syriennes après de violents combats avec des membres d’Al-Qaida

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

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Alors que la Grande-Bretagne retourne aux incertitudes de la haute mer, elle laisse derrière elle une Union européenne gouvernée par des bureaucrates au service des intérêts du capital financier…

Ouf.  Enfin, le Royaume-Uni quitte officiellement l’Union européenne.  Ici, à Paris, les champions du retrait français de l’UE font la fête. Ils voient dans le Brexit le signe avant-coureur d’un futur « Frexit », un départ français d’une gouvernance non démocratique, et le début de la fin d’un projet raté d’unification de l’Europe autour des exigences du capitalisme néolibéral.

Mais le paradoxe est que les champions de l’unification européenne devraient encore plus se réjouir – s’il n’était pas trop tard. Car des années d’appartenance britannique ont déjà contribué à briser les rêves originaux d’une Europe unie, qu’il s’agisse des aspirations des fédéralistes à l’unité politique ou du projet de confédération européenne d’États indépendants prôné par Charles de Gaulle il y a une soixantaine d’années.

A l’époque, lorsque De Gaulle rencontrait le vieux chancelier ouest-allemand Konrad Adenauer pour promouvoir la réconciliation franco-allemande, les deux vieux hommes d’État pensaient à travailler progressivement à un partenariat d’États européens centraux qui préserveraient leur souveraineté au sein d’une confédération assurant la paix et la coopération.

Dès le début, la question de l’adhésion britannique est apparue comme une épine dans le pied de l’unité européenne. Au départ, Londres était opposée au Marché commun.  En 1958, le Premier ministre Harold MacMillan l’avait qualifié de « blocus continental » (en allusion à la politique européenne de Napoléon de 1806) et avait déclaré que l’Angleterre ne le défendrait pas.  Mais alors que le projet semblait prendre forme, Londres a cherché un compromis.

De Gaulle avait averti d’emblée que la Grande-Bretagne n’avait pas sa place dans une Europe unifiée, ni géographiquement, ni économiquement, ni surtout psychologiquement.

La remarque est devenue célèbre : en 1944, à la veille de l’invasion de la Normandie, lors d’une querelle, le Premier ministre britannique Winston Churchill a déclaré à De Gaulle, a-t-il été rapporté, que si la Grande-Bretagne devait choisir, elle opterait toujours pour « la haute mer » plutôt que pour le continent européen.

Bien sûr, la Grande-Bretagne a perdu il y a longtemps à la fois Churchill et son empire. Néanmoins, les Britanniques restent psychologiquement attachés à leur statut d’île, origine de la puissance maritime écrasante qui avait construit leur empire et a laissé un sillage de nations anglophones et de relations commerciales privilégiées dans le monde entier. * Ils ne se sentent normalement pas partie intégrante du « continent », et la politique traditionnelle de leurs gouvernements a toujours été de maintenir le continent divisé et faible.  Cette politique a été transmise aux élèves de Londres à Washington, ce qui a trouvé un écho dans la description de l’objectif de l’OTAN : « maintenir les Russes à l’extérieur, les Américains à l’intérieur et les Allemands à terre » – une blague qui dit la vérité.

De Gaulle redoutait un cheval de Troie des Américains

Il y a soixante ans, De Gaulle, qui envisageait une confédération européenne comme moyen d’obtenir l’indépendance vis-à-vis des libérateurs américains (qui étaient venus pour rester), voyait très clairement que le Royaume-Uni serait le cheval de Troie de l’Amérique dans la communauté européenne. C’est ce qu’on appelle la vision, la qualité d’un homme d’État – une espèce qui semble avoir disparu en Occident.  Il s’est opposé à l’adhésion britannique aussi longtemps qu’il a pu, mais l’influence américaine était trop grande.  Et curieusement, les ardents fédéralistes européens se sont joints à la promotion de l’adhésion britannique, apparemment sans comprendre que cette adhésion était totalement incompatible avec l’unité politique qu’ils souhaitaient.

Les dirigeants britanniques, fermement attachés à leur Parlement, leur royauté, leur système de classes et leur rôle unique dans le monde – aujourd’hui largement transmis à leurs héritiers de Washington – n’envisageraient jamais une véritable unité politique avec le continent. Mais en tant que nation commerçante, ils voulaient faire partie d’une Europe qui favoriserait le libre-échange, point.

Le Royaume-Uni a présenté sa première demande d’adhésion en 1961, à une époque où le noyau central de l’union était composé de la France, de l’Allemagne, des pays du Benelux et de l’Italie.

Mais tant que De Gaulle a été président de la France, cela n’a pas été possible, malgré le soutien des États-Unis (les États-Unis ont toujours été favorables à l’élargissement, notamment à l’adhésion de la Turquie, désormais considérée comme hors de question). Le Royaume-Uni n’a rejoint la Communauté économique européenne que le 1er janvier 1973, avec l’Irlande et le Danemark, un autre partisan du libre-échange.

L’entrée de la Grande-Bretagne a été l’étape décisive pour faire de l’Europe unifiée un vaste libre marché, un pas vers la mondialisation. C’était en effet le programme de Jean Monnet, un homme d’affaires français totalement américanisé, indifférent aux questions politiques, qui avait tracé la voie de l’unité européenne à travers des mesures purement économiques. Mais il a fallu tout le poids de la Grande-Bretagne pour pousser l’Europe dans cette direction, loin de l’idée originale du marché commun (supprimer les barrières commerciales uniquement entre les États membres) vers un marché ouvert, avec des barrières commerciales minimales, et étendant les avantages de sa doctrine de « libre concurrence » à des géants tels que les États-Unis et la Chine.

Leon Brittan : le néolibéralisme imposé

En 1989, le Premier ministre britannique Margaret Thatcher a nommé Leon Brittan au poste de commissaire européen à la concurrence, où il est resté en charge du commerce et des affaires extérieures jusqu’en 1999. À Bruxelles, c’est celui qui a le plus poussé l’UE à imposer des politiques néolibérales. Parallèlement, Thatcher exigeait « qu’on lui rende son argent » et renforçait la liberté du Royaume-Uni par rapport aux contraintes institutionnelles européennes.

Le Royaume-Uni n’a jamais accepté l’accord de Schengen sur les frontières de l’UE et a refusé d’abandonner la livre sterling au profit de l’euro – une décision judicieuse, sans aucun doute. Mais également symptomatique de l’incapacité essentielle du Royaume-Uni à fusionner pleinement avec le continent.

Dans le même temps, la présence de Londres a certainement contribué à l’incapacité totale de l’UE à développer une politique étrangère qui s’écarte un tant soit peu de celle de Washington. La Grande-Bretagne a soutenu l’expansion à l’Est, ce qui a rendu l’UE plus désunie politiquement que jamais ; elle a aussi été la plus fervente partisane de la russophobie paranoïaque de la Pologne et des États baltes, ce qui entraîne les autres pays européens dans un conflit avec la Russie dangereux et contraire à leurs intérêts.

 Les erreurs personnelles des autres membres de l’UE

Non pas que la Grande-Bretagne soit responsable de tout ce qui ne va pas dans l’Union européenne aujourd’hui. Une erreur majeure a été commise par le président français François Mitterrand dans les années 1980, lorsqu’il a insisté sur une « monnaie européenne commune » en s’imaginant que cela aiderait la France à contenir l’Allemagne – alors qu’il s’est avéré non seulement que c’est le contraire, mais aussi que cela a ruiné la Grèce et causé des ravages au Portugal, en Espagne et en Italie.

Bien d’autres erreurs aussi ont été commises, comme l’invitation de la chancelière allemande Angela Merkel à venir en Europe adressée aux réfugiés de guerre syriens, mais perçue par des millions de malheureux au Moyen-Orient et en Afrique comme leur étant destinée.

Et certainement, il y avait et il y a encore une minorité de résidents britanniques qui s’identifient sincèrement à l’Europe et qui veulent sentir qu’ils en font partie.  Mais justement, ils sont une minorité. La Grande-Bretagne a chéri et célébré son caractère unique pendant trop de siècles d’histoire pour que cela soit effacé en un tournemain par des institutions lointaines et impersonnelles.

En retournant aux incertitudes de la haute mer, la Grande-Bretagne laisse derrière elle une Union européenne gouvernée par des bureaucrates au service des intérêts du capital financier. Les États membres, comme la France de Macron, sont gouvernés selon des décrets de l’UE contre la volonté de leur population. L’adhésion britannique a contribué à ce déni de démocratie, mais paradoxalement, le peuple britannique est le premier à le rejeter et à exiger son retour à une pleine souveraineté nationale.

Même les fervents partisans de l’unité européenne insistent de plus en plus sur le fait qu’ils veulent « une autre Europe », reconnaissant que le projet n’a pas réussi à tenir ses promesses. Mais pour changer cette UE particulière, il faudrait l’unanimité des 27 États membres restants, qui sont de plus en plus chicaniers.

C’est pourquoi une idée se fait de plus en plus jour : il est peut-être temps d’abandonner cette Union européenne ratée et de tout recommencer en cherchant à trouver des arrangements politiques sur toutes les questions, une par une, entre démocraties souveraines, plutôt qu’une unité économique dysfonctionnelle telle que décrétée par la bureaucratie capitaliste transnationale.

 

 Article original en anglais :

Traduction Entelekheia

*Note de la traduction : Le Royaume-Uni a gardé des relations privilégiées avec les anciennes colonies, dominions et alliés de l’empire britannique. C’est le dénommé « Commonwealth ». Il compte 53 pays, sans compter les dépendances de la Couronne britanniques, ses territoires d’Outre-mer et Hong Kong.

 

Diana Johnstone est une journaliste indépendante et une universitaire américaine établie à Paris depuis plus de trente ans. Elle est titulaire d’une licence en études régionales russes et d’un doctorat en littérature française. Son opposition active à l’agression militaire américaine a commencé pendant la guerre du Vietnam. Elle a été attachée de presse du groupe des Verts au Parlement européen entre 1990 et 1996. Elle a écrit plusieurs livres.

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Le nouveau Coronavirus en Chine: l’examen des faits

février 4th, 2020 by Larry Romanoff

Les grands médias Occidentaux ont traité le sujet du nouveau coronavirus qui s’est déclaré dans la ville de Wuhan dans le centre de la Chine, mais à part de petits détails répétitifs et l’habituel dénigrement sur la Chine, ils se sont peu intéressés aux circonstances. Mon commentaire initial se compose ici d’un mélange de près d’une centaine d’articles de la presse Occidentale, principalement de ABC, CBS, CNN, de l’AFP, et de certains médias Chinois. Officiellement appelé le nouveau coronavirus (2019-nCoV), la contagion est une infection des voies respiratoires, un nouveau type de pneumonie  virale, de la même famille que des infections comme le SRAS* et le SRMO**.

*Le syndrome respiratoire aigu sévère lié au coronavirus ou plus simplement syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) est une maladie infectieuse des poumons (pneumonie) due au virus SARS-CoV de la famille des coronavirus.

**Le coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (SRMO, en anglais MERS) est le nom d’un variant de coronavirus hautement pathogène découvert en 2012, provoquant en particulier un symptôme de pneumonie aiguë

Au moment de la rédaction de cet article, les autorités médicales Chinoises avaient annoncé 830 cas d’infections virales confirmées dans 29 provinces régionales du pays, et 25 décès, principalement parmi des personnes âgées souffrant déjà de maladies et se trouvant peut-être en mauvaise condition physique. Quelques cas ont été détectés dans d’autres pays : la Thaïlande, la Corée, Singapour, le Vietnam, les Etats-Unis, le Japon, qui concernaient tous des Chinois s’étant rendus à Wuhan. Initialement, le virus ne semblait pas se répandre entre humains, mais pourrait avoir muté lorsque 15 membres du personnel médical ont contracté l’infection virale  transmise par d’autres malades. On est toujours dans l’incertitude quant à la facilité avec laquelle il se transmet d’un individu infecté à un autre.

Les premiers symptômes étaient bénins, ce qui a permis à de nombreuses personnes de voyager avant que des symptômes plus graves ne soient détectés. Leur première apparition en décembre n’a suscité que peu de préoccupations. La période d’incubation n’a pas encore été définie, mais une fois que les infections ont commencé, cela s’est répandu rapidement après la confirmation du premier cas le 31 décembre : puis, 44 cas le 3 janvier, 225 cas le 21 janvier, 830 cas le 24 janvier. Les autorités sanitaires et médicales de la région ont déclaré que la véritable étendue du coronavirus de Wuhan n’était pas connue, et les premiers chiffres officiels ont pu être été sous-évalués étant donné que les symptômes bénins et le délai d’incubation signifient que des infections n’ont pu être détectées.

Les premiers indices laissent supposer que les autorités Chinoises ont agi avec efficacité dès qu’elles ont pris conscience du danger à venir. Les autorités médicales ont immédiatement déclaré l’épidémie, et en une semaine l’agent pathogène a été clairement identifié. Ils ont pu déterminer la séquence du génome à l’OMS et à des tiers, soit une réaction suffisamment rapide pour leur valoir des félicitations bien méritées de la part de l’OMS et des scientifiques du monde entier.

Se rappelant les désordres provoqués par le SRAS, elles ont pris des mesures supplémentaires. Dans la plupart des grandes villes du pays, tous les stades, salles de spectacles, musées, attractions touristiques, tous les lieux qui attirent les foules, ont été fermés, tout comme l’ensemble des écoles. Tous les voyages, et groupes touristiques ont été annulés. Non seulement la ville de Wuhan, mais quasiment la province du Hubei tout entière a été mise en quarantaine. Tous les trains, bus, métros, ferrys, sont immobilisés et toutes les autoroutes principales et péages sont fermés. Des milliers de vols des compagnies aériennes et de voyages en train ont été annulés jusqu’à nouvel ordre. Certaines villes comme Shanghai et Pékin procèdent à des relevés de température du corps sur toutes les routes qui conduisent dans la ville. De plus, Wuhan est en train de construire (en cinq jours) un hôpital provisoire de 25 000 m² pour traiter les patients infectés. Wuhan a également demandé à ses habitants de ne pas quitter ou d’entrer dans la ville sans une raison majeure et tout le monde porte des masques préventifs sur le visage.

Le défi de faire respecter ce genre de mise en quarantaine est immense, comparable à celui de fermer toutes les lignes de transport pour une ville qui a 5 fois la taille de Toronto ou Chicago, deux jours avant Noël. Ces décisions sont sans précédents, mais témoignent de la détermination des autorités pour limiter la propagation et les dommages éventuels de ce nouveau virus. Elles ne se préoccupent pas seulement de la gravité de la situation, mais prennent également sérieusement en compte la santé publique, des décisions malheureuses et difficiles qui ont entravé la célébration du Nouvel An Chinois par des centaines de millions de personnes. La plupart des spectacles ont été annulés, ainsi que des voyages et de nombreux mariages. Les dommages conséquents  sur l’économie au cours de cette période, la plus festive de l’année, seront également considérables. Hong Kong sera sérieusement touché, en plus de tous les autres incidents, étant donné que ce sont les visites des Chinois du continent qui font vivre l’essentiel de son commerce de détail au cours de cette période.

Le Nouvel An Chinois est la fête la plus importante pour les Chinois. Le samedi 25 janvier est le premier jour du Nouvel An Lunaire, une période de festivités qui est la plus grande période de vacances et de déplacements sur la planète ; lorsque les Chinois retournent vers leur lieu de naissance pour se retrouver en famille. Aucune autorité sanitaire n’a jamais relevé le défi actuel de la Chine, un pays aux prises avec un nouveau coronavirus alors que des centaines de millions de personnes se préparent à voyager.

Et bien sûr les médias Occidentaux se sont fait une joie de se réjouir du malheur des autres. CNN a publié un reportage – un peu trop joyeux à mon sens – sur les dégâts potentiels pour l’économie Chinoise : (1)

« L’économie Chinoise ralentit et le pays souffre toujours des effets de la guerre commerciale avec l’Amérique. L’éruption d’un nouveau virus mortel est la dernière chose dont elle avait besoin. Le coronavirus de Wuhan avait déjà perturbé les marchés Chinois et provoqué le chaos pour les projets du Nouvel An Lunaire de millions de personnes. La deuxième économie mondiale a connu la plus faible croissance économique en près de trois décennies l’année dernière, en étant confrontée à une dette grandissante, une demande intérieure en baisse et des droits d’importations douanière Américaines en œuvre malgré la trêve récente. Pékin est également préoccupé par le chômage, et a annoncé une série de mesures incitatives ces dernières semaines, pour prévenir des licenciements massifs … L’éruption du coronavirus de Wuhan pourrait répandre la peur et inciter les gens à se replier sur eux-mêmes et éviter de sortir de chez eux. Ce genre de comportement porterait un coup dur au secteur des services, qui représente maintenant près de 52 % de l’économie Chinoise ». [Et ainsi de suite . . .]

Les médias Occidentaux ont déjà défini les enjeux fondamentaux, toutes les sources médiatiques prétendant que le virus a été transmis à l’homme par des animaux ou des fruits de mer. Les médias ont encore jeté de l’huile sur le feu en affirmant que le virus provient « de gibier vendu illégalement » sur un marché « où l’offre comprend du gibier qui peut être porteur de virus dangereux pour l’homme », et que ce virus « s’est transmis à la population humaine à partir d’un animal infecté ». Les officiels Chinois ont déclaré que le virus semblait provenir d’un marché aux poissons de Wuhan, bien que son origine n’ait pas été déterminée ni confirmée par les autorités, et qu’il s’agit toujours d’une question non résolue étant donné que les virus franchissent les barrières d’espèces sans assistance humaine.

Bien qu’il n’y ait pas de preuve de guerre bactériologique, l’éruption d’un virus dans la ville de Wuhan juste avant la migration du Nouvel An Chinois pourrait avoir des répercussions sociales et économiques dramatiques. Wuhan, avec une population de 12 millions, est carrefour majeur au centre de la Chine, particulièrement pour le réseau de trains à grande vitesse, et avec plus de 60 corridors aériens offrant des vols directs vers la plupart des grandes villes du monde, ainsi que plus de 100 vols domestiques vers les grandes villes Chinoises. Lorsque nous ajoutons à cela le grand rush du Festival de Printemps au cours duquel des centaines de millions de gens traversent le pays pour se retrouver en famille, les conséquences potentielles pour le pays tout entier sont d’une grande portée.

Comparaison avec le SRAS

Il s’agit d’un nouveau Coronavirus (2019-nCoV), une souche entièrement nouvelle de la famille des virus du SRMO (MERS- CoV) et du SRAS (SARS-CoV), bien que les premières analyses suggèrent qu’il ne soit pas dangereux.

Il a été prouvé que le SRAS est provoqué par une souche de coronavirus, une grande famille de virus en grande partie inoffensifs également responsables du rhume des foins, mais le SRAS a montré des caractéristiques jamais observées sur un virus d’origine animale ou humaine, lequel ne correspond pas non plus aux virus d’origine animale mentionnés précédemment, et contient du matériel génétique qui n’est toujours pas identifié – similaire à ce nouveau coronavirus de 2019.

Le virologue Alain Cantwell a indiqué à l’époque que « le mystérieux virus SRAS est un nouveau virus jamais observé par les virologues. Il s’agit d’une maladie entièrement nouvelle provoquant des effets dévastateurs sur le système immunitaire, et pour lequel il n’y a pas de traitement connu ». Le Dr. Cantwell a aussi remarqué que l’ingénierie génétique des coronavirus a été expérimentée par des laboratoires médicaux et militaires depuis des décennies. Il a écrit que lorsqu’il a fait une recherche dans PubMed pour le terme « ingénierie génétique du coronavirus », il a obtenu 107 références à des expériences scientifiques remontant à 1987. Pour citer le Dr. Cantwell :

« J’ai rapidement eu confirmation que les scientifiques avaient procédé à l’ingénierie génétique de coronavirus chez l’animal et l’homme pour produire des virus mutants et recombinants pathogènes depuis plus d’une décennie. Pas étonnant que les scientifiques de l’OMS aient si rapidement identifié le SRAS/coronavirus. Ce que les journalistes médicaux ne soulignent jamais c’est le fait que pendant plus de quarante ans, les scientifiques ont fait « franchir la barrière de l’espèce » à toutes sortes de virus d’origine animale et humain. Ils ont créé des virus chimères (des virus composés de virus de deux espèces différentes). Cette recherche sans garde-fou produit des virus de fabrication humaine dangereux, dont beaucoup ont le potentiel de devenir des armes bactériologiques. Assurément, le SRAS a toutes les caractéristiques d’une arme bactériologique. Après tout, les nouveaux agents de la guerre bactériologique n’ont-ils pas été conçus pour provoquer une nouvelle maladie avec un nouvel agent infectieux ? Comme dans de précédentes expériences militaires, tout ce qu’il faut … pour répandre le SRAS est une bombe aérosol … » (2) (3) (4)

Presqu’immédiatement après avoir obtenu la séquence du génome, plusieurs scientifiques Russes ont émis l’hypothèse d’un lien entre le SRAS et la guerre bactériologique. Sergei Kolesnikov, un membre de l’Académie des Sciences Médicales Russe, a déclaré que la propagation du virus SRAS pourrait avoir été une fuite d’un virus de combat élaboré dans les laboratoires d’armes bactériologiques. Selon plusieurs articles, Kolesnikov a indiqué que le virus de pneumonie atypique (SRAS) était la synthèse de deux virus (de la rougeole et de la parotidite infectieuse ou oreillons), dont la combinaison naturelle est impossible, et dont la combinaison n’apparaît jamais au niveau naturel, en déclarant : « Cela ne peut être réalisé qu’en laboratoire ». (5) Et Nikolai Filatov, le directeur des services épidémiologiques de Moscou, a été cité dans le quotidien Gazeta pour avoir déclaré qu’il pensait que le SRAS était de fabrication humaine parce « qu’il n’existe pas de vaccin pour ce virus, sa composition n’est pas claire, il n’est pas très répandu et la population n’est pas immunisée contre celui-ci ». (6) (7)

Cela n’a pas été largement publié à l’époque, mais il semble que la conclusion des biochimistes Chinois ait été la même, que le SRAS était de fabrication humaine. Cette conclusion n’avait rien de secret, mais elle n’a pas été communiquée aux médias internationaux parce qu’ils s’en seraient servis pour jeter l’opprobre sur la Chine, en la qualifiant de théorie de la conspiration. Les médias Occidentaux ont totalement ignoré cet aspect, mis à part ABC News qui a mentionné que le « Mystérieux Virus » du SRAS était probablement « une arme bactériologique Chinoise qui a fuité du laboratoire par accident ». C’est gentil de la part d’ABC de le faire remarquer, mais leur hypothèse, si elle est exacte, constituerait un premier cas d’un pays créant et diffusant une arme bactériologue ethnique destinée à s’attaquer exclusivement à lui-même.

Il est donc remarquable, qu’alors que le SRAS s’est étendu ensuite à 40 pays, dans la plupart des pays les infections étaient rares, les morts avoisinent zéro, et ce sont exclusivement (ou presqu’exclusivement) des Chinois qui ont été infectés, ceux de Hong Kong plus sérieusement que d’autres, le continent Chinois étant peu affecté en comparaison.

Cela semble précisément être le cas avec ce nouveau virus, étant donné que la plupart des personnes infectées (jusqu’ici) sont des Chinois. Les informations parlent d’infections apparaissant en Thaïlande ou aux Etats-Unis, mais il s’agit (du moins à la date de parution de l’article) uniquement de Chinois qui avaient séjourné à Wuhan. Il n’y a pas eu jusqu’ici de cas d’infection de Caucasiens.

Comme pour le SRAS, ce nouveau virus semble étroitement cibler les Chinois. A ce stade, il est trop tôt pour tirer des conclusions spécifiques.

En d’autres circonstances, nous ne saurions y voir qu’une fâcheuse coïncidence, mais quelques incidents majeurs circonstanciels nous incitent à changer de point de vue. L’un d’eux est l’installation en Chine ces dernières années, de certaines universités et d’ONG Américaines pour conduire des expériences biologiques, lesquelles étaient si complètement illégales qu’elles ont provoqué la colère des autorités Chinoises. C’est particulièrement vrai lorsqu’on a appris que l’Université de Harvard avait secrètement procédé en Chine à des expériences précédemment interdites par les autorités durant des années, au cours desquelles les laboratoires ont collecté des centaines de milliers d’échantillons d’ADN Chinois avant de quitter le pays. (8) (9) (10) (11) (12)

Les Chinois ont été furieux d’apprendre que les Américains collectaient de l’ADN Chinois. Le gouvernement est intervenu pour interdire toute exportation ultérieure de ces données. La conclusion à l’époque a été que les « recherches » avaient été commanditées par les militaires Américains, afin que les échantillons d’ADN servent la recherche sur des armes bactériologiques ethniques.

Dans une thèse sur les Armes Bactériologiques, Leonard Horowitz et Zygmunt Dembek ont indiqué qu’un indice évident d’un agent de guerre bactériologique issu de l’ingénierie génétique était une maladie provoquée par un agent inhabituel (non usuel, rare ou unique), qui n’a pas d’explication épidémiologique. C’est-à-dire aucune source identifiable. Ils ont également mentionné une « éruption et/ou une diffusion géographique inhabituelles », dont la spécificité ethnique pourrait être un exemple. (13)

https://cdn.discordapp.com/attachments/549329993138831372/672429749074788352/US10130701_Patent.pdf

Les récentes éruptions de maladies infectieuses qui pourraient être qualifiées d’agents de guerre bactériologique sont potentiellement : le SIDA, le SRAS, le SRMO, la grippe aviaire, la grippe porcine, l’hantavirus, la maladie de Lyme, le Virus du Nil Occidental, Ebola, la poliomyélite (Syrie), la fièvre aphteuse, le Syndrome de la Guerre du Golfe et ZIKA. Et en fait, des milliers d’éminents scientifiques, médecins, virologues et épidémiologistes des 4 continents sont arrivés à la conclusion que tous ces virus avaient été conçus en laboratoire et diffusés délibérément. La récente épidémie de grippe porcine en Chine présente également les mêmes caractéristiques, les circonstances de son éruption et les preuves soulevant de nombreuses questions.

Il y a eu un autre fait étrange dans ce cas particulier, en plus des critiques habituelles sur la passivité et la culture du secret des autorités Chinoises, plusieurs médias Américains ont repris les accusations « d’un officiel du Département d’Etat Américain », déclarant que Washington était « toujours préoccupé » par le niveau de transparence du gouvernement Chinois concernant le coronavirus de Wuhan. D’autres articles ont mentionné que le CDC* Américain était « préoccupé par le fait que les autorités sanitaires Chinoises n’aient toujours pas communiqué officiellement les données épidémiologiques sur l’éruption du coronavirus de Wuhan, ce qui rend difficile d’endiguer l’épidémie ». Il n’y a pas de raison probante pour que le Département d’Etat des Etats-Unis, à quelque niveau que ce soit, se préoccupe de l’éruption d’un virus dans un pays étranger.

* Le CDC (Center for Disease Control) est une agence du gouvernement américain située en Géorgie et chargée de la prévention, de l’étude et du contrôle des maladies (centre épidémiologique).

https://www.futura-sciences.com/sante/definitions/medecine-cdc-3351/

Leurs critiques étaient très étonnamment détaillées, demandant des données spécifiques sur le nombre d’infections résultant du contact direct sur le marché de Wuhan, le nombre d’infections résultant de la transmission de personne à personne, la période d’incubation précise d’exposition à l’origine des symptômes, le moment où les personnes deviennent contagieuses. Les questions étaient présentées en termes bienveillantes dans le but d’aider les autorités médicales Chinoises à traiter le virus, bien qu’il se soit avéré que la Chine n’ait pas de leçons à recevoir en la matière.

A la date de rédaction de cet article, les détails étaient encore trop rares pour élaborer des conclusions définitives, mais dans chaque cas de ce genre, une fois que la fumée se dissipe, il reste de nombreuses questions sans réponses qui défient le récit officiel Occidental, mais cela n’est plus nouveau et les médias ont déjà prévu de passer à autre chose afin que l’affaire sorte de la tête du public Occidental, mais pas en Chine.

Larry Romanoff

Article original en anglais :

China’s New Coronavirus: An Examination of the Facts, publié le 25 janvier 2020

Traduction française : Patrick T rev Isabelle

 

Autre article complémentaire : https://strategika51.org/2020/01/29/strategika-51-na-plus-aucune-nouvelle-de-son-correspondant-militaire-en-chine/

Notes / légendes :

(1) The Wuhan virus is the last thing China’s economy needs …
https://www.cnn.com/2020/01/23/economy/wuhan-coronavirus-china-economy/index.html

(2) u2.lege.net/whale.to/c/cantwell_alan.html

(3) https://medicalveritas.org/rigged-science-man-made-aids

(4) https://www.amazon.com/AIDS-Doctors-Death-Inquiry-Epidemic/dp/0917211251

(5) https://rense.com/general37/manmade.htm

(6) https://www.veteranstoday.com/2020/01/21/new-improved-sars-bioweapon-tested-in-china

(7) https://rense.com/general37/bio.htm

(8) The Harvard case of Xu Xiping: exploitation of the people, scientific advance, or genetic theft?
Margaret Sleeboom; Amsterdam School of Social Science Research, University of Amsterdam and International Institute for Asian Studies, University of Leiden, The Netherlands
Routlege; Taylor & Francis group; New Genetics and Society, Vol. 24, No. 1, April 2005

(9) http://ahrp.org/article-30/

(10) http://www1.chinadaily.com.cn/en/doc/2003-09/25/content_267233.htm

(11)  http://www.ahrp.org/ethical/ChinaDaily092503.php

(12) http://www1.chinadaily.com.cn/en/doc/2003-09/25/content_267233.htm

(13) Medical Aspects of Biological Warfare; https://repository.netecweb.org/items/show/325

La source originale de cet article est Global Research CA

Copyright © Larry Romanoff, Global Research, 2020

Article sur le même sujet :

The Spread of the Mers-CoV Virus: The Black Death of the XXI Century Waiting to Pounce

 

 

Larry Romanoff est un consultant en management et un homme d’affaires à la retraite. Il a occupé des postes de direction dans des sociétés de conseil internationales, et avait une société d’import-export internationale. Il a été professeur invité à l’Université Fudan de Shanghai, présentant des études de cas en affaires internationales à des classes de EMBA (Maîtrise d’Administration des Affaires pour Cadres). M. Romanov vit à Shanghai et écrit actuellement une série de dix livres sur les relations entre la Chine et l’Occident. Il peut être contacté sur : [email protected]

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Washington – L’Équateur a terminé l’année 2019 avec seulement 3,4 milliards de dollars de réserves internationales, alors que le Fonds monétaire international (FMI) avait prévu pendant la majeure partie de l’année 2019 que l’Équateur disposerait de plus de 5 milliards de dollars, soit le niveau cible des réserves dans le cadre du programme du FMI pour ce pays. En revanche, le Center for Economic and Policy Research (CEPR) indiquait dans un document publié en juillet 2019 « nous nous attendons à ce que les réserves internationales atteignent 3,7 milliards de dollars d’ici la fin de l’année 2019. »

« Il semble que le manque de compréhension du FMI sur le fonctionnement des réserves internationales de l’Équateur, que ses vœux pieux concernant la fuite des capitaux et qu’une confiance excessive dans son programme d’austérité en Équateur ont conduit à des projections qui ont fini par être très éloignées de la réalité », a déclaré Andrés Arauz, chercheur principal du CEPR et coauteur de l’article en question.

Dans son premier rapport, en mars 2019, le FMI prévoyait que l’Équateur terminerait l’année 2019 avec 5,5 milliards de dollars (ajustés pour le calcul de la Banque centrale, voir le tableau ci-dessous) de réserves internationales « brutes ». Lors de la première révision, en juin 2019, le FMI avait revu cette prévision à la baisse, la ramenant à 5,2 milliards de dollars. Même en décembre 2019, lors d’un examen ultérieur, le FMI prédisait que l’Équateur disposerait début 2020 de 4,8 milliards de dollars dans ses réserves internationales. Alors que le CEPR ne s’est trompé que de 9 %, les prédictions du FMI se sont avérées erronées avec une marge d’entre 42 % et 63 %.

Le document de juillet 2019 du CEPR indiquait : « … le FMI ne semble pas bien comprendre comment fonctionnent les réserves internationales dans un régime dollarisé. Partant de cette mauvaise appréciation, le FMI vise de manière ambitieuse 11,8 milliards de dollars de réserves internationales (brutes) d’ici la fin de l’année 2022 . »

En revanche, le CEPR avait prédit que les réserves internationales de l’Équateur « diminueraient à 1,9 milliard de dollars d’ici à la fin de l’année 2022 ».

Le FMI se caractérise pour avoir fait des prévisions trop optimistes concernant les indicateurs de pays avec lesquels il a conclu des accords, et des prévisions pessimistes dans les pays qui n’ont pas conclu de tels accords et qui ont choisi une orientation différente de celle recommandée par lui. Comme l’indiquait un document du CEPR de 2007, le FMI a constamment commis des erreurs importantes en surestimant la croissance du PIB de l’Argentine pour les années 2000, 2001 et 2002. C’était pendant la dépression de 1998-2002, lorsque le FMI a prêté des milliards de dollars pour soutenir des politiques qui se sont soldées par un effondrement économique. Pour les années 2003-2006, après que le gouvernement de Néstor Kirchner en Argentine eut rompu avec le Fonds, les projections de croissance du FMI pour l’Argentine étaient loin de correspondre aux chiffres réels.

Pendant et après la récession mondiale, le FMI a fait des projections de croissance économique trop optimistes pour la Grèce et l’Espagne -des pays frappées par la crise- au moment où leurs gouvernements adhéraient aux prescriptions politiques de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et FMI).

« En Équateur, le programme du FM risque aussi de provoque un PIB par habitant plus faible, un chômage plus élevé et une instabilité macroéconomique accrue, ce qui est tragiquement inutile », a affirmé M. Arauz. « L’Équateur n’a pas besoin de ce « resserrement de la ceinture » ; le programme du FMI est en train de défaire activement toute une série de réformes et de politiques qui ont contribué à générer de la croissance, à faire baisser le chômage et à réduire l’inégalité et la pauvreté. Il est également décevant, d’un point de vue technique, que le FMI n’ait pas corrigé ses projections de croissance du PIB, bien qu’il se soit trompé de 1,3 à 2,0 points de pourcentage lors de la mesure des réserves internationales ».

Article original en anglais : Ecuador Ends 2019 with Billions of Dollars Less in International Reserves than IMF Had Predicted, Due to IMF-Endorsed Austerity Measures, CEPR, le 7 janvier 2020.

Le CEPR est un think-tank progressiste étasunien basé à Washington. www.cepr.net/

Traduit par Luis Alberto Reygada (@la_reygada) pour El Correo de la Diaspora. Paris, le 27 janvier 2020

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Le militant écologiste mexicain qui se battait pour protéger les aires d’hivernage du papillon monarque a été retrouvé mort, noyé, deux semaines après sa disparition.

Cheveux poivre et sel et épaisse moustache, Homero Gómez González, 50 ans, est un ancien bûcheron qui avait créé et dirigeait la réserve de papillons d’El Rosario, un hameau dans les collines de l’ouest du Michoacán, où les papillons monarques hivernent au milieu de forêts denses de sapins et de pins. Il avait réussi à faire classer la forêt au patrimoine mondial de l’Unesco, et l’exploitation forestière y est interdite. Il postait souvent des vidéos magiques de papillons monarques sur les réseaux sociaux.

Il a disparu le 13 janvier. Son corps a été retrouvé le 29 flottant dans un puits, portant des signes de torture. Le motif de son meurtre reste inconnu, mais certains militants ont émis l’hypothèse que cela pourrait être lié à des disputes concernant l’exploitation forestière illégale dans la zone protégée.

Des millions de papillons font chaque année un voyage de 3.220 km entre le Canada et le centre du Mexique où ils passent l’hiver au chaud. Mais les forêts et les monarques sont menacés par le changement climatique, par les bûcherons illégaux et par les producteurs d’avocats.

Quatorze activistes de l’environnement ont été tués au Mexique en 2018, d’après l’ONGGlobal Witness. Les autorités mexicaines ont annoncé au début de janvier que plus de 61.000 personnes sont portées disparues au Mexique depuis dix ans, l’un des chiffres le plus élevé d’Amérique latine, la majorité probablement victime d’organisations criminelles.

- Source : E.S. avec The Guardian et The Washington Post

- Photo : Remezcla

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Une allégation de viol inventée et des preuves fabriquées en Suède, la pression du Royaume-Uni pour ne pas abandonner l’affaire, un juge partial, la détention dans une prison de sécurité maximale, la torture psychologique – et bientôt l’extradition vers les États-Unis, où il pourrait être condamné à 175 ans de prison pour avoir dénoncé des crimes de guerre. Pour la première fois, le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, Nils Melzer, parle en détail des conclusions explosives de son enquête sur le cas du fondateur de Wikileaks, Julian Assange.

1. La police suédoise a monté de toutes pièces une histoire de viol

Nils Melzer, pourquoi le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture s’intéresse-t-il à Julian Assange ?

C’est une question que le ministère allemand des affaires étrangères m’a également posée récemment : Est-ce vraiment votre mandat principal ? Assange est-il victime de la torture ?

Quelle a été votre réponse ?

L’affaire relève de mon mandat de trois manières différentes : Premièrement, Assange a publié des preuves de torture systématique. Mais au lieu des responsables de la torture, c’est Assange qui est persécuté. Deuxièmement, il a lui-même été maltraité au point qu’il présente maintenant des symptômes de torture psychologique. Et troisièmement, il doit être extradé vers un pays qui maintient des personnes comme lui dans des conditions de prison qu’Amnesty International a décrites comme de la torture. En résumé : Julian Assange a découvert la torture, a été lui-même torturé et pourrait être torturé à mort aux États-Unis. Et un tel cas n’est pas censé faire partie de mon domaine de responsabilité ? Au-delà de cela, l’affaire a une importance symbolique et touche chaque citoyen d’un pays démocratique.

Pourquoi n’avez-vous pas pris en charge l’affaire beaucoup plus tôt ?

Imaginez une pièce sombre. Soudain, quelqu’un éclaire l’éléphant qui se trouve dans la pièce – sur les criminels de guerre, sur la corruption. Assange est l’homme qui a le projecteur braqué sur l’éléphant. Les gouvernements sont brièvement sous le choc, mais ensuite ils retournent les projecteurs en l’accusant de viol. C’est une manœuvre classique lorsqu’il s’agit de manipuler l’opinion publique. L’éléphant disparaît une fois de plus dans l’obscurité, derrière les projecteurs. Et c’est Assange qui devient le centre d’attention, et on commence à se demander si Assange fait du skateboard dans l’ambassade ou s’il nourrit correctement son chat. Soudain, nous savons tous qu’il est un violeur, un hacker, un espion et un narcissique. Mais les abus et les crimes de guerre qu’il a découverts s’évanouissent dans l’obscurité. J’ai également perdu ma concentration, malgré mon expérience professionnelle, ce qui aurait dû me conduire à être plus vigilant.

Cinquante semaines de prison pour violation de sa caution : Julian Assange en janvier 2020 dans un fourgon de police en route vers la prison de haute sécurité de Belmarsh à Londres. Dominic Lipinski/Press Association Images/Keystone

Commençons par le début : Qu’est-ce qui vous a amené à vous occuper de cette affaire ?

En décembre 2018, ses avocats m’ont demandé d’intervenir. J’ai d’abord refusé. J’étais surchargé par d’autres requêtes et je ne connaissais pas vraiment l’affaire. Mon impression, largement influencée par les médias, était également influencée par le préjugé selon lequel Julian Assange était d’une certaine manière coupable et qu’il voulait me manipuler. En mars 2019, ses avocats m’ont approché pour la deuxième fois parce qu’il y avait de plus en plus d’indications qu’Assange serait bientôt expulsé de l’ambassade équatorienne. Ils m’ont envoyé quelques documents clés et un résumé de l’affaire et je me suis dit que mon intégrité professionnelle exigeait que je jette au moins un coup d’œil à ces documents.

Et ensuite ?

Il m’est rapidement apparu que quelque chose n’allait pas. Qu’il y avait une contradiction qui n’avait aucun sens pour moi, compte tenu de ma grande expérience juridique : Pourquoi une personne serait-elle soumise à neuf ans d’enquête préliminaire pour viol sans qu’aucune accusation n’ait jamais été portée contre elle ?

Est-ce que c’est inhabituel ?

Je n’ai jamais vu un cas comparable. N’importe qui peut déclencher une enquête préliminaire contre quelqu’un d’autre en allant simplement à la police et en accusant l’autre personne d’un crime. Les autorités suédoises n’ont cependant jamais été intéressées par le témoignage d’Assange. Elles l’ont délibérément laissé dans l’incertitude. Imaginez que vous soyez accusé de viol pendant neuf ans et demi par tout un appareil d’État et par les médias sans jamais avoir la possibilité de vous défendre parce qu’aucune accusation n’a jamais été portée.

Vous dites que les autorités suédoises n’ont jamais été intéressées par le témoignage d’Assange. Mais les médias et les organismes gouvernementaux ont brossé un tableau complètement différent au fil des ans : Julian Assange, disent-ils, a fui la justice suédoise pour éviter d’avoir à répondre de ses actes.

C’est ce que j’ai toujours pensé, jusqu’à ce que je commence à enquêter. C’est le contraire qui est vrai. Assange s’est mis à disposition des autorités suédoises à plusieurs reprises parce qu’il voulait répondre aux accusations. Mais les autorités ont fait de l’obstruction.

Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? ’Les autorités ont fait de l’obstruction ?’

Permettez-moi de commencer par le début. Je parle couramment le suédois et j’ai donc pu lire tous les documents originaux. J’en croyais à peine mes yeux : Selon le témoignage de la femme en question, un viol n’avait jamais eu lieu. Et ce n’est pas tout : Le témoignage de la femme a ensuite été modifié par la police de Stockholm sans qu’elle soit impliquée, afin de faire croire à un éventuel viol. J’ai tous les documents en ma possession, les e-mails, les SMS.

’Le témoignage de la femme a ensuite été modifié par la police’ – comment exactement ?

Le 20 août 2010, une femme nommée S. W. est entrée dans un poste de police de Stockholm avec une deuxième femme nommée A. A. La première femme, S. W., a déclaré qu’elle avait eu des relations sexuelles consenties avec Julian Assange, mais qu’il ne portait pas de préservatif. Elle a dit qu’elle craignait maintenant d’être infectée par le VIH et voulait savoir si elle pouvait forcer Assange à passer un test de dépistage du VIH. Elle a dit qu’elle était très inquiète. La police a écrit sa déclaration et a immédiatement informé les procureurs. Avant même que l’interrogatoire ne puisse être terminé, S. W. a été informée qu’Assange serait arrêtée pour suspicion de viol. S. W. a été choquée et a refusé de poursuivre l’interrogatoire. Alors qu’elle était encore au poste de police, elle a écrit un message texte à un ami pour lui dire qu’elle ne voulait pas incriminer Assange, qu’elle voulait juste qu’il passe un test de dépistage du VIH, mais que la police était apparemment intéressée à ’mettre la main sur lui’.

Qu’est-ce que cela signifie ?

S.W. n’a jamais accusé Julian Assange de viol. Elle a refusé de participer à un autre interrogatoire et est rentrée chez elle. Néanmoins, deux heures plus tard, un titre est apparu en première page d’Expressen, un tabloïd suédois, disant que Julian Assange était soupçonné d’avoir commis deux viols.

Deux viols ?

Oui, car il y avait la deuxième femme, A. A. Elle ne voulait pas non plus porter plainte, elle avait simplement accompagné S. W. au poste de police. Elle n’a même pas été interrogée ce jour-là. Elle a dit plus tard qu’Assange l’avait harcelée sexuellement. Je ne peux pas dire, bien sûr, si c’est vrai ou non. Je ne peux qu’indiquer l’ordre des événements : Une femme entre dans un poste de police. Elle ne veut pas porter plainte mais veut exiger un test de dépistage du VIH. La police décide alors qu’il pourrait s’agir d’un cas de viol et que cela pourrait relever du ministère public. La femme refuse d’accepter cette version des faits, puis rentre chez elle et écrit à une amie que ce n’était pas son intention, mais que la police veut ’mettre la main sur’ Assange. Deux heures plus tard, l’affaire est publiée dans le journal. Comme nous le savons aujourd’hui, les procureurs publics ont divulgué l’affaire à la presse – et ils l’ont fait sans même inviter Assange à faire une déclaration. Et la deuxième femme, qui aurait été violée selon le gros titre du 20 août, n’a été interrogée que le 21 août.

Qu’a dit la deuxième femme lorsqu’elle a été interrogée ?

Elle a dit qu’elle avait mis son appartement à la disposition d’Assange, qui était en Suède pour une conférence. Un petit appartement d’une pièce. Quand Assange était dans l’appartement, elle est rentrée plus tôt que prévu, mais lui a dit que ce n’était pas un problème et qu’ils pouvaient dormir tous les deux dans le même lit. Cette nuit-là, ils ont eu des rapports sexuels consensuels, avec un préservatif. Mais elle a dit que pendant l’acte sexuel, Assange avait intentionnellement brisé le préservatif. Si c’est vrai, alors il s’agit bien sûr d’un délit sexuel – ce qu’on appelle la ’furtivité’. Mais la femme a également dit qu’elle n’avait remarqué que plus tard que le préservatif était cassé. C’est une contradiction qui aurait absolument dû être clarifiée. Si je ne le remarque pas, alors je ne peux pas savoir si l’autre l’a intentionnellement brisé. Pas une seule trace d’ADN d’Assange ou d’A. A. n’a pu être détectée sur le préservatif qui a été présenté comme preuve.

Comment les deux femmes se connaissaient-elles ?

Elles ne se connaissaient pas vraiment. A. A., qui hébergeait Assange et lui servait d’attaché de presse, avait rencontré S. W. lors d’un événement où S. W. portait un pull en cachemire rose. Elle savait apparemment par Assange qu’il était intéressé par une rencontre sexuelle avec S. W., car un soir, elle a reçu un SMS d’une connaissance disant qu’il savait qu’Assange était chez elle et que elle, la connaissance, aimerait contacter Assange. A. A. a répondu : Assange semble coucher en ce moment avec la ’fille au cachemire’. Le lendemain matin, S. W. a parlé avec A.A. au téléphone et a dit qu’elle aussi avait couché avec Assange et qu’elle s’inquiétait maintenant d’avoir été infectée par le VIH. Cette inquiétude était apparemment réelle, car S.W. s’est même rendue dans une clinique pour une consultation. A. A. a alors suggéré : Allons à la police – ils peuvent obliger Assange à faire un test de dépistage du VIH. Les deux femmes ne se sont cependant pas rendues au poste de police le plus proche, mais à un poste assez éloigné où une amie d’A. A. travaille comme policière – qui a ensuite interrogé S. W., d’abord en présence d’A. A., ce qui n’est pas une pratique correcte. Mais jusqu’à présent, le seul problème était tout au plus un manque de professionnalisme. La malveillance délibérée des autorités n’est apparue que lorsqu’elles ont immédiatement diffusé le soupçon de viol par le biais de la presse à sensation, et ce sans interroger A. A. et en contradiction avec la déclaration de S. W. Cela a également violé une interdiction claire de la loi suédoise de divulguer les noms des victimes ou des auteurs présumés dans les affaires de délits sexuels. L’affaire a maintenant été portée à l’attention du procureur général de la capitale et elle a suspendu l’enquête sur le viol quelques jours plus tard, estimant que si les déclarations de S. W. étaient crédibles, il n’y avait aucune preuve qu’un crime avait été commis.

Mais alors l’affaire a vraiment pris son envol. Pourquoi ?

Le superviseur de la policière qui avait mené l’interrogatoire lui a écrit un e-mail lui demandant de réécrire la déclaration de S. W.

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Ce document a été obtenu par la journaliste d’investigation italienne Stefania Maurizi (@SMaurizi) dans le cadre d’une requête sur la liberté d’information qui dure depuis cinq ans et qui est toujours en cours. (NdT)

Qu’est-ce que la policière a changé ?

Nous ne le savons pas, car la première déclaration a été directement réécrite dans le programme informatique et n’existe plus. Nous savons seulement que la première déclaration, selon le procureur général, ne contenait apparemment aucune indication qu’un crime avait été commis. Dans la version révisée, il est dit que les deux ont eu des rapports sexuels à plusieurs reprises – consensuels et avec un préservatif. Mais le matin, selon la déclaration révisée, la femme s’est réveillée parce qu’il a essayé de la pénétrer sans préservatif. Elle demande : ’Est-ce que tu portes un préservatif ?’ Il répond : ’Non.’ Puis elle dit : ’Tu as intérêt à ne pas avoir le SIDA’ et lui permet de continuer. La déclaration a été éditée sans la participation de la femme en question et n’a pas été signée par elle. Il s’agit d’une preuve manipulée à partir de laquelle les autorités suédoises ont ensuite fabriquée une histoire de viol.

Pourquoi les autorités suédoises feraient-elles une telle chose ?

Le moment est décisif : fin juillet, Wikileaks – en coopération avec le ’New York Times’, le ’Guardian’ et ’Der Spiegel’ – a publié le ’Journal de guerre afghan’. C’était l’une des plus grandes fuites de l’histoire de l’armée américaine. Les États-Unis ont immédiatement exigé que leurs alliés inondent Assange d’affaires criminelles. Nous ne connaissons pas toute la correspondance, mais Stratfor, une société de conseil en sécurité qui travaille pour le gouvernement américain, a conseillé aux responsables américains d’inonder Assange de toutes sortes d’affaires criminelles pendant les 25 années suivantes.

2. Assange prend contact avec la justice suédoise à plusieurs reprises pour faire une déclaration – mais il est ignoré

Pourquoi Assange ne s’est-il pas rendu à la police à l’époque ?

Il l’a fait. Je l’ai déjà mentionné.

Pouvez-vous préciser ?

Assange a appris les allégations de viol par la presse. Il a pris contact avec la police pour pouvoir faire une déclaration. Bien que le scandale ait atteint le public, il n’a été autorisé à le faire que neuf jours plus tard, après que l’accusation de viol de S. W. n’ait plus été retenue. Mais la procédure relative au harcèlement sexuel de A. A. était en cours. Le 30 août 2010, Assange s’est présenté au poste de police pour faire une déclaration. Il a été interrogé par la même policière qui avait depuis ordonné que la déclaration soit révisée par S. W. Au début de la conversation, Assange a dit qu’il était prêt à faire une déclaration, mais a ajouté qu’il ne voulait pas lire à nouveau sa déclaration dans la presse. C’est son droit, et il a reçu l’assurance que ce serait le cas. Mais le soir même, tout était à nouveau dans les journaux. Cela ne pouvait venir que des autorités car personne d’autre n’était présent lors de son interrogatoire. L’intention était très clairement de salir son nom.

Le professeur suisse de droit international, Nils Melzer, est photographié près de Bienne, en Suisse.

D’où venait l’histoire selon laquelle Assange cherchait à fuir la justice suédoise ?

Cette version a été fabriquée, mais elle n’est pas conforme aux faits. S’il avait essayé de se cacher, il ne se serait pas présenté au poste de police de son plein gré. Sur la base de la déclaration révisée de S.W., un appel a été déposé contre la tentative du procureur de suspendre l’enquête, et le 2 septembre 2010, la procédure de viol a été reprise. Un représentant légal du nom de Claes Borgström a été nommé aux frais de l’État pour les deux femmes. L’homme était un associé du cabinet d’avocats de l’ancien ministre de la Justice, Thomas Bodström, sous la supervision duquel le personnel de sécurité suédois avait arrêté deux hommes que les États-Unis avaient trouvés suspects au centre de Stockholm. Les hommes ont été arrêtés sans aucune forme de procédure judiciaire, puis remis à la CIA, qui a procédé à leur torture. Cela montre plus clairement la toile de fond transatlantique de cette affaire. Après la reprise de l’enquête sur le viol, Assange a indiqué à plusieurs reprises, par l’intermédiaire de son avocat, qu’il souhaitait répondre aux accusations. La procureure responsable n’a cessé de retarder. Un jour, cela ne correspondait pas à l’emploi du temps de la procureure, et l’autre jour, le fonctionnaire de police responsable était malade. Trois semaines plus tard, son avocat a finalement écrit qu’Assange devait vraiment se rendre à Berlin pour une conférence et lui a demandé s’il était autorisé à quitter le pays. Le ministère public lui a donné l’autorisation écrite de quitter la Suède pour de courtes périodes.

Et ensuite ?

La question est la suivante : Le jour où Julian Assange a quitté la Suède, à un moment où il n’était pas clair s’il partait pour une courte ou une longue période, un mandat d’arrêt a été émis contre lui. Il a pris l’avion avec Scandinavian Airlines de Stockholm à Berlin. Pendant le vol, ses ordinateurs portables ont disparu de ses bagages enregistrés. À son arrivée à Berlin, Lufthansa a demandé une enquête à SAS, mais la compagnie aérienne a apparemment refusé de fournir la moindre information.

Pourquoi ?

C’est exactement le problème. Dans ce cas, il se passe constamment des choses qui ne devraient pas être possibles, à moins de les voir sous un autre angle. Assange, en tout cas, a poursuivi sa route vers Londres, mais n’a pas cherché à fuir la justice. Par l’intermédiaire de son avocat suédois, il a proposé aux procureurs plusieurs dates possibles d’interrogatoire en Suède – cette correspondance existe. Ensuite, il se produit ceci : Assange a eu vent du fait qu’une affaire pénale secrète avait été ouverte contre lui aux États-Unis. À l’époque, cela n’a pas été confirmé par les États-Unis, mais aujourd’hui, nous savons que c’est vrai. À partir de ce moment, l’avocat d’Assange a commencé à dire que son client était prêt à témoigner en Suède, mais il a exigé l’assurance diplomatique que la Suède ne l’extraderait pas vers les États-Unis.

Était-ce même un scénario réaliste ?

Absolument. Quelques années auparavant, comme je l’ai déjà mentionné, le personnel de sécurité suédois avait remis à la CIA deux demandeurs d’asile, tous deux enregistrés en Suède, sans aucune procédure judiciaire. Les abus avaient déjà commencé à l’aéroport de Stockholm, où ils ont été maltraités, drogués et emmenés par avion en Égypte, où ils ont été torturés. Nous ne savons pas s’il s’agissait des seuls cas de ce genre. Mais nous sommes au courant de ces cas parce que les hommes ont survécu. Tous deux ont ensuite déposé des plaintes auprès des agences de défense des droits de l’homme des Nations unies et ont eu gain de cause. La Suède a été obligée de verser à chacun d’eux un demi-million de dollars de dommages et intérêts.

La Suède a-t-elle accepté les demandes présentées par Assange ?

Les avocats affirment que pendant les sept années où Assange a vécu à l’ambassade équatorienne, ils ont fait plus de 30 offres pour qu’Assange se rende en Suède – en échange d’une garantie qu’il ne serait pas extradé vers les États-Unis. Les Suédois ont refusé de fournir une telle garantie en faisant valoir que les États-Unis n’avaient pas fait de demande officielle d’extradition.

Que pensez-vous de la demande formulée par les avocats d’Assange ?

Ces assurances diplomatiques sont une pratique internationale courante. Les personnes demandent des assurances qu’elles ne seront pas extradées vers des endroits où il existe un risque de graves violations des droits de l’homme, que le pays en question ait ou non déposé une demande d’extradition. Il s’agit d’une procédure politique, et non juridique. Voici un exemple : Supposons que la France demande à la Suisse d’extrader un homme d’affaires kazakh qui vit en Suisse mais qui est recherché à la fois par la France et le Kazakhstan pour des allégations de fraude fiscale. La Suisse ne voit aucun danger de torture en France, mais pense qu’un tel danger existe au Kazakhstan. C’est ce que la Suisse dit à la France : Nous allons vous extrader l’homme, mais nous voulons l’assurance diplomatique qu’il ne sera pas extradé vers le Kazakhstan. La réponse de la France est négative : ’Le Kazakhstan n’a même pas déposé de demande !’ Ils nous donneraient plutôt une telle assurance, bien entendu. Les arguments de la Suède étaient, au mieux, ténus. Cela en fait partie. L’autre, et je le dis sur la base de toute mon expérience dans les coulisses de la pratique internationale standard : Si un pays refuse de fournir une telle assurance diplomatique, alors tous les doutes sur les bonnes intentions du pays en question sont justifiés. Pourquoi la Suède ne devrait-elle pas fournir de telles assurances ? D’un point de vue juridique, après tout, les États-Unis n’ont absolument rien à voir avec les procédures suédoises en matière de délits sexuels.

Pourquoi la Suède n’a-t-elle pas voulu offrir une telle assurance ?

Il suffit de voir comment l’affaire a été gérée : Pour la Suède, il n’a jamais été question des intérêts des deux femmes. Même après sa demande d’assurance qu’il ne serait pas extradé, Assange voulait toujours témoigner. Il a dit : Si vous ne pouvez pas garantir que je ne serai pas extradé, alors je suis prêt à être interrogé à Londres ou par liaison vidéo.

Mais est-il normal, ou même légalement acceptable, que les autorités suédoises se rendent dans un autre pays pour un tel interrogatoire ?

C’est une indication supplémentaire que la Suède n’a jamais été intéressée par la découverte de la vérité. Pour ce type de questions judiciaires, il existe un traité de coopération entre le Royaume-Uni et la Suède, qui prévoit que les fonctionnaires suédois peuvent se rendre au Royaume-Uni, ou vice versa, pour mener des interrogatoires ou que ces interrogatoires peuvent avoir lieu par liaison vidéo. Pendant la période en question, de tels interrogatoires entre la Suède et l’Angleterre ont eu lieu dans 44 autres affaires. Ce n’est que dans le cas de Julian Assange que la Suède a insisté sur le fait qu’il était essentiel qu’il comparaisse en personne.

3. Lorsque la plus haute juridiction suédoise a finalement obligé les procureurs de Stockholm à porter des accusations ou à suspendre l’affaire, les autorités britanniques ont exigé : ’Ne vous dégonflez pas !

Pourquoi ?

Il n’y a qu’une seule explication pour tout – pour le refus d’accorder des assurances diplomatiques, pour le refus de l’interroger à Londres : Ils voulaient l’appréhender pour pouvoir l’extrader vers les États-Unis. Le nombre d’infractions à la loi qui se sont accumulées en Suède en quelques semaines seulement pendant l’enquête criminelle préliminaire est tout simplement grotesque. L’État a affecté un conseiller juridique aux femmes qui leur a dit que l’interprétation pénale de ce qu’elles avaient vécu dépendait de l’État, et non plus d’elles. Lorsque leur conseiller juridique a été interrogé sur les contradictions entre le témoignage des femmes et le récit auquel se conforment les fonctionnaires, le conseiller juridique a déclaré, en référence aux femmes ’ah, mais elles ne sont pas avocates’. Mais les procureurs publics ont refusé pendant cinq ans d’interroger Assange sur la question du préservatif prétendument déchiré intentionnellement – au point que le délai de prescription a expiré. Dans la deuxième affaire – l’affaire de viol fabriquée par les autorités, à laquelle s’applique un délai de prescription de dix ans – les avocats d’Assange ont demandé à la plus haute juridiction suédoise de forcer les procureurs publics à porter plainte ou à suspendre l’affaire. Lorsque les Suédois ont dit au Royaume-Uni qu’ils pourraient être contraints d’abandonner l’affaire, les Britanniques ont répondu, inquiets : ’Surtout ne vous dégonflez pas !!’

Vous êtes sérieux ?

Oui, les Britanniques, ou plus précisément le Crown Prosecution Service, voulaient empêcher la Suède d’abandonner l’affaire à tout prix. Mais en réalité, les Anglais auraient dû être heureux de ne plus avoir à dépenser des millions de dollars de l’argent des contribuables pour maintenir l’ambassade équatorienne sous surveillance constante afin d’empêcher la fuite d’Assange.

Pourquoi les Britanniques étaient-ils si désireux d’empêcher les Suédois de clore l’affaire ?

Il faut cesser de croire qu’il y avait vraiment un intérêt à mener une enquête sur un délit sexuel. Ce que Wikileaks a fait est une menace pour l’élite politique aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France et en Russie dans une même mesure. Wikileaks publie des informations d’État secrètes – ils sont opposés à la classification. Et dans un monde, même dans les démocraties dites matures, où le secret est devenu omniprésent, cela est considéré comme une menace fondamentale. Assange a clairement indiqué que les pays ne sont plus aujourd’hui intéressés par la confidentialité légitime, mais par la suppression d’informations importantes sur la corruption et les crimes. Prenez l’archétype de l’affaire Wikileaks à partir des fuites fournies par Chelsea Manning : La vidéo dite ’Collateral Murder’. (Note de l’éditeur : Le 5 avril 2010, Wikileaks a publié une vidéo classifiée de l’armée américaine qui montrait le meurtre de plusieurs personnes à Bagdad par des soldats américains, dont deux employés de l’agence de presse Reuters). En tant que conseiller juridique de longue date du Comité international de la Croix-Rouge et délégué dans les zones de guerre, je peux vous le dire : La vidéo documente sans aucun doute un crime de guerre. Un équipage d’hélicoptère a simplement fauché un groupe de personnes. Il se pourrait même qu’une ou deux de ces personnes portent une arme, mais les blessés ont été ciblés intentionnellement. C’est un crime de guerre. ’Il est blessé’, vous pouvez entendre un Américain dire. ’Je tire.’ Et puis ils rient. Puis une camionnette arrive pour sauver les blessés. Le chauffeur a deux enfants avec lui. On entend les soldats dire : C’est de leur faute s’ils emmènent leurs enfants sur un champ de bataille. Et puis ils ouvrent le feu. Le père et les blessés sont immédiatement tués, bien que les enfants survivent avec de graves blessures. Grâce à la publication de la vidéo, nous sommes devenus les témoins directs d’un massacre criminel et inadmissible.

Que doit faire une démocratie constitutionnelle dans une telle situation ?

Une démocratie constitutionnelle enquêterait probablement sur Chelsea Manning pour violation du secret officiel parce qu’elle a transmis la vidéo à Assange. Mais elle ne s’en prendrait certainement pas à Assange, car il a publié la vidéo dans l’intérêt public, conformément aux pratiques du journalisme d’investigation classique. Mais plus que tout, une démocratie constitutionnelle enquêterait et punirait les criminels de guerre. Ces soldats doivent être derrière les barreaux. Mais aucune enquête criminelle n’a été lancée. Au lieu de cela, l’homme qui a informé le public est enfermé dans une détention pré-extradition à Londres et risque une peine possible aux Etats-Unis allant jusqu’à 175 ans de prison. C’est une peine complètement absurde. En comparaison : Les principaux criminels de guerre du tribunal yougoslave ont été condamnés à 45 ans de prison. Cent soixante-quinze ans de prison dans des conditions qui ont été jugées inhumaines par le rapporteur spécial des Nations unies et par Amnesty International. Mais ce qui est vraiment horrifiant dans cette affaire, c’est l’anarchie qui s’est développée : Les puissants peuvent tuer sans crainte d’être punis et le journalisme se transforme en espionnage. Dire la vérité devient un crime.

Nils Melzer : « Voyons où nous en serons dans 20 ans si Assange est condamné – ce que vous pourrez encore écrire alors en tant que journaliste. Je suis convaincu que nous courons un grave danger de perdre la liberté de la presse ».

Qu’est-ce qui attend Assange une fois qu’il aura été extradé ?

Il ne bénéficiera pas d’un procès conforme à l’État de droit. C’est une autre raison pour laquelle son extradition ne devrait pas être autorisée. Assange sera jugé par un jury à Alexandria, en Virginie – la fameuse ’Espionage Court’ où les États-Unis jugent toutes les affaires de sécurité nationale. Le choix du lieu n’est pas une coïncidence, car les membres du jury doivent être choisis en proportion de la population locale, et 85 % des habitants d’Alexandrie travaillent dans le domaine de la sécurité nationale – à la CIA, à la NSA, au ministère de la défense et au département d’État. Lorsque des personnes sont jugées pour atteinte à la sécurité nationale devant un tel jury, le verdict est clair dès le départ. Les affaires sont toujours jugées devant le même juge à huis clos et sur la base de preuves classifiées. Personne n’a jamais été acquitté dans une telle affaire. Le résultat est que la plupart des accusés parviennent à un accord, dans lequel ils admettent une culpabilité partielle afin de recevoir une peine plus légère.

Vous dites que Julian Assange ne bénéficiera pas d’un procès équitable aux États-Unis ?

Sans aucun doute. Tant que les employés du gouvernement américain obéissent aux ordres de leurs supérieurs, ils peuvent participer à des guerres d’agression, à des crimes de guerre et à des actes de torture en sachant parfaitement qu’ils n’auront jamais à répondre de leurs actes. Qu’est-il advenu des leçons tirées des procès de Nuremberg ? J’ai travaillé assez longtemps dans des zones de conflit pour savoir que les erreurs se produisent en temps de guerre. Ce ne sont pas toujours des actes criminels sans scrupules. C’est en grande partie le résultat du stress, de l’épuisement et de la panique. C’est pourquoi je peux absolument comprendre quand un gouvernement dit : Nous allons faire éclater la vérité et, en tant qu’État, nous assumons l’entière responsabilité des dommages causés, mais si le blâme ne peut être directement attribué à des individus, nous n’imposerons pas de punitions draconiennes. Mais il est extrêmement dangereux lorsque la vérité est étouffée et que les criminels ne sont pas traduits en justice. Dans les années 1930, l’Allemagne et le Japon ont quitté la Société des Nations. Quinze ans plus tard, le monde était en ruines. Aujourd’hui, les États-Unis se sont retirés du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, et ni le massacre des ’meurtres collatéraux’, ni la torture pratiquée par la CIA après le 11 septembre, ni la guerre d’agression contre l’Irak n’ont donné lieu à des enquêtes criminelles. Aujourd’hui, le Royaume-Uni suit cet exemple. Le Comité de sécurité et de renseignement du parlement britannique a publié deux rapports détaillés en 2018, montrant que la Grande-Bretagne était beaucoup plus impliquée dans le programme secret de torture de la CIA qu’on ne le pensait auparavant. Le comité a recommandé une enquête officielle. La première chose que Boris Johnson a faite après être devenu Premier ministre a été d’annuler cette enquête.

4. Au Royaume-Uni, les violations des conditions de mise en liberté sous caution ne sont généralement sanctionnées que par des amendes ou, tout au plus, par quelques jours de prison. Mais Assange a reçu 50 semaines dans une prison de haute sécurité sans avoir la possibilité de préparer sa propre défense

En avril, Julian Assange a été traîné hors de l’ambassade équatorienne par la police britannique. Que pensez-vous de ces événements ?

En 2017, un nouveau gouvernement a été élu en Équateur. En réponse, les États-Unis ont écrit une lettre indiquant qu’ils étaient désireux de coopérer avec l’Équateur. Il y avait bien sûr beaucoup d’argent en jeu, mais il y avait un obstacle : Julian Assange. Le message était que les États-Unis étaient prêts à coopérer si l’Équateur remettait Assange aux États-Unis. Ils lui ont rendu la vie difficile. Mais il est resté. L’Équateur a alors annulé son amnistie et a donné le feu vert à la Grande-Bretagne pour l’arrêter. Comme le gouvernement précédent lui avait accordé la citoyenneté équatorienne, le passeport d’Assange a également dû être révoqué, car la constitution équatorienne interdit l’extradition de ses propres citoyens. Tout cela s’est passé du jour au lendemain et sans aucune procédure judiciaire. Assange n’a pas eu la possibilité de faire une déclaration ni d’avoir recours à un recours juridique. Il a été arrêté par les Britanniques et conduit le jour même devant un juge britannique, qui l’a condamné pour violation de sa liberté sous caution.

Que pensez-vous de ce verdict accéléré ?

Assange n’a eu que 15 minutes pour se préparer avec son avocat. Le procès lui-même n’a également duré que 15 minutes. L’avocat d’Assange a posé un épais dossier sur la table et a fait une objection formelle à l’un des juges pour conflit d’intérêt parce que son mari avait été exposé par Wikileaks dans 35 cas. Mais le juge principal a balayé ces préoccupations sans les examiner plus avant. Il a déclaré qu’accuser son collègue de conflit d’intérêts était un affront. Assange lui-même n’a prononcé qu’une seule phrase pendant toute la procédure : ’Je plaide non coupable.’ Le juge s’est tourné vers lui et a dit : ’Vous êtes un narcissique qui ne peut pas aller au-delà de son propre intérêt. Je vous condamne pour violation de la liberté sous caution.’

Si je vous comprends bien : Julian Assange n’a jamais eu sa chance depuis le début ?

C’est le but. Je ne dis pas que Julian Assange est un ange ou un héros. Mais il n’a pas à l’être. Nous parlons des droits de l’homme et non des droits des héros ou des anges. Assange est une personne, et il a le droit de se défendre et d’être traité avec humanité. Peu importe de quoi il est accusé, Assange a droit à un procès équitable. Mais ce droit lui a été délibérément refusé – en Suède, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Équateur. Au lieu de cela, il a été laissé à pourrir pendant près de sept ans dans les limbes d’une pièce. Puis, il a été soudainement été traîné dehors et condamné en quelques heures et sans aucune préparation pour une violation de la liberté sous caution qui consistait à lui avoir accordé l’asile diplomatique d’un autre État membre des Nations unies sur la base de persécutions politiques, comme le veut le droit international et comme l’ont fait d’innombrables dissidents chinois, russes et autres dans les ambassades occidentales. Il est évident que ce à quoi nous avons affaire ici, c’est la persécution politique. En Grande-Bretagne, les violations de la liberté sous caution entraînent rarement des peines de prison – elles ne sont généralement passibles que d’amendes. En revanche, Assange a été condamné dans le cadre d’une procédure sommaire à 50 semaines dans une prison de haute sécurité – une peine clairement disproportionnée qui n’avait qu’un seul but : détenir Assange suffisamment longtemps pour que les États-Unis puissent préparer leur dossier d’espionnage contre lui.

En tant que rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, qu’avez-vous à dire sur ses conditions d’emprisonnement actuelles ?

La Grande-Bretagne a refusé à Julian Assange tout contact avec ses avocats aux États-Unis, où il fait l’objet de procédures secrètes. Son avocate britannique s’est également plainte de n’avoir même pas eu suffisamment accès à son client pour examiner avec lui les documents et les preuves du tribunal. Jusqu’en octobre, il n’était pas autorisé à avoir un seul document de son dossier avec lui dans sa cellule. Il s’est vu refuser son droit fondamental de préparer sa propre défense, tel que garanti par la Convention européenne des droits de l’homme. A cela s’ajoutent la mise à l’isolement presque totale et la peine totalement disproportionnée pour violation de la liberté sous caution. Dès qu’il sortait de sa cellule, les couloirs étaient vidés pour l’empêcher d’avoir des contacts avec les autres détenus.

Et tout cela à cause d’une simple violation de la liberté sous caution ? À quel moment l’emprisonnement devient-il une torture ?

Julian Assange a été intentionnellement torturé psychologiquement par la Suède, la Grande-Bretagne, l’Équateur et les États-Unis, d’abord par le traitement hautement arbitraire des procédures engagées contre lui. La façon dont la Suède a poursuivi l’affaire, avec l’aide active de la Grande-Bretagne, visait à le mettre sous pression et à le piéger dans l’ambassade. La Suède ne s’est jamais souciée de trouver la vérité et d’aider ces femmes, mais de pousser Assange dans un coin. Il s’agit d’un abus des procédures judiciaires visant à pousser une personne dans une position où elle est incapable de se défendre. À cela s’ajoutent les mesures de surveillance, les insultes, les indignités et les attaques de la part de politiciens de ces pays, jusqu’aux menaces de mort. Cet abus constant du pouvoir de l’État a déclenché un stress et une anxiété importants à Assange et a entraîné des dommages cognitifs et neurologiques mesurables. J’ai rendu visite à Assange dans sa cellule à Londres en mai 2019, en compagnie de deux médecins expérimentés et très respectés, spécialisés dans l’examen médico-légal et psychologique des victimes de la torture. Le diagnostic posé par les deux médecins était clair : Julian Assange présente les symptômes typiques de la torture psychologique. S’il ne reçoit pas rapidement une protection, sa santé risque de se détériorer rapidement et la mort pourrait en être l’une des conséquences.

Six mois après qu’Assange ait été placé en détention pré-extradition en Grande-Bretagne, la Suède a tranquillement abandonné les poursuites contre lui en novembre 2019, après neuf longues années. Pourquoi ?

L’État suédois a passé près d’une décennie à présenter intentionnellement Julian Assange au public comme un délinquant sexuel. Puis, ils ont soudainement abandonné l’affaire contre lui sur la base du même argument que celui utilisé par la première procureure de Stockholm en 2010, lorsqu’elle a initialement suspendu l’enquête après seulement cinq jours : La déclaration de la femme était crédible, mais il n’y avait aucune preuve qu’un crime avait été commis. Il s’agit d’un scandale incroyable. Mais le moment choisi n’était pas un accident. Le 11 novembre, un document officiel que j’avais envoyé au gouvernement suédois deux mois auparavant a été rendu public. Dans ce document, j’ai demandé au gouvernement suédois de fournir des explications sur une cinquantaine de points concernant les implications en matière de droits de l’homme de la manière dont l’affaire était traitée. Comment est-il possible que la presse ait été immédiatement informée malgré l’interdiction de le faire ? Comment est-il possible qu’un soupçon ait été rendu public alors que l’interrogatoire n’avait pas encore eu lieu ? Comment est-il possible que vous disiez qu’un viol a été commis alors que la femme impliquée conteste cette version des faits ? Le jour où le document a été rendu public, j’ai reçu une réponse dérisoire de la Suède : Le gouvernement n’a pas d’autre commentaire à faire sur cette affaire.

Que signifie cette réponse ?

Il s’agit d’un aveu de culpabilité.

Comment cela ?

En tant que rapporteur spécial des Nations unies, j’ai été chargé par la communauté internationale des nations d’examiner les plaintes déposées par les victimes de la torture et, si nécessaire, de demander des explications ou des enquêtes aux gouvernements. C’est le travail quotidien que je fais avec tous les États membres des Nations unies. D’après mon expérience, je peux dire que les pays qui agissent de bonne foi sont presque toujours intéressés à me fournir les réponses dont j’ai besoin pour mettre en évidence la légalité de leur comportement. Lorsqu’un pays comme la Suède refuse de répondre aux questions posées par le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, cela montre que le gouvernement est conscient de l’illégalité de son comportement et qu’il ne veut pas en assumer la responsabilité. Ils ont arrêté et abandonné l’affaire une semaine plus tard parce qu’ils savaient que je ne reculerais pas. Lorsque des pays comme la Suède se laissent manipuler de la sorte, nos démocraties et nos droits de l’homme sont alors confrontés à une menace fondamentale.

Vous pensez que la Suède était pleinement consciente de ce qu’elle faisait ?

Oui. De mon point de vue, la Suède a très clairement agi de mauvaise foi. Si elle avait agi de bonne foi, il n’y aurait eu aucune raison de refuser de répondre à mes questions. Il en va de même pour les Britanniques : Après ma visite à Assange en mai 2019, ils ont mis six mois pour me répondre – dans une lettre d’une seule page, qui se limitait essentiellement à rejeter toutes les accusations de torture et toutes les incohérences de la procédure judiciaire. Si vous jouez à ce genre de jeu, quel est l’intérêt de mon mandat ? Je suis le rapporteur spécial sur la torture pour les Nations unies. J’ai pour mandat de poser des questions claires et d’exiger des réponses. Quelle est la base juridique permettant de refuser à une personne son droit fondamental à se défendre ? Pourquoi un homme qui n’est ni dangereux ni violent est-il maintenu en isolement pendant plusieurs mois alors que les normes des Nations unies interdisent légalement l’isolement pendant des périodes dépassant 15 jours ? Aucun de ces États membres des Nations unies n’a ouvert d’enquête, ni répondu à mes questions, ni même manifesté un intérêt pour le dialogue.

5. Une peine de prison de 175 ans pour le journalisme d’investigation : Le précédent que pourrait créer l’affaire USA contre Julian Assange

Que signifie le refus des États membres de l’ONU de fournir des informations à leur propre rapporteur spécial sur la torture ?

Qu’il s’agit d’une affaire arrangée d’avance. Un simulacre de procès doit être utilisé pour faire un exemple de Julian Assange. Le but est d’intimider d’autres journalistes. L’intimidation, d’ailleurs, est l’un des principaux objectifs de l’utilisation de la torture dans le monde. Le message que nous devons tous recevoir est le suivant : Voici ce qui vous arrivera si vous imitez le modèle de Wikileaks. C’est un modèle qui est dangereux parce qu’il est si simple : Les personnes qui obtiennent des informations sensibles de leur gouvernement ou de leur entreprise les transfèrent à Wikileaks, mais le dénonciateur reste anonyme. La réaction montre à quel point la menace est perçue comme importante : Quatre pays démocratiques ont uni leurs forces – les États-Unis, l’Équateur, la Suède et le Royaume-Uni – afin d’utiliser leur pouvoir pour dépeindre un homme comme un monstre afin qu’il puisse ensuite être brûlé sur le bûcher sans aucun tollé. Cette affaire est un énorme scandale et représente l’échec de l’État de droit occidental. Si Julian Assange est reconnu coupable, ce sera une condamnation à mort pour la liberté de la presse.

Que signifierait ce précédent éventuel pour l’avenir du journalisme ?

Sur le plan pratique, cela signifie que vous, en tant que journaliste, devez maintenant vous défendre. Car si le journalisme d’investigation est classé comme de l’espionnage et peut être incriminé dans le monde entier, alors la censure et la tyrannie s’ensuivront. Un système meurtrier est en train de se créer sous nos yeux. Les crimes de guerre et la torture ne sont pas poursuivis. Des vidéos sur YouTube circulent dans lesquelles des soldats américains se vantent d’avoir poussé des femmes irakiennes au suicide par des viols systématiques. Personne n’enquête sur ce sujet. Dans le même temps, une personne qui expose de telles choses est menacée de 175 ans de prison. Pendant toute une décennie, il a été inondé d’accusations qui ne peuvent être prouvées et qui le brisent. Et personne n’est tenu de rendre des comptes. Personne n’assume de responsabilité. Cela marque une érosion du contrat social. Nous donnons des pouvoirs aux pays et nous les déléguons aux gouvernements – mais en retour, ils doivent être tenus responsables de la manière dont ils exercent ces pouvoirs. Si nous n’exigeons pas qu’ils soient tenus responsables, nous perdrons tôt ou tard nos droits. Les êtres humains ne sont pas démocratiques par nature. Le pouvoir se corrompt s’il n’est pas contrôlé. Si nous n’insistons pas pour que le pouvoir soit surveillé, le résultat est la corruption.

« Il s’agit d’un abus des procédures judiciaires visant à pousser une personne dans une position où elle est incapable de se défendre ».

Vous dites que le ciblage d’Assange menace le cœur même de la liberté de la presse.

Nous verrons où nous en serons dans 20 ans si Assange est condamné – ce que vous pourrez encore écrire alors en tant que journaliste. Je suis convaincu que nous courons un grave danger de perdre la liberté de la presse. C’est déjà le cas : Soudain, le siège d’ABC News en Australie a été perquisitionné en rapport avec le ’Journal de guerre afghan’. La raison ? Une fois de plus, la presse a mis au jour des fautes commises par des représentants de l’État. Pour que la répartition des pouvoirs fonctionne, l’État doit être contrôlé par la presse en tant que quatrième pouvoir. WikiLeaks est la conséquence logique d’un processus continu d’élargissement du secret : Si la vérité ne peut plus être examinée parce que tout est gardé secret, si les rapports d’enquête sur la politique de torture du gouvernement américain sont gardés secrets et si même de grandes parties du résumé publié sont censurées, il en résulte inévitablement des fuites à un moment donné. WikiLeaks est la conséquence d’un secret omniprésent et reflète le manque de transparence de notre système politique moderne. Il y a, bien sûr, des domaines où le secret peut être vital. Mais si nous ne savons plus ce que font nos gouvernements et les critères qu’ils suivent, si les crimes ne font plus l’objet d’enquêtes, alors cela représente un grave danger pour l’intégrité de la société.

Quelles en sont les conséquences ?

En tant que rapporteur spécial des Nations unies sur la torture et, avant cela, en tant que délégué de la Croix-Rouge, j’ai été témoin de nombreuses horreurs et violences et j’ai vu à quelle vitesse des pays pacifiques comme la Yougoslavie ou le Rwanda peuvent se transformer en enfer. À l’origine de ces évolutions, il y a toujours un manque de transparence et un pouvoir politique ou économique débridé, combinés à la naïveté, l’indifférence et la malléabilité de la population. Soudain, ce qui est toujours arrivé à l’autre – torture, viol, expulsion et meurtre impunis – peut tout aussi bien nous arriver à nous ou à nos enfants. Et personne ne s’en souciera. Je peux vous le promettre.

Nils Melzer
rapporteur spécial des Nations unies sur la torture

Interviewé par Daniel Ryser.

Photos de Yves Bachmann, traduction (vers l’anglais) Charles Hawley

Article en anglais : «A murderous system is being created before our very eyes», Republik, le 31 janvier 2020.

Traduction par VD pour le Grand Soir 

Le peuple est en colère contre son gouvernement. Où ? Un peu partout. Qu’est-ce qui rend les grèves en cours en France si spéciales ? Rien, peut-être, sauf une certaine attente basée sur l’histoire que les soulèvements français peuvent produire des changements importants – ou sinon, peuvent au moins aider à clarifier les problèmes des conflits sociaux contemporains.

Les troubles sociaux en cours en France semblent opposer une majorité de travailleurs au président Emmanuel Macron. Mais comme Macron n’est qu’un instrument technocratique dans les mains de la gouvernance financière mondiale, le conflit est essentiellement un soulèvement contre des politiques qui placent les exigences cupides des marchés financiers avant les besoins de la population. Ce conflit fondamental est à l’origine des manifestations hebdomadaires des Gilets jaunes qui manifestent tous les samedis depuis plus d’un an, malgré une répression policière brutale. Désormais, syndicalistes, travailleurs du secteur public et Gilets jaunes manifestent ensemble, alors que  des arrêts de travail sporadiques continuent de perturber les transports publics.

Dans les derniers développements, les enseignants des écoles parisiennes se joignent à la révolte. Même la prestigieuse école préparatoire, le lycée Louis le Grand, a fait grève. C’est important parce que même un gouvernement qui n’a aucun scrupule à écraser les chefs des mécontents de la classe ouvrière peut hésiter avant de dénigrer les cerveaux de la future élite.

Aussi général que soit le mécontentement, la cause directe de ce qui est devenu la plus longue période de troubles dans la mémoire française, a son origine dans un seul fait : la détermination du gouvernement à revoir le système national de retraite de la sécurité sociale. Ce n’est qu’un aspect du programme antisocial de Macron, mais aucun autre aspect ne touche autant à la vie de tout le monde que celui-ci.

La retraite française est financée de la même manière que la sécurité sociale américaine. Les employés et les employeurs versent une partie des salaires à un fonds qui verse les pensions actuelles, dans l’espoir que les travailleurs de demain paieront les pensions de ceux qui travaillent aujourd’hui.

Le système existant est complexe, avec des régimes particuliers pour quarante-deux professions différentes, mais il fonctionne assez bien. En l’état actuel des choses, malgré l’écart grandissant entre les ultra-riches et les modestes, la pauvreté des personnes âgées est moins grande en France qu’en Allemagne par exemple.

Le plan Macron d’unifier et de simplifier le système par un mécanisme universel de points prétend améliorer «l’égalité», mais il s’agit d’un nivellement à la baisse et non à la hausse. L’orientation générale de la réforme est clairement de faire travailler les gens plus longtemps pour des pensions plus faibles. Petit à petit, les gains et les dépenses du système de sécurité sociale sont réduits. Cela diminuera encore le pourcentage du PIB consacré aux salaires et aux pensions.

Le résultat recherché ? Le voici : comme les gens craignent la perspective d’une vieillesse sans le sou, ils se sentiront obligés de placer leur épargne dans des régimes de retraite privés.

Solidarité internationale

Dans une rare manifestation de solidarité internationale, à l’ancienne, de la classe ouvrière, les syndicats belges ont exprimé leur ferme soutien à l’opposition des syndicats français aux réformes de Macron, proposant même de contribuer à un fonds de grève pour les travailleurs français. Le soutien des travailleurs d’un pays à la lutte des travailleurs d’un autre pays était ce que la solidarité internationale signifiait auparavant. Elle est largement oubliée par la gauche contemporaine, qui tend à la voir en termes d’ouverture des frontières nationales. Cela reflète parfaitement les aspirations du capitalisme mondial.

La solidarité internationale du capital financier est structurelle.

Macron est un banquier d’investissement, dont la campagne a été financée et promue par des banquiers d’investissement, y compris des investisseurs étrangers. Ce sont ces gens qui ont contribué à inspirer ses politiques, qui sont toutes conçues pour renforcer le pouvoir de la finance internationale et affaiblir le rôle de l’État.

Leur objectif est d’inciter l’État à abandonner la prise de décision au pouvoir impersonnel des «marchés», dont le critère mécanique est le profit plutôt que les considérations politiques subjectives de bien-être social. C’est la tendance dans tout l’Occident depuis les années 1980 et elle s’intensifie simplement sous le règne de Macron.

L’Union européenne est devenue le principal chien de garde de cette transformation. Totalement sous l’influence d’experts non élus, la Commission européenne établit tous les deux ans les «grandes orientations de politique économique» (GOPE), à suivre par les États membres. Les GOPE pour la France de mai 2018 «recommandent» – c’est une directive, c’est-à-dire un ordre – un ensemble de «réformes», dont «l’uniformisation» des régimes de retraite, ostensiblement pour améliorer la «transparence», «l’équité», la mobilité de la main-d’œuvre et – enfin mais certainement pas le moins important – «un meilleur contrôle des dépenses publiques». Bref, des coupes budgétaires gouvernementales.

La politique de réforme économique de Macron a été essentiellement définie à Bruxelles.

Mais Wall Street est également intéressé. L’équipe d’experts mandatée par le Premier ministre Edouard Philippe pour concevoir les réformes économiques inclut Jean-François Cirelli, chef de la branche française de Black Rock, le gestionnaire d’investissement (hedge funds) basé à New-York assis sur 3 400 milliards d’euros d’actifs. Les deux tiers environ du capital de Black Rock proviennent de fonds de pension du monde entier.1

Larry Fink, le PDG américain de ce monstrueux tas d’argent, était le bienvenu au Palais de l’Élysée en juin 2017, peu de temps après l’élection de Macron. Deux semaines plus tard, le ministre de l’économie Bruno Le Maire était à New York pour consulter Larry Fink. Puis, en octobre 2017, Fink a conduit une délégation de Wall Street à Paris pour une réunion confidentielle – divulguée par le Canard Enchaîné – avec Macron et cinq hauts ministres du gouvernement pour discuter des moyens de rendre la France particulièrement attrayante pour les investissements étrangers.

Larry Fink a un intérêt évident pour les réformes de Macron. En appauvrissant progressivement la sécurité sociale, le nouveau système vise à stimuler l’essor des régimes de retraite privés, domaine dominé par Black Rock. Ces régimes ne bénéficient pas de la garantie de la sécurité sociale du gouvernement. Les pensions privées dépendent des performances boursières, et en cas de crash, votre retraite disparaît. Pendant ce temps, les gestionnaires d’argent spéculent avec votre épargne, prenant leur tribut quoi qu’il arrive.

Il n’y a aucun complot là-dedans. C’est simplement la finance internationale à l’œuvre. Macron et ses ministres sont impatients de voir Black Rock investir en France. Pour eux, c’est ainsi que le monde fonctionne.

Le prétexte le plus cynique de la réforme des retraites de Macron est que la combinaison de tous les différents régimes professionnels en un système universel par points favorise l’égalité – même si elle augmente l’écart croissant entre les salariés et les super-riches, qui n’ont pas besoin de pensions.

Mais les professions sont différentes. À Noël, des danseurs de ballet grévistes ont illustré ce fait en jouant une partie du Lac des cygnes sur les pierres froides de l’entrée de l’Opéra Garnier à Paris. Ils attiraient l’attention du public sur le fait qu’on ne pouvait pas s’attendre à ce qu’ils continuent à travailler jusqu’à la soixantaine, pas plus que d’autres professions nécessitant des efforts physiques extrêmes.

La variété du système de retraite français actuel remplit une fonction sociale. Certaines professions, comme l’enseignement et les soins infirmiers, sont essentielles à la société, mais les salaires ont tendance à être inférieurs à ceux du secteur privé. Ces professions peuvent se perpétuer en assurant la stabilité de l’emploi et la promesse d’une retraite confortable. Ôtez leurs «privilèges» et recruter des enseignants et des infirmières compétents sera encore plus difficile que ce n’est déjà. À l’heure actuelle, le personnel médical menace de démissionner en masse, car les conditions dans les hôpitaux deviennent insupportables en raison des coupes drastiques dans les budgets et le personnel.

Y a-t-il une alternative ?

Le vrai problème est le choix du mode de vie : pour être précis, la mondialisation économique contre la souveraineté nationale.

Pour des raisons historiques, la plupart des Français ne partagent pas la foi ardente des Britanniques et des Américains dans la bienveillance de la main invisible du marché. Il existe un penchant national vers une économie mixte, où l’État joue un rôle déterminant. Les Français ne croient pas facilement que la privatisation est meilleure, surtout lorsqu’ils peuvent la voir empirer les situations existantes.

Macron est un défenseur passionné de la main invisible. Il semble s’attendre à ce qu’en drainant l’épargne française vers un géant international de l’investissement comme Black Rock, celui-ci le gratifiera en retour par des investissements dans le progrès technologique et industriel français.

Rien de moins sûr. En Occident ces jours-ci, il y a beaucoup de crédit à faible taux d’intérêt, beaucoup de dettes, mais l’investissement est rarement créatif. L’argent est largement utilisé pour spéculer : acheter ce qui existe déjà – les entreprises en place, les fusions, le négoce de valeurs mobilières – massif aux États-Unis –  et, pour les particuliers, le logement. La plupart des investissements étrangers en France achètent des choses comme les vignobles ou vont dans des infrastructures solides comme les ports, les aéroports et les autoroutes. Lorsque General Electric a racheté Alstom, elle a rapidement trahi sa promesse de préserver les emplois et a commencé à réduire ses effectifs. Elle prive également la France de la maîtrise d’un aspect essentiel de son indépendance nationale, son énergie nucléaire. [Les turbines des sous-marins nucléaires français dépendent maintenant des États-Unis, NdT]

En bref, l’investissement étranger peut affaiblir le pays d’une façon dramatique. Dans une économie mixte, les actifs à but lucratif tels que les autoroutes peuvent accroître la capacité du gouvernement à combler, entre autres, les déficits périodiques de la sécurité sociale. Avec la privatisation, les actionnaires étrangers exigent leurs bénéfices.

Les États-Unis, malgré leur dévouement idéologique à la main invisible, ont en fait un secteur industriel militaire fortement soutenu par l’État, qui dépend des crédits du Congrès, des contrats du Pentagone, d’une législation favorable et des pressions, sans vergogne, sur les «alliés» pour acheter des armes fabriquées aux États-Unis. Il s’agit en effet d’une forme d’économie planifiée, mais qui ne répond pas du tout aux besoins sociaux.

Les règles de l’Union européenne interdisent à un État membre comme la France de développer sa propre politique industrielle à caractère civil, car tout doit être ouvert à une concurrence internationale sans entraves. Les services publics et les infrastructure, tout doit être ouvert aux propriétaires étrangers. Les investisseurs étrangers n’ont aucun scrupule à prendre leurs bénéfices tout en laissant ces services publics se détériorer.

La perturbation continue de la vie quotidienne semble obliger le gouvernement de Macron à faire des concessions mineures. Mais rien ne peut changer les objectifs fondamentaux de cette présidence.

Dans le même temps, l’arrogance et la répression brutale du régime Macron augmentent les demandes d’un changement politique radical. Le mouvement des Gilets jaunes a largement adopté la demande formulée par Etienne Chouard d’une nouvelle Constitution autorisant les référendums à l’initiative des citoyens – en bref, une révolution démocratique pacifique.

Comment en arriver là ? Renverser un monarque est une chose, mais renverser le pouvoir de la finance internationale en est une autre, en particulier dans une nation liée par les traités de l’UE et de l’OTAN. L’animosité personnelle envers Macron a tendance à mettre l’Union européenne à l’abri de critiques acerbes sur sa responsabilité principale.

Une révolution électorale pacifique appelle des dirigeants populaires avec un programme clair. François Asselineau continue de diffuser sa critique radicale de l’UE auprès de l’intelligentsia sans que son parti, l’Union Populaire Républicaine, ne gagne une force électorale significative. Le leader de gauche Jean-Luc Mélenchon a le punch oratoire pour mener une révolution, mais sa popularité semble avoir souffert d’attaques encore plus dures que celles lancées contre Corbyn en Grande-Bretagne ou Sanders aux États-Unis. Avec Mélenchon affaibli et aucune autre personnalité forte en vue, Marine Le Pen s’est imposée comme le principal challenger de Macron à l’élection présidentielle de 2022, ce qui risque de présenter aux électeurs le même choix que celui de 2017.

L’analyse d’Asselineau, la masse stratégique des Gilets jaunes, le talent oratoire de Mélenchon, les réformes institutionnelles de Chouard – ce sont des éléments qui pourraient théoriquement se combiner – avec d’autres encore inconnus – pour produire une révolution pacifique. Mais combiner des éléments politiques est une alchimie difficile, surtout dans une France individualiste. Sans grandes surprises, la France semble se diriger non pas vers une révolution mais vers un interminable combat gelé.

Diana Johnstone

 

Article original en anglais :

France’s Popular Uprising: Revolution or Frozen Conflict?, publié le 19 janvier 2020.

Traduit par jj, relu par Marcel pour le Saker Francophone

Note : 
1.BlackRock a dépensé en 2018 plus de 1 250 000 € en lobbying auprès des institutions de l’Union européenne et organise des dizaines de rendez-vous avec les responsables de la Commission. BlackRock entend en particulier influer sur les questions de taxation et de régulation financière. Wikipédia
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Le Pentagone a déployé une nouvelle ogive nucléaire plus petite à bord du sous-marin lance-missiles USS Tennessee alors qu’il naviguait dans l’Atlantique le mois dernier au milieu de la crise qui s’envenime avec l’Iran. L’arme, connue sous le nom d’ogive W76-2, a un rendement explosif d’environ cinq kilotonnes, un tiers de la puissance destructrice de la bombe Little Boy qui a coûté la vie à quelque 140.000 personnes à Hiroshima en 1945.

La Fédération des scientifiques américains (FAS) a révélé son déploiement cette semaine, citant des personnalités civiles et militaires anonymes. Elle a déclaré que deux des 20 missiles balistiques Trident à bord du sous-marin USS Tennessee, et d’autres, seront armés des ogives W76-2. Chaque missile peut contenir jusqu’à huit ogives de ce type, capables de frapper plusieurs cibles.

La nouvelle arme a été déployée remarquablement vite. L’Examen 2018 de la Posture nucléaire (NPR) du gouvernement Trump a appelé au développement d’une «ogive SLBM [missile balistique lancé depuis un sous-marin] à faible rendement pour assurer une option de réponse rapide capable de pénétrer les défenses adverses» et de combler « « une lacune » exploitable en ce qui concerne les capacités de dissuasion régionales américaines.»

Le prétexte du déploiement de l’ogive était l’affirmation non étayée que la Russie développerait des armes similaires et a adopté une doctrine «escalader pour désamorcer» ou «escalader pour gagner» en utilisant des armes nucléaires à faible rendement, dans l’espoir que Washington ne riposte pas avec des ogives stratégiques de peur de déclencher une guerre thermonucléaire totale. L’argument du Pentagone a été qu’un missile balistique à faible rendement et à réaction rapide est nécessaire pour «rétablir la dissuasion».

Cependant, le rapport du FAS suggère fortement que cette prétendue doctrine russe est un prétexte et «qu’il est beaucoup plus probable que la nouvelle arme à faible rendement soit destinée à faciliter une frappe initiale à l’arme nucléaire contre la Corée du Nord ou l’Iran.»

Il souligne que tant la stratégie de sécurité nationale des États-Unis que le Nuclear Posture Review (NPR) envisagent l’utilisation d’armes nucléaires en réponse aux «attaques non nucléaires et aux agressions conventionnelles à grande échelle», et que le NPR a déclaré explicitement que l’ogive W76-2 a été conçue pour «élargir la gamme d’options crédibles des États-Unis pour répondre à une attaque stratégique nucléaire ou non nucléaire». Washington n’exclut pas une frappe nucléaire, y compris contre des pays qui ne sont pas dotés d’armés nucléaires, comme l’Iran.

Le déploiement de l’USS Tennessee avec ses nouvelles ogives nucléaires «utilisables» est intervenu à peu près au même moment où le président Donald Trump a rassemblé avec ses principaux collaborateurs le 29 décembre dans son complexe de Mar-a-Lago en Floride, pour ordonner l’assassinat criminel du général Qassem Suleimani, du général Qassem Suleimani, par un missile tiré depuis un drone. Cet assassinat par drone a été effectué à l’aéroport international de Bagdad cinq jours plus tard.

Une information annoncée jeudi par NBC News, citant de hauts responsables américains anonymes, a établi qu’à la même réunion en Floride, «Trump a également autorisé le bombardement de navires iraniens, de sites de lance-missiles et de systèmes de défense aérienne […] Techniquement, l’armée peut désormais frapper ces cibles sans autorisation présidentielle supplémentaire, bien qu’en pratique elle consulterait la Maison Blanche avant toute action de ce type.»

Cette information prévenait également que «les deux parties restent aux prises un dangereux accrochage, la moindre erreur de calcul, selon certains responsables, pourrait conduire à un désastre.»

En d’autres termes, malgré tous les discours sur la guerre qui aurait été évitée à la suite de l’acte de guerre, et du crime de guerre, commis par Washington lors du meurtre de Soleimani, la réalité est que le monde reste au bord d’un affrontement militaire catastrophique, qui pourrait dégénérer rapidement vers la première utilisation d’armes nucléaires en trois quarts de siècle.

La menace contre l’Iran fait partie d’une préparation beaucoup plus large vers une guerre mondiale à travers laquelle l’impérialisme américain cherche à compenser l’érosion de sa domination auparavant hégémonique de l’économie mondiale en recourant à l’utilisation criminelle d’une force militaire écrasante.

Après avoir obtenu un budget militaire de 738 milliards de dollars pour 2020 avec le soutien d’une écrasante majorité – démocrate et républicaine – au Congrès américain, le gouvernement Trump s’apprête maintenant à imposer une augmentation de 20 pour cent du budget de la National Nuclear Security Administration ( NNSA), l’agence qui supervise la constitution de l’arsenal nucléaire américain. Cette proposition de budget de 20 milliards de dollars, rendue publique cette semaine, ne représente qu’une fraction des plus de mille milliards de dollars que les États-Unis devraient consacrer à la «modernisation» de l’arsenal au cours des trois prochaines décennies – des projets mis en œuvre sous le mandat démocrate de Barack Obama, avant que Trump ne prenne ses fonctions.

Trump est un criminel de guerre. Ses menaces de mener à bien «l’anéantissement» de l’Iran et de faire pleuvoir «le feu et la fureur» sur la Corée du Nord ne sont pas simplement des hyperboles. Les armes nucléaires «utilisables» pour commettre de telles atrocités ont déjà été placées entre ses mains.

Alors que le procès en destitution du président américain au Sénat tire à sa fin honteuse, il est frappant de constater que les plus grands crimes de Trump, y compris les actes de guerre et sa menace d’entraîner le monde dans une guerre nucléaire, ne figurent en aucune manière dans les charges retenues contre lui. Au contraire, les articles de mise en accusation reposent sur des allégations selon lesquelles il aurait retenu de l’aide militaire létale à l’Ukraine et n’aurait pas été suffisamment agressif contre la Russie.

Cette accusation est portée, comme Newsweek l’asouligné cette semaine, après que le Pentagone a organisé 93 exercices militaires distincts entre mai et fin septembre de l’année dernière, tous simulant ou préparant une guerre contre la Russie, une activité sans précédent. Cela comprenait des bombardements d’entraînement à moins de 800 kilomètres de la frontière russe et le renforcement régulier des forces terrestres présentes dans les trois États baltes et en Pologne, ainsi que l’escalade des déploiements aériens américains décrits comme des programmes de «bombardement» et de «sécurité du théâtre d’opérations».

La marche vers la guerre n’a pas sa source dans l’esprit malade de Donald Trump, mais plutôt dans la crise insoluble du capitalisme mondial. Il n’y a pas de faction opposée à la guerre au sein de la classe dirigeante américaine, y compris parmi ses représentants démocrates, seulement des différends tactiques sur la meilleure façon de défendre les intérêts impérialistes américains sur la scène mondiale…

Bill Van Auken

 

Article paru en anglais, WSWS, le 1er février 2020

Photo en vedette : Premier lancement d’un missile Trident le 18 janvier 1977 au cap Canaveral, en Floride [Crédit : photo du dossier de la marine américaine]

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Jeudi 30 janvier dernier s’est éteint Albert Aghazarian, 69 ans, figure emblématique et incontournable de la vieille ville de Jérusalem.

Albert Aghazarian, né en août 1950, était d’origine arménienne et racontait que ses parents avaient fui leur terre natale en proie aux conditions terribles de la guerre menée par la Turquie et qui allait décimer plus d’un million d’Arméniens.

Avec ironie lorsqu’il narrait ces faits, il m’expliquait l’idée ‘lumineuse’ qu’avait eu son père de choisir un endroit plus calme, la Palestine, pour destination… avec les suites que l’on connaît. 

« …en arrivant ici en 1919, mon père ne savait pas qu’après les Turcs nous allions vivre l’arménisation des Palestiniens… », disait-il lors d’un échange.

Pour ceux qui ont eu le privilège de le rencontrer, Albert avait un humour décapant et ne ratait jamais l’occasion d’en émailler ses interventions. Polyglotte, il parlait sept langues, ajoutant pour ceux que cela étonnait : « Oui, mais… une seule à la fois ! » 

Historien, professeur à l’université de Birzeit avant d’en devenir le porte-parole pendant de nombreuses années, Albert était reconnu pour son savoir et l’étendue de ses connaissances. Son érudition lui a permis un parcours incroyable, au point d’avoir été l’une des figures hors du commun de la culture palestinienne. Jusqu’à être invité à plusieurs reprises par l’Autorité palestinienne à la rejoindre, ce qu’il refusa chaque fois, préférant garder sa liberté de parole. Autre signe de la grandeur d’esprit qui le caractérisait.

J’ai eu l’occasion de rencontrer Albert Aghazarian lors de mon premier voyage en Palestine avec Pierre Galand, président de l’Association belgo-palestinienne de Bruxelles, en décembre 2001. Pierre m’avait glissé à l’oreille de l’accompagner pour une rencontre en-dehors du programme de la délégation, que je n’étais pas prêt d’oublier et qui fut le début d’une amitié et d’échanges épistolaires entre Albert et moi, par la suite. En voici les circonstances :

« Mardi 04 décembre 2001 : Il fait mauvais, la pluie très drue et le vent nous glacent. La nuit tombe rapidement. Enfin, nous nous trouvons devant une maison que Pierre croit reconnaître. Terminant sa toilette, Albert Aghazarian nous reçoit, une serviette sur la tête. 

Les retrouvailles entre les deux amis sont chaleureuses. Nous sommes d’emblée invités dans la cuisine où la femme et la fille d’Albert s’activent pour nous offrir à boire et à manger. Je suis surpris par la convivialité de l’accueil.

(…) Albert Aghazarian a été professeur d’Histoire et porte-parole de l’université de Birzeit. D’origine arménienne, il a la parole aisée et s’exprime parfaitement en français. Son sens de l’humour présuppose une intelligence fine. Son analyse du ‘conflit’ est sans appel: Israël viole quantité de Conventions internationales et se met dès lors hors la Loi.

Nous sommes dans une discussion informelle, ponctuée de temps à autre par une plaisanterie qui rend l’échange vibrant et dynamique. A plusieurs reprises, avec cet accent coquin dans la voix, Albert m’invite à émettre mon avis.

 La cuisine est dans un doux désordre et atteste d’une vie simple. Les quelques affaires qui encombrent la table sont repoussées, nous sommes servis de boissons chaudes et d’une préparation de fruits secs mélangés à un yaourt tiède délicieusement parfumé. L’ambiance détendue et amicale est bonne à partager. Je me sens bien au milieu de ces gens que je viens de rencontrer. Et lorsqu’il faut se séparer pour la rencontre avec Monseigneur Sabbah (Patriarche latin de l’époque), j’ai l’impression d’être privé d’un lien qui commençait à se nouer et qui se déchire trop vite. 

Au moment de se quitter, Albert se tourne vers moi et me lance:

– Daniel, si tu es un ami de Pierre, tu es toujours le bienvenu !

– …euh, merci…

– Et, avec tout ce que tu as vu ici, tu penses vraiment revenir un jour en Palestine ?…

  – …ben oui, plus que jamais !…

A priori insignifiante, sa question a touché quelque chose de fort, au fond de moi. 

Au moment de sortir, la pluie a redoublé de violence. Albert se propose de nous accompagner, protégés par son parapluie trop étroit pour nous trois. Je souris, tant la scène doit être cocasse:  ces trois messieurs agrippés l’un à l’autre, cherchant à s’abriter au mieux d’une pluie diluvienne… » (*)

Je reviendrai plusieurs fois en Palestine, et à chaque occasion, je rencontrais Albert qui répondait toujours ‘présent’ lorsque je lui demandais de prendre un moment de son temps pour expliquer aux délégations que j’accompagnais, un aspect de la guerre coloniale menée par les gouvernements sionistes, qu’ils soient de gauche ou de droite. 

Je garde en mémoire l’un de ses thèmes favoris et d’une force qui ne cédera jamais aux facilités de langage ou de mode. Albert aimait à répéter : 

« …j’ai compris la différence qu’il y a entre le pouvoir de la culture et la culture du pouvoir. L’un est salvateur, l’autre mortifère… Et il semble que ni les USA, ni Israël n’aient compris cela. C’est pour cette raison que ces deux hégémonies, si elles ne se ressaisissent pas, vouent à l’échec les politiques qu’elles s’entêtent à mener… Le pouvoir de la culture sortira toujours vainqueur de ce combat. »

Au vu des évènements, et malgré les efforts déployés dans les effets de communication du petit cercle politico-médiatique de plus en plus isolé, il semble bien que les propos d’Albert lui donnent raison…

Daniel Vanhove

 

Note :

(*) « Si vous détruisez nos maisons, vous ne détruirez pas nos âmes » 2004 – ed. M. Pietteur

Plusieurs interventions d’Albert Aghazarian y sont rapportées, ainsi que dans le DVD inclus dans le livre.

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Peu après minuit le 3 janvier, la nouvelle de l’assassinat du major général iranien Qassem Soleimani, du brigadier général Hussein Pourjafari, du colonel Shahroud Muzaffari Nia, du major Hadi Tameri et du capitaine Wahid Zamaniam est parvenue à l’ambassade de l’Iran à Bagdad. Des officiers à l’ambassade étaient en contact avec le convoi lorsque la communication s’est soudainement interrompue. Sardar Soleimani jouissait d’une immunité diplomatique et avait été invité officiellement par le gouvernement irakien à contribuer à la défaite de Daech. De plus, l’attaque contre le convoi s’est produite à proximité d’un point de contrôle irakien, où l’on savait que le commandant irakien Abou Mahdi al-Muhandes et l’équipe assurant sa protection faisaient partie du convoi. La nouvelle a été communiquée à Téhéran, puis à la demeure du guide de la Révolution iranienne Sayyed Ali Khamenei.

« À Dieu nous appartenons et à lui nous retournerons. » C’est ce verset du Coran qu’un croyant prononce lorsqu’il apprend la mort d’une personne qu’il connaît de loin ou de proche. C’est un rappel que tous les êtres humains sont mortels. Ce fut la première réaction de Sayyed Khamenei lorsque la nouvelle de la mort « d’un fils » lui est parvenue. Ce qui montre jusqu’à quel point Sardar Soleimani était proche de Sayyed Khamenei. Soleimani détenait le titre de « martyr vivant » en raison des nombreuses fois où sa vie a été mise en danger en combattant Daech et al-Qaeda en Irak et en Syrie.

Le premier janvier, Soleimani a quitté Beyrouth et a dormi en Syrie, pas loin de l’aéroport de Damas. À chacun de ses voyages en Syrie, il réunissait tous ses commandants après la prière du matin, juste avant le lever du soleil, pendant tout au plus deux heures. Ce jour-là, tous les commandants sont restés pendant le déjeuner et n’ont été autorisés à partir qu’au coucher du soleil. Soleimani n’arrêtait pas de parler, en donnant ses instructions à son équipe de commandants au Levant. Le capitaine Wahid Zamaniam était son compagnon inséparable. À son arrivée à l’aéroport de Bagdad, le major général était accueilli par des responsables iraniens et irakiens lorsqu’un drone américain les a tous assassinés.

Selon une source bien informée au sein de l’Axe de la Résistance, lorsqu’il a été mis au courant de l’assassinat, Sayyed Khamenei a convoqué une réunion de ses commandants dans les heures qui ont suivi le meurtre, en donnant les instructions suivantes : « Préparez-vous à une riposte dure. Nous devons déclarer notre responsabilité directe, pour que nos ennemis sachent que nous les affrontons ouvertement et non d’une manière lâche comme les USA l’ont fait en tuant Soleimani et ses compagnons. Frappez durement l’armée américaine pour briser leur arrogance là où ils ont perpétré ce vil assassinat. »

Bon nombre de scénarios ont été présentés à Sayyed Khamenei. Le premier choix était Ayn al-Assad, la base aérienne la plus importante et imposante en Irak, là où le président Trump avait atterri et qu’il considérait comme l’endroit le plus sûr en Irak. L’Iran connaît cette base dans ses moindres détails. Ses drones et ses services du renseignement avaient suffi pour savoir ce que contenait chaque hangar et installation de la base.

Une deuxième frappe était également prévue contre une base US à l’extérieur de l’Irak de l’autre côté du golfe Persique, qui aurait été plus puissante et douloureuse que le premier objectif, au cas où les USA auraient riposté à la frappe d’Ayn al-Assad.

Une troisième frappe était également dans les plans, qui aurait été encore plus puissante et dévastatrice que les deux premières, contre la base US la plus importante du Moyen-Orient. Cette frappe visait à faire de nombreuses victimes, un nombre de loin supérieur à toutes représailles possibles des USA.

Trois plans et trois scénarios donc, tous prévus pour être exécutés l’un après l’autre pour en faire trois frappes consécutives. Sayyed Ali Khamenei a approuvé ces trois ripostes, évitant ainsi à ses commandants d’avoir à le convaincre pour obtenir sa bénédiction. Sayyed Khamenei a ensuite demandé à ses commandants de revenir pour obtenir de nouvelles instructions et appeler à une mobilisation générale au pays, qui aurait déclaré une guerre ouverte contre les USA en cas de ripostes militaires des USA contre toutes les frappes iraniennes. Pour ce dernier scénario, Sayyed Khamenei a ordonné un plan prévoyant le lancement simultané de centaines de missiles contre toutes les bases militaires américaines dans les pays entourant l’Iran, au Levant et ailleurs. Tous les alliés de l’Iran au Moyen-Orient auraient été impliqués et les alliés des USA auraient été frappés directement. Mais cette décision ultime devait être réévaluée une dernière fois par Sayyed Khamenei.

C’est ce scénario prévisible que s’est évité le président des USA en décidant de ne pas intervenir, malgré les souffrances humaines et la destruction infligées dans l’attaque de la base militaire d’Ayn al-Assad.

« L’Iran n’a utilisé aucun missile provenant de ses silos pour frapper les cibles américaines à Ayn al-Assad. Bien au contraire, les missiles étaient déployés ouvertement et prêts à être lancés deux jours avant, au vu et au su des satellites US. L’Iran n’arrêtait pas de recevoir des messages de diplomates lui demandant de s’abstenir de représailles ou d’en limiter la portée. Toutes ces demandes ont été rejetées. L’Iran a évité de surprendre les USA; s’il avait voulu le faire, les missiles auraient été lancés à partir de ses silos sans avertissement. C’était un affront direct à l’hégémonie américaine. De plus, l’Iran a informé les USA que la frappe s’en venait, défiant encore plus le président Trump et son arsenal militaire au Moyen-Orient pour montrer qu’il ne craint pas les conséquences », a expliqué la source.

L’Iran a envoyé ses drones survoler les bases US au Koweït, au Qatar, en Arabie saoudite, dans les Émirats et dans d’autres pays avoisinants. C’était un signal montrant que Téhéran s’était préparé pour la guerre et une indication de ce qui fait partie de sa banque d’objectifs. Les dirigeants de l’Iran étaient prêts à atteindre le point de non-retour au besoin.

Personne en Iran n’est prêt à abandonner son programme de missile qui est devenu la fierté du peuple iranien et de ses forces armées. Lorsque les USA ont bombardé des centaines de sous-traitants russes qui traversaient l’Euphrate à la hauteur de Deir Ezzor, en Syrie, pour pourchasser le reliquat de militants de Daech, la Russie a choisi de ne rien faire. Aucun pays ou armée du Moyen-Orient n’a osé défier les USA, notamment lorsque ceux-ci y ont déployé des dizaines de milliers de militaires et d’effectifs. Seul l’Iran s’oppose directement à l’hégémonie et à la puissance militaire des USA.

L’Axe de la Résistance a confirmé l’équilibre de la peur et l’imposition d’une politique de dissuasion sur les USA au Moyen-Orient. L’Iran a défié ouvertement les USA en revendiquant sa responsabilité sans craindre les conséquences. Les USA ont confirmé jusqu’ici que 64 personnes ont subi des contrecoups de l’attaque iranienne. Un peu plus tôt, l’Iran avait annoncé « pas moins de 80 victimes américaines ».

Le président Trump croyait vivre un moment historique de sa vie, où il pouvait faire tout ce qu’il voulait sans craindre les conséquences. Il croyait qu’aucun pays du monde n’oserait le défier. On lui disait aussi que l’Irak était divisé, qu’aucun gouvernement ne contesterait la violation de sa souveraineté et que l’Iran n’était plus toléré en Mésopotamie. On lui a probablement dit que le feu mis à deux consulats iraniens suffirait à faire sortir l’Iran de l’Irak. Peut-être s’imaginait-il que l’assassinat de Sardar Qassem Soleimani resterait impuni, quand il s’est vanté d’en avoir tué « deux pour le prix d’un ». Lui et son équipe de bellicistes croyaient (et croient encore selon moi) que sa « pression maximale » et ses dures sanctions feraient plier l’échine à l’Iran et l’obligeraient à demander grâce. Il disait attendre l’appel téléphonique de l’Iran, ce qui en dit long sur sa méconnaissance de l’Iran, de sa mentalité, de sa culture, de sa patience, de sa rigueur et de sa fierté.

La magie s’est retournée contre le magicien et Trump a offert à l’Iran un immense cadeau en lui permettant de bombarder son armée et de le défier ouvertement. Trump n’a pas osé annoncer le nombre de victimes la première semaine. Le Pentagone a commencé à dévoiler une partie de la réalité chaque semaine. Les USA, et non pas l’Iran, montrent ainsi qu’ils ont peur.

« Toutes les bases militaires US sont devenues une menace pour les pays où elles se trouvent au Moyen-Orient. Ces bases ne servent plus à protéger ces pays et constituent pour l’Iran une liste imposante de cibles parfaites. Aucun endroit ne sera sûr pour les forces US au Moyen-Orient si elles dépassent la ligne à ne pas franchir, comme ce fut le cas après l’assassinat de Sardar Soleimani », a précisé la source.

Elijah J. Magnier

 

Traduction de l’anglais par Daniel G.

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COLOMBIE – Les objectifs agraires de la grève nationale

février 3rd, 2020 by Héctor Mondragón

Les paysans de Sumapaz sont arrivés à Bogotá, par Usme et Santa Librada, aux grandes manifestations de la grève nationale du 4 décembre. Étaient présentes des délégations de communautés paysannes d’autres parties du pays, qui sont arrivées dans des minibus colorés comme des milliers d’Indiens du Cauca, de Caldas, Huila et Valle ainsi que des représentants des communautés noires du nord du Cauca et des Indiens de l’Amazonie.

Au cours des cinq semaines de mobilisation les paysans ont manifesté dans chaque région. Le 21 novembre, par exemple, des communautés des Monts de María étaient présentes à Sincelejo. Les paysans ont marché dans les rues, sur les routes à Acacías (Meta), Lizama, Segovia, Remedios, Tibú, Ocaña, Zulia, San Gil, Chiquinquirá, Espinal, Sogamoso, Putumayo, Arauca, Cauca, Nariño…

Le « Document pour la négociation », le manifeste pour la grève nationale, explique autant la présence des communautés rurales dans la grève que la façon explicite dont les communautés urbaines assument la revendication des Indiens, des afro-descendants et des paysans. Les revendications portent concrètement sur les points 7, 8 et 9 du document concernant les « droits de la terre-mère », les droits à « l’agriculture et l’élevage » et « l’application des accords » mais aussi d’autre points qui concernent l’ensemble des Colombiens.

Ces revendications, d’ordre politique, culturel et économique, sont la territorialité : la « reconnaissance et le développement des figures territoriales des communautés paysannes, et des peuples indiens et noirs » et la « reconnaissance du caractère contraignant des consultations populaires ». La vision hégémonique du développement ignore l’existence des communautés rurales sur lesquelles l’omission est totale. Mais ni elles ni les autres Colombiens ne veulent que cela continue ainsi.

Les communautés dénoncent la fracturation hydraulique (fracking), l’exploitation minière à ciel ouvert et dans les páramos [1], à proximité des aquifères, la pollution de l’environnement par les exploitations pétrolières et rejettent la dérogation à la loi Zidres [2] par laquelle les grandes entreprises prétendent légaliser l’appropriation des baldíos [3].

L’adoption de la « Déclaration des Nations unies sur les droits des paysans et toute personne qui travaille dans les zones rurales », approuvée le 17 décembre 2018 par une majorité, adoptée à l’Assemblée générale de l’ONU, est donc une revendication majeure. Loi en faveur de laquelle le gouvernement de Duque a refusé de voter. Il s’agit de reconnaître la paysannerie comme sujet de droits.

Le gouvernement d’Uribe avait refusé en 2007 de voter la Déclaration des droits des peuples indiens que la Colombie a finalement signé mais sans adopter un de ses critères fondamentaux, le « consentement libre et informé » des peuples concernés de réaliser des projets sur leurs territoires.

Les gardes d’Indiens, de paysans, de noirs marrons, dont les délégués nationaux se sont réunis au cours de la grève et ont marché ensuite sur Bogotá, expriment la conscience des communautés rurales concernant leur territorialité.

Le caractère rural de la grève est lié au rejet du néolibéralisme, des traités de libre échange et de l’OCDE. Il existe une conscience nationale de l’importance que représente pour le pays d’avoir perdu sa souveraineté alimentaire et d’être devenu dépendant de l’importation d’aliments, au sein d’un modèle dont la finalité principale est l’exportation de pétrole, de charbon et de diesel d’huile de palme.

Les paysans luttent pour défendre la production nationale, développer une technologie et une assistance technique propre, la protection des semences autochtones, la garantie de prix minimum, l’obtention de crédits au développement et des droits d’accès à la propriété de la terre.

Tant le rejet du modèle néolibéral que la revendication de la territorialité, du respect des accords signés au cours des dizaines de grèves et de marches des dernières années, sont clairement inscrits dans la transversalité du manifeste de la grève. Y sont revendiqués les droits de la femme et de la santé publique en milieu rural, le soutien aux coopératives, le rejet des privatisations et de l’externalisation du travail qui affecte gravement en particulier les travailleurs du secteur de la canne à sucre et des palmiers à huile.

Les communautés rurales sont les plus directement concernées par la paix en Colombie et pour cette raison réclament « que soient garanties l’observation et l’application intégrale des accords de paix signés à La Havane, respectant le point de vue transversal de genre, femme, famille, génération, ethnie et territoire ». Elles sont en ordre de bataille pour que cesse l’assassinat de leaders sociaux qui, au cours de ces deux années, a touché des dizaines de responsables d’assemblées communales, de gardes indiennes, d’écologistes, de dirigeants afro-colombiens et paysans.

Il est urgent de construire les zones de réserves paysannes dont les processus d’étude, de consultations et d’audiences publiques sont achevés, comme c’est le cas à Sumapaz, bloquée par les ministres de la Défense et le maire Peñalosa. Le 4 décembre, les communautés de Botalón en Tame, Arauca, ont déclaré leur territoire, réserves paysannes agroalimentaires.

Dans le cadre des accords de La Havane la substitution des cultures illégales est un point très important pour l’avenir du secteur rural colombien, qui est loin d’être respecté et pour lequel plusieurs leaders paysans ont donné leur vie. Au delà de l’urgence du respect total de ce point il est fondamental de répéter que la « guerre contre les drogues » est une farce et n’a pour résultat que le maintien et le renforcement du narcotrafic tel qu’il est visible dans les régions de Colombie, des Amériques et du monde.

Le document exige que cessent les fumigations de glyphosate qui pour préserver la santé humaine et les écosystèmes avaient été suspendues. Cette exigence s’impose. Il faut aller plus loin et demander qu’on s’inspire des expériences de la Hollande, du Canada, du Colorado, de la Californie ou de l’Uruguay. Il faut provoquer la faillite des narcotrafiquants pour qu’ils cessent d’être un pouvoir générateur de violence, de division, de criminalisation des communautés les plus pauvres et un prétexte à la violence et à la guerre contre certaines populations.

Enfin le manifeste pour la grève est destiné à « obtenir une politique de réforme agraire intégrale ».

Héctor Mondragón

 

Source (espagnol) : site Revista Sur, Los objetivos agrarios del paro nacional, le 16 décembre 2020

Traduction française de Françoise Couëdel., ALAI

 

Notes :

[1Biotope tropical d’altitude, qu’on trouve dans la Cordillère des Andes, entre la limite des forêts et les neiges éternelles – NdlT.

[2Zone d’intérêt pour le développement rural économique et social.

[3Terres urbaines ou rurales qui appartiennent à l’État et dont l’exploitation ou la vente est imprescriptible.

 

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CHILI – L’Église n’est pas pardonnée

février 3rd, 2020 by Régine Ringwald

Le premier mouvement de la Conférence des évêques, dans une déclaration du 19 octobre, avait une tonalité positive, parlant d’« un processus que nous vivons depuis des décennies et qui a des conséquences profondément humaines que nous ne pouvons ignorer », appelant à « prendre en charge la compréhension des racines de cette violence et œuvrer d’urgence pour la prévenir, l’arrêter et trouver des moyens pacifiques de gérer les conflits ». Le président de la conférence des évêques, Santiago Silva Retamales, a publié le 28 octobre une longue analyse rappelant que les évêques avaient dénoncé dès 2005, les « inégalités scandaleuses », citant les injustices criantes, et dénonçant « les groupes qui, de par leur position sociale et leurs moyens financiers, exercent un réel pouvoir au service de leurs intérêts… afin d’obtenir des bénéfices particulièrement importants, creusant ainsi encore plus le fossé des inégalités ». Ensuite, ils sont revenus à des positions plus classiques d’appel au calme et à la paix.

Le Réseau des laïcs a publié le 22 octobre un beau communiqué selon lequel « la grave crise politique actuelle est le produit d’un système économique et social qui a permis l’installation d’une société asymétrique où seuls les privilégiés peuvent accéder à une vie digne ». Ils insistent sur « le rejet de la répression, le respect des droits humains » et « exhortent toutes les personnes de bonne volonté et ceux des chrétiens qui, là où ils sont, sont engagés dans les manifestations, à ne pas dévier de l’usage de la non-violence active ».

Le site Reflexión y Liberación a relayé une déclaration signée par 70 théologiens et théologiennes qui réclament des autorités « qu’elles mettent fin à la militarisation des rues, qu’elles ne criminalisent ni ne répriment les protestations légitimes », ils dénoncent les violations des droits humains par les forces armées et les carabiniers, et veulent se joindre au débat national. Ils citent Isaïe (32,17) : « le bien-être est l’œuvre de la justice », et ils terminent en disant : « Le Chili n’est pas en guerre, un Chili injuste et abusif meurt, et le nouveau peuple naît. Heureux ceux qui luttent pour cette justice ».

Dans l’avion qui le ramenait du Japon, le Pape s’est exprimé sur l’Amérique latine. À propos du Chili, il se dit effrayé, « le pays vient de sortir d’un problème d’abus qui nous ont tant fait souffrir (heureux d’apprendre qu’on soit sorti du problème), et maintenant, il y a celui-ci que nous ne comprenons pas ». Décidément, François a du mal à comprendre le Chili.

Le pauvre Celestino Aos, administrateur nommé à Santiago après le départ d’Ezzati, avait fait acte de bonne volonté, en livrant, dans une interview, une analyse de la situation, où nous relevons : « si aucun changement profond n’est apporté, nous parlerons de maquillage et nous répéterons la même histoire », ou encore « il est certain que la constitution doit être modifiée ». Il a été sèchement contré par le député Alvaro Carter selon qui « l’Eglise, avant de commencer à parler de changements à la constitution, devrait faire un mea culpa pour tous les abus commis au Chili, elle est aussi coupable du mécontentement social que de nombreux secteurs de la société ».

Sur le terrain, l’Église fait l’objet d’attaques : les cathédrales de Valparaiso, Concepción et Puerto Montt ont subi des destructions, les bancs servant à construire des barricades. Les portes de la cathédrale de Santiago ont été blindées par des plaques métalliques. A Santiago, une inscription a été trouvée sur le mur de l’église de l’Assomption qui venait d’être vandalisée : « Église, complice des pédophiles ».

Nous recevons, d’une organisation populaire de Concepción, une photo montrant un groupe portant une banderole : « Contra la iglesia y el capital ORGANIZACIÓN POPULAR » [Contre l’Église et le capital, organisation populaire]. Et si on demande pourquoi, la réponse : « le silence de l’Église devant les violations des droits humains est inadmissible ».

Décernons quand même la palme de l’analyse politique à Mgr Stegmeier, évêque (Opus Dei) de Villarica, le « curé anti-mapuche », pour qui « la cause principale de ce que nous vivons n’est pas l’inégalité sociale ». Il s’en prend aux « attaques contre la famille qui ont commencé avec l’introduction de la contraception, s’est poursuivie avec l’élimination de la distinction entre les enfants nés dans le mariage et ceux nés hors mariage, puis avec le divorce, l’union civile, et l’idéologie du genre ».

 

Photo en vedette : Le président chilien Sebastián Piñera avec le pape François (capture d’écran d’une photo d’AFP).

Source : Golias Hebdo n° 603, semaine du 12 au 18 décembre 2019. Via Dial

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Tunisie, les cent jours sans faute du Président Saïed

février 2nd, 2020 by Hedy Belhassine

« Moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre.. ». Par sa stature, sa placidité, son timbre de voix, le Président tunisien fait penser à Louis Jouvet, mais les jeunes cinéphiles l’ont comparé à RoboCop, l’invincible justicier androïde. Kaïes Saïed est un ovni surgi sur la scène politique tunisienne à un moment où tous les acteurs copieusement hués menaçaient d’être lynchés. Le peuple indigné par tant de trahisons de la révolution allait mettre le pays à feu et à sang, l’élection d’un Président consensuel en octobre dernier a apaisé les tensions et porté l’espoir d’un rebond salvateur.

L’homme providentiel

C’est sans doute la chienlit, le sens du devoir et peut-être l’oisiveté qui ont poussé ce professeur de 61 ans retraité de la faculté de droit à déposer sa candidature à la présidence de la République. Parfaitement inconnu en dehors d’un petit cercle d’étudiants, nul ne l’a d’abord remarqué ; puis, au gré de ses apparitions, chacun s’est rendu compte de la différence. Au terme de quelques débats télévisés le choix clivant devenait évident: il n’est pas comme eux, il ne parle ni ne pense de la même façon, il est différent. Il est de toute façon l’unique alternative. Vote par dépit, vote d’instinct, rencontre d’un homme avec son peuple ? Les politologues n’ont pas fini de décrypter cette séquence inédite dans les annales de la démocratie moderne, car sans faire campagne, sans troupe ni parti, il a raflé 72,7% des suffrages exprimés : 3,9 millions de voix. Quinze jours après ce plébiscite, les Tunisiens élisaient leurs 217 députés avec seulement 2,9 millions de voix. Par un million de votes supplémentaires le peuple a marqué sa préférence. D’un régime constitutionnellement parlementaire, il a réclamé démocratiquement un régime présidentiel. Pour autant, le succès de Kaïes Saïed ne lui est pas monté à la tête et il ne paraît pas avoir jamais eu l’idée d’un quelconque coup d’éclat constitutionnel.

Au-dessus de la jactance des partis

Les hommes politiques n’ont pas immédiatement saisi la leçon, ils ont cru que le nouveau locataire de Carthage prendrait goût aux dorures de son Palais et les laisserait poursuivre leurs intrigues. « Un observateur non prévenu est saisi par l’extraordinaire verbalisme, le ton déclaratoire, les outrances de langage et, pour tout dire la jactance perpétuelle » disait Roger Seydoux à propos des politiciens tunisiens. Croyant y gagner le pouvoir que lui avait chichement accordé les électeurs, le leader du parti démocrate islamiste Mohamed Ghannouchi s’est hissé au perchoir de l’Assemblée. Il a ensuite désigné un Premier ministre qui au terme de plus de deux mois de marchandages lamentables n’est pas parvenu a obtenir l’investiture. Alors, suivant la constitution, il est revenu au Président de la République la tâche de nommer un autre chef de gouvernement. Celui-ci, Elyes Fakhfakh, sera sans doute adoubé par la chambre des députés car si la confiance lui est refusée, le Président Saïed pourra dissoudre l’Assemblée. Les parlementaires se retrouve donc devant le choix de se soumettre ou de se démettre. Il est à parier qu’ils baisseront la tête pour s’affranchir du risque de retourner devant leurs électeurs déçus. Constitutionnaliste de métier, le Président connait les avantages et les lacunes de la loi suprême. Durant la campagne électorale, il n’a pas caché sont souhait de renverser la pyramide des pouvoirs. Mais de ses mots, comme de son temps, il est économe, alors il attend le moment favorable.

Un comportement inédit dans le monde arabe

À peine élu, il a été traité d’islamiste, de léniniste, de judéophobe… Tunis étant au sud de Marseille, il faut traduire : musulman, progressiste et farouche militant de la cause Palestinienne. L’homme ne donne pas prise aux critiques, ce n’est pas un bon client pour les médisants. Dans ce petit pays où chacun se connait, où le bavardage est la principale distraction, où il suffit d’interroger le garçon de café du coin pour obtenir le cv détaillé de tous les habitants du quartier, nul n’a pu trouver d’anecdote croustillante à se mettre sous la dent. Pourtant, les nombreux amateurs de cancans ont passé au peigne fin le passé de l’homme et de sa famille depuis trois générations et puis aussi ses amis, son banquier, son épicier, ses fréquentations, ses passions, ses penchants, ses étudiants, ses collègues… Rien à reprocher, rien à rapporter. Saïed Président est un intellectuel tunisois respectable sous tout rapport, son épouse est une magistrate estimée, ses enfants scolarisés sont bien notés. La famille n’a pas changé ses habitudes. Au lieu d’aller à la fac en bus ou en métro, le professeur Saïed est transporté chaque matin en limousine sous escorte depuis son domicile d’une banlieue populaire jusqu’à Carthage. Le soir, il fait le chemin inverse. C’est du jamais vu en Afrique et dans le monde arabe !

Une popularité incontestée

Il s’est entouré d’une équipe compacte et capée difficile à dénigrer. Il n’y a pas eu de couac de rodage. Les hommes clés ont été remplacés en douceur, et les quelques révocations -sanctions ont été décrétées sans humiliation. Carthage travaille sérieusement ses dossiers au point de donner l’impression d’avoir toujours une longueur d’avance. Avec empathie, le Président reçoit et rend visite aux victimes, aux humbles, aux laissés-pour compte de la révolution…il se déplace en province, il court les gouvernorats oubliés. Les rassemblements sont parfois houleux car l’impatience est grande. Imperturbable aux interpellations, il développe ses arguments, exhorte les gens à prendre leur destin en main, réclame patience et promet un futur meilleur. Indifférent à son service de sécurité, il s’attarde, il écoute. Pas d’interview, pas de reportage, pas de mise en scène, par d’attachés de presse, les journalistes suivent et rapportent à leur guise. La population l’accueille sans agressivité – contrairement aux ministres, gouverneurs et députés – car elle sait qu’en matière de gouvernance, il n’a guère le pouvoir de changer les choses. Selon la constitution, son domaine de compétence est en effet limité à la défense nationale et aux affaires étrangères.

Une diplomatie souveraine

Au plan international, l’élection surprise d’un novice à Carthage n’a d’abord pas suscité l’enthousiasme. Les télégrammes de félicitations envoyés depuis les capitales – certains avec un retard humiliant – étaient pour la plupart rédigés sous la forme minimaliste. Paris a mis deux mois avant de dépêcher à Tunis son ministre des affaires étrangères pour y parler …. de la Libye.

Le voisin est en effet convoité pour ses fabuleuses richesses laissées en jachère et abandonné à la guerre civile depuis la chute de Kadhafi. Kaïes Saïed aurait pu comme son madré prédécesseur Caïd Essebsi continuer de louvoyer, faire semblant de ne pas être concerné, persister à ignorer les liens profonds entre les deux pays, bref laisser les grands se chamailler à coup de canons derrière la frontière. Mais il a pris l’initiative de recevoir le Conseil Suprême des tribus libyennes qui est le véritable lieu de pouvoir du pays, là où réside le seul espoir réaliste de réconciliation. Cette réunion a pris à contre pied le dispositif diplomatique des grandes puissances qui s’appuient sur leurs champions respectifs Aftar et Serraj pourtant sans légitimité populaire et donc sans grand avenir. Dans les chancelleries, les spécialistes eurent tôt fait de mettre cette manœuvre tunisienne intempestive sur le compte de l’inexpérience du nouveau Président tunisien. Le Turc Erdogan s’est précipité croyant obtenir l’allégeance. Il est tombé sur un bec, face à un alter-ego, tout aussi déterminé et rigide que lui, qui a proclamé haut et fort : « pas d’ingérences étrangères en Libye ».
Les Européens ont tenté de faire plier cette audacieuse intransigeance en ne convoquant la Tunisie qu’en dernière minute à la conférence de Berlin. La manœuvre d’intimidation a fait long feu, Kaïes Saïed a ignoré l’invitation sans même la commenter. Fort bien lui en a pris car ce sommet fut un échec diplomatique cuisant. Depuis, se rendant compte que la petite Tunisie détient peut-être la clé de la sortie de crise en Libye, une douzaine de ministres étrangers se sont précipités à Tunis avec un langage de miel, promettant de financer des projets mirifiques dans l’espoir d’inféoder la nouvelle Carthage. Les invitations affluent : Berlin, Rome, Paris, Rabat, Ankar, Riyad, Abu Dhabi… veulent recevoir le Président Saïed toutes affaires cessantes. Pourtant, comme promis, celui-ci réservera sa première visite officielle au riverain algérien. Chez les Tunisois, la tradition courtoise oblige le nouveau venu à d’abord aller saluer son voisin. Décidément, la politesse est le trait de caractère qui domine chez cet homme déterminé et habile que révèlent ces cent premiers jours sans faute.

Hedy Belhassine

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Pendant que Trudeau, Macron et autres recevaient l’usurpateur Guaïdo, des milliers des personnes de partout ont convergé sur Caracas pour le Sommet de solidarité internationale. Martin Forgues, journaliste et auteur, y était.

Martin parle de l’impressionnante foule, des effets dévastateurs des sanctions, mais aussi des moyens utilisés par le gouvernement vénézuélien pour contrer les sanctions. Ayant assisté à un grand rassemblement où le président Nicolas Maduro s’est adressé à la foule, il a pu donner un autre son de cloche de celui qu’on entend dans nos médias traditionnels.

Selon Martin, l’appui au gouvernement Maduro ne fléchit pas; de plus, cet appui est sans faille dans les classes populaires, alors que les parties plus riches de la population forment l’opposition.

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“Burkini” interdit sur certaines plages françaises, liste du Ministère de l’Intérieur pour détecter les signes de radicalisation, dont figure “le port de la barbe”, violente diatribe contre l’accompagnement d’écoliers par des mères portant le voile dans les sorties scolaires, énième couverture polémique du journal satirique Charlie Hebdo, qui répand le mythe d’une “islamisation de la République” consentie par le président Macron…Ce ne sont là que quelques-uns des non-événements qui distraient et passionnent l’opinion publique française, l’éloignant du débat sur la question sociale que les gilets jaunes avaient fait émerger.

Pour Olivier Le Cour Grandmaison, professeur de sciences politiques à l’Université de Paris-Saclay-Evry-Val-d’Essonne et auteur du livre Ennemis mortels : Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale, (La Découverte, 2019) “la résurgence d’une islamophobie élitaire en France connaît une évolution assez spectaculaire”.

Dans cet entretien, Le Cour Grandmaison évoque les origines du racisme institutionnel et de l’islamophobie sous les différents gouvernements de la République impériale française et met en lumière les enjeux du débat sur le voile dans la vie politique française actuelle.

Alexandre Anfruns


On a régulièrement des débats en France sur la laïcité, qui pointent du doigt “le danger du communautarisme”. Pensez-vous qu’il y a une certaine continuité dans les répresentations islamophobes du passé et celles d’aujourd’hui?

Il y a des continuités certaines. Parfois, il est possible de les établir puisque des militants de droite extrême, nationalistes révolutionnaires pour quelques-uns d’entre eux, ont exhumé des textes violemment islamophobes rédigés par des orientalistes du début du Xxè siècle. Objectif poursuivi: recouvrir leurs positions anti-musulmanes d’un vernis prétendument scientifique pour en renforcer la légitimité de ces prises de position. Ici, les filiations sont claires car elles sont revendiquées puisque ces textes passés sont convoqués au soutien de l’islamophobie présente, toujours plus envahissante et radicale.

Pour d’autres, il n’y a pas, à proprement parler, de continuité ce qui n’empêche nullement de grandes proximités argumentatives. Dès lors qu’un certain nombre, hélas croissant, de nos contemporains, considèrent que l’islam et les musulmans sont la cause de nombreux problèmes politiques et sécuritaires, voire même incarnent une menace existentielle pour le pays, il est logique que ces contemporains soient conduits à utiliser une rhétorique et à mobiliser des représentations voisines de celles qui étaient dominantes pendant l’entre-deux-guerres et que l’on découvre dans les ouvrages multiples publiés alors. Force est de constater que l’on assiste toujours plus au développement d’une islamophobie élitaire en France désormais entretenue par des responsables politiques de droite comme de gauche, par de nombreux médias et enfin par des universitaires, lesquels promeuvent ainsi une islamophobie qui se veut savante. L’ensemble risque fort de nourrir et de légitimer une islamophobie populaire et durable.

Quel rôle ont joué les femmes au sein du système colonial français ?

S’il s’agit des femmes indigènes comme on le disait avant 1945, ou des Françaises musulmanes d’Algérie, comme on le dit après la Seconde Guerre mondiale, la majorité d’entre elles sont pensées, par les spécialistes, comme autant de maillons faibles susceptibles d’être gagnés à la cause de l’Algérie française et d’affaiblir ainsi le combat mené par les militants nationalistes algériens pour l’indépendance de leur pays. C’est dans ce but que des opérations de dévoilement ont été menées en pleine guerre d’Algérie. Notamment le 16 mai 1958, par les femmes de deux généraux : mesdames Massu et Salan. A proximité du gouvernorat d’Alger, des jeunes femmes dites musulmanes se sont donc dévoilées. L’objectif? Faire croire que la France est ainsi du côté de la liberté, de l’égalité homme-femme, de l’émancipation, et qu’elle demeure fidèle à la thèse forgée sous la Troisième République selon laquelle la colonisation française se distingue des autres par le fait qu’elle a pour but d’apporter la civilisation aux populations conquises.

Ces opérations de dévoilement relèvent alors de ce qu’il était convenu d’appeler à l’époque la “guerrre psychologique” destinée à tenter d’affaiblir le FLN et ses soutiens, et de réhabiliter l’image de la France dans un contexte où cette image est évidemment très fortement dégradée en raison des tortures pratiquées, des crimes de guerre commis par ces mêmes généraux, et du terrorisme d’Etat qui sévit alors comme le prouvent, entre autres, le recours important à la pratique de la disparition forcée. Rappelons que cette dernière est aujourd’hui considérée comme un crime contre l’humanité.

L’idée que la France serait sur le point de devenir une “République musulmane” vient d’être reprise dans la couverture d’un journal satirique tristement devenu célèbre à cause des attentats en janvier 2015. Dans votre livre vous avez qualifié cette thèse comme un mythe contemporain, en la comparant à celle sur la “République juive”. Quels sont les points en commun ?

Le mythe de la République juive, bien étudié et analysé par le sociologue français Pierre Birnbaum, a surgi pendant l’entre-deux-guerres. Il faudrait étudier cet autre mythe; celui d’une République supposément musulmane dont les origines se trouvent notamment du côté de la droite nationaliste, xénophobe et islamophobe de cette période. A titre d’exemple, Charles Maurras dénonce la construction de la mosquée, au lendemain de la Première Guerre Mondiale. Construction qu’il interprète comme une faiblesse majeure des autorités françaises à l’endroit des indigènes musulmans, et comme l’un des signes que les colonisés sont en train de commencer à coloniser la métropole. Au plan académique, le grand spécialiste de l’immigration Georges Mauco, s’inquièten dans les années 1920, de la présence croissant d’immigrés nord-africains jugés d’autant plus dangereux qu’ils sont estimés incapables de s’assimiler.

Cette émigration va être rapidement pensée par les contemporains comme faisant peser désormais une “menace pour l’ordre public”, pour la “sécurité des biens et des personnes”, pour “l’ordre moral”, pour la “sécurité sanitaire”. Autant de menaces qui ne pèsent plus seulement sur les colonies mais aussi sur la métropole, en raison même de la présence de ces Nord-africains à Paris, dans les quartiers populaires et dans d’autres villes. Cette situation va alimenter une crainte politique croissante relative à l’envahissement du pays par ces immigrés et légitimer l’adoption de mesures discriminatoires à partir de 1924. L’objectif poursuivi étant de limiter et de contrôler autant que possible cette immigration. De même après 1945 dans un contexte différent jugé plus menaçant encore puisque les Nord-Africains peuvent désormais venir librement en France. Plus encore, les autorités métropolitaines et le patronat font massivement appel à eux pour la reconstruction du pays puis lors de ce qu’il est convenu d’appeler les “Trente Glorieuses”, Rappelons que des personnalités aussi célèbres que Robert Debré, le père fondateur de la pédiatrie moderne française, ainsi que Alfred Sauvy, fondateur puis directeur de l’Institut national d‘études démographiques (INED) et professeur au Collège de France, publient un ouvrage aux Editions Gallimard: Des Français pour la France (1946) dans lequel ces deux auteurs s’inquiétent de la présence massive de Nord-africains. Leur inquiétude est moins liée à des considérations ethnico-raciales qu’à la religion musulmane puisqu’ils estiment qu’elle est incompatible avec les principes républicains et que ses adeptes ne peuvent, à cause d’elle, véritablement s’assimiler.

Vous étudiez l’importance du rôle d’Ernest Renan dans l’émergence d’une France “puissance musulmane”. Que répondez-vous à ceux qui rétorquent qu’il n’y a rien d’extraordinaire dans les discours de Renan, car la hiérarchie des races était “conforme à l’esprit de l’époque” ?

Si comme beaucoup de ses contemporains, Ernest Renan défend une conception hiérarchisée du genre humain donc raciste, puisqu’il est convaincu de l’existence de races profondément différentes et inégales entre elles, il n’est pas simplement quelqu’un qui reprend les théories de saison. Sur ce point précis, il les légitime et il contribue à leur diffusion. De plus, en ce qui concerne les Arabes musulmans il est parfaitement conscient que les caractéristiques ethnico-raciales sont à la fois nécessaires pour rendre compte de leur singularité, mais insuffisantes. Pour parvenir à une connaissance aussi précise et complète que possible de ces indigènes en particulier, Renan estime, comme beaucoup d’autres à sa suite, qu’il est indispensable de mobiliser ce qu’on appelerait aujourd’hui la variable religieuse, savoir l’islam. En ces matières, Renan a joué un rôle absolument fondamental puisqu’il peut être considéré, à la fin du XIXè, comme le père fondateur d’une islamophobie savante qui a eu une influence massive et durable dans de nombreuses disciplines des sciences humaines

En effet, Renan jouit alors d’une triple légitimité. Une légitimité scientifique, car il est professeur au Collège de France et lorsqu’il s’exprime c’est la Science qui parle ou se manifeste. De plus, il jouit d‘une légitimité littéraire, car il est considéré de son vivant comme un très grand écrivain français ce pourquoi, entre autres, i lest élu à l’Académie française. Enfin, il jouit grande légitimité politique, car il est pensé, par les fondateurs et les dirigeants de la III République, comme l’un des pères intellectuels de cette III République. Deux de ses textes majeurs ont contribué à cela : La réforme intellectuelle et morale (1871) Qu’est-ce qu’une Nation?(1882).

C’est pourquoi les contemporains de Renan lui accordaient une très grande attention, laquelle est indispensable à prendre en compte pour comprendre l’influence remarquable des thèses de Renan et l’émergence de ce que je nomme le renanisme. Enfin, rappelons que Jules Ferry en personne s’est inspiré des conceptions de Renan en matière de régime politique à appliquer dans les colonies; savoir le régime du bon tyran jugé seul capable de défendre et de préserver l’ordre colonial face à des indigènes jugés dangereux et incapables, qui plus est, de se plier aux lois de la République.

A propos de la “politique musulmane” de la France, pour la plupart des membres de l’élite française à la fin du XIXe et début du XXe siècle, le “mahométisme” était perçu comme la source de la résistance anticoloniale. A quel moment le regard sur la religion des indigènes a-t-il changé ? Quelles en étaient les motivations ?

C’est ce qui a motivé l’un des sous-titres du livre : “politiques musulmanes” puisque les débats sur les orientations de la République impériale, notamment en terre d’islam, surgissent rapidement au tournant du siècle et ont nourri des polémiques parfois longues et violentes. A titre d’exemple, citons le cas de l’ancien gouverneur général des colonies, Maurice Delafosse qui s’élève contre ce qu’il qualifie déjà de “politique islamophobe” qui risque de dresser plus encore les musulmans des possessions françaises contre la puissance coloniale française. Par ailleurs, et les différences sont également importantes, la politique conduite par le général Lyautey au Maroc prend le contre-pied de celle mise en oeuvre en Algérie. Lyautey cherchant à exploiter les divisions au sein de l’islam pour faire émerger ce qu’il appelle un islam français qui servira au mieux les intérêts de la métropole dans la région. Cela ne signifie pas que Lyautey soit islamophile car il entretient un rapport purement instrumental à la religion musulmane. Aussi peut-il réprimer violemment voire combattre avec énergie lorsqu’il s’agit de rétablir l’ordre ou d’écraser une insurrection comme celle conduite par Abd el Krim (1921-1926).

Pourtant certains politiques avancent l’idée qu’en raison de ce changement dans sa manière d’aborder la politique coloniale, la France aurait entraîné “des effets positifs” sur les territoires et les populations colonisés…

On assiste en effet depuis près de 15 ans maintenant à une véritable réécriture de l’histoire coloniale française. Le plus souvent, elle est le fait de responsables politiques de l’extrême-droite et de droite désormais soutenus, sur ce point particulier, par un certain nombre d’intellectuels – je pense en particulier à Max Gallo, il y a quelques années, à Alain Finkelkraut et à Pascal Bruckner qui entendent eux aussi réhabiliter le passé colonial de la France au motif que la colonisation aurait eu des aspects positifs en matière de scolarisation, de sécurité sanitaire et de construction des infrastructures. Vieux arguments, éculés même, qui témoignent d’une ignorance crasse des réalités coloniales. Relativement à l’alphabétisation, elle est demeurée faible voire même très faible dans la plupart des colonies, y compris en Algérie française jusqu’à l’indépendance en 1962. Dans le domaine de la santé publique, le bilan réel est également très en-deça des mythologies impériales-républicaines. Quant aux infrastructures, les personnes précitées oublient ceci : une bonne partie de ces infrastructures: ports, chemins de fer, routes… ont été construites en ayant recours au travail forcé. Il faut immédiatement ajouter cette précision que, à la différence de la métropole où le travail forcé était une peine afflictive qui venait parfois s’ajouter à une peine privative de liberté lorsque des hommes avaient commis un crime jugé particulièrement grave, le travail forcé colonial était imposé aux populations: hommes, femmes, mineurs indépendemment de tout délit ou crime commis. Dans certains cas, ce travail forcé a été particulièrement meurtrier. Je pense en particulier à la construction de la ligne de chemin de fer Congo-océan, destinée à relier Brazzaville à Pointe-Noire. Bilan, près de 17.000 mots indigènes, pour les 140 premiers kilomètres. Taux de mortalité dans les camps de travail en 1928: 57 %; chiffre donné par André Maginot, le ministre des colonies de l’époque. Il est donc assez obscène de vanter aujourd’hui les mérites supposés de la colonisation.

Dans votre ouvrage vous donnez un droit de réponse à certains acteurs de l’époque, qui avaient eu tout de même le mérite de tirer la sonnette d’alarme sur la dérive de la République Impériale…

Les thèses de Renan ont effectivement été critiquées par des spécialistes, notamment, mais ces critiques sont restées marginales pour de nombreuses raisons. Entre autres, parce qu’elles émanaient parfois d’hommes qui étaient extérieurs à l’institution universitaire et qu’ils étaient perçus comme illégitimes surtout lorsqu’ils s’en prenaient à Renan dont on a vu qu’il jouissait lui d’un prestige immense. Si ces critiques sont très intéressantes à découvrir ou à redécouvrir aujourd’hui, elles n’ont pu ni remettre en cause le “régime de vérité” propre à cette période, ni la politique coloniale mise en oeuvre par la France au Maghreb français et en Afrique Occidentale Française. De même en Syrie et au Liban passés sous mandat français après la première guerre mondiale.

Vous étudiez aussi le rôle de certains écrivains comme Maupassant. Sur quoi vous basez-vous pour affirmer qu’ils ont consciemment contribué à créer un pont entre une islamophobie savante et sa variante populaire?

Le rôle de Maupassant est aisément repérable grâce aux articles qu’il a rédigés pour un journal connu et populaire à l’époque, le journal le Gaulois qui a publié des écrivains célèbres. Maupassant y a donc rédigé de nombreux articles au cours de son voyage en en Algérie et en Tunisie. Conçus comme des reportages, ces articles sont très intéressants parce qu’on y découvre les répresentations qui sont celles de Maupassant et la façon dont il conçoit les indigènes arabes musulmans. Comme beaucoup de ses contemporains, il est convaincu qu’ils sont inférieurs sur presque tous les plans aux Européens. C’est en cela que cet écrivain contribue à populariser et le racisme et l’islamophobie. D’autant plus qu’il jouit déjà du statut envié de grande plume auquel s’ajoute celui d’observateur avisé et clairvoyant qui permet à ses lecteurs de découvrir les réalités de la colonisation et celles des populations indigènes.

Revenons au contexte qui a précédé inmédiatement la 1ère guerre mondiale, celui où la France est devenue la deuxième puissance impériale du monde. Pour cette guerre, la France a mobilisé près d’un million d’indigènes. Quels arguments ont été avancés pour leur participation?

Les indigènes ont été principalement requis par les autorités métropolitaines et coloniales. Après 1919, les hommes de l’époque étaient parfaitement conscients du rôle décisif joué par les troupes coloniales qui ont représenté près d’un million d’hommes sur le front auxquels il faut ajouter de très nombreux travailleurs originaires des colonies à l’arrière, comme on le dit à l’époque, c’est-à-dire dans les usines. Parmi beaucoup d’autres exemples possibles, je pense en particulier à Albert Sarraut qui fut gouverneur général de l’Indochine, plusieurs fois ministre des Colonies et ministre de l’Intérieur. Son ouvrage Grandeur et servitude coloniale, publié lors de l’Exposition coloniale internationale de Vincennes en 1931, leur rend hommage.

Quel a été le traitement de ces soldats indigènes après-guerre?

Sur le fond leur condition d’indigène n’a pas été substantiellement changée. Rappelons que les indigènes, c’est la règle même s’il existe des exceptions, n’étaient pas citoyens français, mais sujets français. De là, plusieurs conséquences majeures: absence de droit de vote, de liberté d’expression individuelle et collective, pas de liberté d’association ni de droit de grève. A cela s’ajoutent des dispositions répressives particulières, réunies dans le Code de l’Indigénat dont la première version date de 1875. Dispositions répressives qui ne sont opposables qu’aux seuls indigènes ce qui en fait des dispositions racistes et discriminatoires. Après la première guerre mondiale, le régime de l’indigénat connait quelques réformes mais le statut des indigènes demeure fondamentalement ce qu’il était auparavant puisque l’écrasante majorité d’entre eux ne sont toujours pas considérés comme des citoyens. Une telle situation va déboucher sur l’émergence de nombreuses revendications démocratiques, défendues notamment par le petit-fils de l’émir Abd el-Kader, l‘Emir Khaled qui exige l’abrogation du code de l’indigénat et de l’ensemble des dispositions d’exception encore appliquées en Algérie française. De plus, il exige une liberté religieuse pleine et entière, de même pour la liberté de déplacement afin de permettre aux indigènes musulmans de se rendre à La Mecque quand ils le souhaitent.

Voir également l’entrevue sur le site d’Alexandre Anfruns, publié le 26 janvier 2020 :

"La France est passée d'une islamophobie prétendument scientifique à une islamophobie populaire"

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La réaction de la Chine au virus…

février 1st, 2020 by Mondialisation.ca

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Le Royaume-Uni quitte l’Union européenne. L’anglais reste.

février 1st, 2020 by Pierre Van Grunderbeek

Ce sera un paradoxe en Union européenne. L’anglais restera la principale langue de travail de la Commission européenne et du Parlement européen mais ne sera plus rattaché à un des 27 pays restants.

Trois pays de l’Union européenne avaient l’anglais comme langue officielle lors de leur entrée. Il en restera deux à partir du 1er février 2020 : l’Irlande et Malte.

Pour des raisons liées à leur histoire, ces deux pays avaient décidé de ne pas renseigner l’anglais comme langue nationale lors de leur entrée dans la CEE ou l’Union européenne pour Malte. Les Irlandais avaient choisi le gaélique et les Maltais le maltais.

Voila donc qu’avec le départ du Royaume-Uni, l’anglais n’est plus une des 23 langues nationales restantes renseignées de l’UE. De plus, sans le Royaume Uni, le pourcentage de citoyens ayant l’anglais comme langue maternelle passe de 14% à 1%.

Son statut de principale langue internationale rend l’anglais indispensable pour le bon fonctionnement actuel des institutions.

Je prends un simple exemple.

L’UE travaille dans 24 langues officielles. Lors des sessions du Parlement européen, un locuteur letton doit être compris par un Croate. C’est important parce que s’il y a un vote, chaque député doit avoir bien eu toutes les informations pour voter en bonne connaissance de cause.

Il faut savoir que cela représente 552 combinaisons linguistiques, Babel était une rigolade à côté de cela.

Il est difficilement imaginable d’avoir des traducteurs pour chaque couple de langues alors on a résolu le problème en passant par une langue relais.

Dans l’exemple, un interprète traduit le discours du letton en langue relais et l’interprète croate traduit de la langue relais en croate. Le député croate reçoit le discours du député letton en langue croate dans son casque d’écoute.

Cela nécessite quand-même 270 interprètes sur une réserve de 1500 accrédités extérieurs.

Il est facile d’imaginer que la langue relais est presque toujours l’anglais et qu’il est impossible pour le moment de passer par une ou des autres langues.

D’après la Commission européenne, l’anglais restera une langue officielle et une langue de travail : il est difficile de se défaire de ses habitudes.

Il y a d’autres cas de figure pour d’autres circonstances où on restreint le nombre de langues mais le problème reste toujours complexe.

Le problème se pose autrement pour les publications. Les textes doivent avoir une traduction officielle dans chaque langue européenne. Pourquoi traduire en anglais alors que ce n’est la langue renseignée d’aucun pays de l’Union ?

Il est sûr qu’il faut rester amène avec certains pays. Je crois que les Irlandais seraient bien embêtés s’ils devaient se contenter de textes officiels en gaélique.

Le parlement européen emploie 600 traducteurs pour cela.

On dit qu’il faut l’unanimité des 27 pays restants pour écarter l’anglais mais il faudrait rechercher le texte officiel pour en être sûr et je me demande même s’il existe.

Ce serait une revanche cocasse si les Britanniques devaient payer pour avoir une traduction des textes officiels de l’Union européenne.

Il ne faut pas oublier qu’avant l’entrée du Royaume uni en 1973, les langues de travail (à la Commission, le Parlement n’existait pas encore) étaient le français et l’allemand. L’anglais n’était pas utilisé.

Le président Macron avait soulevé le problème en mars dernier et il voulait revenir au français comme langue par défaut des institutions européennes comme avant 1973, mais son idée a reçu un accueil plutôt froid.

Dans la pratique, je me suis rendu compte que chaque fois que je me rends au Parlement européen que ce soit à Strasbourg ou à Bruxelles, c’est le français qui est principalement utilisé simplement parce que presque tout le personnel est francophone ou vit dans un pays francophone.

Pour résumer : il y a actuellement trois langues de travail utilisées à la Commission et au Conseil, l’anglais, le français et l’allemand, mais l’anglais reste logiquement omniprésent.

L’anglais est la seule langue de travail utilisée à la Banque centrale européenne à Francfort. Madame Lagarde ne va rien modifier.

La Cour de justice de l’Union européenne de Luxembourg délibère en français… ouf, l’honneur est sauf.

Il est certain que le problème reviendra, le deux poids lourds allemand et français auraient tort de ne pas profiter du départ britannique pour exercer une pression sur les petit pays récalcitrants de l’Est.

Pierre Van Grunderbeek

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Tournée de l’usurpateur Juan Guaïdo

février 1st, 2020 by Romain Migus

Alors que Juan Guaïdo, le président d’opérette auto-proclamé du Venezuela, fait la tournée des capitales colonialistes (Londres, Paris, Ottawa, Washington), il n’a plus aucune crédibilité dans son propre pays, rappelle l’auteur et journaliste Romain Migus.

De Emmanuel Macron à Boris Johnson, en passant par Davos et Justin Trudeau, l’usurpateur Guaïdo n’a eu au plus que des photos qu’il essaierait d’utiliser pour prouver aux Vénézuéliens, qui ne sont pas dupes, que les « grands ce ce monde » continuent à l’appuyer.

Romain Migus explique à quel point que Guaïdo n’a plus aucune crédibilité dans son pays, ce qui ne fait qu’éclabousser les dirigeants politiques qui le reçoivent. Et les médias qui en rendent compte en feignant qu’il est vraiment « président par intérim ».

Il rappelle aussi que Guaïdo souhaite provoquer un conflit armé contre le Venezuela.

Il note, toutefois, que sa réception en France n’était pas du tout à la hauteur de ses attentes. En termes de protocole, le livreur de pizza au palais de l’Élysée pourrait dire qu’il a été mieux reçu que Guaïdo.

Ce mercredi 29 janvier, les forces armées syriennes, avec l’aide de l’aviation russe, ont liberé la ville stratégique de Maaret al-Noomane, située à 33 km au sud du dernier bastion de l’opposition dans le nord-ouest de la Syrie, la ville d’Idlib.

Les troupes d’Assad ont pu entrer Maaret al-Noomane juste un jour après l’avoir entouré de trois côtés, en laissant la sortie ouest de la ville ouverte afin de permettre aux combattants et de leurs familles de quitter la region. Selon les médias syriens, des centaines de membres de groupes armées ont fuit la ville et se sont rendus plus au nord vers Idlib et la frontière turque.

Une avancée soudaine en direction de Maaret al-Noomane est devenue partie intégrante de l’opération militaire à grande échelle lancée en réponse aux violations du cessez-le-feu commises par les jihadistes de Hayat Tahrir al-Cham. Il convient de noter que la perte de la deuxième plus grande ville de la province d’Idlib a causé un dommage irréparable à la réputation d’Erdogan et aux intérêts de la Turquie, qui est le principal donateur de groupes armée en Syrie.

Sans avoir la possibilité d’apporter une réponse proportionnée ou de stopper l’avancée de l’armée, Ankara a décidé de lancer la campagne d’information visant à accuser des troupes gouvernementales de destructions des infrastructures civiles et de déplacements forcés de population. La pratique des dirigeants turcs – comprenantnottament la propagation de «fake news» et d’autres fabrications de fausses informations pour tromper la communauté internationale – n’est pas nouvelle et a été approuvée à maintes reprises pendant le conflit syrien.

À cet égard, le fait qu’Ankara ne puisse pas jusqu’ici séparer les groupes d’opposition des terroristes dans la province d’Idlib est peut-être l’exemple le plus frappant de mensonges et d’hypocrisie turque. Bien que cette circonstance entraîne des violations répétées des initiatives de paix, la Turquie ne montre aucun intérêt à diviser les combattants en bons et mauvais elements, car les uns et les autres sont également utiles pour combattre le gouvernement syrien.

Ankara essaie de cacher les terroristes et les faire passer pour les rebelles ou membres de l’opposition dans une tentative d’affaiblir les autorités syriennes et de maintenir à tout prix sa présence en Syrie. Cela représente non seulement l’un des principaux obstacles au règlement à long terme du conflit syrien, mais aussi à la lutte contre le terrorisme dans la région.

La machine de propagande turque visant le gouvernement syrien et leurs alliés après l’offensive à Maaret al-Noomane n’est rien d’autre qu’une manifestation d’impuissance, d’agonie du régime turc. Au cours de l’année écoulée, Ankara continue de perdre terrain alors que les forces gouvernementales se rapprochent de la victoire sur le terrorisme, progressant vers la dernière province sous contrôle de marionnettes pro-turques. Probablement, la désinformation est la seule chose qui reste à la Turquie vaincue dans une bataille décisive pour l’avenir de la Syrie.

Maaret al-Noomane n’est ni la première ni la dernière ville qui était longtemps contrôlée par l’opposition arméemais est finalement rentrée au sein de la patrie. Le dernier bastion de terroristes d’Idlib est le prochain sur la liste.Sa capture qui signifie l’échec des plans d’Ankara entraînera inévitablement une nouvelle vague de désinformation turque contre Damas.

Ismail Hadi

journaliste indépendant syrien

 

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Le Président Xi Jinping a officiellement déclaré au chef de l’OMS, Tedros Ghebreyesus, lors de leur réunion à Pékin en début de semaine, que l’épidémie de coronavirus « est un diable et nous ne pouvons pas permettre au diable de se cacher ».

Ghebreyesus, pour sa part, ne pouvait que louer Pékin pour sa stratégie de réponse extrêmement rapide et coordonnée – qui comprend l’identification rapide de la séquence du génome. Les scientifiques chinois ont déjà remis à leurs homologues russes le génome du virus, avec des tests rapides permettant de l’identifier dans un corps humain en deux heures. Un vaccin russo-chinois est en cours de développement.

Le diable, bien sûr, est toujours dans les détails. En quelques jours, au plus fort de la période de l’année où les déplacements sont les plus encombrés, la Chine est parvenue à mettre en quarantaine un environnement urbain de plus de 56 millions de personnes, dont la mégapole Wuhan et trois villes voisines. C’est une première absolue en termes de santé publique, à tout moment de l’histoire.

Wuhan, avec une croissance du PIB de 8,5 % par an, est un centre d’affaires important pour la Chine. Elle est située au carrefour stratégique des fleuves Yangtsé et Han et à un carrefour ferroviaire également – entre l’axe nord-sud reliant Guangzhou à Pékin et l’axe est-ouest reliant Shanghai à Chengdu.

Alors que le Premier ministre Li Keqiang était envoyé à Wuhan, le Président Xi a visité la province méridionale stratégique du Yunnan, où il a fait l’éloge de l’immense appareil gouvernemental pour renforcer les mécanismes de contrôle et de prévention sanitaire afin de limiter la propagation du virus.

Le coronavirus frappe la Chine à un moment extrêmement sensible – après la tactique de Guerre Hybride (ratée) affichée à Hong Kong ; une offensive américaine pro-Taïwan ; la guerre commerciale loin d’être résolue par un simple accord de « phase 1 » alors que de nouvelles sanctions sont prévues contre Huawei ; et même l’assassinat du major Général Qasem Soleimani, qui vise en fin de compte l’expansion de l’Initiative la Ceinture et la Route (BRI) en Asie du Sud-Ouest (Iran-Irak-Syrie).

Le tableau d’ensemble décrit la guerre totale de l’information et la militarisation permanente de la « menace » chinoise – aujourd’hui même métastasée, avec des connotations racistes, considérée comme une menace biologique. À quel point la Chine est-elle vulnérable ?

Une Guerre du Peuple

Depuis près de cinq ans, un biolab de sécurité maximale est en service à Wuhan, dédié à l’étude des micro-organismes hautement pathogènes – mis en place en partenariat avec la France après l’épidémie de SRAS. En 2017, le magazine Nature mettait en garde contre les risques de dispersion des agents pathogènes hors de ce laboratoire. Pourtant, rien ne prouve que cela ait pu se produire.

En termes de gestion de crise, le Président Xi a été à la hauteur de la situation, en veillant à ce que la Chine lutte contre le coronavirus dans une transparence presque totale (après tout, la muraille Internet reste en place). Pékin a averti sans ambiguïté l’ensemble de l’appareil gouvernemental de ne pas tenter d’étouffer l’affaire. Une page web en temps réel, en anglais, ici, est à la disposition de tous. Quiconque n’en fait pas assez fera face à de graves conséquences. On peut imaginer ce qui attend le chef du parti dans le Hubei, Jiang Chaoliang.

Dans un message qui a été diffusé sur tout le continent dimanche dernier, on peut lire : « À Wuhan, nous sommes vraiment entrés dans la guerre du peuple contre la nouvelle pneumonie virale » ; et de nombreuses personnes, « principalement des membres du Parti Communiste » ont été confirmées comme « volontaires et observateurs selon les unités de rue ».

Le gouvernement a demandé à tout le monde d’installer une applet « Wuhan Neighbors » téléchargée sur WeChat. Celle-ci détermine « l’adresse de quarantaine de notre maison grâce à un positionnement par satellite, puis se verrouille sur notre organisation communautaire affiliée et nos bénévoles. Dès lors, nos activités sociales et nos annonces d’information seront connectées au système ».

Wuhan : Rues désertes – Pas de voitures et des millions de personnes parties

Théoriquement, cela signifie que « toute personne qui développe une fièvre signalera son état par le biais du réseau dès que possible. Le système fournira immédiatement un diagnostic en ligne, et localisera et enregistrera votre adresse de quarantaine. Si vous avez besoin de consulter un médecin, votre communauté organisera une voiture pour vous envoyer à l’hôpital grâce à des bénévoles. En même temps, le système suivra vos progrès : hospitalisation, traitement à domicile, sortie, décès, etc. ».

Nous avons donc ici des millions de citoyens chinois totalement mobilisés dans ce qui est couramment décrit comme une « guerre du peuple » utilisant « la haute technologie pour lutter contre la maladie ». Des millions de personnes tirent également leurs propres conclusions en la comparant avec l’utilisation de logiciels d’application pour lutter contre la police à Hong Kong.

Le puzzle biogénétique

En dehors de la gestion de la crise, la rapidité de la réponse scientifique chinoise a été époustouflante – et de toute évidence pas pleinement appréciée dans un environnement de guerre totale de l’information. Comparez les performances chinoises à celles du CDC américain (Centres pour le Contrôle et la Prévention des Maladies), sans doute la première agence de recherche sur les maladies infectieuses au monde, avec un budget annuel de 11 milliards de dollars et 11 000 employés.

Lors de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014 – considérée comme une urgence maximale, et confrontée à un virus dont le taux de mortalité est de 90% – le CDC a mis pas moins de deux mois pour obtenir le premier échantillon de patient et identifier la séquence génomique complète. Les Chinois l’ont fait en quelques jours.

Lors de la grippe porcine aux États-Unis en 2009 – 55 millions d’Américains infectés, 11 000 morts – le CDC a mis plus d’un mois et demi pour mettre au point des kits d’identification.

Les Chinois n’ont mis qu’une semaine, à partir du premier échantillon de patient, pour achever l’identification et le séquençage du coronavirus. Ils ont tout de suite décidé de publier et de déposer les résultats dans la bibliothèque génomique pour que toute la planète y ait immédiatement accès. Sur la base de cette séquence, les entreprises chinoises de biotechnologie ont produit des essais validés en une semaine – une première également.

Et on ne parle même pas de la construction désormais célèbre d’un tout nouvel hôpital ultramoderne à Wuhan en un temps record, juste pour soigner les victimes de coronavirus. Aucune victime ne paiera pour son traitement. En outre, la réforme du système de santé/développement « Chine en bonne santé 2030 » sera renforcée.

Le coronavirus ouvre une véritable boîte de Pandore sur la biogénétique. De sérieuses questions subsistent sur les expériences in vivo dans lesquelles le consentement des « patients » ne sera pas requis – compte tenu de la psychose collective initialement développée par les médias corporatifs occidentaux et même par l’OMS autour du coronavirus. Le coronavirus pourrait bien devenir un prétexte pour des expériences génétiques via des vaccins.

En attendant, il est toujours instructif de se souvenir du grand timonier Mao Zedong. Pour Mao, les deux principales variables politiques étaient « l’indépendance » et « le développement ». Cela implique une pleine souveraineté. Comme Xi semble déterminé à prouver qu’une civilisation-état souveraine est capable de gagner une « guerre scientifique du peuple », cela ne correspond pas vraiment à un état de « vulnérabilité ».

Pepe Escobar

 

 

Article original en anglais : China’s virus response has been ‘breathtaking’, le 31 janvier 2020.

Cet article a été publié initialement par Asia Times.

Texte traduit par Réseau International

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Photo : Trump rencontre Netanyahu le lundi 27 janvier [source: La Maison Blanche]

Donald Trump s’est joint mardi au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à la Maison Blanche pour dévoiler publiquement ce que le président américain a décrit comme sa «vision de la paix» au Moyen-Orient. C’était une proposition absurde, approuvant toutes les politiques de la droite israélienne tout en garantissant son rejet par le peuple palestinien.

Le moment choisi de la publication de la «vision», qui est censé être une idée originale du gendre de Trump, Jared Kushner, et le produit de plus de deux ans de travail, a été manifestement fixé pour répondre aux besoins politiques immédiats de Trump et de Netanyahu. Cela s’est passé alors que le procès de destitution de Trump au Sénat américain entrait dans sa deuxième semaine et quelques heures seulement après que Netanyahu a été inculpé de fraude et de corruption. L’acte d’accusation est intervenu après que Netanyahu eut abandonné une tentative futile de gagner un vote à la Knesset israélienne lui accordant l’immunité.

L’annonce de Trump visait clairement à renforcer l’image très écornée de Netanyahu, qui fait face à sa troisième élection en moins d’un an. Lors du dernier tour de scrutin, Trump a également tenté de promouvoir les chances du Premier ministre israélien en annonçant la reconnaissance américaine de la revendication illégale d’Israël sur les hauteurs du Golan syrien occupé.

Le gouvernement Trump a également reconnu Jérusalem comme la capitale d’Israël, y déplaçant son ambassade, et a coupé des centaines de millions de dollars d’aide aux Palestiniens. À la fin de l’année dernière, il avait annoncé qu’il ne considérait plus les colonies israéliennes sur le territoire palestinien occupé comme «incompatibles avec le droit international».

Dans ce qui revenait à une sorte d’autodérision, Trump a parlé de «percée historique» pour son plan au motif qu’il avait réussi à obtenir l’approbation de Netanyahu et de son rival aux élections israéliennes, prévues le 2 mars, Benny Gantz, du parti Bleu et Blanc, un ancien chef des Forces de défense israéliennes (FDI).

Gantz, dans une tentative de contrecarrer l’effort évident visant à renforcer le statut de Netanyahu en tant qu’homme d’État mondial, s’est rendu à Washington lundi et y a rencontré Trump en privé avant de retourner en Israël pour le vote prévu sur la demande d’immunité de Netanyahu.

Le fait que cette «percée» n’incluait absolument aucune discussion et encore moins une entente avec un quiconque représentant palestinien fut considéré comme une évidence. Le président américain a accordé aux Palestiniens quatre ans pour s’adapter au diktat américano-israélien, tandis que son gendre a menacé que ce serait leur «dernière chance» d’obtenir un État palestinien indépendant.

Une carte montrant l’Etat palestinien proposé en vert

Le public réuni pour entendre la proclamation de la «vision» de Trump était composé des propres membres de son cabinet, de partisans de droite, de responsables israéliens et de sionistes américains bien en vue. Le milliardaire des casinos Sheldon Adelson, un important bailleur de fonds du Parti républicain et des colonies israéliennes, occupait l’une des places privilégiées au premier rang. L’auditoire a interrompu les propos de Trump et Netanyahu par des applaudissements plus de 70 fois – la plupart du temps debout – et avec des cris de joie lorsque le président américain s’est vanté d’avoir assassiné le général iranien Qassem Suleimani et d’avoir annulé l’accord nucléaire iranien.

Le plan annoncé par Trump officialise essentiellement les «faits sur le terrain» établis par l’agression israélienne incessante et la saisie de terres dans les territoires occupés. Il apporte l’approbation américaine pour l’annexion officielle de ces territoires et la consolidation d’un régime d’apartheid.

Alors que la «vision» de Trump et Kushner prétend accorder aux Palestiniens une «solution réaliste à deux États, offrant une voie viable vers un État palestinien» à un moment donné dans le futur, ses récompenses pour Israël sont immédiates. Trump a déclaré dans ses remarques à la Maison Blanche que Washington reconnaîtrait la souveraineté israélienne sur toute terre dont sa « vision prévoit qu’elle fera partie de l’État d’Israël».

Le prenant au mot, Netanyahu a annoncé qu’il organiserait un vote de son cabinet dimanche pour imposer immédiatement la souveraineté israélienne sur les vastes zones de la Cisjordanie occupée – y compris toute la vallée du Jourdain – accordée à Israël dans le cadre du plan Trump. L’annonce de Netanyahu faisait suivait une demande pour un tel vote de la part de son ministre de la Défense, Naftali Bennett, du parti religieux droitier Yamina, qui insiste qu’Israël n’acceptera jamais un État palestinien ni ne « cédera un centimètre de terrain aux Arabes ».

Le plan Trump a été publié sous la forme d’un document de 181 pages, rempli de cartes dessinant les frontières « conceptuelles » d’un Israël élargi et d’un mini-État palestinien supposé. Les cartes montrent clairement la parodie de la prétendue entité palestinienne à être constituée à partir de territoires occupés par Israël, tout en masquant toute l’absurdité de la proposition.

Elles montrent une mosaïque de cantons palestiniens entourés de territoire israélien, reliés les uns aux autres par une série de ponts, tunnels et routes contrôlés par Israël. Les cantons eux-mêmes sont parsemés par ce que le plan décrit comme des «communautés enclaves israéliennes», c’est-à-dire des colonies sionistes qui seront fermées, reliées par des routes de sécurité de type apartheid uniquement israéliennes et protégées par les forces de sécurité israéliennes. Sur la carte, cinq zones à l’intérieur du soi-disant territoire palestinien sont marquées comme «sites stratégiques», soit des bases militaires israéliennes. La déclaration indique en outre clairement que les 15 «enclaves» répertoriées ne peuvent pas être vues comme des « parties intégrantes ».

Entre temps, chaque frontière, l’espace aérien et l’accès à la mer seront contrôlés par Israël. A titre de comparaison, cette proposition fait des infâmes bantoustans créés par le régime d’apartheid en Afrique du Sud des modèles d’autodétermination nationale. Ce qui est proposé pour la Cisjordanie, comme à Gaza, est une prison géante à ciel ouvert.

En échange de ce «cadeau», les Palestiniens sont condamnés à reconnaître Israël comme un «État juif», reléguant les Palestiniens israéliens à un statut d’oppression permanente. Ils sont tenus de désarmer la bande de Gaza, de renoncer au «terrorisme» ainsi qu’au soutien aux victimes des forces de sécurité israéliennes et d’accepter ce qui revient à imposer une administration coloniale organisée par les États-Unis.

Des manifestations ont éclaté en Cisjordanie et à Gaza avant même que Trump et Netanyahu ne prennent la parole à la Maison Blanche, à mesure que les détails de la proposition étaient dévoilés. Mercredi, les Forces de défense israéliennes ont envoyé des renforts dans les territoires occupés en prévision de manifestations beaucoup plus larges.

L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et le mouvement islamiste du Hamas, qui administre Gaza, ont tenu mardi soir une rare réunion conjointe d’urgence pour discuter du plan Trump.

Abbas a déclaré que la proposition ne serait jamais acceptée et que des discussions étaient en cours pour «changer le rôle de l’Autorité palestinienne (AP) conformément aux résolutions prises par l’OLP». Bien qu’il n’ait pas précisé ces changements, l’AP a déjà menacé de mettre fin à son action policière sur la population palestinienne en coopération avec les FDI.

Aux États-Unis, le Parti démocrate, l’opposition ostensible de Trump, a tenté de faire valoir son propre soutien inconditionnel à Israël conjointement avec le plan Trump. La présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, a dirigé une délégation du Congrès en Israël la semaine dernière pour rassurer ses responsables qu’un projet de loi imposant des conditions à l’aide militaire américaine et exigeant que Trump demande l’approbation du Congrès pour une guerre contre l’Iran ne devait pas être considéré comme une menace pour les intérêts israéliens. Les démocrates de premier plan ont également exprimé leur inquiétude que le plan Trump ne révèle trop ouvertement la faillite de l’ensemble du soi-disant «processus de paix» et de la «solution des deux États».

Trump a annoncé mardi que les ambassadeurs des cheikhs du Golfe de Bahreïn, des Émirats arabes unis et d’Oman étaient présents dans l’audience. L’un des objectifs de la mascarade du plan Trump est de consolider une alliance entre l’État israélien et les monarchies pétrolières réactionnaires du golfe Persique, en préparation d’une guerre totale contre l’Iran. Cependant, la Jordanie, l’Arabie saoudite et l’Égypte n’étaient pas présentes. Ces derniers joueraient un rôle central en faisant pression sur l’Autorité palestinienne et le Hamas pour capituler.

La mise en scène éhontée organisée par Trump et Netanyahu à la Maison Blanche mardi ne représentait qu’une nouvelle étape de la mise à mort de la «solution des deux États». Pour des millions de travailleurs et de jeunes palestiniens, la faillite de cette tactique a été rendue très claire, non seulement par les crimes de Washington et de Tel Aviv, mais aussi par le rôle perfide joué par la bourgeoisie palestinienne.

Ni l’Autorité palestinienne d’Abbas, qui a purement et simplement servi de larbin et de policier à l’occupation israélienne, ni la faction islamiste du Hamas, n’ont fourni de voie à suivre dans la lutte contre les conditions d’oppression, de déplacement, de pauvreté et de violence qui ont été infligées au peuple palestinien…

Bill Van Auken

 

 

Article paru en anglais, WSWS, le 29 janvier 2020

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Le film en deux parties «Welcome to HMP Belmarsh» (Bienvenue à la prison de Belmarsh), diffusé pour la première fois sur ITV les 13 et 20 janvier, marque la première fois que la prison de haute sécurité a autorisé des caméras de télévision à l’intérieur.

Aujourd’hui, la prison de Belmarsh fait l’objet d’une nouvelle attention en tant que «Guantanamo de la Grande-Bretagne». Elle détient le prisonnier politique le plus en vue au monde, Julian Assange. L’émission d’ITV devait servir d’opération de relations publiques. Malgré cela, il a réussi à en dire plus que voulu sur les conditions épouvantables qui règnent dans la prison.

L’acteur Ross Kemp présentait l’émission. Il avait produit plusieurs documentaires sur les gangs, la police armée et les militaires britanniques déployés en Afghanistan. Il est un partisan en vue du Parti travailliste, mais il était auparavant marié à Rebekah Brooks, la fidèle adjointe de l’oligarque des médias Rupert Murdoch.

Après la diffusion de la série en deux parties, on a interrogé Kemp à plusieurs reprises sur les médias sociaux au sujet de Julian Assange. Il semble qu’il ait demandé à interviewer Assange, mais le fondateur de WikiLeaks — soumis à une campagne impitoyable de harcèlement public par la presse mondiale — a refusé de participer, craignant sans doute un coup monté. Néanmoins, Assange a été le sous-texte de tout ce qui figurait dans le film.

On a construit Belmarsh en 1991 comme la première prison «supermax» de Grande-Bretagne. Elle était particulièrement destinée aux prisonniers considérés comme une «menace pour la sécurité nationale». On a conçu la première nouvelle prison pour hommes de Londres depuis un siècle avec des dispositions spécifiques pour la détention de terroristes. Cela comprend un tunnel à l’épreuve des bombes vers la cour de la Couronne de Woolwich toute proche.

L’émission mentionnait à plusieurs reprises le nombre élevé de prisonniers de catégorie A qui y étaient détenus, et les fréquentes confrontations violentes entre détenus. La catégorie A, la plus haute catégorie de sécurité, est destinée aux prisonniers «dont l’évasion serait très dangereuse pour la sécurité publique ou nationale».

Dans sa conception générale, Belmarsh comprend une unité de haute sécurité (UHS), décrite comme une «prison dans une prison». Elle a accueilli des prisonniers considérés comme les plus dangereux. Il y avait notamment des agents du KGB, des membres et des dirigeants d’Al-Qaïda et des barons internationaux de la drogue impliqués dans le crime organisé et le blanchiment d’argent (dont l’un est interviewé). On l’a également utilisée pour héberger des voyous violemment anti-islamiques et fascistes, dont Darren Osborne, le tueur de la mosquée de Finsbury Park.

Aiden James, accusé d’avoir rejoint une milice kurde anti-État islamique, est également détenu à Belmarsh, aux côtés d’hommes condamnés pour avoir combattu pour l’État islamique. Une telle proximité, tout comme la grande concentration de membres de gangs rivaux dans l’espace confiné de la prison, fait de Belmarsh un lieu intensément violent et dangereux.

Les gardiens ont montré à Kemp les listes quotidiennes des conflits, montrant la menace de violence entre les prisonniers. Un prisonnier a expliqué les risques auxquels les détenus sont confrontés en sortant de leur cellule chaque jour. En raison de son statut de haute sécurité, il a déclaré: «On pourrait penser que Belmarsh est l’une des prisons où l’on est en sécurité… Loin de là.»

Au cours des 12 derniers mois, trois prisonniers sont morts à l’intérieur de Belmarsh. Le 2 janvier, le prévenu, Liridon Saliuka, a été retrouvé mort dans sa cellule, ses proches contestant les affirmations officielles selon lesquelles il serait mort de blessures «auto-infligées» (un fait non mentionné par Kemp).

En 2009, l’inspecteur en chef des prisons britanniques a constaté un niveau «extrêmement élevé» de force utilisée contre les prisonniers, les détenus faisant état d’intimidations, de menaces et d’agressions par le personnel. Le rapport de l’inspecteur de 2018 a noté qu’on n’avait pas mis en œuvre beaucoup des «améliorations» recommandées, et que certains «résultats étaient pires que la dernière fois».

L’UHS possède sa propre unité de ségrégation, décrite par le gouverneur de l’UHS comme «la fin du monde». Kemp a noté que cette cellule ne contenait pas de lit et n’avait pas accès à l’eau.

Les capacités de la prison et les objectifs prévus soulèvent la question évidente de savoir pourquoi on l’utilisée pour détenir Assange, un journaliste condamné pour aucun crime. Le fait est qu’on l’a placé en détention préventive uniquement en relation avec une demande d’extradition du gouvernement américain. Cette demande vise à faire taire son journalisme primé qui a exposé les crimes de guerre et autres activités illégales des gouvernements des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’Australie.

Peut-être pour détourner l’attention de cette question, l’émission a présenté à plusieurs reprises Belmarsh comme étant équipée pour prendre n’importe quel type de prisonnier. Outre les prisonniers de haute sécurité, Belmarsh abrite également une population carcérale générale. Charlie Pope et ses frères, par exemple, sont tous des récidivistes de la ville voisine de Woolwich qui ont séjourné à Belmarsh à plusieurs reprises. Ils décrivent la prison comme «notre local».

Cette focalisation sur la population générale visait peut-être à normaliser Belmarsh pour le téléspectateur, mais elle a servi à exposer une crise sociale plus large. Les membres de la famille Pope ont grandi dans un environnement familial marqué par la drogue et la petite délinquance. Charlie est montré en train de s’inscrire à un cours de création d’entreprise dans l’espoir de briser le cycle de la récidive. Si un des frères change de vie, ça se peut qu’ils le fassent tous, disent-ils.

Le cours auquel Charlie Pope s’inscrivait est d’un cynisme qui écrase, son fondateur déclarant que «les gens en prison ont naturellement l’esprit d’entreprise». Pope est retiré du cours suite à son implication dans un combat.

L’émission suit également une «école des gangs», qui rassemble les membres de gangs rivaux afin de les amener à partager leurs problèmes communs. On n’a pas montré ce cours en détail, peut-être parce que les membres des gangs ont été très directs sur le fait de considérer la criminalité comme une alternative à la pauvreté: «Je ne veux pas être fauché».

Près d’un tiers des personnes qui sortent de prison n’ont nulle part où aller et se retrouvent sans abri, certains récidivent pour avoir un endroit où dormir. On dit au passage que le logement et l’emploi sont les meilleures options pour faire sortir les gens de prison et les maintenir à l’extérieur, mais l’émission n’a montré qu’un exercice de lutte contre l’incendie.

Les problèmes de santé mentale s’aggravent dans les prisons britanniques, tandis qu’une crise de la drogue s’intensifie autour d’une cannabinoïde synthétique connue sous le nom de Spice. Soulignant les conditions épouvantables, un des frères Pope a décrit Spice, qui rend les consommateurs catatoniques, comme «la pire drogue», mais la «meilleure» en prison.

Le documentaire de Kemp s’est attaché à montrer Belmarsh avec un visage humain, les gardiens exprimant leur inquiétude pour certains prisonniers. On a mis l’accent en particulier sur l’interaction entre le personnel et Claire Darbyshire, la seule détenue transgenre de la prison, on l’a envoyée dans une prison pour hommes parce qu’elle était en pré-opération. Darbyshire a étouffé son père, qui souffrait de sclérose en plaques, dans ce qu’elle a prétendu être à la fois un meurtre par compassion et un pacte de suicide auquel elle n’a pas donné suite.

De même, des gardiens se sont montrés sensibles à l’égard de Liam Waters, 20 ans. Transféré à Belmarsh à la suite d’une émeute dans sa prison locale, Waters est obligé de porter une tenue distinctive pour les listes d’évasion. Il a l’air craintif et petit dans son numéro de prison surdimensionné et ses tongs sous-dimensionnées, disant à Kemp qu’il savait que Belmarsh était «l’un des endroits les plus dangereux».

Notamment, l’émission de Kemp a fortement promu l’aile santé de la prison. Belmarsh possède le plus grand service de santé de toutes les prisons britanniques, et Kemp décrit le médecin de la prison, Rachel Daly, comme son «héros». Daly a dit que les soins de santé de la prison équivalent ceux du NHS (le service de santé de l’état), une affirmation démentie par les images du documentaire.

Alors que les problèmes de santé mentale s’aggravent, on a filmé Daly et son équipe en train de mener une action d’arrière-garde pour la santé des prisonniers. Aiden James, qui souffre du syndrome de stress post-traumatique (SSPT), suite à ses expériences en Syrie, avait recommencé à s’automutiler. On a montré Daly qui luttait pour lui trouver un lit dans l’unité de santé.

Sans être mentionnées, la détérioration de la santé d’Assange et les inquiétudes des professionnels médicaux indépendants concernant son isolement dans l’unité de soins de santé ont pesé silencieusement sur l’émission. On a maintenant transféré Assange dans une autre partie de la prison suite aux protestations de son équipe juridique, des groupes de campagne et, fait plus frappant encore, de ses codétenus.

Tout en gardant le silence sur ces questions, l’émission de Kemp présentait plusieurs interviews de Tommy Robinson, connu pour ses positions fascistes, détenu à Belmarsh pour outrage au tribunal après avoir tenté de faire échouer un grave procès pour viol.

Une grande partie de l’émission a été consacrée à la publicité gratuite pour les revendications de Robinson sur son «martyre» politique.

Son transfert à Belmarsh a été présenté comme un défi pour le gouverneur de la prison, Rob Davis, le forçant à trouver un équilibre délicat entre le maintien de la paix entre les détenus et la sécurité de Robinson. L’émission montre les relations amicales entre le gouverneur Davis et Robinson, qui passe son court séjour à Belmarsh dans une suite solitaire relativement luxueuse et est libéré neuf semaines plus tôt.

Dans l’une des seules mentions d’Assange dans toute l’émission, des sacs de courrier pour Robinson sont montrés à côté d’un plus petit lot destiné à Assange. L’objectif est clairement de suggérer qu’Assange, contrairement à Robinson, ne bénéficie que d’un faible soutien public.

Kemp dit à ses téléspectateurs, apparemment sans ironie, que Belmarsh a «jusqu’à présent» gardé Robinson à l’abri de la publicité.

Davis rend visite à un Robinson souriant dans sa cellule après que la presse a rapporté qu’un retraité l’avait attaqué dans les douches de la prison. En fait, les interviews de Kemp avec Robinson reflètent la promotion fortement médiatisée de chacun des gestes de Robinson.

Robinson est présenté comme un personnage pathétique, pleurant sur sa situation désespérée en «isolement». Ce qui incite Kemp à dire: «Ce n’est pas l’isolement dans une espace très réduit. Vous avez une télévision. Vous avez une bouilloire.»

Néanmoins, malgré sa réticence déclarée à donner une tribune au voyou fasciste, Kemp a estimé qu’il «devait» interroger Robinson sur la manifestation organisée par ses partisans devant la prison. Robinson a clairement indiqué qu’il s’agissait d’une autre provocation antimusulmane, en disant qu’il pourrait les appeler à diffuser des vidéos du prophète Mahomet.

À l’intérieur d’une salle de contrôle, les agents de la prison visionnent des images de la manifestation à l’extérieur via plusieurs écrans de télévision en circuit fermé, en zoomant pour identifier les personnes qui les intéressent. Davis dit à Kemp: «Toute manifestation à l’extérieur de la prison met mon personnel en danger.» Cette scène particulière aura sans doute été suivie avec intérêt par ceux — y compris les Gilets Jaunes en France — qui ont participé aux récents rassemblements pour Assange devant la prison.

Paul Bond

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Premier article :

Cuba face à l’administration Trump: Retour à la politique de la confrontation (1/2), le 30 janvier 2020.

 

2. Nouveaux obstacles migratoires et restrictions de transferts d’argent vers Cuba 

En mars 2019, l’ambassade des Etats-Unis à La Havane a annoncé que la validité des visas B2 octroyés aux Cubains ayant de la famille aux Etats-Unis passerait de cinq ans à trois mois avec une seule entrée possible sur le territoire. Cette mesure rend plus difficile la possibilité pour les habitants de l’île de rendre visite à leurs proches installés en Floride ou ailleurs. Cette décision s’ajoute au fait que Washington a déjà fermé les services consulaires à Cuba, obligeant les candidats à une visite sur le sol étasunien à se rendre en Colombie pour faire une demande de visa, sans aucune garantie d’obtenir le laissez-passer. Les coûts extrêmement élevés liés à ce type de démarche rendent ce service inaccessible pour l’immense majorité des Cubains, créant un nouvel obstacle aux visites familiales, et violant les accords migratoires bilatéraux.(1)

La difficulté à obtenir un visa a considérablement dégradé la coopération universitaire, scientifique et médicale promue par l’administration Obama. Désormais, les échanges sont retombés à leur plus bas niveau et de nombreux accords signées sous la mandature démocrate sont à présent au point mort.(2)

Les transferts d’argent de la part de la communauté cubaine installée à l’étranger constituent la deuxième source de revenus pour l’île. L’administration Trump a décidé de limiter le montant qu’un émigré cubain peut envoyer à sa famille à 1.000 dollars par trimestre, affectant ainsi gravement les conditions de vie de la population de l’île. Cette restriction contrevient au principe d’égalité des droits reconnus par la Constitution des Etats-Unis et affecte uniquement les ressortissants d’origine cubaine. En effet, toutes les autres minorités des Etats-Unis disposent de la liberté de transférer des sommes sans aucune limite de montant. Par ailleurs, la communauté cubaine des Etats-Unis ne pourra plus utiliser le système U-Turn qui permettait à l’argent de transiter par une banque étasunienne, même si l’émetteur et le récepteur du transfert financier n’étaient pas des citoyens du pays.(3) Selon les estimations du Département d’Etat, les transferts d’argent en provenance de la communauté cubaine représentent 3,5 milliards de dollars par an.(4)

3. Nouvelles restrictions contre le secteur touristique

Depuis juin 2019, le Département du Trésor, par le biais du Bureau de contrôle des biens étrangers (OFAC), interdit à tout bateau ou avion privé de se rendre à Cuba. « Les avions privés et de corporation, les bateaux de croisière, les voiliers, les bateaux de pêche et autres avions et embarcations similaires en général ne seront plus autorisés à se rendre à Cuba », indique le document officiel.(5)

Cette décision porte un coup rude au secteur touristique qui constitue la troisième source de revenus de l’île. Les quatre compagnies de croisière étasuniennes ont été contraintes d’annuler toutes les visites prévues à La Havane, sous peine de fortes sanctions, privant les habitants de la capitale d’un apport touristique non négligeable et privant les citoyens des Etats-Unis de la possibilité de découvrir la plus grande île de la Caraïbe.(6)

Le même mois de juin 2019, l’OFAC a annoncé l’imposition de sanctions de plusieurs centaines de milliers de dollars contre les groupes spécialisés dans le tourisme international Expedia, Hotelbeds USA et Cubasphere pour avoir violé la réglementation sur les sanctions économiques contre Cuba.(7)

Par ailleurs, depuis le 10 décembre 2019, le Département d’Etat a interdit tous les vols commerciaux réguliers entre les Etats-Unis et Cuba, à l’exception de La Havane. Les vols commerciaux reliant les Etats-Unis aux villes de Santa Clara, Holguín et Camagüey ont tous été supprimés.(8) Un mois plus tard, le 10 janvier 2020, cette interdiction a été étendue à tous les vols charters.(9) L’objectif est de limiter au maximum les possibilités de voyage à Cuba aussi bien pour la communauté cubaine des Etats-Unis que pour les ressortissants de ce pays.

Suite aux pressions exercées par Washington et aux menaces de procès devant les tribunaux étasuniens,(10) l’entreprise touristique allemande Trivago a éliminé Cuba de son système de réservation. Ainsi, l’un des principaux sites touristiques en ligne du monde ne référence plus l’île de la Caraïbe, ce qui aura inévitablement un impact sur ce secteur vital pour l’économie cubaine.(11) 

Le Département d’Etat a établi depuis 2017 une liste noire sur laquelle se trouvent 211 entreprises cubaines, parmi lesquelles beaucoup sont liées au secteur touristique, principalement des hôtels. Ainsi, la Compañía Turística Habaguanex, le Grupo de Turismo Gaviota – principaux groupes touristiques cubains –, les agences de tourisme, les principales Marinas, une dizaine de magasins de souvenirs, ainsi que 118 hôtels les plus importants du pays, sont placés sur cette liste. La conséquence est que les citoyens des Etats-Unis ont l’interdiction formelle d’y recourir, sous peine de fortes amendes.(12)

De la même manière, en octobre 2019, plusieurs compagnies aériennes étrangères ont décidé d’annuler leur contrat de location d’avions à l’entreprise Cubana de Aviación, suite aux menaces de sanctions de la part des Etats-Unis. De nombreux vols internationaux ont dû être annulés, impactant près de 40.000 passagers et occasionnant une perte financière de l’ordre de 10 millions d’euros en l’espace de deux mois pour la compagnie cubaine, car cela a réduit sa capacité à transporter des touristes.(13)

Ces nouvelles mesures restrictives ont logiquement eu un impact négatif sur le secteur touristique cubain. Ainsi, de janvier à novembre 2019, le tourisme a chuté de 8,5% par rapport à la même période de l’année précédente, soit près de 360 000 visiteurs en moins. Le nombre de citoyens en provenance des Etats-Unis a quant à lui chuté de près de 20% avec plus de 100.000 visiteurs en moins.(14) En 2018, le nombre total de touristes était de 4,7 millions, alors qu’il était être seulement de 4,3 millions en 2019. Les prévisions officielles envisageaient un total de 5,1 millions de visiteurs et des revenus à hauteur de 3 milliards de dollars.(15)

4. Mise en application du Titre III de la loi Helms Burton

L’administration Trump a décidé d’activer le Titre III de la loi Helms-Burton de 1996 qui permet de poursuivre devant les tribunaux étasuniens les entreprises qui réaliseraient des investissements à Cuba sur des propriétés nationalisées dans les années 1960 et ayant appartenu à des ressortissants étasuniens ou ayant acquis par la suite la citoyenneté étasunienne. L’objectif est de dissuader les entreprises étrangères de s’engager dans des affaires avec Cuba. Depuis l’adoption de cette loi au caractère rétroactif – elle s’applique pour des faits survenus il y a plus de soixante ans – et extraterritorial – elle concerne tous les pays du monde –, c’est-à-dire illégale aux yeux du droit international public, les différents gouvernements depuis l’administration Clinton ont systématiquement suspendu l’application du Titre III. Depuis le 2 mai 2019, la loi Helms-Burton s’applique dans son intégralité.(16)

L’Union européenne a exprimé son opposition à la nouvelle politique des Etats-Unis, rappelant qu’elle violait les accords conclus en 1997 et 1998 entre Bruxelles et Washington :

« Cette décision provoquera des frictions inutiles et sape la confiance à l’égard du partenariat transatlantique, ainsi que la prévisibilité de celui-ci.

L’UE considère que l’application extraterritoriale de mesures restrictives unilatérales est contraire au droit international et elle s’appuiera sur toutes les mesures appropriées pour réagir aux effets de la loi Helms-Burton, y compris en ce qui concerne ses droits dans le cadre de l’OMC et par le recours à la loi de blocage de l’UE. L’UE continuera de travailler avec ses partenaires internationaux qui ont également fait part de leurs préoccupations à cet égard. »(17)

Le Canada, par la voix de sa ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, a condamné l’application du Titre III de la loi Helms-Burton et a fait part de son intention de défendre les intérêts de ses investisseurs présents à Cuba :

« Le Canada est profondément déçu de l’annonce d’aujourd’hui. Nous examinerons toutes les options pour répondre à cette décision américaine.

J’ai communiqué avec des entreprises canadiennes pour réaffirmer que nous défendrons pleinement les intérêts des Canadiennes et des Canadiens qui font du commerce et mènent des activités d’investissement légitimes avec Cuba.

La Loi Helms-Burton […] vise à interdire à tous les pays étrangers de s’engager dans le commerce international avec Cuba ; elle soumet également les ressortissants étrangers à des restrictions de voyage et les expose à des recours financiers aux États-Unis ».(18)

Dans une déclaration officielle, le Royaume-Uni a également rejeté l’application extraterritoriale des sanctions économiques :

« Le Royaume-Uni partage les inquiétudes exprimées par l’Union européenne à propos de l’annonce des Etats-Unis concernant l’application du Titre III de la loi Helms-Burton.

L’application extraterritoriale des sanctions du Titre III, que nous considérons comme illégales aux yeux du droit international, menace les entreprises britanniques et européennes qui font des affaires légitimes à Cuba en les exposant à des poursuites devant les tribunaux étasuniens. Nous travaillerons avec l’Union européenne pour protéger les intérêts de nos entreprises.

Le Royaume-Uni, tout comme l’Union européenne, est convaincu que la meilleure façon d’encourager Cuba à respecter les libertés démocratiques et les droits humains, à appliquer une réforme politique ou à jouer un rôle moins contraignant au Venezuela passe par le dialogue et la coopération, et non pas par l’isolation ».(19)

Le reste de la communauté internationale, que ce soit la Chine, la Russie, l’Inde, l’Afrique du Sud, le Mexique, l’Indonésie, le Groupe des 77, l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est ou l’Organisation de la Coopération islamique, ont unanimement condamné cette recrudescence des sanctions économiques contre Cuba.(20) En novembre 2019, pour la 28ème année consécutive, l’Assemblée générale des Nations unies à une nouvelle fois condamné à son tour l’état de siège économique unilatéral des Etats-Unis contre Cuba avec une écrasante majorité de 187 voix contre 3 (Etats-Unis, Israël, Brésil).(21)

5. Sanctions contre les entreprises pétrolières étrangères liées à Cuba

Dans le but de créer une pénurie énergétique, les Etats-Unis ont décidé d’imposer des sanctions aux entreprises pétrolières qui prospecteraient à Cuba ou qui transporteraient du combustible dans l’île. Ainsi, la compagnie britannique Acteon a été condamnée à une amende de plusieurs centaines de milliers de dollars en avril 2019 par le Département du Trésor.(22) En septembre 2019, l’OFAC a imposé des sanctions à plusieurs entités pétrolières de Chypre et du Panama qui étaient chargées de fournir du combustible à l’île.(23) En décembre 2019, six nouveaux bateaux pétroliers étrangers ont été placés sur la liste noire des Etats-Unis pour avoir transporté du pétrole à Cuba.(24)

En bloquant les livraisons de pétrole, les Etats-Unis ont généré une pénurie d’énergie à Cuba, qui s’est vue obligée de mettre en place un plan de rationnement de l’essence. L’impact sur l’économie, l’agriculture et la production d’aliments, les transports publics et les déplacements des Cubains, a été très important. La population cubaine, déjà victime des sanctions économiques imposées par les précédentes administrations, a dû faire face à des difficultés rappelant, pour certaines, la Période Spéciale.(25)

Conclusion

Alors que Barack Obama avait entamé un processus de normalisation avec Cuba sous les applaudissements de la communauté internationale, affichant sa volonté de mettre un terme à une politique anachronique qui avait isolé Washington sur la scène internationale, Donald Trump a au contraire décidé de revenir à une politique hostile basée sur les sanctions économiques. Cette dernière est vouée à l’échec car, comme l’illustre l’histoire des relations bilatérales depuis 1959, les autorités de La Havane n’ont jamais accepté de négocier sous la menace ou la contrainte. En revanche, en l’espace de deux ans, de 2014 à 2016, en basant sa politique sur le dialogue et le respect mutuel, Washington a réalisé des progrès inédits lors des six dernières décennies.

Cuba a toujours affirmé sa disposition à régler pacifiquement le différend qui l’oppose à Washington, malgré le caractère asymétrique du conflit où la première puissance économique mondiale impose un état de siège à une petite nation du Tiers-monde. Le dialogue devra néanmoins se baser sur un socle de principes non discutables : l’égalité souveraine, la réciprocité et la non-ingérence dans les affaires internes. La Havane a réaffirmé à maintes reprises que son système politique et son modèle socioéconomique n’étaient pas négociables car ils relèvent de la compétence exclusive du peuple souverain de Cuba.

Salim Lamrani

Université de La Réunion

 

Illustration en vedette : Capture d’écran d’une photo (© Hill Photo Illustration/Garrett Evans)

Voir également :

Etats-Unis/Cuba : retour à une politique de confrontation

Par Salim Lamrani, 25 juin 2017

 

Ce texte envoyé par l’auteur a été publié. initialement dans le quotidien français L’Humanité.

Notes

1 U.S. Embassy in Cuba, “Decreasing B2 Visa Validity for Cuban Nationals”, 15 mars 2019. https://cu.usembassy.gov/decreasing-b2-visa-validity-for-cuban-nationals/ (site consulté le 3 janvier 2019).

2 Nora Gámez Torres, “Trump Readies New Sanctions on Cuba; Immigration Policies Likely to Remain Same in 2020”, The Miami Herald, 30 décembre 2019. 

3 U.S. Department of the Treasury, “Treasury Issues Changes to Strenghten Cuba Sanctions Rules”, 6 septembre 2019. https://home.treasury.gov/news/press-releases/sm770 (site consulté le 3 janvier 2020).

4 U.S. Department of State, “U.S. Relations with Cuba”, 22 novembre 2019. https://www.state.gov/u-s-relations-with-cuba/ (site consulté le 3 janvier 2020).

5 U.S. Department of the Treasury, “Treasury and Commerce Implement Changes to Cuba Sanctions Rules”, 4 juin 2019. https://www.treasury.gov/resource-center/sanctions/Programs/Documents/cuba_fact_sheet_20190604.pdf (site consulté le 3 janvier 2020).

6 Tariro Mzezewa, “Cruises to Cuba Are Abruptly Canceled, After New Travel Ban”, The New York Times, 5 juin 2019. https://www.nytimes.com/2019/06/05/travel/cuba-cruise-travel-ban.html (site consulté le 3 janvier 2020).

7 U.S. Department of the Treasury, “Settlement Agreements between the U.S. Department of the Treasury’s Office of Foreign Assets Control and Expedia Group, Inc.; Hotelbeds USA, Inc.; and Cubasphere, Inc. and an Individual”, 13 juin 2019. https://www.treasury.gov/resource-center/sanctions/OFAC-Enforcement/Pages/20190613.aspx (site consulté le 3 janvier 2020).

8 U.S. Department of State, “United States Restricts Scheduled Air Service to Cuban Airports”, 25 octobre 2019. https://www.state.gov/united-states-restricts-scheduled-air-service-to-cuban-airports/ (site consulté le 3 janvier 2020).

9 Mike Pompeo, “United States Further Restricts Air Travel to Cuba”, U.S Department of State, 10 janvier 2020. https://www.state.gov/united-states-further-restricts-air-travel-to-cuba/ (site consulté le 11 janvier 2020).

10 Bloomberg, “Exiles Sue Expedia’s Trivago for ‘Trafficking’ In Cuban Property”, 20 juin 2019. https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-06-19/exiles-sue-expedia-s-trivago-for-trafficking-in-cuban-property (site consulté le 3 janvier 2020).

11 Hotelsur, “Trivago elimina los hoteles de Cuba de su plataforma”, 14 novembre 2019. https://www.hosteltur.com/132683_trivago-elimina-los-hoteles-de-cuba-de-su-plataforma.html (site consulté le 3 janvier 2020).

12 U.S. Department of State, “List of Restricted Entities and Subentities Associated With Cuba Effective as of November 19, 2019”, 19 novembre 2019. https://www.state.gov/cuba-sanctions/cuba-restricted-list/list-of-restricted-entities-and-subentities-associated-with-cuba-effective-as-of-november-19-2019/ (site consulté le 3 janvier 2020). 

13 La Tribune, « Cuba : Les sanctions américaines entraînent la suspension de liaisons aériennes », 24 octobre 2019. https://www.latribune.fr/economie/international/cuba-les-sanctions-americaines-entrainent-la-suspension-de-liaisons-aeriennes-831458.html (site consulté le 3 janvier 2020).

14 Oficina Nacional de Estadística e Información, “Turismo. Llegadas de visitantes internacionales 2019”, décembre 2019. http://www.one.cu/publicaciones/06turismoycomercio/llegadadevisitantes/Servicios%20informativos%20No.11%20turismo%20%20Noviembre%202019.pdf (site consulté le 1er janvier 2020). 

15 Hotelstur, « Cuba cerrará el año con 4,3 millones de turistas, un 8,5% menos”, 16 août 2019. https://www.hosteltur.com/130649_cuba-cerrara-el-ano-con-43-millones-de-turistas-un-85-menos.html (site consulté le 1er janvier 2020)

16 U.S Department of State, “Senior State Department Official on Title III of LIBERTAD Act”, 2 mai 2019. https://www.state.gov/senior-state-department-official-on-title-iii-of-the-libertad-act/ (site consulté le 2 janvier 2020).

17 Conseil de l’Union européenne, « Déclaration de la haute représentante au nom de l’UE sur la pleine activation de la loi Helms-Burton (LIBERTAD) par les États-Unis », 2 mai 2019. https://www.consilium.europa.eu/fr/press/press-releases/2019/05/02/declaration-by-the-high-representative-on-behalf-of-the-eu-on-the-full-activation-of-the-helms-burton-libertad-act-by-the-united-states/ (site consulté le 1er janvier 2020).

18 Gouvernement du Canada, « Le gouvernement du Canada défendra les intérêts des Canadiens qui font des affaires à Cuba », 17 avril 2019. https://www.canada.ca/fr/affaires-mondiales/nouvelles/2019/04/le-gouvernement-du-canada-defendra-les-interets-des-canadiens-qui-font-des-affaires-a-cuba.html (site consulté le 1er janvier 2020).

19 Foreign Office, « Foreign Office Statement on Title III of the Helms-Burton Act”, 18 avril 2019. https://www.gov.uk/government/news/foreign-office-statement-on-title-iii-of-the-helms-burton-act (site consulté le 2 janvier 2020)

20 Nations unies, « Assemblée générale : Les délégations fustigent l’application du titre III de la loi « Helms-Burton » sur le blocus imposé à Cuba », 6 novembre 2019. https://www.un.org/press/fr/2019/ag12211.doc.htm (site consulté le 1er janvier 2020). 

21 Nations unies, « Assemblée générale : La levée immédiate du blocus imposé à Cuba réclamée, à la même majorité écrasante, pour la vingt-huitième année consécutive », 7 novembre 2019. https://www.un.org/press/fr/2019/ag12212.doc.htm (site consulté le 1er janvier 2020).

22 U.S. Department of the Treasury, “Enforcement Information for April 11, 2019”. https://www.treasury.gov/resource-center/sanctions/CivPen/Documents/20190411_acteon_webpost.pdf (site consulté le 2 janvier 2020).

23 U.S. Department of the Treasury, “Treasury Further Targets Entities and Vessels Moving Venezuelan Oil to Cuba”, 24 septembre 2019. https://home.treasury.gov/news/press-releases/sm784 (site consulté le 2 janvier 2020). 

24 U.S. Department of the Treasury, “Treasury Applies Further Pressure on Movement of Venezuelan Oil to Cuba”, 3 décembre 2019. https://home.treasury.gov/news/press-releases/sm841 (site consulté le 2 janvier 2020).

25 Reuters, « Explainer: What Is Causing Cuba’s Acute Shortage of Fuel”, 24 septembre 2019. 

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Premier article :

Turquie-Otan: Vers un délitement de l’alliance entre la Turquie et l’OTAN? (1/2), 22 janvier 2020

 

1- UNE ÉPREUVE DE FORCE QUI POURRAIT DONNER LE SIGNAL DE L’ÈRE POST ERDOGAN.

L’intervention turque en Syrie a mis en sourdine l’épreuve de force engagée depuis le printemps 2018 par Recep Tayyib Erdogan, d’une part, et ses anciens lieutenants, d’autre part, l’ancien premier ministre Ahmad Daoud Oglo et l’ancien ministre des Finances, Ali Babaçan, soutenu par l’ancien Président de la République Abdullah Gûl.

L’issue de ce bras de fer pourrait déterminer la définition du contour du pouvoir en Turquie et, dans le cas de l’échec du président turc, donner le signal de l’ère post Erdogan.

Ce conflit entre les anciens frères d’armes se déroule sur fond du double revers électoral des municipales d’Ankara et d’Istanbul, en Avril 2019, en superposition à la pulsion vindicative de l’Arabie saoudite visant à déstabliser le régime néo-islamiste, allié du Qatar et surtout le dénonciateur bavard de l’équarrissage du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, au consulat saoudien d’Istanbul en octobre 2018..

Telle est du moins l’impression qui se dégage aux observateurs à la lumière de la vive polémique qui a opposé Recep Tayyip Erdogan et ses anciens plus proches collaborateurs depuis la défaite électorale du printemps 2018.

2 – LE TRAUMATISME ÉLECTORAL D’ISTANBUL

La fronde n’est pas anodine en ce qu’elle vise un dirigeant généralement considéré comme l’un des plus importants de l’histoire turque, après Ataturk, le fondateur de la République.

Son succès ouvrirait au tout puissant président la voie à l’exercice d’un pouvoir absolutiste. Son échec engagerait la Turquie sur la voie post Erdogan.

Depuis 2002, aucun parti politique turc, en dépit de son ancrage et de son ancienneté, n’a pu concurrencer le PJD. Mais la donne paraît avoir changé.

Des tracts on fait leur apparition en septembre 2019 à Ankara et les grandes villes turques annonçant la naissance de deux nouvelles formations politiques fondées précisemment par les deux principaux lieutenants du président Erdogan, Ahmad Daoud Oglo, le théoricien de la nouvelle diplomatie ottomane de «zéro problème avec les voisins», et Ali Babacan, ancien ministre des finances et père de la prospérité économique turque, qui a valu au Parti de la Justice et du Développement (PJD) sa grande popularité durant les deux dernières decennies. M. Babaçan est soutenu dans sa démarche par M. Abdullah Gûl, ancien Président de la république.

La démission du PJD, en septembre 2019, de MM. Daoud Oglo et Babaçan devrait fragiliser le pouvoir de M. Erdogan, alors que le président turc fait face à une conjoncture difficile, tant en Syrie, à la suite des revers militaires de ses alliés relevant de la nébuleuse du terrorisme islamique, notamment à Khan Cheikhoun, en septembre 2018, que face à l’Otan.

La défiance des deux lieutenants ne porte pas tant sur le parti au pouvoir en lui même, la matrice originelle du néo-islamisme ottoman, mais sur la personne même du président qui a placé le PJD en coupe réglée, plaçant des hommes à sa dévotion aux principaux rouages de la formation.

Au terme d’un trimestre d’escarmouches verbales, le ton est brusquement monté en septembre 2019, lorsque M. Erdogan a qualifié de «traitre» ces anciens compagnons d’armes. Une telle accusation dans les usages turques prélude généralement à des représailles.

Ahmad Daoud Oglo a alors présenté sa démission du PJD. Et, en réplique, il a menacé de faire des révélations «qui noirciraient les visages des personnes visées par les secrets étalés sur la voie publique».

«La période allant du 7 juin au 1 er Novembre 2016 a été la plus dangereuse de l’Histoire moderne de la Turquie», a asssuré M. Daoud Oglo faisant allusion aux manoeuvres du Président Erdogan en vue de museler le «Parti Démocratique du Peuple», grand vainqueur des élections législatives turques.

Selahattin Demirtas, figure de proue de l’opposition de la gauche démocratique turque, a en effet été placé en garde à vue, dans la nuit du 3 au 4 novembre 2016, au cours d’un vaste coup de filet contre le Parti Démocratique des Peuples (HDP), portant sur onze membres de cette formation représentant majoritairement les Kurdes de Turquie.

Le prétexte invoqué par les autorités turques est leur lien présumé avec le PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, la bête noire du régime.

Pour aller plus loin sur cette affaire, cf. ce lien: Selahittin Demirtas, figure de proue de la gauche démocratique turque en garde à vue https://www.madaniya.info/2016/11/04/selahattin-demirtas-figure-de-proue-de-lopposition-de-gauche-democratique-turque-garde-a-vue/

Partenaire réfractaire des Occidentaux, qui lui ont barré l’accès à l’Union Européenne, la Turquie a opéré un rapprochement sensible avec la Russie, rival planétaire de l’Amérique, et l’Iran, la bête noire de l’Occident, à la faveur de la guerre de Syrie, dans le cadre des consultations tripartites du groupe d’Astana.

Ce rapprochement est intervenu dans la foulée du coup d’état anti-Erdogan de 2015 et le soutien accordé par les Américains et les Français aux séparatistes kurdes de Syrie. Il vise à prémunir la Turquie contre toute action hostile résultant de son rôle ambigu dans la guerre de Syrie, principale plateforme du transit des terroristes néo islamistes vers la Syrie et principal volant régulateur du flux migratoire arabe et moyen oriental vers l’Europe occidentale.

En prévision du 2me round des élections municipales d’Istanbul, M. Erdogan avait multiplié les ouvertures en direction des Kurdes, -qu’il réprime pourtant sur le plan interne et combat en Syrie-, allant jusqu’à faire miroiter la possibilité de la libération du chef historique du PKK Abdallah Oçalan, en contrepartie du vote de la population kurde en faveur du candidat de son parti à Istanbul, afin de lui sauver la mise.

Istanbul contitue un symbole politique et un enjeu économique. C’est à Istanbul en effet que Recep Tayyip Erdogan a remporté son premier succès politique, en1994. Cette métropole fut son tremplin et le président turc aime répéter que «celui qui tient Istanbul tient la Turquie».

Depuis un quart de siècle, la gestion municipale a été à la fois la vitrine et le creuset de l’islamisme politique turc. Un enjeu économique, voire un enjeu financier vital pour l’AKP, car les municipalités – à commencer par Istanbul – alimentent les caisses du parti au pouvoir à travers des marchés publics.

L’opposition ayant remporté Istanbul, elle pourrait trouver des dossiers embarrassants dans les archives.

3- LA CRÉATION DE «GELECEKI PARTISI», LE PARTI DE L’AVENIR, D’AHMED DAOUD OGLU ET L’ÉMERGENCE DE KHALMED KHOJJA, UN ANCIEN DIRIGEANT DE LA COALITION DE L’OPPOSITION OFF SHORE SYRIENNE COMME MEMBRE FONDATEUR DU PARTI TURC.

Un mois après l’échec d’Istanbul, M. Ali Babacan, figure éminente du parti, claquait la porte de l’AKP évoquant de «profondes divergences» avec la formation présidée par Recep Tayyip Erdogan.

Ali Babacan a créé un nouveau parti politique avec l’ancien président Abdullah Gül, alors que l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir, est fragilisé par les difficultés économiques et, sur le plan politique, par la perte de la mairie d’Istanbul au profit du Parti républicain du peuple (CHP, opposition laïque).

Dans les circonstances actuelles, la Turquie a besoin d’une «vision totalement nouvelle pour son avenir. Il faut corriger les analyses dans tous les domaines, développer de nouvelles stratégies, de nouveaux plans et de nouveaux programmes pour notre pays », a souligné Ali Babacan dans le communiqué annonçant sa démission de l’AKP.

« Il est devenu inévitable d’amorcer un nouvel élan pour le présent et l’avenir de la Turquie. Beaucoup de mes collègues et moi ressentons une grande responsabilité historique », a ajouté celui qui fut ministre de l’Economie et des Affaires étrangères avant de devenir vice-Premier ministre d’Erdogan entre 2009 et 2015.

4 – KHALED KHOJJA, ALIAS AL BITKINE KHOJA OGLO: UN SOUS-MARIN DE LA TURQUIE AU SEIN DE L’OPPOSITION OFF-SHORE SYRIENNE.

Finalement, au terme d’un semestre d’escarmouches, Ahmed Daoud Oglu franchissait à son tour le pas, annoncant le 13 décembre 2019, la création de son parti «Geleceki Partisi», le parti de l’avenir, dont le bureau politique de nature pluraliste est marqué par la présence de personnalités arméniennes et alévies de Turquie telles l’alévi Dogan Dirim. La communauté alévie de Turquie compte 15 millions de personnes.

La grosse surprise est venue de la propulsion d’un syrien, Khaled Khojja, ancien dirigeant de la coalition de l’opposition off-shore syrienne comme membre fondateur du parti d’Ahmad Oglo. Naturalisé turc bien avant le soulèvement populaire de Syrie, le syrien s’était bien gardé de révéler sa double nationalité afin de ne pas compromettre son ambition de présider l’opposition soutenue par une coalition islamo-atlantiste et de dénoncer, par voie de conséquence, la duplicité de la Turquie.

Khaled Khojja, qui a dirigé la coalition de l’opposition syrienne en 2015, a été présenté au public lors du meeting de lancement du parti sous le nom d Al Bitkine Khoja Oglo. Il figurait au 17eme rang des 154 des membres fondateurs de la direction du nouveau parti. Ce qui en fait un membre de la garde rapprochée d’Ahmed Daoud Oglu.

Sa double casquette lui a permis en tout cas d’opérer un hold up sur l’opposition off shore syrienne pour le compte de la Turquie dans une apparente parfaite légalité. A «l’insu du plein gré» des services occidentaux?

Une telle révélation a plongé dans un profond embarras les parrains de l’opposition off shore syrienne, dupés par la duplicité turque en ce qu’elle pose la question de savoir si l’opposition anti-Assad était présidée par un turc, par abus de confiance d’Ankara vis à vis de ses autres partenaires, ou si Khaled Khojja a fait valoir a posteriori sa nationalité turque après la déconfiture de l’opposition off-shore syrienne et ses parrains occidentaux en Syrie. En tout état de cause, l’épisode Khaled Khojja, sous-marin de la Turquie dans la guerre de Syrie, contribue à accréditer l’idée d’un complot international contre le pouvoir baasiste, et discréditer d’autant les islamophilistes français dont le chef de file le plus en vue n’est autre que François Burgat Burka. Gageons que l’ancien résident français à Damas saura théoriser une nouvelle tortuosité intellectuelle pour justifier cette double imposture, celle de Khaled Khojja et la sienne propre.

Mohamad Allouche recyclé dans la restauration haut de gamme en Turquie.

Un autre chef de l’opposition pétromoarchique Mohamd Allouche, qui présida un temps l’opposition pro-saoudienne aux négociations internationales de Genève sur la Syrie, ancien chef de Jaych Al Islam, (Armée de l’Islam) (2012-2015), qui controlait le secteur d’Al Ghoutta, dans la banlieue de Damas, exhortant ses troupes à combattre jusqu’à la mort pour ne pas céder du terrain, s’est métamorphosé à la veille du nouvel an 2020, en prospère restaurateur à Istanbul, inaugurant en grande pompe son luxueux restaurant de plusieurs étages d’une valeur de vingt millions de dollars pour une clientèle haut de gamme.

Des activitistes des réseaux sociaux ont lancé un appel au boycott de ce restaurant, édifiés grâce au «prix du sang versé par les martyrs syriens». Un Autre de ses collégues de Jaych Al Islam, Abou Hammam Al Bouidani, s’est lui aussi recyclé en Turquie, devenant un entrepreneur dans le BTP.

Pour le locuteur arabophone, pour aller plus loin sur cette affaire cf. ce lien

La naissance d’un parti rival pourrait faire perdre quelques points précieux à l’AKP, qui a déjà perdu sa majorité absolue aux élections législatives organisées il y a un peu plus d’un an, obligeant Erdogan à s’allier à l’extrême droite nationaliste.

5 – LES RECOMMANDATIONS D’AHMED DAOUD OGLO

Intitulé «Recommandations pour le sauvetage» du régime, le document a été publié par le site en ligne «Ar Rai Al Yom». «Ar Rai Al Yom», site de l’influent journaliste arabe Abdel Bari Atwane, a comparé la démarche d’Ahmed Daoud Oglo à celle de Kutchi Mohamad au Sultan Murad IV.

Pour le locuteur arabophone, cf. ce lien

Ahmed Daoud Oglo considère que le régime présidentiel instauré en Turquie à la suite du coup d’état manqué, en 2015, a provoqué une polarisation de l’opinion et desservi le parti.

Il recommande de reconsidérer le système et déplore que la presse en Turquie soit réduite à une fonction de «caisse de résonnace» du gouvernement.

Dans une allusion à peine voilée au népotisme du président Erdogan et à sa duplicité dans le combat contre «l’organisation terroriste Fathallah Gulen», M. Daoud Oglo déplore que le régime néo islamiste se soit «écarté de nos valeurs et de nos principes».

En fait, Daoud Oglo a exprimé publiquement ce que bon nombre de dirigeants turcs pensent en privé. Par ses responsabilités antérieures, Daoud Oglo dispose d’une solide expérience dans les domaines de l’économie, de la diplomatie, de la sociologiue et des relations internationales et ses propos pèsent d’un poids certain dans le débat interne turc.

En préambule, Daoud Oglo précise avoir fait part oralement de ses recommandations au président Erdogan, soucieux que ses propos ne soient pas exploités par les adversaires du régime. Toutefois, les résultats des élections du 31 Mars 2019 l’ont incité à en rendre compte à l’opinion publique «dans l’intérêt du régime et du pays».

Le document de 15 pages, de haute tenue universitaire, contient les principaux points suivants:

  • Nous sommes écartés de nos valeurs et de nos principes.
  • L’usage des réseaux sociaux dans les campagnes électorales a eu des effets néfastes sur notre parti.
  • La présence au sein du parti d’un groupe en mesure de contraindre à la démission d’élus du peuple a été contre productif, infligeant de dégâts considérables au parti. Pire, le groupe s’est considéré comme au dessus des instances du parti, agissant en tant que structure parallèle aux organes officiels.
  • Le nouveau régime présidentiel, instauré par Le président Erdogan, à la suite de la tentative de coup d’état, en 2015, a provoqué une polarisation de l’opinion. Il importe de réconsidérer ce système.
  • La crise en résulte pas de la perte de confiance envers l’économie, mais de la perte de confiance à l’égard de la politique économique.

((NDLR A propos de l’économie turque: fuite des cerveaux et des touristes.

Le nombre de faillites a augmenté de 37% en 2017, et même de 120% dans le secteur du bâtiment-travaux publics. L’environnement des affaires est devenu imprévisible depuis le coup d’Etat raté de 2016 contre Erdogan.

La répression s’est traduite par l’arrestation de 60.000 personnes, quelque 150.000 autres ont été suspendues ou licenciées dans l’appareil administratif, éducatif et sécuritaire. Dans cette atmosphère devenue irrespirable, la fuite des cerveaux s’est accélérée. Dans les années 1960, les classes populaires quittaient en masse le pays pour s’installer en Allemagne.

Désormais, ce sont les intellectuels libéraux et les possédants qui cherchent à s’exiler. « L’AKP de Recep Erdogan est en train d’infliger de graves dommages à long terme à l’économie turque, affirme l’économiste turco-américain Timur Kuran, professeur à la Duke University de Caroline du Nord. La corruption est en augmentation, la qualité de l’éducation en chute libre, les tribunaux outrageusement politisés. »

A la répression politique su superpose, la dégradation des relations avec l’Europe: l’Allemagne a reconnu en 2016 le génocide arménien et la France a décrété en 2019 le 24 avril date commémorative du génocide arménien.

Sous l’égide de l’AKP, au pouvoir depuis 2002, le rêve démocratique de la Turquie a dérivé vers un cauchemar autoritariste. Fin de la note))

L’accord conclu entre le PJD et le mouvement national turc a causé de graves dégâts au parti et au gouvernement. En prévision des élections législatives de 2018, une Alliance populaire (en turc: Cumhur İttifakı) a été constituée, une coalition électorale entre le Parti de la Justice et du developpment (AKP) et le Parti d’Action Nationaliste (MHP) pour soutenir l’élection de Recep Tayyip Erdogan à la présidence de la République. Ces deux partis ont été rejoints par le Parti de la Grande Unité (BBP).

  • Respecter les hommes dont les opinions sont contraires à ceux du gouvernement.

(NDLR- M. Daoud Oglo semble faire référence au cas de Selahattin Demirtas, figure de proue de l’opposition de la gauche démocratique truque, placé en garde à vue par les autorités turques, dans la nuit du 3 au 4 novembre 2016, au cours d’un vaste coup de filet contre le Parti Démocratique des Peuples (HDP), portant sur onze membres de cette formation représentant majoritairement les Kurdes de Turquie. (Fin de la note).

  • Proscrire la désignation de proches dans la hiérarchie administrative. Daoud Oglo fait ainsi allusion au ministre des finances du gouvernement, gendre d’Erdogan, et à la propre fille du président, qui fait office de conseiller de son père présidentiel). La presse est réduite à un rôle de caisse de résonnance du gouvernement.
  • La titularisation au sein de la fonction publique doit se faire en fonction de la compétence. L’embauche selon des critères répondant à d’autres considérations, a causé de graves dégâts à la hiérarchie administrative.
  • La duplicité dans le combat contre l’organisation «terroriste» Fethullah Gulen:

Ménager des proches de Gulen, d’une part, en les désignant à des postes sensibles, sans la compétence requise, tout en écartant, pour les mêmes raisons, et sans ménagement, des fonctions subalternes des sympathisants de Gulen, a affaiblir votre crédibilité.

La règle cardinale en la matière est la souverainneté de la loi et sa stricte application.

En conclusion, Ahmad Doud Oglo estime que «si les recommandations n’étaient pas prises en considération, le grand perdant ne sera pas le président Erdogan ou le PJD, mais la Turquie et le peuple turc. Les deux véritables perdants», souligne-t-il.

Le revers militaire infligé aux groupements terroristes dans le sud d’Idlib, fin Décembre 2019, tout comme la perte du sanctuaire djihadiste de Khan Cheikhoun, en Août 2019, coïncidant avec le 1 er anniversaire de l’intervention turque dans le nord de la Syrie sous le nom de code de «bouclier de l’Euphrate», comme auparavant Alep Est, confirment ainsi le fait que la Turquie est certes une puissance régionale incontournable, mais aux capacités limitées……….avec en perspective les aléas militaires de son occupation du Nord de la Syrie et la menace d’une guérilla anti turque et anti américaine brandie par le président syrien Bachar Al Assad en vue de déloger ce qu’il considère être des envahisseurs, convoitant le pétrole de Syrie.

6 –DOUBLE OBJECTIF SOUS-JACENT DE LA TURQUIE: ACCÈS AU PÉTROLE DE SYRIE ET CONSTITUTION D’UN LEVIER DJIHADISTE DANS LA RÉGION FRONTALIÈRE SYRO-TURQUE.

La plus importante aventure militaire de la Turquie paraît lourde de périls et d’incertitudes. Déclenchée en 2011, elle devait s’achever en quelques semaines. Elle dure depuis neuf ans, sans qu’il soit possible d’en prévoir la fin. A titre d’exemple, la guerre d’Afghanistan déclenchée en 2001, dure, elle, depuis dix huit ans.

Au début de la guerre, le président Erdogan s’était promis d’aller prier à la mosquée des Ommeyyades à Damas, pour célébrer sa victoire, et voilà que les troupes gouvernementales syriennes se déploient à nouveau, après neuf ans d’absence, à la frontière syro-turque, particulièrement dans la région des trois frontières (Irak, Syrie, Turquie). Mieux, la Russie a édifié une nouvelle base militaire dans le secteur, à Qamichli, et pris la relève des Américains dans leurs anciennes bases de Minbej et d’Ain el Arab, en vue de sécuriser ses acquis.

Symptomatique des craquelures de l’OTAN, au début de la guerre de Syrie, en 2011, le «Groupe des Amis de la Syrie» comptait 120 membres, incluant la totalité des membres de l’alliance atlantique. En 2019, la Task Force navale chargée de protéger la navigation dans le Golfe, face à l’Iran, en regroupait infiniment moins, boudée par la France et l’Allemagne et par trois pétromonarchies (Sultanat d’Oman, Qatar et le Koweït, ce dernier pourtant redevable de la libération par les Etats Unis), mais avec la participation inattendue de l’Albanie, nullement réputée pour être une puissance maritime terrifiante, mais dont la présence folklorique est surtout destinée à faire nombre

L’invasion turque du Nord de la Syrie visait un double objectif sous jacent: l’accès aux ressources pétrolières du pays et la modification démographique de la région frontalière en vue d’en faire un levier djihadiste au service de la Turquie.

La Turquie au seuil de l’an 2020 fait face à une manœuvre d’encerclement de la quasi totalité des protagonistes de la guerre de Syrie qui ont pâti de son comportement: En Syrie, face à la Russie et le pouvoir syrien, contre le repaire terroriste d’Idlib; en Libye, contre les islamistes anciens pupilles de l’Otan.

Signe prémonitoire, six principaux dirigeants militaires syriens jadis alliés de la Turquie ont demissionné de leurs postes après le feu vert parlementaire donné à Ankara pour l’envoi des miliciens islamistes syriens en Libye.

Parmi les démissionnaires figurent le Genéral Salim Idriss, chef de l’armée nationale syrienne (opposition pétromonarchique), le colonel Adnane Al Ahmad, adjoint au chef d’état major, Colonel Fadl Al Hajji, chef du Front de Libération nationale, Jaber Ali Bacha, chef d’Ahrar AS Sham, Abou Issa As Sheikh, chef des Sokkours As Sham, Abou Saleh At Tahhan, chef du Jaych Al Ahrar.

Sur ce lien, les démissionnaires cf. ce lien

Objet de toute les attentions au début de la guerre de Syrie, la Turquie ne dispose plus désormais que d’un allié fiable, le Qatar. Au terme de neuf ans de guerre, loin d’être une promenade de santé, l’aventure turque pourrait se révéler un cadeau empoisonné, face à un «Otan en état de coma cérébral» et une «Union Européenne au bord du précipice», selon le constat du président Emmanuel Macron. Un pari risqué pour le président Erdogan face aux alliés résolus du président syrien Bachar Al Assad -la Russie et l’Iran-, nouveaux maîtres du jeu régional.

René Naba

 

Illustration en vedette : Capture d’écran. Erdogan annonce le début du déploiement de soldats turcs en Libye – RTS – Le Journal horaire / 19 sec.

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L’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclare la situation d’«urgence sanitaire mondiale» sur la crise du Coronavirus. Deux chercheurs sont en totale opposition sur leurs résultats.

Les autorités françaises n’invitent pas l’institut Pasteur à participer à l’organisation du rapatriement des ressortissants français de Wuhan. Le politique prend les décisions dans l’incertitude sur le réel danger du virus chinois alors que Agnès Buzyn, la ministre française de la Santé, n’a pas mis en place les mesures de sécurité nécessaires dès le début de la crise épidémiologique comme cela fut le cas en Chine.

Le nombre de personnes décédées du coronavirus  en Chine est de 213 et  au total celui des contaminés est  actuellement de  près de 10 000. 102 000 personnes ont été placées en observation dans le pays.  Plus de 56 millions de personnes sont toujours mises en quarantaine autour du berceau de l’épidémie.  Aucun décès n’a été signalé en dehors de la Chine, mais des cas de contamination ont aussi été annoncés sur tous les continents par les autorités sanitaires locales.  «Je déclare l’épidémie comme étant une urgence de santé publique de portée internationale», a déclaré hier Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur de l’OMS. L’organisation a souligné que les cas avait plus que décuplé en une semaine. Aux Etats-Unis,  le nombre de cas est de six au total. En France, un sixième cas d’infection a été annoncé: celui d’un médecin contaminé par une personne ensuite rentrée en Chine, où elle a déclaré la maladie. En Allemagne, cinq cas déclarés parmi les employés d’une entreprise, l’un, un homme de 33 ans, a été contaminé par une collègue venue de Chine. L’Italie a déclaré deux cas de touristes chinois. Au Royaume-Uni deux cas d’infection ont été confirmés.  En Corée du Sud dix-huit Sud-Coréens  sont touchés. Trois Japonais rapatriés ont été contaminés. La Russie, qui n’a pour l’instant déclaré aucun cas, a cependant annoncé la fermeture de sa frontière longue de plus de 4 000 kilomètres avec la Chine. La France, l’Espagne,  l’Italie, les Etats-Unis, le Japon,  l’Allemagne,  la Canada,  la Nouvelle-Zélande, rapatrient leurs ressortissants ainsi que d’autres Européens.  Ces derniers sont placés en quarantaine. Mais des milliers d’autres étrangers piégés à Wuhan restent sans certitude de pouvoir partir. Comme c’est le cas de Thaïlandais.

Alors que le site  SchengenVisaInfo.com a signalé que l’Union européenne envisageait de restreindre les visas aux ressortissants chinois,  la République tchèque est devenue le premier pays  de Schengen à cesser d’accorder des visas à des personnes venant de Chine.  «Cette décision a été annoncée par le ministre tchèque des Affaires étrangères, Tomáš Petříček, qui a déclaré que le ministère avait cessé de délivrer des visas aux citoyens chinois pour l’infection du Coronavirus et n’acceptait pas de nouvelles demandes de visa en Chine», écrit le site Schengen Visa Information. Une information confirmée par Radio Prague Internationale https://www.radio.cz/fr/rubrique/infos/coronavirus-la-tchequie-suspend-la-delivrance-de-visas-aux-ressortissants-chinois . L’Union européenne se prépare à resserrer les conditions d’entrée pour les ressortissants chinois et ceux qui se sont rendus en Chine ces derniers mois, dans le but d’empêcher la situation de devenir hors de contrôle.  «À l’étranger la situation a également bien évolué. Il y a quelques heures la Papouasie-Nouvelle-Guinée a annoncé qu’elle n’accepterait plus aucun voyageur étranger en provenance d’Asie sur son territoire. De leur côté, les Papouasiens revenant de pays asiatiques seront placés en quarantaine pendant 14 jours. Le gouvernement du Mozambique a également annoncé ce mardi la suspension de la délivrance des visas d’entrée sur son territoire aux citoyens chinois» signale le site Science Post https://sciencepost.fr/coronavirus-132-morts-et-plus-de-6-000-personnes-contaminees-le-point-sur-lepidemie/

Le Professeur Zhong Nanshan, l’un des meilleurs spécialistes chinois des maladies respiratoires, réputé pour avoir aidé à enrayer l’épidémie de Sras (syndrome respiratoire aigu sévère) en 2002-2003, a de son côté suggéré il y a quelques jours que l’épidémie ne devrait pas connaître «un développement à grande échelle» et connaître son pic d’ici «une semaine ou 10 jours», après quoi «le taux de mortalité commencera à baisser». «L’expert Gabriel Leung à la tête de chercheurs  de l’Université de Hong Kong a estimé que le virus pourrait en réalité avoir infecté beaucoup plus de personnes que prévu» et que  «le nombre de cas confirmés pouvait être de l’ordre de 44 000 personnes à la date de samedi (25 janvier). Selon eux, le nombre d’infections pourrait continuer à doubler tous les six jours, pour finalement atteindre un pic en avril/mai» toujours selon Science Post.

L’Institut Pasteur n’est pas informé ou invité par le gouvernement  pour surveiller le rapatriement des Français. Observateur Continental a contacté le service presse de l’Institut Pasteur pour obtenir des précisions. «On a absolument aucune information sur la façon dont les personnes sont prises en charge à la fois dans l’avion, à leur accueil et quelles sont les équipes médicales qui les suivent. Notre rôle est d’être là en tant qu’experts scientifiques pour apporter des réponses rapides si il y a des suspicions de cas». Le service presse de Pasteur «pense» que les pouvoirs publics avec leurs médecins en charge du rapatriement des Français «sont en contact avec ceux de l’hôpital Bichat qui gère les premiers patients malades en France».  «Les personnes malades doivent faire le 15 et ne pas se déplacer» a rajouté le service presse.

Olivier Renault

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Les tentatives de réécriture de l’histoire se multiplient ces derniers temps sous l’effet de la radicalisation du combat mené par le Clan atlantiste, pour faire passer les Etats-Unis d’une position dominante à un monopole. Afin de justifier les interventions militaires en dehors de tout cadre légal, les régimes d’occupation et d’expropriation menés sur les territoires étrangers en fonction des intérêts économiques et stratégiques des Etats-Unis, il est fondamental que le pays soit présenté comme le seul représentant du Bien, le reste ne pouvant alors qu’être le Mal (en l’occurrence la Russie). En ce sens, la Seconde Guerre mondiale doit être réécrite au profit des Etats-Unis et l’inculture grandissante actuelle facilite la tâche. Chaque symbole est attaqué, chaque épisode est retravaillé, patiemment et constamment, jusqu’à épuisement des résistances. Maintenant, c’est au tour de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau par l’armée soviétique, que les Etats-Unis eux-même s’attribuent. Et ce n’est pas une erreur, c’est une stratégie : face à la résistance de la Russie, les Etats-Unis doivent se mettre en situation de monopole – sinon le monde global ne peut être.

Comme nous l’avions écrit, les 75 ans de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau par l’armée soviétique, camp symbole de la barbarie nazie, pose de plus en plus de problème pour le système atlantiste global, en pleine phase de radicalisation (voir notre texte ici). Pour être global, ce système ne peut se permettre la concurrence politique des acteurs majeurs, en l’occurrence les Etats-Unis et la Russie. Sinon, le système n’est plus global, mais multipolaire et les Etats-Unis sont un centre comme un autre. Un centre plus puissant que les autres, certes, mais justement avec d’autres centres politiques. Ce qui tue alors le système global dans son essence même.

Jusqu’à présent, les Etats-Unis ne montaient pas trop au front de la réécriture de l’histoire, afin de ne pas perdre la face. Les instances européennes, docilement, déclaraient l’égalité entre le nazisme et le communisme pour finir par déclarer que l’URSS était responsable du déclenchement de la guerre, quand c’est elle qui s’est faite attaquée. En cause le fameux Pacte Molotov-Ribbentrop conclu par l’URSS en 1939 avec l’Allemagne nazie, passant aux trapes de l’histoire l’enchaînement des pactes conclus par les pays européens avec l’Allemagne nazie ou encore le refus de la Grande-Bretagne et de la France de s’allier à l’URSS pour lutter contre l’Allemagne nazie (voir en détail ici notre texte sur ces différents pactes et leur enchaînement). Rien de mieux que le confort de l’hypocrisie pour les élites politiques, qui finit par devenir inculture pour les masses. La Pologne et l’Ukraine, sans même parler des pays Baltes, sont sur le devant de la scène de la négation du rôle de l’URSS. Ils semblent avoir été libérés « malgré eux » et la résurgence du néonazisme pose des questions. Sans oublier que la Pologne a ouvert le bal des pactes, en 1934, ce qui a finalement, si l’on pousse le raisonnement européen sur le sujet, ouvert la voie à la Seconde Guerre mondiale. Autant que la faiblesse de la France et de la Grande-Bretagne face à la montée de l’Allemagne nazie, qui en 1933 entérinent le Pacte à Quatre. Leur veulerie a joué un rôle déterminant. Il est vrai, qu’alors, ils ont tous intérêt à cette vision atlantiste de l’histoire.

Par intelligence politique, les Etats-Unis sont longtemps restés en retrait de ce mouvement, qui ne peut s’appuyer que sur la dégradation intellectuelle et culturelle des populations, notamment grâce aux diverses et variées réformes de l’enseignement scolaire autant qu’universitaire, et au financement sélectif de la recherche dans le supérieur.

Mais un pas a été fait avec la libération du camp d’extermination d’Auschwitz, que l’Ambassade américaine au Dannemark attribue ouvertement aux soldats américains :

L’ambassade russe aux Etats-Unis a déclaré qu’il s’agit d’une tentative indigne de réécriture de l’histoire par les Etats-Unis.

Le lendemain, l’ambassade américaine publie un autre post expliquant qu’elle a par « inadvertance » (à l’insu de leur plein gré?) attribué la libération d’Auschwitz aux soldats américains, que bien sûr ce sont les troupes soviétiques qui ont libéré Auschwitz. C’est très freudien finalement …

Une erreur ? Non, d’ailleurs le texte n’a pas été enlevé. Plutôt une stratégie: une tentative en ce sens a également été faite en Allemagne, par le très célèbre (et sérieux ?) magazine Spiegel :

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Après les réactions choquées des lecteurs, le journal a rapidement réagi :

​L’hebdomadaire le plus lu d’Allemagne a rapidement présenté ses excuses, qualifiant cette erreur d’«extrêmement embarrassante» et jugeant que la capture d’écran qui circule sur les réseaux sociaux était une «punition juste».

Dans ce cas, le texte a été modifié. Mais il est certain que ce ne sera pas la dernière tentative, face à la résistance de la Russie, le Clan atlantiste n’a plus le choix.

Karine Bechet-Golovko

Photo en vedette : Ce jour où les Russes ont libéré Auschwitz

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Algérie – Le déni.

janvier 30th, 2020 by Djamel Labidi

Parmi ceux qui se sont opposés à la tenue de l’élection présidentielle en Algérie, il y a  aujourd’hui  deux attitudes: il y a « les réalistes », ceux qui prennent en  compte cette donnée, comme un fait, comme une évolution de la situation,  non pas pour se soumettre à un supposé « fait accompli », mais pour continuer le combat démocratique tout en préservant l’État national. Et il y a ceux qui sont dans le déni, et pour lesquels c’est « un non évènement ». Qualifier un évènement aussi évident, aussi spectaculaire, et qui a fait l’objet de luttes aussi intenses, de « non évènement » est  une attitude qui laisse perplexe et qui  déjà définit  le déni.

En effet, un déni est un refus de la réalité. Ce déni s’est exprimé d’abord à travers la floraison d’explications « complotistes » . Ce fut d’abord  le candidat Tebboune qui fut présenté comme le candidat de l’armée, pour être ensuite décrit comme abandonné par celle-ci après avoir été abandonné par son directeur de campagne et  une sombre histoire de relations qu’il aurait eu avec un homme d’affaires . Puis ce fut  le candidat Mihoubi qui fut présenté comme celui de l’armée, puis de nouveau ce fut le candidat Tebboune, une fois élu, sans que l’on s’inquiète de toutes ces contradictions. Et puis il y a eu le fait probant,  incontournable de la reconnaissance par les autres candidats du résultat des élections. Qu’à cela ne tienne, les opposants à l’élection  ont fait preuve alors d’une imagination débordante, digne d’un  roman policier, pour nier ce fait et y trouver même la confirmation du complot contre la démocratie. Lorsqu’on n’est pas soumis au contrôle des faits, tout peut être imaginé. C’est l’avantage des théories complotistes. Cela a fini par déboucher  sur un véritable délire: ainsi beaucoup ont « vu » des dizaines de milliers de soldats aller voter plusieurs fois de bureau de vote en bureau de vote, ou courir sur des kilomètres aux obsèques du Général Gaid Salah .

Le déni s’est exprimé ensuite dans le refus de la légitimité de l’élection présidentielle.  On a eu droit, à ce propos, à des sophismes sur la distinction entre  « légalité du pouvoir »  et « légitimité du pouvoir », pour nous dire que si « un pouvoir de fait » pouvait être légal, il n’était cependant pas légitime,  la légitimité étant celle donnée par les urnes.

Mais  ce critère de légitimité par les urnes, est aussi vite exigé que refusé  au nouveau président, à travers l’accusation  de  fraude électorale. Un véritable tour de passe-passe. On voit donc comment l’argument de fraude est alors indispensable à toute cette construction idéologique et politique. Aucune preuve matérielle  n’est jamais présentée dans ce sens, mais peu importe. D’ailleurs,  avant même qu’elle se tienne , l’élection était rejetée. On connait l’adage: « si vous voulez régler un problème, vous trouvez une solution, si vous ne voulez pas régler un problème, vous trouvez un prétexte ». Comment affirmer que la légitimité vient des élections, tout  en  refusant,  dans le même temps, qu’elles se tiennent.

C’était là, une erreur stratégique. On ne refuse pas des élections, sous quelque  justification que ce  soit. Un peuple a toujours intérêt à des élections, au vote, à la démocratie.  Nous avons raté, hélas, et souhaitons-le momentanément,  l’occasion d’un grand moment démocratique, avec des candidatures qui auraient pu être bien plus larges, avec notamment celles de belles  figures attachantes et respectées qui ont émergé dans l’opinion publique et le  Hirak. 

Alger et « l’intérieur »

C’est dans le rapport avec  la réalité qu’il faut chercher  l’explication de ce déni . Pour beaucoup des opposants à l’élection présidentielle, la tenue de celle-ci  a été un choc. Ils étaient certains de pouvoir l’ empêcher, et que le peuple tout entier y était opposé.  Leur assurance à ce sujet était stupéfiante. Ils n’avaient même pas prévu de plan B. 

Un autre choc a été les manifestations populaires de soutien aux positions de l’armée et surtout l’énorme émotion et la vague populaire lors des funérailles de feu le Général Gaid Salah. Il y avait donc un autre peuple ?

Ils étaient dans leur Hirak, ils ne voulaient voir que le peuple qu’ils voulaient voir, ils étaient entre eux  et rien d’autre. Or la réalité du Hirak avait évolué. De consensuel, le mouvement s’était au fur et à mesure rétréci,  au fur et à mesure du développement de clivages et notamment l’apparition de mots d’ordre contre l’armée et sa direction,  malgré la position républicaine de celles-ci et leur accompagnement du Hirak. De grands pans de la société se sont retirés des manifestations,  soit par méfiance pour un telle approche de sortie de la crise soit parce qu’ils estimaient que l’essentiel des objectifs avaient été atteints.

Beaucoup n’ont vu de réalité que la rue, et pas le pays. Ils ont identifié le peuple à la rue, l’Algérie à Alger, Alger aux manifestations du  centre-ville, et le peuple d’Alger à celui  de Bab El Oued,  qui est devenu, au fur et à mesure du défilé des vendredi,  l’essentiel du flot des manifestants.

Il y a là, peut-être aussi,  le paramètre du rapport  d’Alger avec le reste du pays.  Il faudra parler un jour,  plus longuement,  de cette question importante. On  ne s’en rend pas assez  compte, mais ce rapport est conflictuel. C’est celui d’une capitale coloniale qui est devenue celle de l’Algérie indépendante. C’est celui d’un port qui est devenu une capitale, d’une ville excentrée par rapport au reste du pays qui devient « l’intérieur », vieux terme colonial qui est resté. Alger n’a pas ainsi la légitimité historique, l’autorité pourrait-on dire qui vient d’un processus historique qui fait d’une ville une capitale historique reconnue. Ainsi par exemple, c’est à Paris en France qu’on parle le meilleur français. En Algérie, c’est l’inverse, c’est à Alger qu’on parle un cocktail arabo-français , et c’est  « à l’intérieur », qu’on parle le meilleur arabe.

C’est à Alger, et dans les autres grandes villes portuaires, que se concentraient la minorité européenne. Et c’est tout naturellement qu’on y retrouve aujourd’hui concentrée la partie la plus  occidentalisée  de la population.

Un bon marqueur d’ailleurs de l’évolution du Hirak est la place en son sein de la langue arabe et de la culture du pays profond. Les débuts du Hirak avaient été marqués par un épanouissement culturel intense, comme dans tout grand mouvement historique. Les langues arabes et amazigh avaient repris leur place avec force. Des francophones invétérés s’étaient mis à faire l’effort de parler arabe. En Kabylie notamment, une fois l’identité amazigh reconnue et arborée avec force, et les apriori tombés, on s’est mis un peu partout à dire en arabe les mêmes mots d’ordre qu’ailleurs et même mieux qu’ailleurs.

Tout cela restera comme un acquis de l’unité nationale. Cependant,  on a pu remarquer ces dernières semaines, la réapparition de slogans, de pancartes, de banderoles en français ou en sabir algéro-français, en parallèle avec l’expression des positions rejetant le  résultat de l’élection ou accusant l’armée d’ingérence politique.

On retrouve finalement, sous cet angle encore, ce vieux clivage, qui nous empoisonne la vie depuis l’indépendance et même avant celle-ci , entre une société occidentalisée, à laquelle  correspondent des forces politiques occidentalistes, sous la forme francophone dans notre cas, et une société arabo-musulmane profonde. L’indépendance, la libération, le développement ne sont-ils pas au fond, en dernière analyse, la suppression de ce dualisme, de ce clivage entre deux sociétés  aussi bien sur le plan économique que culturel et social.

Le monde du travail et le Hirak 

Les premières semaines du Hirak avaient eu ceci de magnifique qu’il avait transcendé ces clivages socioculturels et créé une atmosphère d’unité nationale, de fraternité. D’où cet aspect de fête.

Le Hirak a besoin d’unité nationale. Il est plus une force morale qu’une force politique. Divisé, il n’est plus le Hirak. Il se réduit à de banales manifestations. C’est pourquoi, certaines  positions clivantes, notamment à l’égard de l’armée, lui ont porté tort en faisant craindre , à une partie de plus en plus grande de la population, l’aventure.

Un grand nombre de jeunes s’en sont éloignés et on remarquera la proportion de plus en plus grande de personnes relativement âgées dans les manifestations.

Le monde du travail notamment, les travailleurs,  ont regardé la situation avec prudence, et certains mots d’ordre avec méfiance. Les appels à la grève générale ont tous échoué, même dans le secteur de l’éducation où ils ont traditionnellement un écho. C’est un signe qui ne trompe pas. Les travailleurs, la classe ouvrière, ont toujours hiérarchisé les priorités, pendant la lutte anticoloniale comme aujourd’hui, donnant la priorité à la question nationale, et dans cette période de crise à la sauvegarde  de l’État national et de la paix civile.

Tout cela est bien la preuve que rien ne remplace  le suffrage universel, le vote, l’urne, pour connaître l’état de la société et de l’opinion, ses différentes tendances.

Il faut voir que chez nous la tradition des grandes manifestations populaires est nouvelle. Une manifestation peut donner l’impression de rassembler une multitude, le peuple tout entier. Une autre peut venir donnant la même impression. Les vieux pays démocratiques y sont accoutumés. Notre société est devenue complexe. Nous sommes plus de 40 millions aujourd’hui. 

Alors, plutôt que de rester dans le déni, ne serait-il pas mieux d’essayer de comprendre la signification sociale, culturelle, politique  de l’élection du candidat Abdelmadjid Tebboune. Pourquoi lui et pas les 4 autres ? Pourquoi dès le premier tour ? Pourquoi ceux qui l’ont élu l’ont-ils  préféré ? En passant son temps à dire non à tout, on risque de passer à côté de tout.

Faisons un peu de sociologie électorale, et que le fassent au moins ceux des universitaires qui s’intéressent au Hirak et dont la sociologie ou les sciences politiques sont censées être la spécialité. Ne considérons pas la  démocratie uniquement sous son angle politique mais comme un moyen aussi de connaitre la société et les tendances de l’opinion publique de façon objective.

De toute façon, Abdelmadjid Tebboune est désormais élu  président de la République algérienne. Bien élu, mal élu, mais élu. Ceci est bien plus légitime que toute désignation arbitraire d’une instance exécutive de transition démocratique, et de  personnalités supposées représentatives de la nation et du peuple, comme le voulaient ceux qui s’opposaient à la tenue de ces élections.

Abdelmadjid Tebboune sera peut- être un bon président,  il sera peut-être un mauvais président. Il faudra peut-être le soutenir, il faudra peut-être s’opposer à lui, mais le pas qui vient d’être fait est probablement un progrès essentiel aussi bien pour aujourd’hui que pour l’avenir. Il a permis pour aujourd’hui de commencer à sortir de la crise politique actuelle en lui donnant une issue constitutionnelle, et il établit du même coup, pour demain, cela comme règle: celle de résoudre en tout moment et en tout lieu , dans notre pays,  les conflits politiques sur la base de la légalité constitutionnelle. C’est la condition à l’unité nationale et à la paix civile. La présidence de la République n’est pas un homme, elle est avant tout une institution. Nous sommes fatigués des hommes providentiels. On sait les dégâts historiques  qu’ont fait,  un peu partout,  les « hommes providentiels ». Il ne s’agit pas d’avoir un président qui nous règle nos problèmes, mais d’avoir un cadre démocratique, pour régler les problèmes, des institutions où les luttes politiques peuvent  se développer de manière civilisée autour de la solution des problèmes du pays. 

Djamel Labidi

Il y a quelques années, attentif à l’actualité internationale, je m’interrogeais à propos des Accords d’Oslo (1993) censés régler l’ainsi nommé ‘conflit israélo-palestinien’.

Sans amélioration notoire pour les Palestiniens, et après la visite provocatrice d’A. Sharon sur l’Esplanade des Mosquées en septembre 2000, éclatait la 2è Intifada.

Pour mieux comprendre les enjeux de cette question centrale du Proche-Orient mais très mal présentée à travers les médias habituels, je décidais d’accompagner sur le terrain une délégation de citoyens affiliés au mensuel ‘Le Monde Diplomatique’. 

Le choc entre ce qui était régulièrement rapporté par ces médias et la réalité vécue sur place eut sur moi l’effet de la foudre. 

Ce premier voyage m’ayant totalement bouleversé, je décidai d’y retourner… pour finalement m’y rendre à plusieurs reprises les années suivantes. J’en écrivis deux livres et m’engageai auprès des Palestiniens rencontrés à témoigner sans relâche de l’injustice flagrante dont ils étaient victimes.

Pour ceux qui, loin des grilles de lecture occidentalo-centrées complaisantes, souhaitent suivre et comprendre ce qui se passe vraiment en Palestine, un blog est disponible et mis à jour quotidiennement : http://mcpalestine.canalblog.com .

Du bon usage des mots

Parmi plusieurs articles, j’en rédigeai un pour décrire les conditions infra-humaines des habitants de la Bande de Gaza, y expliquant qu’avec le blocus imposé par l’occupant en juin 2007 – et qu’aucun Etat extérieur n’a eu la volonté de briser – Gaza devenait un ‘camp concentrationnaire’, voire un ‘camp d’extermination’.

Que n’avais-je soulevé ?! De nombreuses réactions m’arrivèrent, m’expliquant qu’il est des termes convenus qu’il ne faut en aucun cas utiliser en-dehors du génocide organisé par le régime nazi contre les juifs durant la guerre 39-45.

Au fil des ans, j’écrivis d’autres articles, et constatant une dégradation continue des conditions de vie des Palestiniens imposées par les méthodes brutales de l’occupant israélien, particulièrement aux Gazaouis, dans un silence complice des autres nations, j’enfonçai le clou et me risquai à démontrer qu’il s’agissait-là selon les Conventions admises au niveau international, d’un ‘lent génocide’.*(1)

Que n’avais-je encore écrit ?! Les interpellations – même de la part de militants de la cause palestinienne (!) – redoublèrent pour me rappeler qu’il est des termes strictement réservés aux évènements de la seconde guerre mondiale. Laissant voir à quel point le ‘politiquement correct’ s’est insinué partout, même au point d’une auto-censure chez certains.

Cependant, au fil des évènements de plus en plus dramatiques qui affectaient la population palestinienne et de l’impunité dont jouissait l’occupant, je persistai et continuai à écrire ma perception de la réalité de ce qu’il faut nommer par son nom, à savoir la ‘guerre coloniale’ – et non un simple ‘conflit’ que deux parties auraient à trancher sur quelque vague question de frontière menée par le régime sioniste raciste contre les Palestiniens, dans le but de s’approprier leurs terres et leurs biens. Et au vu des pratiques criminelles et innommables des occupants, j’intitulai l’un de mes billets : ‘Sionisme = nazisme’.

Houlà… que n’avais-je cette fois osé comme termes ?! A nouveau, si quelques réactions furent positives, nombreuses furent celles où l’on m’expliqua qu’il ne fallait en aucun cas mélanger les genres. Je passe sur les insultes diverses auxquelles je me suis habitué, sachant que lorsque les intervenants n’ont plus d’arguments, ils versent dans ce genre d’hystérie qui doit assurément les soulager. 

La fuite en avant de puissances déclinantes

Il y a quelques mois, lorsque D. Trump prit la décision de transférer l’ambassade des USA de Tel-Aviv vers Jérusalem faisant de celle-ci la nouvelle capitale de l’Etat hébreu, puis de reconnaître les hauteurs du Golan comme appartenant à Israël et enfin de ne plus déclarer illégales les colonies, je répétai les étapes du processus de démantèlement de la Palestine que j’entrevoyais pour la suite des évènements, à savoir : la démolition de la mosquée al-Aqsa pour l’érection du nouveau Temple dont rêvent les sionistes juifs et les chrétiens évangéliques, et l’annexion de ce qui reste de territoires palestiniens, à l’exception de la Bande de Gaza.

Aujourd’hui, après le pathétique numéro d’entre-soi des délinquants que sont Trump, Netanyahu and c°, à quoi assistons-nous, sinon à ce que j’ai exprimé ? Ce n’est que l’ordre qui diffère, la mosquée al-Aqsa étant toujours debout, bien qu’avec l’aval US il est à craindre que ce ne soit plus pour longtemps. Les fouilles soi-disant archéologiques – d’autant plus acharnées qu’elles ne révèlent rien sur la judéité des lieux – des autorités israéliennes ont des impacts directs sur les constructions avoisinantes, et de nombreuses habitations situées aux alentours de la mosquée se sont tellement fissurées, que plusieurs habitants ont dû en être évacués par crainte d’effondrement de leur maison.

Ce duo de délinquants, poursuivis chacun par la justice de leur pays, n’ont en réalité présenté aucun ‘plan de paix’, mais de ‘petits arrangements entre amis’ via un plan… d’annexion, qui leur permettra (peut-être) de se faire réélire. Dernière cartouche qui leur reste dans une configuration qui voit leur influence et leur hégémonie fondre jour après jour. 

Ce ‘deal’ présenté comme l’ultime chance pour les Palestiniens n’est en réalité que l’affirmation d’une suprématie blanche sur le Droit international dont elle bafoue tous les fondements. Et c’est sans doute l’aspect le plus grave pour la suite des évènements. 

En effet, maintenant que l’administration américano-sioniste a clairement révélé ce qu’elle n’a eu de cesse de pratiquer pendant des années – avec la complicité d’autres pays tant européens qu’arabes – mais de manière dissimulée, comment vont réagir les autres Etats signataires de la charte des Nations-Unies garante du Droit international ? Vont-ils persister dans leur hypocrisie et s’aplatir devant ce diktat qui contrevient en tous points au Droit international, ou auront-ils le courage de faire face et dénoncer cette imposture ? C’est par leur inaction que ces pays ont laissé toute latitude au tandem Trump-Netanyahu, et d’en arriver-là !

Adopter le ‘deal’ infâme de l’administration américaine serait renier ce Droit avec les conséquences désastreuses pour l’ensemble des Nations, consacrant de la sorte le retour à la loi du plus fort et l’effondrement de l’ONU. Le refuser et s’en tenir au Droit est courir le risque du courroux US et s’exposer aux actions criminelles et terroristes dont ils sont capables comme on peut le voir un peu partout sur la planète dès qu’un Etat s’oppose à leur politique prédatrice.

Contre-plan de Paix pour la Palestine – Israël

Pour sortir de cette impasse qui n’a que trop duré, je propose un autre plan, réellement axé pour une paix juste et définitive qui, par ricochet permettrait sans doute une contagion pacifique dans toute la région : j’invite l’ensemble de la Communauté internationale – à savoir, tous les membres de l’ONU et non les seules puissances habituelles – à remettre le dossier à plat et à revoir les décisions iniques prises lors du partage de la Palestine en 1947 en l’absence des premiers concernés qui allaient découvrir qu’on les avait volés d’une part de leur territoire.

Je propose de revenir aux fondamentaux, d’oublier les multiples plans qui n’ont abouti qu’aux désastres que l’on voit, et de reconsidérer la Palestine dans sa géographie originelle pour y appliquer le plus simplement possible et comme dans tout Etat moderne, la citoyenneté à tout habitant désireux d’y vivre pacifiquement, tant juif que chrétien, musulman, athée et autres confessions, sans que ce ne soit un critère pour l’obtention d’un droit à vivre et résider dans le pays.

Sans refus catégorique des Etats à ce ‘bide americano-sioniste’ dont tout le monde pouvait anticiper les teneurs racistes, le régime israélien sera débordé de toutes parts, confronté à une résistance de mieux en mieux armée et organisée qui finira par l’évincer et l’écraser. Et les sionistes feraient bien de se rappeler l’avertissement de H. Nasrallah de plier bagage et rentrer d’où ils viennent, tant qu’ils le peuvent encore !

Richard Falk, ancien rapporteur spécial sur la Palestine pour l’ONU, déclarait :

«La Palestine gagne ce qui est en fin de compte la guerre la plus importante: la lutte pour la légitimité, qui est le plus susceptible de déterminer le résultat politique. Dans le contexte des luttes anticoloniales, dit-il citant Vietnam, Algérie et Irak, la partie avec la plus grande persévérance et la plus grande résilience, et non pas celle qui contrôlait le champ de bataille, a finalement gagné » (R.Falk 2014).

Le ‘bide du siècle’ annoncé depuis Washington a un avantage: il se révèle être la  confirmation d’une guerre coloniale illégitime menée depuis plus de 70 ans contre une population de plus en plus démunie et oubliée. 

Après une telle déclaration officielle, tous les mouvements de résistance à l’implantation de ce régime d’apartheid sont dès lors en droit d’y répondre avec tous les moyens à leur disposition, afin de récupérer ce qui a été volé au peuple palestinien.(2)

Daniel Vanhove

Image en vedette : Garçon et soldat devant le mur israélien, photo par Justin McIntosh prise le 17 août 2004. Source : Creative Commons

Notes :

1 Dans la Convention des Nations-Unies du 09.12.1948 pour la Prévention et la Répression du Crime de génocide, celui-ci s’entend lorsque l’un des actes ci-après, est commis dans l’intention de détruire, tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a – Meurtre de membres du groupe;

b – Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe; 

c – Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle; 

d – Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe; 

e – Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.

Sans le moindre risque de se tromper, l’occupant israélien est coupable de plusieurs de ces crimes. L’on est donc bien en présence du crime de génocide, lent peut-être, mais incontestable.

2 La Résolution 2621 XXV du 12.10.1970 des Nations-Unies affirme « le droit inhérent des peuples coloniaux de lutter par tous les moyens nécessaires contre les puissances coloniales qui répriment leur aspiration à la liberté et à l’indépendance. » Cette légitimation du droit à la résistance est confortée par l’article 1er §4 du premier protocole additionnel de Genève du 08.06.1977 aux termes duquel, parmi les conflits armés internationaux, figurent ceux « dans lesquels les peuples luttent contre la domination coloniale et l’occupation étrangère et contre les régimes racistes dans l’exercice du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes,… »

Introduction

En 2014, l’administration Obama avait pris des mesures inédites allant dans le sens d’une normalisation des relations entre les Etats-Unis et Cuba, répondant ainsi à la demande unanime de la communauté internationale, qui a toujours appelé à une solution pacifique au conflit asymétrique opposant Washington à La Havane dans un conflit asymétrique depuis près de six décennies. En mars 2016, le président démocrate avait même réalisé un voyage historique à Cuba, une première depuis la visite de Calvin Coolidge en 1928, scellant ainsi la volonté officielle de la Maison-Blanche de trouver une issue positive. 

Ainsi, en l’espace de deux ans, Barack Obama avait rouvert une ambassade à La Havane, supprimé le nom de Cuba de la liste des pays soutenant le terrorisme, allégé quelque peu les sanctions économiques, rétabli les vols commerciaux directs entre les deux pays, élargi les catégories (12 au total) de citoyens étasuniens autorisés à se rendre dans l’île et donné son accord pour certains investissements à Cuba. Le monde entier a salué l’abandon d’une politique d’hostilité anachronique datant de la guerre froide, cruelle puisqu’elle affecte les catégories les plus vulnérables de la population cubaine et illégale car elle contrevient aux principes élémentaires du droit international public.

Quelle a été la politique de Donald Trump vis-à-vis de Cuba depuis son arrivée au pouvoir en 2017 ? Quelles décisions a-t-il prises alors qu’il s’était montré très critique vis-à-vis des mesures adoptées par son prédécesseur, qu’il considérait comme étant des concessions faites au « régime cubain » ?

Sans surprise, l’entrée en fonctions de Donald Trump en 2017 a marqué à revirement à 180° dans la politique étrangère des Etats-Unis vis-à-vis de Cuba. Loin de poursuivre la politique de rapprochement initiée par Obama, il a au contraire procédé à une recrudescence des sanctions économiques contre Cuba en s’attaquant aux trois principales sources de revenus du pays : la coopération médicale internationale, les transferts d’argent en provenance de la communauté cubaine installée aux Etats-Unis et le tourisme. En outre, l’administration Trump a décidé d’appliquer le Titre III de la loi Helms-Burton qui permet que les entreprises étrangères ayant des intérêts à Cuba soient poursuivis devant les tribunaux étasuniens, dans le but de priver La Havane de tout investissement étranger. La Maison-Blanche a également pris des mesures pour priver Cuba de ressources énergétiques en sanctionnant les entreprises pétrolières ainsi que les transporteurs ayant des rapports commerciaux avec la nation caribéenne, engendrant d’importantes pénuries pour la population. 

Pressions sur la coopération médicale cubaine

La coopération médicale cubaine : un pilier de la politique étrangère de l’île

Depuis 1960 et l’envoi de la première brigade médicale au Chili suite à un tremblement de terre, Cuba a fait de la solidarité internationale avec les peuples du Sud un pilier de sa politique étrangère. Depuis cette date, 407.000 professionnels de la santé ont œuvré dans 164 pays de tous les continents. En 2019, plus de 29.000 d’entre eux se trouvaient dans 66 nations. La solidarité et le bénéfice mutuel sont les deux principes qui régissent cette coopération. Ainsi, le service est gratuit pour les pays aux ressources limitées, notamment certains pays d’Afrique. En revanche, il est payant pour les nations disposant des moyens de rétribuer cette coopération, tel que le Brésil par exemple. Au fil du temps, la coopération internationale cubaine, notamment d’ordre médical, est devenue la première source de revenus de l’île, à hauteur de sept milliards de dollars par an.(1)

En plus de cette coopération basée sur l’envoi de personnel médical, Cuba a mis en place depuis 1998 le Programme intégral de santé pour les pays d’Amérique centrale et de la Caraïbe, suite à l’ouragan Mitch qui avait ravagé la région, et s’est ensuite étendu aux autres continents. Avec le soutien de l’Organisation mondiale de la santé, Cuba a lancé des campagnes de vaccinations dans le monde entier afin de protéger les populations les plus vulnérables. Au total, 44 pays ont bénéficié de ce programme qui a offert une couverture médicale intégrale à des dizaines de millions de personnes.(2)

En 1998 également, Cuba a créé l’Ecole latino-américaine de médecine (ELAM) dont le rôle est de former les étudiants en médecine en provenance des pays du Tiers-monde et même des Etats-Unis. Ainsi, en 2019, Cuba a formé au sein de ses différentes universités plus de 35.000 personnels de santé de 136 nations du monde.(3) Selon les Nations unies, « l’ELAM est l’école médicale la plus avancée au monde ». Margaret Chan, directrice générale de l’Organisation mondiale de la santé, a salué le travail réalisé par l’ELAM et a fait l’éloge de la politique cubaine et de son engagement dans la coopération Sud-Sud :

« Je ne connais aucune autre école de médecine avec une politique d’admission qui donne la priorité aux candidats en provenance des communautés pauvres et qui savent, de première main, ce que signifie vivre sans avoir accès à des soins médicaux de base. Pour une fois, si vous êtes pauvres, si vous êtes une femme ou si vous venez d’une population indigène, vous disposez d’un avantage précis. C’est une éthique institutionnelle qui fait de cette école une entité unique ».(4)

En 2004, Cuba a lancé conjointement avec le Venezuela l’Opération Miracle qui consiste à opérer les personnes atteintes de cataractes et autres maladies oculaires et n’ayant pas les moyens de recevoir des soins. Depuis cette date, plus de six millions de personnes en provenance de 34 pays ont pu retrouver la vue grâce aux médecins cubains. Aucun autre pays au monde n’a lancé une opération humanitaire d’une telle envergure avec des résultats aussi tangibles.(5)

En 2014, les médecins cubains ont joué un rôle fondamental dans la lutte contre l’épidémie de l’Ebola en Afrique de l’Ouest, notamment au Liberia, en Guinée et au Sierra Leone. Suite à l’appel lancé par l’Organisation mondiale de la santé, La Havane a dépêché 168 médecins de la Brigade Henri Reeve, créée en 2005 suite à l’ouragan Katrina qui avait ravagé les Etats-Unis, pour venir en aide aux victimes des catastrophes naturelles. L’île de la Caraïbe avait envoyé autant de médecins que la somme de ceux envoyés par tous les autres pays du monde réunis.(6)

Les Etats-Unis, par la voix du Président Barack Obama, avaient salué l’engagement humanitaire de Cuba dans la lutte contre l’Ebola :

« Je souhaite exprimer ma gratitude aux médecins cubains qui se sont portés volontaires et qui se sont engagés dans des missions très difficiles pour sauver des vies en Afrique de l’Ouest en partenariat avec nous et d’autres pays. Nous apprécions énormément le travail effectué […] (7) Personne ne peut nier le service que des milliers de médecins cubains ont apporté aux pauvres et aux populations en souffrance », avait-t-il ajouté.(8)

En 2017, l’OMS a remis à Cuba le Prix de Santé Publique, la plus importante distinction octroyée par l’institution, pour son œuvre dans la lutte contre l’Ebola. Elle en a expliqué les raisons : 

« L’expérience internationale de Cuba en matière d’urgences médicales a débuté plus de 50 ans avant la création du contingent Henry Reeve […]. Cela a marqué le début de la perspective internationaliste et de la coopération sanitaire de Cuba. Depuis sa création […], 24 contingents intégrés par 7.000 équipes ont prêté volontairement leur soutien dans 21 pays […].

Plus récemment, en 2014, le Contingent Henry Reeve a soutenu la réponse au virus de l’Ebola en Afrique occidentale, où plus de 250 professionnels de la santé ont travaillé avec les communautés affectées du Sierra Leone, du Liberia et de la Guinée.

Le Secrétaire général des Nations unies, M. Ban Ki-moon et la Directrice générale de l’OMS, Dr. Margaret Chan, avaient demandé au Général Raúl Castro Ruz, Président de Cuba, de déployer du personnel médical pour lutter contre l’épidémie de l’Ebola. La réponse positive de Cuba a été immédiate.

L’assistance internationale prêtée par Cuba ne diminue pas l’attention offerte par le pays à sa propre population, qui bénéficie d’un système national de santé universel et gratuit […] qui compte un total de 493.368 agents de santé et un ratio de 80.2 médecins, 15 dentistes et 79,3 infirmières pour 10.000 habitants ».(9)

Le Contingent Henry Reeve est également intervenu lors du tremblement de terre en Equateur en 2016, lors des inondations au Pérou en 2017, lors de l’Ouragan María dans la Caraïbe et du tremblement de terre au Mexique en 2017, parmi de multiples urgences à travers le monde.(10)

Les mesures hostiles de l’administration Trump

Depuis son arrivée au pouvoir, Donald Trump a décidé de revenir à une politique agressive contre Cuba et a ciblé sa principale source de revenus, à savoir la coopération médicale internationale. Le 20 juillet 2019, Washington a décidé d’inclure l’île dans la liste des pays responsables de trafic d’êtres humains. Selon la Maison-Blanche, la coopération médicale cubaine à travers le monde équivaut à un trafic d’êtres humains et à des « travaux forcés ».(11)

Le 26 septembre 2019, le Département d’Etat a lancé un appel public à tous les pays leur demandant de mettre un terme à leur coopération médicale avec Cuba, accusant l’île de « trafic de médecins » et « d’esclavage moderne ». Les Etats-Unis n’ont pas occulté leur véritable objectif qui est de porter atteinte à l’économie du pays en faisait pression sur les nations bénéficiant de ces services :

« Ces programmes emploient jusqu’à 50.000 professionnels de la santé dans plus de 60 pays, et sont une source majeure de revenu pour le régime cubain. […] Le gouvernement a collecté 7,2 milliards de dollars en un an ».(12)

Auparavant, Washington avait exercé une pression sur plusieurs pays d’Amérique latine afin de mettre un terme aux accords de coopération. Le premier pays à se plier à ces injonctions a été le Brésil du Président d’extrême-droite Jair Bolsonaro qui a décidé de rompre en novembre 2018 de manière unilatérale l’accord tripartite signé en 2013 par son prédécesseur Dilma Roussef, Cuba et l’Organisation panaméricaine de la santé. En cinq ans, les 20.000 professionnels de santé cubains ont réalisé plus de 113 millions de consultations dans plus de 3.600 municipalités et ont offert une couverture de soins permanente à 60 millions de Brésiliens. Par ailleurs, Cuba a formé un total de 1.214 médecins brésiliens. La décision prise par Brasilia sous influence de Washington, prive Cuba d’importantes ressources, mais prive surtout des dizaines de millions de personnes d’assistance médicale.(13)

En mai 2019, les Etats-Unis ont exigé de l’Equateur qu’il leur fournisse une liste complète des accords signés avec Cuba. Quelques mois plus tard, en octobre 2019, le gouvernement de Lenin Moreno a décidé de mettre un terme aux accords de coopération médicale avec Cuba quelques jours avant leur date d’expiration. Depuis le début de la collaboration initiée sous le gouvernement de Rafael Correa, 3.565 médecins cubains ont œuvré dans le pays andin et ont réalisé 6,7 millions de consultations médicales, offrant une couverture médicale à plusieurs centaines de milliers de personnes issues des couches populaires. Par ailleurs, 2.093 Equatoriens ont obtenu leur diplôme de médecin à Cuba.(14)

En Bolivie, suite au coup d’Etat orchestré contre Evo Morales en novembre 2019, le régime putschiste a ordonné à l’ensemble des coopérants cubains de quitter le pays dans les plus brefs délais. Cuba a dénoncé un total de 26 incidents graves contre son personnel médical, des actes de violence contre deux d’entre eux et la détention de 50 collaborateurs. Cuba s’est vue dans l’obligation de rapatrier en urgence son personnel médical pour des raisons de sécurité. La brigade médicale cubaine en Bolivie était composée de 54% de femmes pour un total de 406 médecins et 208 professionnels de la santé. Depuis leur arrivée sur le territoire bolivien, les médecins cubains ont réalisé 73 millions de consultations médicales et 1,5 million d’interventions chirurgicales. Par ailleurs, 5.184 médecins ont obtenu leur diplôme dans les universités cubaines.(15) Le secrétaire d’Etat étasunien Mike Pompeo n’a pas manqué de féliciter la junte militaire bolivienne :

« Le Gouvernement de Bolivie a annoncé vendredi l’expulsion de centaines de fonctionnaires cubains de son pays. C’était la bonne décision à prendre. Bravo la Bolivie ! La Bolivie rejoint le Brésil et l’Equateur ».(16)

L’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) a également alloué un budget de trois millions de dollars afin de mener une campagne internationale auprès des gouvernements des nations ayant signé des accords de partenariat avec Cuba dans le domaine de la coopération médicale.(17) L’objectif est de « promouvoir à Cuba, en Amérique latine et auprès des organismes régionaux et internationaux, tels que la Commission interaméricaine des droits de l’homme et le Conseil des droits de l’homme des Nations unies [une politique destinée] à faire pression sur le régime cubain afin qu’il améliore les conditions de vie des docteurs et autres travailleurs ».(18)

En octobre 2019, Washington a refusé d’accorder des visas à la délégation cubaine, menée par le Ministre de la Santé Publique José Angel Portal, invitée au 57ème Conseil directeur de l’Organisation panaméricaine de la santé. Cette décision, en violation des conventions internationales, a empêché Cuba de participer au plus important congrès régional en matière de santé et de présenter son point de vue sur la coopération médicale.(19) 

En décembre 2019, l’Organisation des Etats américains, entité notoirement sous influence des Etats-Unis dont le siège se trouve à Washington et dont Cuba n’est plus membre depuis son expulsion en 1962, a organisé un forum intitulé « L’obscure réalité derrière les missions médicales cubaines », promouvant ainsi la campagne de discrédit lancée par la Maison-Blanche. La Havane a condamné cette nouvelle attaque orchestrée par l’administration Trump.(20)

Washington envisage de rétablir le Cuban Medical Professional Parole Program (CMPP), en vigueur de 2006 à 2017, dont l’objectif est d’inciter les médecins en service à l’étranger à déserter en leur offrant la possibilité de venir exercer leur profession aux Etats-Unis, et de priver ainsi Cuba d’un précieux capital humain.(1) Selon les autorités étasuniennes,

« en vertu du programme CMPP, les médecins et autres professionnels du secteur de la santé, envoyés par le Gouvernement de Cuba pour travailler ou étudier dans les pays du Tiers-monde, pourront demander l’asile aux Etats-Unis ». (22)

Ainsi, de 2006 à 2017, près de 8.000 professionnels cubains ont choisi de bénéficier de ce programme – qui incluait le paiement des billets d’avion, des frais d’avocat et la remise d’un visa de voyage – et d’émigrer vers les Etats-Unis.(23)

Réaction de La Havane

Le Ministère cubain des affaires étrangères a dénoncé la politique interventionniste et la campagne de discrédit menée par les Etats-Unis. Selon La Havane, Washington a exercé des pressions sur le Guatemala afin que le pays mette un terme à sa coopération médicale avec Cuba. « La persécution et la recherche d’information ont inclus des tentatives de la part de ‘diplomates’ des Etats-Unis d’interroger le personnel cubain dans les centres de santé à l’étranger, y compris en Afrique du Nord et au Moyen Orient », ont déclaré les autorités de l’île. La diplomatie cubaine a rejeté en bloc les accusations de la Maison-Blanche :

« A Cuba, 35.613 professionnels de la santé de 138 pays ont été formés de manière gratuite. Pour les nations disposant de conditions économiques défavorables, Cuba assume pratiquement les coûts de la collaboration. De la même manière et en ligne avec les conceptions des Nations unies sur la coopération entre pays en développement, celle-ci est offerte dans d’autres nations sur la base de complémentarité et de compensation partielle pour les services fournis.

Les techniciens et professionnels cubains qui participent à ces programmes le font de manière absolument libre et volontaire. Durant la réalisation de leur mission, ils perçoivent intégralement leur salaire à Cuba et disposent, en outre, d’émoluments dans le pays de résidence, ainsi que d’autres prestations. Quand Cuba reçoit une compensation pour la coopération prêtée, ces collaborateurs ont le mérite d’offrir un apport juste et totalement légitime pour le financement, la durabilité et le développement du système de santé massif et gratuit, accessible à tous les Cubains, ainsi que pour les programmes de coopération développés, sans aucune contrepartie pour notre pays, dans de nombreux endroits du monde ».(24)

Une coopération médicale saluée par les institutions internationales

La coopération internationale de Cuba a en effet été saluée par les différents organismes internationaux. « Sauver des vies : c’est ce que fait Cuba dans le monde », notent les Nations unies qui ajoutent que l’île « dispose d’une longue histoire de coopération » avec les pays du Tiers-monde. « Les médecins cubains sont les premiers à arriver et les derniers à quitter les lieux » lors des catastrophes naturelles, note Ban Ki-moon, alors Secrétaire général de l’ONU.(25)

Selon José Di Fabio, représentant de l’OMS,

« Cuba est un cas à part en raison de sa capacité de réponse rapide, de sa volonté politique et de l’expérience de ses médecins. Ce que Cuba est capable de réaliser est incroyable. Il y a à la fois la volonté politique [des dirigeants] et la volonté humaine de la population. Quand il y a eu un tremblement de terre au Pakistan, 2 000 médecins ont été dépêchés en 48 heures. Ils ont été les premiers à arriver au Pakistan et les derniers à quitter le pays. Ils sont restés près de six mois. Ce fut la même chose en Haïti ».(26)

Le Programme des Nations unies pour le développement note dans un rapport que 

La coopération offerte par Cuba s’inscrit dans un contexte de coopération Sud-Sud. Elle ne poursuit pas d’objectif lucratif mais elle est au contraire offerte comme l’expression d’un principe de solidarité et, dans la mesure du possible, à partir de coûts partagés. Néanmoins, durant des années, Cuba a fourni de l’aide en qualité de dons aux pays les plus pauvres, et a été très flexible quant à la forme ou à la structure de la collaboration […]. Dans la quasi-totalité des cas, l’aide cubaine a été gratuite, même si à partir de 1977, avec certains pays à hauts revenus, principalement pétroliers, une coopération sous forme de compensation s’est développée. Le développement élevé atteint à Cuba dans les domaines de la santé, de l’éducation et du sport a fait que la coopération a concerné ces secteurs, bien qu’il y ait eu une participation dans d’autres branches comme la construction, la pêche et l’agriculture.(27)

En s’attaquant à la principale source de revenus de l’île, l’administration Trump porte gravement atteinte au bien-être de la population de Cuba, dont l’économie dépend grandement de la coopération médicale. De la même manière, Washington prive des millions de personnes à travers le monde du seul accès à la santé dont elles disposaient, mettant ainsi leur vie en danger.

Salim Lamrani

Université de La Réunion

 

 

A suivre deuxième partie :

Cuba face à l’administration Trump: Retour à la politique de la confrontation (2/2), 31 janvier 2020

Ce texte envoyé par l’auteur a été publié. initialement dans le quotidien français L’Humanité.

Notes

 

1 Laydis Milanés, « Claves para entender la colaboración médica cubana”, Cubahora, 8 octobre 2019. https://www.cubahora.cu/politica/claves-para-entender-la-colaboracion-medica-cubana (site consulté le 31 décembre 2019).

2 Fidel Castro, “Programa Integral de Salud”, 29 mars 2014. http://www.fidelcastro.cu/es/internacionalismo/programa-integral-de-salud (site consulté le 2 janvier 2020).

3 Salim Lamrani, “Cuba’s Health Care System: A Model for the World”, The Huffington Post, 8 août 2014. http://www.huffingtonpost.com/salim-lamrani/cubas-health-care-system-_b_5649968.html (site consulté le 1er avril 2016).

4 Dr. Margaret Chan, “Remarks at the Latin American School of Medicine”, World Health Organization, 27 octobre 2009. http://www.who.int/dg/speeches/2009/cuba_medical_20091027/en/ (site consulté le 30 avril 2016).

5 Prensa Latina, “Venezuela potencia programa asistencial de salud oftalmológica”, 3 octobre 2019.

6 Cuba Debate, « Apoyo de Cuba a la lucha contra el ébola responde a la solidaridad de su Revolución », 13 septembre 2014. http://www.cubadebate.cu/noticias/2014/09/13/apoyo-de-cuba-a-la-lucha-contra-el-ebola-responde-a-la-solidaridad-de-su-revolucion/#.VBSAxVd42So (site consulté le 14 septembre 2014).

7 Barack Obama, “Remarks by President Obama and President Raul Castro of Cuba in a Joint Press Conference”, The White House, 21 mars 2016. https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2016/03/21/remarks-president-obama-and-president-raul-castro-cuba-joint-press (site consulté le 3 janvier 2020).

8 Barack Obama, “Remarks by President Obama to the People of Cuba”, The White House, 22 mars 2016. https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2016/03/22/remarks-president-obama-people-cuba (site consulté le 4 avril 2016).

9 Organisation mondiale de la santé, « Premio de Salud Pública en memoria del Dr. Lee-Jonk Wook 2017 – Contigente Henry Reeve (Cuba)”, 26 mai 2017. https://www.who.int/mediacentre/events/2017/wha70/lee-jong-wook-prize/es/ (site consulté le 31 décembre 2019).

10 Organización Panamericana de la Salud & Organización Mundial de la Salud, “Estrategia de cooperación País OPS/OMS. Cuba 2018-2022”, 2018, p. 1. https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/275329/ccs-cub-2018-2022-spa.pdf?ua=1 (site consulté le 2 janvier 2020).

11 U.S. Department of State, “Trafficking in Persons Report”, juin 2019, p. 162. https://www.state.gov/wp-content/uploads/2019/06/2019-Trafficking-in-Persons-Report.pdf (site consulté le 2 janvier 2020).

12 U.S. Department of State, “A Call to Action: First-Hand Accounts of Abuses in Cuba’s Overseas Medical Missions”, 26 septembre 2019. https://www.state.gov/a-call-to-action-first-hand-accounts-of-abuses-in-cubas-overseas-medical-missions/ (site consulté le 31 décembre 2019).

13 Ministerio de Relaciones Exteriores de la República de Cuba, “Minrex: La cruzada de Estados Unidos contra la cooperación médica internacional de Cuba”, 5 décembre 2019. http://www.minrex.gob.cu/es/la-cruzada-de-estados-unidos-contra-la-cooperacion-medica-internacional-de-cuba (site consulté le 31 décembre 2019).

14 Ministerio de Salud Pública de la República de Cuba, “Firman Cuba y Ecuador acta de terminación de los convenios de cooperación”, 19 novembre 2019. https://salud.msp.gob.cu/?p=2882 (site consulté le 31 décembre 2019). 

15 Ministerio de Relaciones Exteriores de la República de Cuba, “Minrex: La cruzada de Estados Unidos contra la cooperación médica internacional de Cuba”, op. cit.

16 Jim Wyss & Nora Gámez Torres, “’Bravo Bolivia,’ Washington Says, But Violence Persists Amid Elections Worries”, The Miami Herald, 20 novembre 2019. https://www.miamiherald.com/news/nation-world/world/americas/article237547904.html (site consulté le 2 janvier 2020).

17 Lise Alves, “Cuba’s Doctors-Abroad Program Comes Under Fire”, The Lancet, 28 septembre 2019. https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(19)32214-7/fulltext (site consulté le 4 janvier 2020).

18 Tracey Eaton, “USAID Plans to Spend Up to $3 Million to Investigate Cuban Doctors”, Cuba Money Project, 6 août 2019. http://cubamoneyproject.com/2019/08/06/doctors/ (site consulté le 31 décembre 2019). 

19 France 24, « EEUU niega visa a ministro de Salud de Cuba para reunión de OPS”, 1 octobre 2019. https://www.france24.com/es/20191001-eeuu-niega-visa-a-ministro-de-salud-de-cuba-para-reuni%C3%B3n-de-ops (site consulté le 2 janvier 2020).

20 Organización de Estados Americanos, “OEA acogerá conferencia ‘La oscura realidad detrás de las misiones médicas cubanas”, 16 décembre 2019. https://www.oas.org/es/centro_noticias/comunicado_prensa.asp?sCodigo=AVI-265/19 (site consulté le 2 janvier 2020).

21 Marion Smith, “Communist Cuba Enslaves Physicians”, The Wall Street Journal, 25 décembre 2019.

22 U.S. Citizenship and Immigration Services, “Cuban Medical Professional Parole (CMPP) Program”, 12 janvier 2017. https://www.uscis.gov/humanitarian/humanitarian-parole/cuban-medical-professional-parole-cmpp-program (site consulté le 31 décembre 2019).

23 Mario J. Pentón, « Cuban Physicians Still Abandoning Missions Abroad Despite End to U.S. Parole Program”, The Miami Herald, 12 mars 2018.

24 Ministerio de Relaciones Exteriores de la República de Cuba, “Minrex: La cruzada de Estados Unidos contra la cooperación médica internacional de Cuba”, op. cit.

25 Ricardo López Hevia, “En fotos, Ban Ki-moon visita la Escuela Latinoamericana de Medicina (ELAM)”, Cubadebate, 28 janvier 2014.

26 Diario do Centro de Mundo, “Entrevista: ‘é incrível o que Cuba pode fazer’, diz OMS sobre ajuda contra ebola”, 23 octobre 2014. http://www.diariodocentrodomundo.com.br/entrevista-e-incrivel-o-que-cuba-pode-fazer-diz-oms-sobre-ajuda-contra-ebola/ (site consulté le 4 janvier 2020).

27 Programme des Nations unies pour le Développement, Investigación sobre ciencia, tecnología y desarrollo humano en Cuba, 2003, p.117-119. http://hdr.undp.org/en/content/investigaci%C3%B3n-sobre-ciencia-tecnolog%C3%ADa-y-desarrollo-humano-en-cuba-2003 (site consulté le 4 janvier 2020).

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris IV-Sorbonne, Salim Lamrani est Maître de conférences à l’Université de La Réunion, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis. 

Son dernier ouvrage s’intitule Fidel Castro, héros des déshérités, Paris, Editions Estrella, 2016. Préface d’Ignacio Ramonet. 

Contact : [email protected] ; [email protected] 

Page Facebook : https://www.facebook.com/SalimLamraniOfficiel

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La signature programmée d’un accord commercial élargi entre les États-Unis d’Amérique et la Chine constitue une très mauvaise nouvelle pour l’Inde : sa principale rivale asiatique s’engage dans une ouverture progressive de son économie, et va donc devenir une destination comparativement encore plus attractive pour les investissements. L’Inde voit ainsi se réduire ses chances de récupérer de la relative récession économique qu’elle a connue l’an dernier, et risque fort de ne jamais voir passer le train d’une remise à niveau économique crédible face à la Chine.

L’anxiété indienne

Les États-Unis et la Chine prévoient de signer la « première phase » d’un accord économique élargi ce 15 janvier 2020. Le monde entier a poussé un soupir collectif de soulagement au fur et à mesure que ladite « guerre commerciale«  approchait de son terme. Mais côté indien, c’est de panique plutôt que de soulagement qu’il faut parler, car l’accord en question constitue une très mauvaise nouvelle pour l’économie indienne. L’état d’Asie du Sud n’a pas réussi à tirer profit de la « guerre commerciale » ; il a échoué à attirer les sociétés occidentales à se ré-exporter sur son territoire dans le cadre du programme emblématique de développement industriel intérieur du premier ministre Modi : « Make in India ». La croissance économique de l’Inde a même décliné durant cette période, en contradiction avec la quasi-totalité des prédictions. D’un point de vue macro-économique, l’économie indienne poursuit sa croissance et affiche un taux impressionnant d’environ 5%, mais ce taux reste inférieur à la prévision de 7% établie par le Fonds monétaire international (FMI). Il s’avère que les fondamentaux de l’économie indienne ne sont pas aussi solides que ce qui a été décrit de manière trompeuse au cours des années par les autorités, et la politique du gouvernement n’a pas fait preuve de l’agressivité que la base du BJP — le parti politique de Modi — en avait attendue, pour aller courtiser les investisseurs étrangers.

Un « multi-alignement » mal géré

L’Inde a connu l’opportunité unique, au moment de l’apogée de son « illusion économique » des quelques dernières années, et au cœur de la période la plus intense de « guerre commerciale », de définir les termes d’un accord de libre-échange avec soit les États-Unis, soit la Chine, mais elle a totalement raté sa politique de soi-disant « multi-alignement » : elle a maladroitement essayé de jouer chacune des parties contre l’autre, en espérant en tirer de meilleures conditions de la part de l’une d’entre elles, mais a fini par se retrouver sur le banc de touche, maintenant que Chine et États-Unis ont fini par mettre de côté leurs différences [la terminologie même de « multi-alignement » est en soi étrange et ressemble à un élément de langage dont on peine à comprendre le sens réel, par opposition à « non-alignement », terminologie qui n’a pas été employée par l’Inde, NdSF]. À un moment, il a semblé que l’Inde allait s’engager dans le « partenariat économique régional global » (Regional Comprehensive Economic Partnership – RCEP), mais on avait fini par apprendre en novembre 2019, durant le sommet de Bangkok, supposé annoncer la signature du plus grand accord commercial jamais signé au monde, que New Delhi attendait la dernière minute pour exprimer furtivement des demandes à la Chine en échange de sa signature. La République populaire avait fièrement tenu sa position, et refusé le chantage de l’Inde, si bien que cette dernière s’était spectaculairement retiréede l’accord, et s’était presque immédiatement tournée vers les États-Unis, une fois de plus.

Des opportunités perdues

C’est là que l’Inde aurait pu saisir le moment de s’engager en fin de compte dans un accord de libre-échange avec l’Amérique, mais les dirigeants indiens ont pensé pouvoir continuer à marchander de meilleures conditions, oubliant que les États-Unis étaient en même temps en cours de négociation de la « première phase » de leur accord commercial avec la Chine, et que l’Inde était plus demandeuse que les États-Unis dans cet échange. L’Inde a ensuite renversé la vapeur, et essayé de remettre en branle son rapprochement bloqué avec la Chine, voulant sonder les opportunités de rejoindre le RCEP, ou de signer un accord bilatéral de libre-échange, mais les cendres de ce pont-là étaient déjà refroidies, et Pékin ne manifesta pas de volonté de le reconstruire, pas tant que New Delhi continuerait d’exprimer des demandes pressantes. L’Inde se retrouve à présent dans une position de négociation plus défavorable que jamais vis-à-vis des États-Unis comme de la Chine : chacune des deux superpuissances économiques a bien compris que l’Inde est désespérée de conclure un accord avec l’un d’entre eux, mais pas encore assez désespérée pour réduire ses exigences de « compromis », craignant (à tort ou à raison) que reculer sur ces exigences serait dommageable à son économie sur le long terme. Modi se retrouve ainsi lié, entièrement du fait de ses propres actions, et les choses vont sans doute encore beaucoup empirer avant de commencer à s’améliorer.

L’Inde isolée ?

La vision à long terme qui peut amener à la conclusion d’un large accord de libre-échange entre les États-Unis et la Chine relève du fait que le géant asiatique poursuit son ouverture sur le monde, chose qui est totalement en alignement avec son objectif final, poursuivi par le projet des nouvelles routes de la soie. Ce débouché ferait de la Chine une destination d’investissement encore plus attractive que l’Inde ne l’est actuellement, d’autant plus que cette dernière voit son économie ralentir plus rapidement qu’attendu, et que les investisseurs s’inquiètent de sa stabilité politique – des troubles agitent le pays depuis un mois sans aucun signe d’apaisement pour l’instant. Pour dire les choses simplement, il est beaucoup plus aisé pour les sociétés ayant déjà investi en Chine d’y rester et de continuer à y mener des affaires que de ré-exporter leurs activités en Inde, d’autant plus que les gens ont tendant à croire que le pire de la « guerre commerciale » est passé, et que la République populaire va poursuivre l’ouverture de son économie. Les entreprises n’ont guère de vecteurs les incitant à pratiquer un tel changement, et l’Inde ne leur en apporte aucun. Le pays a échoué à attirer ces entreprises au moment qui semblait le plus propice, il y a quelques années, et il semble que ce train est bel et bien passé.

Le dilemme de Modi

L’Inde va devoir, de deux choses l’une : ou bien annuler les demandes qu’elle a exprimées aux deux superpuissances économiques, et signer un accord à contrecœur avec l’une d’entre elles, au bénéfice à somme nulle de son partenaire; ou bien risquer de perdre encore plus d’investissements étrangers en continuant de s’isoler des tendances mondiales. L’économie du pays va sans doute continuer d’afficher des taux de croissances impressionnants en comparaison avec d’autres pays, tout en connaissant un déclin en propre. Il est difficile d’imaginer un renversement de ce processus après que l’Inde a raté l’opportunité qui s’offrait à elle l’an dernier, en résultante de ses mauvais calculs économiques et de la mauvaise gestion flagrante de sa politique de « multi-alignement« . Les États-Unis comme la Chine savent que l’Inde est à présent plus en position de demander que d’offrir, si bien qu’aucun des deux pays ne s’empressera d’accorder des « concessions » importantes pour le simple fait de pouvoir signer un accord avec l’Inde. Le parti politique de Modi, le BJP, se retrouve donc face à un grave dilemme : il doit accomplir quelque chose de grand pour rétablir la confiance ambiante envers son économie, mais signer un accord apparaissant comme déséquilibré avec l’un des acteurs susmentionnés pourrait exacerber les désordres civils, au vu du degré de fureur que manifestaient ses propres supporteurs alors qu’il envisageait encore de signer le RCEP l’an dernier.

Conclusions

La leçon à en retenir est que le « multi-alignement » (ou l’« équilibrage« , comme on dit lorsque c’est la Russie qui le pratique), ne peut pas être maintenu à l’envi, et que ceux qui désirent jouer de cette politique doivent finir par choisir un côté, que cela soit économiquement, politiquement, militairement, ou stratégiquement. Il est impossible de maintenir à l’infini des relations égales avec l’ensemble des parties qui s’opposent à la rhétorique exposée par les autorités du pays à sa population, surtout lorsque l’une des parties « multi-alignées/équilibrées » se montre pressante quant à l’obtention d’un accord aux dépens de sa rivale, comme les États-Unis ont essayé de le faire avec l’Inde vis-à-vis de la Chine. Un échec à saisir l’opportunité au bon moment a pour résultante que la politique de « multi-alignement / équilibrage » se retrouve réduite à un simple slogan justifiant un opportunisme ad hoc et dissimulant un manque de vision à long terme. La réputation de l’Inde en a sévèrement souffert en cette occurrence, et aucune des deux superpuissances économiques ne lui fera (pendant un certain temps) confiance à l’avenir autant que par le passé, vu comme la bonne volonté exposée par chacune d’entre elles s’est retrouvée réduite à un résultat nul. Quel que soit l’angle que l’on prenne pour considérer cette affaire, la résultante inévitable en est une perte pour l’Inde.

Andrew Korybko

 

 

Article original en anglais :

‘Phase One’ of the US-Chinese Trade Deal Is Bad News for India, le 15 janvier 2020.

Cet article en anglais a été publié initialement par OneWorld.

Traduit par José Martí, relu par Marcel pour le Saker Francophone

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

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My Lai : le vieil arbre qui a survécu, alors que le village et les gens autour de lui n’ont pas survécu (Photo : Andre Vltchek © 2020)

My Lai. My Son… Cette histoire est courte, mais elle est révélatrice. Et j’ai voyagé loin, pour la présenter à mes lecteurs.

Le hameau de My Lai, au centre du Vietnam, est peut-être l’un des endroits les plus horribles et les plus symboliques du monde, comme Nankin ou Auschwitz. Il montre clairement à quel point la guerre peut être monstrueuse et à quel point les occupants peuvent devenir impitoyables et épouvantables.

C’est aussi un lieu que nous devrions avoir sur les lèvres maintenant, quand il apparaît que l’ »Empire » dirigé depuis Washington est à nouveau prêt à attaquer plusieurs pays, partout dans le monde.

Mais le président Donald Trump est-il une anomalie folle, ou simplement la continuation de dirigeants impitoyables et sadiques ?

Pour répondre à cette question, je suis retourné au Vietnam, un pays qui était mon foyer, il y a presque deux décennies.

Situé près de la ville de Quang Ngai, le village de My Lai est à environ 150 kilomètres au sud de Danang, et il n’apparaît même pas sur la plupart des cartes du Vietnam. Si petit, si humble. Et pourtant, et pourtant…

Selon Oliver Kendrick et son ouvrage, « The My Lai Massacre in American History and Memory » [Manchester University Press, 2006] :

« Le matin du 16 mars à 7h30, une centaine de soldats de la compagnie Charlie dirigée par le capitaine Ernest Medina, après un court barrage d’artillerie et d’hélicoptères, ont débarqué en hélicoptère sur Sơn Mỹ, un patchwork de villages, de rizières, de fossés d’irrigation, de digues et de chemins de terre, reliant un assortiment de hameaux et de sous-hameaux. Les plus grands d’entre eux étaient les hameaux Mỹ Lai, Cổ Lũy, Mỹ Khê, et Tu Cung… »

Ce qui a suivi a été un massacre, de la plus monstrueuse espèce. Un massacre d’enfants, d’adultes et de personnes âgées.

Pour décrire ce qui s’est passé, les sources vietnamiennes ont utilisé un langage très différent de celui de M. Kendrick. Ceci fait partie d’une transcription publiée par le Comité du Front de libération nationale de la province de Quang Ngai, datée du 25 mars 1968 :

« Tôt le matin du 16 mars 1968, comme tous les autres matins normaux, les habitants de la commune de Son My… commençaient une journée de production, soudain l’artillerie ennemie depuis la montagne Ram… tire pendant des heures… Suite à cela, neuf hélicoptères américains se posent à trois reprises autour de deux petits villages. Après avoir quitté les avions, les GI, comme des bêtes sauvages, se sont précipités dans les villages pour tuer tout le monde. Ils sont divisés en trois groupes : un pour tuer, un pour brûler les maisons, un pour couper les arbres et tuer les animaux… »

Les habitants de My Lai avant d’être abattus (Photo : Andre Vltchek)

Ses derniers moments, avant sa délivrance à la liberté et à la démocratie américaines (Photo : Andre Vltchek)

Des cadavres sur l’une des routes de My Lai (Photo: Andre Vltchek)

Mme Nguyen : un martyr improbable aux mains des soldats américains à My Lai (Photo : Andre Vltchek)

500 personnes sont mortes. 500 civils innocents. Personne n’a même ouvert le feu sur les hélicoptères américains qui arrivaient. Il n’y avait pas d’hommes armés au sol. Les civils vietnamiens étaient juste là, vivant leur vie, s’occupant de leurs champs.

Le massacre était systématique, sadique et a duré des heures.

Personne n’a été épargné : les vieilles femmes, les bébés, personne.

Un seul soldat américain a refusé de participer, un Afro-Américain qui s’est délibérément tiré une balle dans le pied. D’autres ont manifestement apprécié leur monstrueuse entreprise. Des photographies historiques en noir et blanc exposées au musée local, montrent des GI américains se reposant après avoir commis un meurtre de masse : couchés dans l’herbe, souriant, plaisantant, contents.

Des soldats américains font une pause cigarette après avoir massacré 500 civils innocents (Photo : Andre Vltchek)

Pas une seule personne n’est allée en prison. Certains individus ont été décorés. L’Empire est bon pour ses tueurs et ses violeurs.

Le président des États-Unis, au moment où le massacre a eu lieu, était Lyndon B. Johnson (LBJ), un Démocrate. Cela n’avait pas beaucoup d’importance. Des crimes contre l’humanité ont été commis par son prédécesseur JFK (Démocrate), ainsi que par son successeur Richard Nixon (Républicain). Ils sont actuellement commis par l’administration actuelle de Donald Trump.

Cela répond en quelque sorte à la question rhétorique que j’ai posée plus haut. Une question sur Trump.

Il faut se souvenir de tout cela. Il faut garder tout cela dans son contexte.

Cette année, en 2020, et juste avant le début de la favorable « Année du Rat » (selon le calendrier chinois), j’étais le seul étranger à rendre hommage aux victimes du massacre de My Lai. Le seul.

Il n’y avait qu’un seul voyageur vietnamien, assis sur un banc, devant les ruines d’une des maisons de May Lai. Il reposait la tête dans ses paumes, en proie au chagrin. Peut-être n’était-il pas un voyageur, après tout. Peut-être était-il un parent de ceux qui sont morts ici, il y a un demi-siècle.

Vestiges de la fondation d’une maison incendiée par des soldats américains à My Lai (Photo : Andre Vltchek© 2020)

Je me demande pourquoi personne n’est venu. Comme c’est malsain et révélateur que personne n’était là. Sur les milliards d’habitants de cette planète, personne ne s’est soucié de venir ici.

Les GI ont tué des millions de personnes, dans toute l’Asie du Sud-Est. Au Vietnam, au Cambodge et au Laos. Les B-52 ont bombardé tout ce qui bougeait. Les soldats sur le terrain ont violé des enfants, massacrant des personnes âgées avec sadisme. On me disait souvent : « My Lai n’est pas la plus terrible atrocité commise par les États-Unis au Vietnam. Il y eut des milliers d’endroits comme ça ». Je sais… Pourtant, My Lai, ainsi que le massacre de No Gun Ri en Corée du Sud (où les forces américaines ont massacré un nombre indéfini de réfugiés) sont censés être les symboles des crimes américains contre l’humanité.

Alors pourquoi ; pourquoi personne n’est là, pourquoi personne ne se souvient ?

A quelques centaines de kilomètres au nord – My Son.

LE PATRIMOINE DE L’HUMANITÉ : Ancien temple sur Mỹ Sơn, province de Quang Nam (Photo : Thomas Hirsch CC)

Lorsque je vivais au Vietnam, en visitant le grand site archéologique de My Son, je devais laisser ma voiture à l’entrée, et prendre un 4×4 militaire vietnamien. C’est parce que toute la zone était un champ de mines, même des décennies après l’arrêt des campagnes américaines de bombardements massifs.

My Son est un site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, et voici ce que l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture en dit, sur son site web :

« Entre le 4e et le 13e siècle, une culture unique qui devait ses origines spirituelles à l’hindouisme indien s’est développée sur la côte du Viet Nam contemporain. Ceci est illustré de manière graphique par les vestiges d’une série de temples-tours impressionnants situés dans un site dramatique qui a été la capitale religieuse et politique du royaume du Champa pendant la majeure partie de son existence… »

Son importance ne l’a pas sauvé des bombardements sauvages de l’armée de l’air américaine, pendant la guerre du Vietnam (appelée plus précisément « La guerre américaine » au Vietnam).

Aujourd’hui encore, toute la zone est parsemée de cratères, et les visiteurs sont dissuadés de s’aventurer hors des sentiers battus, car il y a des tonnes de bombes à fragmentation non explosées dans toute la zone.

50 ans plus tard, les bombes à fragmentation américaines explosées continuent de ravager le paysage (Photo : Andre Vltchek© 2020)

Des cratères de bombe toujours dangereux interrompent un paysage naturel par ailleurs magnifique (Photo : Andre Vltchek© 2020)

Les cratères sont marqués. Mais dans le musée financé par le gouvernement japonais, il n’est pas fait mention de la barbarie culturelle américaine. Il n’y a que très peu de photos des conséquences, et presque aucun commentaire. Le financement par les auteurs des génocides d’Asie du Sud-Est et leurs alliés est soumis à une condition : le silence. Et le Japon s’est engraissé et enrichi grâce à sa collaboration avec l’Occident, tant pendant la guerre de Corée que pendant celle du Vietnam.

My Son énonce clairement ce que le peuple d’Iran et d’autres endroits sur terre, au début du 21e siècle, ont peur ne serait-ce que d’imaginer : les États-Unis peuvent bombarder et même liquider à intervalles régulières d’importants sites et centres du patrimoine culturel… et même des sites du patrimoine mondial, situés sur les territoires des États qu’ils définissent comme leurs ennemis et leurs adversaires. La clique militaire de Washington le fait contre toutes les conventions internationales, et en toute impunité. Elle le fait sans aucune raison militaire, juste par dépit.

Trump n’est pas simplement en train de faire le vantard, ni même intimider. D’autres, avant lui, l’ont déjà fait, ils ont osé. Et il n’hésiterait pas à refaire la même destruction.

 

My Lai et My Son, au centre du Vietnam. Deux histoires différentes, deux atrocités. L’une contre le peuple, l’autre contre la culture.

Le sanctuaire My Son financé par le gouvernement japonais (Photo : Andre Vltchek© 2020)

Deux endroits littéralement perdus dans l’une des plus belles campagnes d’Asie du Sud-Est. Deux endroits habités par des gens ayant une culture ancienne.

Mais la profondeur de la culture importe très peu à l’Empire. Que ce soit les cultures du Vietnam ou du Cambodge, de l’Indonésie, de la Syrie, de l’Iran ou de la Chine. Le Washington fondamentaliste n’accepte qu’une soumission complète et inconditionnelle. Lorsque ce n’est pas le cas, un pays, son peuple et ses sites patrimoniaux sont bombardés. Une logique similaire à celle des Talibans dynamitant les Bouddhas de Bamyan, ou de DAECH saccageant Palmyre, est appliquée par l’Empire.

Ainsi, chaque fois que Washington s’apprête à dévorer sa prochaine victime, je me rends au Vietnam. C’est parce qu’en étant ici, les choses se mettent en perspective d’une certaine manière.

Le Vietnam communiste jouit de son indépendance. Il a énormément souffert, mais il s’est relevé et a combattu. Il a d’abord vaincu les colonialistes français, puis les impérialistes américains. Il a perdu des millions de personnes, mais il a sauvé son pays pour les générations futures.

Si le Vietnam a pu, d’autres le peuvent aussi.

Bien que nous connaissions de nombreux récits déchirants de My Lai, y compris divers témoignages locaux ainsi que des analyses étrangères, très peu ont accès à ce qui a suivi, dont la Déclaration urgente du 25 mars 1968 du Comité du Front de libération nationale du centre du Vietnam :

« Le Front de Libération Nationale du Centre-Vietnam dénonce les crimes violemment atroces de l’agresseur américain et des mercenaires sud-coréens… il envoie des témoignages de tristesse aux familles massacrées par les soldats américains et appelle le peuple à transformer la douleur en action, à contribuer avec toute l’énergie du peuple à l’extermination de l’ennemi. Tout le peuple, les cadres et les soldats gravent cette douleur dans leur esprit pour transformer la haine vindicative en force. Continuer à attaquer, se soulever pour anéantir les soldats américains, les Quisling, les vassaux. Punir le voyou, porter des coups mortels à l’agresseur américain… »

La déclaration se termine par un appel à l’indépendance.

Une indépendance, qui a finalement été obtenue.

Ho Chi Minh et le drapeau communiste à My Lai aujourd’hui (Photo : Andre Vltchek© 2020)

D’une certaine manière, j’ai toujours pensé que cette déclaration devait être enseignée dans les écoles, partout dans le monde. De nos jours, presque personne n’ose utiliser cette logique simple mais déterminée. La grammaire n’est peut-être pas parfaite, mais le message est clair. Un pays peut se défendre contre le mal, quelle que soit l’ampleur du mal. Et il peut gagner, contre toute attente.

Mère et enfant : des décennies après les ravages de l’occupation américaine, les habitants font l’expérience d’une réelle indépendance et dignité (Photo : Andre Vltchek© 2020)

S’il est déterminé, s’il est courageux et s’il fait passer son idéologie et son indépendance avant tout.

Aujourd’hui, le Vietnam est une étoile brillante de l’Asie du Sud-Est, sans bidonvilles et l’une des populations les plus optimistes de la planète.

QUELQUES SOUVENIRS : Un monument aux victimes à My Lai (Photo : Andre Vltchek© 2020)

Il contraste de façon frappante avec des endroits aussi horribles que l’Indonésie, où l’impérialisme occidental a vaincu le socialisme, ruinant ainsi l’environnement et maintenant la majorité des gens dans la misère.

Nous devrions célébrer l’héroïsme du Vietnam. Mais nous ne devrions jamais oublier que des millions de personnes sont mortes en luttant pour sa liberté.

André Vltchek

 

Article original en anglais : Central Vietnam: An Enduring Legacy of How Far Washington is Willing to Go, 21ST Century Wire, le 28 janvier 2020.

Traduction par VD pour le Grand Soir 

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Attentat de Québec: je me souviens?

janvier 29th, 2020 by Marco Veilleux

Ce 29 janvier marquera le troisième anniversaire du tragique attentat à la mosquée de Québec. Six de nos concitoyens y ont été froidement assassinés, d’autres y ont été gravement blessés, sans compter les «victimes collatérales». Que la mémoire des disparus soit ici honorée et la résilience des survivants, chaleureusement saluée.

Trois ans après le drame, avons-nous pris la mesure, individuellement et collectivement, de ce qui s’est passé en cette sinistre soirée de 2017? Bien sûr, après l’effroi initial, il y a eu de nombreuses déclarations, un élan de solidarité, des rassemblements civiques et des funérailles publiques. Toutefois, l’événement a vite été refoulé dans nos mémoires. Et sa portée, pour nos débats et notre devenir commun, a été déniée.

«Il y a trois ans, le vivre ensemble au Québec a été considérablement Photo: Alice Chiche Agence France-Presse «Il y a trois ans, le vivre ensemble au Québec a été considérablement « blessé » par le passage à l’acte de l’un des nôtres», écrit l’étudiant à la maîtrise en théologie Marco Veilleux.

Alors que cet acte terroriste et haineux d’une violence inouïe marquait pourtant un «avant» et un «après» dans l’histoire du Québec, on s’est empressé de le renvoyer aux catégories de «triste fait divers» et de «geste isolé d’un désaxé». L’examen de conscience collectif qui s’imposait n’a donc pas été fait. Comment et pourquoi une telle horreur avait-elle pu se produire dans une société soi-disant pacifique, accueillante et tolérante comme la nôtre? Nous avons majoritairement refusé d’aller au bout de cette douloureuse interrogation. Le retour au business as usual n’a pas tardé.

Or, ce retour a largement consisté à reprendre en choeur les mêmes obsessions identitaires qui nous occupent jusqu’au délire depuis plus de deux décennies. Nombre de chroniqueurs, de commentateurs, d’animateurs de radio et d’agitateurs sur les réseaux sociaux ont tout bonnement continué à déverser leurs opinions xénophobes, islamophobes et religiophobes à pleins tuyaux. Et une part de notre classe intellectuelle et politique, abdiquant tout sens du droit et de la justice, s’est enfoncée dans le gouffre de la paranoïa envers les signes religieux, du mépris des minorités, de l’instrumentalisation de la laïcité et des fantasmes sur l’immigration.

C’est ainsi entre autres qu’aux dernières élections fédérales, nous nous sommes retrouvés avec une flopée de candidats québécois épinglés pour leurs commentaires anti-islam sur les réseaux sociaux ou pour leurs affinités avec des groupes extrémistes comme La Meute. Une bloquiste ayant déjà clamé son admiration pour la leader française d’extrême droite Marine Le Pen a même pu être élue sans difficulté dans une circonscription de la région de Québec. On croit cauchemarder! Imaginez les sentiments que cela peut générer chez les survivants de l’attentat.

Comment pouvons-nous à ce point n’avoir rien compris à ce 29 janvier 2017? Combien de temps nous faudra-t-il encore avant d’affronter nos démons et de tirer les conséquences qui s’imposent en matière d’éthique de nos discours sociaux, médiatiques et politiques? Il y a trois ans, le vivre ensemble au Québec a été considérablement « blessé » par le passage à l’acte de l’un des nôtres. Pour guérir, il faudrait oser regarder en quoi ce geste funeste peut être lu comme le symptôme extrême d’un mal sournois couvant dans notre corps social.

Malheureusement, nous semblons loin d’une telle introspection. Si bien qu’autant dans l’espace public que dans le privé, nombreux sont celles et ceux qui continuent de se complaire — comme si de rien n’était — dans la répétition compulsive de stéréotypes aussi mortifères qu’obscènes.

Ibrahima Barry, Mamadou Tanou Barry, Khaled Belkacemi, Abdelkrim Hassane, Azzedine Soufiane et Aboubaker Thabti, sachez malgré tout que vos noms sont gravés en nous pour toujours.

Marco Veilleux

 

Marco Veilleux: Étudiant à la maîtrise en théologie à l’Université de Montréal

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La nouvelle est si importante que nous devons l’écrire en courant le risque d’un démenti, même si pour l’instant elle est confirmée par des sources russes de renseignements non mieux identifiées. Et une petite énigme curieuse dans son histoire Wikipédia…

« Mike l’Ayatollah » ou « Prince Obscur », le célèbre et très dangereux Michael D’Andrea, Commandant de la Central Intelligence Agency de Langley (Virginie) pour les opérations au Moyen-Orient aurait été tué dans le crash de l’avion militaire de l’US Air Force qui s’est écrasé hier dans le centre de l’Afghanistan à bord duquel se trouvaient des officiers de la CIA et de la NSA (National Security Agency).

La mort de l’équipage a été rapportée par le porte-parole des Talibans, Zabihullah Mujah, qui dans une déclaration publiée quelques heures après l’accident (et rapportée par Il Giornale en Italie) a décrit l’incident comme suit : « Un avion américain spécial volait pour une mission de renseignement dans la région de Sadukhil, district de Dehk, province de Ghazni. Tout l’équipage de l’avion et plusieurs officiers supérieurs de la CIA des États-Unis ont été tués. L’épave et les corps des défunts se trouvent toujours dans la région ».

La nouvelle de la mort présumée de D’Andrea a été précédemment publiée par le site Veterans Today dans le cadre des enquêtes sur la catastrophe du Bombardier/Northrop Grumman E-11A. Et ensuite dans notre site web Gospa News.

Plus tard, dans les dernières heures, le site iranien Tasnim a relancé le sujet. Puis un autre site iranien Mizan, le porte-parole du pouvoir judiciaire de Téhéran, l’a fait, selon le média britannique Mirror qui a écrit un article à ce sujet, dans lequel il rappelait le scoop de VT. Enfin, le Jerusalem Post et le Daily Mail ont également rapporté la nouvelle.

« Il y a eu des affirmations contradictoires sur le nombre de morts et de personnes à bord, les Talibans affirmant avoir récupéré six corps, un chef de la police afghane affirmant que quatre étaient morts et deux disparus, et un responsable américain déclarant que le jet transportait moins de cinq personnes. Les États-Unis n’ont pas encore commenté les rapports selon lesquels Michael D’Andrea était à bord de l’avion et parmi les personnes tuées », rapporte Mirror.

« L’avion abattu était le centre de commandement mobile de la CIA pour Michael D’Andrea, chef des opérations contre l’Irak, l’Iran et l’Afghanistan, la plateforme d’espionnage la plus avancée des États-Unis et le centre de commandement mobile avec tous les équipements et les documents désormais entre les mains de l’ennemi », peut-on lire sur VT (pour lequel je suis honoré d’être correspondant en Italie).

VT Damas : « (sources de renseignement russes confirment) Il a été rapporté que (Mike d’Andrea) responsable du dossier de l’assassinat du martyr le Général de division Qassem Soleimani a été tué dans l’accident de l’avion américain qui a été abattu en Afghanistan. Il est la figure la plus importante des services de renseignement de la CIA dans la région. Le plus haut responsable de la CIA a été tué dans l’accident de l’avion américain abattu en Afghanistan ».

Pour l’instant, le Pentagone n’a pas confirmé la nature de l’accident et les victimes. La présence de Michael d’Andrea, également surnommé « Prince Obscur » parce qu’il coordonne les activités du Service National Clandestin, le bras armé de la CIA autorisé à tuer, reste donc entourée de mystère.

« Un Bombardier américain E-11A s’est écrasé aujourd’hui dans la province de Ghazni, en Afghanistan. Bien que la cause de l’accident soit en cours d’investigation, rien n’indique que l’accident ait été causé par le feu ennemi. Nous fournirons des informations supplémentaires dès qu’elles seront disponibles ». Il s’agit du seul communiqué de presse officiel concis publié sur Twitter par le porte-parole de l’armée américaine, le colonel Sonny Leggett.

Si le commandant de toutes les opérations de la CIA au Moyen-Orient est réellement mort dans l’avion espion écrasé, cela représenterait une nouvelle sensationnelle qui pourrait créer une instabilité encore plus grande dans les relations entre les États-Unis et l’Afghanistan après les tensions avec l’Iran pour l’assassinat du Général Qassem Soleimani, Commandant des Forces Quds des Gardiens de la Révolution Iranienne (CGRI ou Pasdaran), qui a trouvé la mort lors de l’attaque menée par un drone de l’US Air Force près de l’aéroport de Bagdad le 3 janvier dernier avec Abu Mahdi Al Muhandis, Commandant adjoint des troupes paramilitaires irakiennes Hashid des Forces de Mobilisation Populaires.

Le site d’information iranien Tasnim a publié la nouvelle du meurtre de D’Andrea dans un article très détaillé dans lequel il mentionne Veterans Today et également Gospa News, comme premières sources.

La page de Tasnim.com du 28 janvier avec traduction automatique de Farsi (persan) en anglais

La position des Talibans sur le crash est ambiguë. Auparavant, dans un communiqué de presse en langue pashtou, ils ont revendiqué l’abattage de l’avion de « l’occupation américaine », comme l’a rapporté l’agence de presse Tasnim, mais ont ensuite publié un communiqué de presse qui faisait plutôt référence aux attaques sur un nombre inconnu d’hélicoptères et d’avions par les Moudjahidins sans référence explicite au Bombardier/Northrop Grumman E-11A.

Il se peut qu’ils n’aient réalisé que plus tard l’importance des voyageurs de l’avion abattu au sein des chefs des services de renseignement américains à bord. Une action brutale qui pourrait déclencher de lourdes représailles de bombardement de la part de l’armée de l’air américaine.

« Depuis 2017, D’Andrea dirige les programmes de faux drapeau et d’assassinats de la CIA au Moyen-Orient, prétendument responsable non seulement du meurtre du Général Soleimani mais aussi de celui de 300 manifestants irakiens », écrit encore Veterans Today en référence aux récentes déclarations du Premier Ministre irakien et du porte-parole du commandement des forces armées, rapportées dans le précédent reportage de Gospa News, concernant les infiltrations de tueurs parmi les émeutiers pour attiser encore plus les protestations comme cela s’est produit en 2014 sur la place Maidan à Kiev, lors du coup d’État en Ukraine soutenu par le Président américain Barack Obama.

Le curriculum vitae de Mike l’Ayatollah est vraiment impressionnant. C’est pourquoi nous publions intégralement l’article de Wikipédia qui cite jusqu’à 10 sources différentes faisant autorité pour étayer l’information. On y trouve un grand mystère…

Lorsque nous avons rédigé la première version de ce post, nous avons souligné que la biographie commençant par « Michael D’Andrea était un officier » était une confirmation implicite de sa mort. Maintenant, une heure après l’affichage de l’article, la phrase a été modifiée. Mais pas de problème ! Nous avons la capture d’écran qui démontre la première version. Une simple erreur d’écriture ??? Peut-être mais cette coïncidence, sur l’histoire d’un agent secret, semble plutôt une tentative de dissimulation…

La version précédente de la biographie de Micheal D’Andrea dans Wikipédia commence par « était ».

« Michael D’Andrea est/était (?) un officier de la Central Intelligence Agency, qui en 2017 a été nommé à la tête du Centre de mission de l’Agence en Iran. Il a été une figure majeure dans la recherche d’Oussama Ben Laden, ainsi que dans la campagne américaine de tueries ciblées par des drones » commence la biographie sur Wikipédia.

D’Andrea a été élevé en Virginie du Nord. Il a rencontré sa femme alors qu’il travaillait à l’étranger pour la Central Intelligence Agency, et s’est converti à l’Islam pour l’épouser (c’est pour cette raison que son surnom est devenu Mike l’Ayatollah). Sa femme, Faridah Currimjee D’Andrea, est la fille d’une riche famille musulmane de l’île Maurice d’origine gujarati.

D’Andrea a rejoint la CIA en 1979, et il était considéré comme un sous-performeur au Camp Peary. D’Andrea aurait commencé sa carrière à l’étranger en Afrique, et il est inscrit sur la liste des agents du service extérieur de l’ambassade des États-Unis à Dar es Salaam, en Tanzanie. D’Andrea a précédemment été chef de poste au Caire, en Égypte, puis à Bagdad, en Irak. D’Andrea aurait été l’un des agents de la CIA qui n’ont pas réussi à retrouver Nawaf al-Hazmi, qui devait plus tard participer aux attentats du 11 septembre.

D’Andrea a pris la tête du Centre antiterroriste de la CIA en 2006, en remplacement de Robert Grenier. C’est l’année exacte où George Bush Jr. a commencé à financer les rebelles et les terroristes syriens pour préparer la guerre civile planifiée par la CIA depuis 1983.

Au cours de ses neuf années de mandat, D’Andrea a présidé des centaines de frappes de drones américains au Pakistan et au Yémen, plaidant pour le programme auprès du Congrès américain. En 2015, la direction du programme de drones a été confiée à Chris Wood, à la suite d’un remaniement bureaucratique effectué par le directeur John O. Brennan. Pendant son séjour au Centre antiterroriste, de nombreux journalistes ne l’appelaient que par le nom de code « Roger », ce qui était considéré comme inhabituel pour un officiel non affecté à l’étranger.

Pendant la traque d’Oussama ben Laden, D’Andrea a dirigé une analyse des hypothèses concurrentes quant à savoir qui, outre Oussama ben Laden, pourrait se trouver dans l’enceinte visée à Abbottabad.

Les agents de D’Andrea ont également supervisé les interrogatoires d’Abu Zubaydah, Abd al-Rahim al-Nashiri et Khalid Shaikh Mohammed, qu’un rapport du Sénat américain a qualifié de torture.

Il aurait été impliqué dans l’assassinat du membre du Hezbollah Imad Mughniyah à Damas, en Syrie. Il a été largement blâmé pour l’attaque du Camp Chapman à Khost, en Afghanistan, où sept agents de la CIA ont été tués par un kamikaze, qui aurait soutenu l’ISI du Pakistan.

D’Andrea a inspiré le personnage du « Loup » dans « Zero Dark Thirty » de Kathryn Bigelow.

Il ne reste plus qu’à attendre le moment où il y aura une confirmation officielle de la mort de Mike l’Ayatollah ou un démenti de la CIA.

Mise à jour 28 Janvier à 23H

Enfin, 16 heures après la publication du premier article de Gospa News, une agence de presse nationale italienne partage également la nouvelle de la mort présumée du commandant de la CIA pour les opérations au Moyen-Orient.

En fin de matinée, le média britannique Daily Mail avait diffusé la nouvelle avec un article très approfondi sur la figure de Michael D’Andrea avant de laisser la place, dans les heures suivantes, à une source militaire américaine anonyme qui aurait évidemment nié la présence d’agents de la CIA sur le vol accidenté, le Pentagone a d’abord nié le fait même de l’avion accidenté et des tir des Talibans, sans toutefois ne fournir, dans leur stratégie habituelle de manipulation de l’information, aucune version crédible sur la raison du désastre.

Au lieu de cela, le haut responsable du contre-espionnage qui serait mort dans le crash semble peu connu par Adnkronos car il résume brièvement l’immense profil malgré le fait que des centaines d’articles sur le web sont disponibles sur l’expert en renseignement et anti-terrorisme qui a même joué le rôle du « Loup » dans un film dramatique/thriller sur l’histoire de la chasse aux pires terroristes dans le monde, comme expliqué dans notre article sur le profil du « Prince Obscur »…

Fabio Giuseppe Carlo Carisio

 

Article original en anglais : CIA Middle East chief, Soleimani Killer and Bin Laden Hunter, dead on Jet in Afghanistan. Tasnim & Mirror told after VT & Gospa News, Ospa News, le 28 janvier 2020.

Article original en italien.

Texte traduit de l’anglais par Réseau International

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Un journaliste de CNN émet depuis Wuhan, en Chine, sur la récente épidémie virale. Il n’y a personne près de lui qui pourrait l’infecter – à moins que le caméraman ne soit dans le Livre Guinness des records pour ses toux et ses éternuments. Alors pourquoi insiste-t-il pour porter un masque chirurgical bleu tout en parlant ?

C’est ce qu’on appelle la « dramatisation », qui est absolument nécessaire, car il ne semble y avoir rien de très spécial dans cette épidémie du virus 2019-nCoV ou virus de Wuhan. En fait, il devrait être appelé le Vdv, ou Virus déjà vu, car nous avons déjà subis ce genre d’hystéries. Et ça se répète encore et encore. Ils nous ont fait le coup du SIDA pour les hétérosexuels, d’Ebola à plusieurs reprises, de la grippe porcine H1N1 qui était en fait beaucoup moins forte que la grippe ordinaire et, en particulier, du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) en 2003.

Une fois que vous commencez à démystifier l’hystérie de masse lors d’épidémies, cela devient facile, car les mêmes schémas se répètent.

Le meilleur remède face à toute hystérie épidémique est la perspective. En quoi cette nouvelle épidémie est-elle différente et donc potentiellement plus dangereuse que les autres maladies dont nous avons traitées par le passé ou que nous traitons actuellement ?

Wuhan est à plusieurs reprises étiqueté « mortel » – mais il en va de même pour tous les autres virus que la plupart des gens connaissent. Mais mortel à quel niveau ? Près de 600 cas ont été confirmés et au moins 17 décès ont été signalés.

Il y a des Américains infectés qui se portent bien. Il est probablement vrai que le nombre de morts est sous-estimé, mais il est garanti que le nombre d’infection l’est aussi. Probablement, comme dans le cas, par exemple, de la grippe, la grande majorité des personnes infectées présentent de si légers symptômes, qu’elles ne consultent pas un médecin.

Pour cette raison, une comparaison avec le taux de mortalité américain de la grippe est également très difficile. Selon les Centers for Disease Control and Prevention, en proportion des hospitalisations, le taux normal de décès dus à la grippe est de 8,5 à 17% – considérablement plus élevé que pour le virus de Wuhan. Et si on compte toutes les maladies estimées et signalées, le taux de décès du coronavirus est beaucoup plus bas.

Ce que nous pouvons dire avec certitude, c’est que le virus de Wuhan fera plus de dégâts en Chine, tout simplement parce que les soins de santé y sont inférieurs à chez nous. Il semble que, comme la grippe, Wuhan tue généralement par l’intermédiaire d’infections secondaires souvent traitables. Et traitables de façon très efficace en Occident. Vous seriez surpris du nombre de maladies potentiellement mortelles (paludisme, tuberculose) que l’on trouve parmi les Américains et qui, bien que causant des ravages dans une grande partie du monde, ne tuent pratiquement aucun d’entre nous.

Il semble également que les personnes les plus susceptibles de mourir du virus de Wuhan correspondent au même profil que les décès dus à la grippe : les personnes de plus de 65 ans, celles dont le système immunitaire est affaibli et celles qui souffrent de graves conditions préexistantes. Deux des 17 morts de Wuhan étaient des gens de 89 ans souffrants de conditions préexistantes ; le plus jeune avait 48 ans et souffrait du diabète et avait été victime d’un accident vasculaire cérébral.

La contagiosité est très importante, bien sûr. Mais jusqu’à présent, rien n’indique que le virus Wuhan, signalé pour la première fois il y a plus de trois semaines, soit plus contagieux que la grippe ou se propage différemment que cette dernière.

Ce sont les facteurs importants ; tout le reste n’est que de l’exagération et de la paranoïa excessive.

On nous affirme haut et fort qu’il se propage d’homme à homme. Encore une fois, la plupart des maladies contagieuses auxquelles nous pensons se propagent entre les humains, à quelques exceptions près, comme la rage.

C’est intrinsèquement mauvais parce que c’est nouveau, nous dit-on. On nous affirmait la même chose pour la grippe porcine et le SRAS.

Les autorités sanitaires chinoises ont averti qu’il pourrait encore muter pour devenir plus mortel ou plus contagieux. Il a été prétendu la même chose dans le cas des virus cités ci-dessus. En fait, les virus mutent généralement pour devenir moins mortels, afin de préserver le corps hôte et donc eux-mêmes.

Les médias ont raison de dire que la comparaison la plus proche qu’on peut faire est avec le SRAS. Il a également été signalé pour la première fois en Chine et était lui-aussi ce qu’on appelle un coronavirus. Mais alors qu’ils veulent que vous vous souveniez du SRAS comme de la peste noire avec des cris de « Souvenez-vous de vos morts ! », le fait est qu’il n’y a eu que 8,098 cas, dont 774 sont morts. Ensuite, la maladie a tout simplement disparu. Plus de 7,000 de ces cas et environ 650 des décès se sont produits uniquement en Chine continentale et à Hong Kong. Les États-Unis n’ont enregistré que 75 cas et aucun décès.

En revanche, le CDC estime qu’environ 80,000 Américains sont morts de la grippe il y a deux ans.

Donc, si vous le souhaitez, achetez un masque chirurgical (probablement inefficace) pour ressembler comme des « jumeaux » aux « courageux » journalistes de télévision. Ou vous pouvez considérer que les vaccins contre la grippe sont toujours disponibles.

Michael Fumento pour le New York Post le 23 janvier 2020

 

Article original en anglais : Don’t buy the media hype over the new China virus, The New York Post, le 23 janvier 2020.

Traduction en français : http://lagazetteducitoyen.over-blog.com/2020/01/ne-vous-laissez-pas-influencer-par-le-battage-mediatique-sur-le-nouveau-virus-chinois.html

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Nous voulons porter à votre attention un enjeu majeur pour tous les Canadiens, soit l’urgence de gérer les déchets nucléaires du gouvernement fédéral de manière responsable pour protéger l’air que nous respirons et la sécurité de notre eau potable.
 
Vous devez vous intéresser à ce dossier crucial pour la santé et la sécurité des générations actuelles et futures. La déclaration ci-jointe a paru en anglais dans The Hill Times. Vous trouverez des informations supplémentaires en français sur les sites Internet ccnr.org et concernedcitizens.net.
 
Dr Gordon Edwards, président, Regroupement pour la surveillance du nucléaire
Dr Eric Notebaert, Association canadienne des médecins pour l’environnement
Dr Ole Hendrickson, président, Ottawa River Institute

 
Au Premier ministre, au Parlement et au Gouvernement du Canada
Les organisations soussignées s’inquiètent énormément des déchets radioactifs publics dont le Gouvernement fédéral a confié la gestion à un consortium privé dont font partie SNC-Lavalin et deux sociétés multinationales du Texas*
 Le Canada n’a aucune politique nationale ni de stratégie à long terme pour la gestion de ses déchets radioactifs, si bien que le consortium a reçu carte blanche pour élaborer et mettre en œuvre des projets qui nous semblent impuissants à protéger la santé des citoyens et de notre environnement.
 En vertu du contrat fédéral qui le lie à Énergie atomique du Canada Limitée, ce consortium reçoit des milliards de dollars de nos impôts pour faire la promotion de techniques de stockage des déchets radioactifs ou de « déclassement » des réacteurs nucléaires qui ne respectent même pas les règles de sécurité internationales.
 En ce moment même, le consortium veut remplir de béton les restes radioactifs de deux centrales nucléaires en bordure de la rivière des Outaouais et de la rivière Winnipeg, malgré l’avis contraire d’organismes internationaux et de spécialistes indépendants en matière nucléaire.  Même ensevelis dans le béton, ces réacteurs laisseraient leur radioactivité fuir vers les rivières pendant des milliers d’années et contamineraient l’eau potable de millions de Canadiens. 
 Le consortium veut également entasser plus d’un million de tonnes de déchets radioactifs toxiques juste à côté d’une zone marécageuse qui se draine dans la rivière des Outaouais. Cette colline de déchets contiendrait toutes sortes d’éléments radioactifs à longue durée de vie et créés par l’homme, comme le plutonium-239, ainsi que d’autres produits non radioactifs mais tout aussi dangereux, comme les biphényles polychlorés, le plomb, l’arsenic ou l’amiante.
 Le consortium transporte déjà de grandes quantités de déchets radioactifs sur les routes publiques depuis Pinawa (Manitoba), depuis Douglas Point (Ontario) et depuis Gentilly (Québec), vers Chalk River où se trouvera le monticule proposé, en amont de notre capitale nationale.
Nous demandons que le Gouvernement fédéral mette fin à son contrat avec le consortium dès la fin du premier mandat de six ans, en 2021, ou dès que possible.
Nous demandons aussi que le Gouvernement se donne des politiques sur les déchets radioactifs et qu’il mette en place des projets exemplaires qui respecteront les normes internationales ou qui les dépasseront. 
Ces politiques et ces projets devront:
 être élaborés en consultation avec les Premières Nations et le grand public canadien;
 créer de nombreux emplois stables et bien rémunérés tout en protégeant la santé et les biens des Canadiens;
 entreposer les déchets radioactifs dans des installations sécuritaires ultramodernes, loin des sources d’eau potable;
 rétablir le leadership canadien en matière nucléaire avec des solutions de classe mondiale et fondées sur la science pour enrayer le problème croissant des déchets radioactifs à travers le monde.
* Les membres du consortium, connu sous le nom d’Alliance nationale canadienne de l’énergie, ont changé à plusieurs reprises depuis que le consortium a obtenu le contrôle des déchets nucléaires du Canada en 2015, quand il est devenu le seul actionnaire des Laboratoires Nucléaires Canadiens, une filiale à part entière d’Énergie Atomique du Canada Ltée.  Les membres actuels du consortium incluent SNC-Lavalin, qui a été bannie par la Banque mondiale depuis 10 ans et qui fait face à des accusations au Canada, la Fluor Corporationdu Texas, qui a payé 4 millions$ pour se défaire d’allégations de fraude financière liées aux travaux de décontamination radioactive sur un site de déchets nucléaires américain, de même que Jacobs Engineering du Texas qui a récemment fait l’acquisition de CH2M, un membre original du consortium qui a payé 18,5 millions$ pour mettre fin à des accusations criminelles relatives à un site de nettoyage nucléaire aux États-Unis.
Les Signataires :
 
Alliance of the Anishinabek Nation and the Iroquois Caucus 
Canadian Coalition for Nuclear Responsibility
Canadian Association of Physicians for the Environment
Sierra Club Canada Foundation
Friends of the Earth Canada
Ontario Clean Air Alliance
Ecology Ottawa 
Ottawa River Institute
Unifor
FTQ – Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec
Greenspace Alliance of Canada’s Capital
National Council of Women of Canada
Provincial Council of Women of Quebec
Provincial Council of Women of Ontario
Concerned Citizens of Renfrew County and Area
Northwatch
Les Artistes pour la Paix
Concerned Citizens Committee of Manitoba
Prevent Cancer Now
Action Climat Outaouais
Ralliement contre la pollution radioactive
Bonnechere River Watershed Project
Old Fort William Cottagers’ Association
Pontiac Environmental Protection
Petawawa Point Cottagers Association
Coalition Against Nuclear Dumps on the Ottawa River
Esprit Whitewater
Durham Nuclear Awareness
First United Church (Ottawa) Water Care Allies
 
Image en vedette : GAÏA Presse
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Le Premier ministre par interim de l’Irak, Adel Abdul Mahdi, a ordonné une répression brutale des manifestations pacifiques de masse qui ont éclaté vendredi. Les manifestants ont scandé «dehors, dehors, occupant» et ont demandé le retrait immédiat des troupes américaines du pays.

Au cours des trois derniers jours, les forces de sécurité ont tiré des gaz lacrymogènes et des balles réelles, tuant au moins 12 personnes et en blessant des dizaines d’autres dans la capitale, Bagdad, et dans les villes de Bassora, Nasariyah, Dhi Qar et Diwaniya, au sud du pays, afin de disperser les manifestations.

Des manifestants protestent contre les actions américaines en Irak (Crédit: AP Photo)

Selon la Haute Commission irakienne des droits de l’homme, plus de 500 personnes ont été tuées depuis le début des manifestations le 1er octobre. Plusieurs groupes de défense des droits accusent les forces de sécurité d’avoir fait un usage excessif de la force. On a signalé des enlèvements, des tortures, des tireurs embusqués sur les toits et des tireurs qui ont tiré sur des manifestants au volant de leur voiture.

Les protestations, déclenchées par le chômage, en particulier chez les jeunes, le manque d’électricité et d’eau, la médiocrité des services et la corruption rampante, se sont rapidement intensifiées, avec des appels à la démission du gouvernement, à un nouveau Premier ministre indépendant des principaux blocs politiques, à de nouvelles élections, à la fin du système politique à base sectaire et à la poursuite des personnes impliquées dans la corruption et dans le meurtre de manifestants.

Si les manifestations ont eu lieu principalement à Bagdad et dans neuf provinces à majorité chiite, elles ont généralement été soutenues par des Irakiens sunnites. Cependant, la plupart des politiciens sunnites sont restés silencieux face à ces manifestations.

Bien qu’Abdul Mahdi ait démissionné le mois dernier, il reste en fonction jusqu’à la nomination d’un nouveau Premier ministre. Les candidats proposés par le gouvernement ont été rejetés par les manifestants, qui les jugent trop proches de l’ancien système corrompu. Mais un nouveau premier ministre doit avoir le soutien du plus grand bloc, Sairoon, dirigé par le clerc chiite populiste Muqtadr al-Sadr, ainsi que du bloc du Fatah de Hadi al-Amiri, étroitement lié à la milice Hashd al-Shabi, ou Forces de mobilisation populaire (FMP), qui est alignée sur l’Iran. Ces blocs craignent de perdre leur pouvoir et leur influence, voire leur accès aux ressources pétrolières du pays, sous l’influence d’un homme politique plus indépendant.

La répression est intervenue quelques heures seulement après que Moqtada al-Sadr eut retiré son soutien à la «marche d’un million de personnes» à laquelle il avait appelé vendredi, par crainte que les manifestants n’attaquent le palais présidentiel ou la zone verte lourdement fortifiée qui abrite l’ambassade américaine et d’autres missions étrangères. Il a déclaré qu’il mettait fin à son soutien, toujours qualifié, aux manifestations anti-gouvernementales, dans le cadre de sa tentative de conserver le contrôle politique du gouvernement et du choix du premier ministre et d’éviter ainsi de nouvelles élections.

Al-Sadr compte des millions de partisans dans les quartiers les plus pauvres de Bagdad et dans le sud et dirige le plus grand bloc politique du parlement irakien, qui occupe plusieurs postes ministériels. Il cherche depuis longtemps à trouver un équilibre entre Washington et Téhéran, et a de plus en plus de mal à contenir l’hostilité de ses partisans envers les politiciens corrompus qui dirigent le pays depuis l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Son soutien à la manifestation de vendredi visait à renforcer son propre soutien, tout en gardant sous contrôle le sentiment anti-américain.

La colère a été alimentée par la rencontre du président irakien Barham Salih avec le président américain Donald Trump à Davos la semaine dernière, signe évident que Salih veut que les troupes américaines restent dans le pays. Cette rencontre a eu lieu en dépit d’un vote du Parlement, en réponse à la pression de masse exercée pour l’expulsion de toutes les forces américaines d’Irak à la suite de l’assassinat du général iranien Qassem Suleimani par un drone, ainsi que d’Abu Mahdi al-Muhandis, membre éminent du gouvernement irakien et chef des Forces de mobilisation populaire, le groupe qui chapeaute les milices à prédominance chiite financées par le gouvernement irakien.

Le meurtre américain de Suleimani, qui avait été invité à Bagdad par Abdul Mahdi pour discuter de tentatives d’apaisement des tensions régionales entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, et d’al-Muhandis, avec huit autres Irakiens et Iraniens, à l’aéroport international de Bagdad le 3 janvier, était un acte de guerre non provoqué contre l’Iran et l’Irak. Cet acte a provoqué une furieuse opposition du peuple irakien, par-delà la division sectaire, à toute ingérence extérieure en Irak – que ce soit de la part des États-Unis, de l’Iran, d’Israël ou de l’Arabie saoudite.

Malgré cela, la plupart des dirigeants des principaux blocs politiques, y compris les Kurdes, les sunnites et les dirigeants chiites al-Sadr et le Grand Ayatollah Ali al-Sistani, ont soutenu la rencontre de Salih avec Trump, qui a clairement indiqué que si l’Irak insistait pour que les États-Unis quittent le pays, alors Washington imposerait des sanctions punitives.

Samedi, peu après l’annonce d’al-Sadr, ses partisans, les mieux organisés des manifestants anti-gouvernementaux, ont immédiatement commencé à démonter leurs tentes et à quitter les lieux des manifestations, reconnaissant que les forces de sécurité, en l’absence de la couverture politique d’al-Sadr, utiliseraient ce fait comme un feu vert pour écraser leur mouvement. En quelques heures, la police anti-émeute a tenté de prendre d’assaut les camps de protestation installés à travers la capitale et dans le sud, enlevant les barrières de béton près de la place Tahrir où les manifestants anti-gouvernementaux campaient depuis des mois, et a utilisé des gaz lacrymogènes et des munitions réelles pour disperser les militants.

Cela a servi à alimenter les protestations où des milliers d’étudiants et de lycéens sont descendus dans les rues de Bagdad, Bassora et Nasariyah. À Bassorah, les manifestants ont fait circuler une lettre sur les médias sociaux pour demander à al-Sadr de reconsidérer sa décision de retirer son soutien aux manifestations. La décision d’al-Sadr a incité l’un de ses associés, Asaad Al-Nasiri, à se séparer du mouvement, annonçant son soutien aux manifestants anti-gouvernementaux, en disant: «Je vais enlever le turban pour l’amour de l’Irak et de la ville de Nasiriyah et des révolutionnaires, et je suis avec les Irakiens.»

Dimanche soir, on a rapporté que trois roquettes avaient «directement touché l’ambassade américaine» dans la zone verte très fortifiée de Bagdad, une roquette ayant touché une cafétéria à l’heure du dîner, blessant au moins trois personnes. Cinq autres roquettes se sont écrasées sur une rive près de l’ambassade, sans faire de blessés. Si cela se confirme, ce serait la troisième attaque contre l’ambassade ou les bases militaires irakiennes où les troupes américaines sont déployées ce mois-ci et la première frappe directe. Toutes les milices pro-iraniennes ont nié tout rôle dans cette attaque, affirmant qu’elles n’avaient pas visé l’ambassade.

Abdul Mahdi a condamné l’attaque, déclarant que si de tels actes se poursuivaient, ils pourraient «faire de l’Irak un champ de bataille». Le département d’État américain a déclaré: «Nous demandons au gouvernement irakien de respecter ses obligations en matière de protection de nos installations diplomatiques». Washington veut que le Premier ministre freine les milices pro-iraniennes, mais lui, et tout candidat qui lui succédera, dépend de leur soutien politique.

Selon Middle East Eye, c’est cette impatience croissante à l’égard du gouvernement irakien, ainsi que les appels à l’expulsion des troupes américaines du pays, qui sont à l’origine des discussions de Washington avec les dirigeants sunnites et kurdes sur la création d’une région autonome sunnite dans l’ouest de l’Irak, similaire à la région autonome kurde dans le nord du pays. Cette région comprendrait la province d’Anbar ainsi que les provinces de Ninive et de Salah al-Din, et une partie de Diyala.

Son but serait de couper le pont terrestre de l’Iran à travers l’Irak et la Syrie vers le Liban et la Méditerranée. Une proposition a été avancée pour la première fois par Joe Biden, qui cherche à devenir le candidat du Parti démocrate à la présidence, en 2007, comme moyen de limiter l’influence de l’Iran dans la région. On pense qu’elle bénéficie du soutien des États du Golfe, avec à leur tête l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

Jean Shaoul

 

Article paru en anglais, WSWS, le 28 janvier 2020

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« Je suis Québec »

janvier 29th, 2020 by Micheline Ladouceur

Il y a trois ans, le 29 janvier 2017,  il y avait un attentat de la grande mosquée de Québec (ville de Québec, Canada)… Cet article a été publié initialement le 31 janvier 2017.


Le Québec est sous le choc.  Le dimanche 29 janvier un attentat terroriste au Centre culturel islamique de Québec a fait six victimes et cinq blessés graves. Un homme cagoulé a fait irruption dans le centre et ouvert le feu sur des fidèles réunis pour prier au rez-de-chaussée.

Cet acte de terrorisme d’extrême droite semble suivre le courant politique à l’échelle mondiale et s’établit dans la ligne des nouveaux décrets  signés par le président des États-Unis, Donald Trump.

Dans cette idéologie néo-libérale de « guerre des religions », le jour même de cet acte meurtrier les médias ont commencé à faire circuler des rumeurs attribuant la fusillade à des « musulmans terroristes ». Les auteurs de l’attentat seraient des « musulmans radicalisés », c’est ainsi que l’animateur Alain Gravel nous informait de la fusillade qui a eu lieu dans un lieu de culte musulman.

Les journalistes ne semblaient pas se poser la question sur les raisons d’un tel acte dans une mosquée. Les « musulmans extrémistes attaquent les musulmans ». Cette fausse nouvelle a d’ailleurs été récupérée non seulement par les grands médias étasuniens, mais par Donald Trump qui s’est dit alors prêt à aider le Canada dans sa lutte contre le terrorisme musulman. Cette confusion, avant même le début de l’enquête policière, a été largement diffusée par la radio d’état « Ici Radio-Canada ».

 Selon des informations obtenues par Radio-Canada, les deux suspects qui ont été appréhendés en lien avec l’attentat terroriste perpétré dimanche soir au Centre culturel islamique de Québec étudieraient à l’Université Laval.

C’est ce qu’a confié à Radio-Canada une source près de l’enquête qui précise que les deux suspects sont des résidents de Québec. L’un d’eux serait d’origine marocaine.

L’un des deux suspects s’est rendu aux policiers près du pont de l’île d’Orléans. Il aurait lui-même appelé les policiers pour leur signaler qu’il se trouvait dans la bretelle d’accès menant vers le pont de l’île d’Orléans.

Il attendait les agents de la paix à leur arrivée sur les lieux. Des artificiers de la Sûreté du Québec ont été dépêchés sur place parce qu’on craignait que des explosifs se trouvent à l’intérieur de sa voiture, un véhicule utilitaire sport de marque Mitsubishi.

Il y avait au moins une arme à bord de la voiture d’un des suspects.

Au moins une perquisition liée à ces arrestations était en cours dans la nuit de dimanche à lundi dans une résidence du secteur de Sainte-Foy où résiderait l’un des suspects.

(http://www.rcinet.ca/fr/2017/01/30/attaque-terroriste-a-quebec-les-deux-suspects-seraient-des-etudiants-de-luniversite-laval/)

 

Des fausses nouvelles ont ainsi commencé à se répandre par l’intermédiaire des médias :

Le lundi (30 janvier) à l’émission de Gravel le matin  sur la première chaine de de Radio-Canada on affirmait qu’un des suspects arrêtés aurait eu des remords et avait appelé le 911. Il s’agissait d’un Marocain. Avant même le début de l’enquête, les médias commençaient déjà à faire pratiquement un portrait robot du (ou des) tueurs. On le(les) décrivait déjà comme un(des) musulman(s) radicalisé(s). Les journalistes mettaient ainsi l’accent sur la rumeur et le sensationnalisme du terrorisme. On voulait même nous faire croire qu’on avait trouvé un véhicule rempli d’armes —heureusement on ne nous parlait pas de passeport(s) !!

http://quebec.huffingtonpost.ca/2017/01/30/attentat-mosquee-quebec-suspects_n_14490522.html

Tout semblait ressembler à un acte terroriste de « musulmans extrémistes ». Qui était ce témoin affirmant que les tireurs auraient criés « Allahu Akbar »?

 http://www.tvanouvelles.ca/2017/01/29/important-deploiement-policier-a-quebec

Cette rumeur a été non seulement reprise par les divers médias canadiens, mais également par le mégamédia américain Fox News :

 

Même si quelques heures plus tard Fox corrigeait le tir en expliquant que de fausses informations avaient circulé, le directeur des communications de la Maison-Blanche, Sean Spicer, établissait un lien entre l’attentat de Québec et le décret migratoire aux États-Unis. (Caroline G. Murphy, Trump utilise les fausses informations de Fox sur l’attentat de Québec pour justifier «ses politiques», Le journal de Montréal, le 30 janvier 2017)

«Nous condamnons fortement ces attaques. Cela nous rappelle pourquoi il faut rester vigilant et pourquoi le président est proactif quant à la sécurité de notre nation» a-t-il déclaré lors d’un point de presse.

 https://www.thestar.com/news/world/2017/01/30/the-white-house-just-cited-the-quebec-mosque-attack-to-justify-trumps-policies.html

 

11 h 45 : Le président des États-Unis, Donald Trump, téléphone au premier ministre Trudeau pour lui offrir ses condoléances ainsi qu’au peuple canadien. Il propose aussi son aide.

VERS 15 h : L’identité du principal suspect est confirmée. Il s’agit d’Alexandre Bissonnette, 27 ans.

 À 14h44, dimanche le 29 janvier, l’internaute écrit : «Quel jour les mosquées sont le plus actives? Je veux manifester à la mosquée principale de ma ville et je veux y aller au bon moment».

Il suivait des pages comme Génération Nationale, Israeli Defense Forces, ou Marine LePen. Il suivait également des pages liées au Parti québécois, suivait Donald Trump.

Le suspect marocain arrêté et mis en liberté le lendemain était sur les lieux et voulait apporter de l’aide aux blessés. Un « héros » vite relégué aux rangs des terroristes…

«J’étais dehors à faire le déneigement de l’escalier. J’ai entendu les coups de feu et j’ai hésité, mais je suis rentré prudemment. C’est un réflexe. On ne peut laisser des gens qui ont besoin d’aide. J’ai voulu donner des soins médicaux à un ami avec mon manteau. J’ai vu qu’il respirait encore et je voulais qu’il reste chaud.»

La suite de son témoignage précise davantage ce qui a mené à son interpellation. «J’ai vu comme une image, un homme qui portait une arme. Je ne savais pas que c’était un policier. J’ai pensé que c’était un tireur qui était revenu», a raconté Mohamed pour expliquer ce qui a pu laisser croire qu’il était à l’origine de la tuerie.

En panique, il a entendu les forces de l’ordre demander aux gens de se coucher au sol. Il serait ensuite sorti à l’extérieur dans le stationnement de la mosquée et c’est à ce moment que les policiers ont cru qu’il était possiblement l’un des tireurs.

(Jean-françois Racine, Attentat à Québec: Mohamed Belkhadir n’en veut pas aux policiers, Journal de Montréal, le 30 janvier 2017)

Les médias devraient également se préoccuper des milliers de victimes des terroristes armés par l’Occident. Ils doivent cesser de répandre les fausses nouvelles qui définissent les terroristes, de Syrie par exemple, comme des rebelles.

Dans le cas de Québec il s’agissait bien d’un terroriste « blanc » et canadien, étudiant à l’université et non d’un « extrémiste musulman » marocain.

Les victimes de l’attentat

Parmi les six victimes, on retrouve deux Algériens, un Marocain, un Tunisien et deux Guinéens

Khaled Belkacemi, 60 ans, était professeur en génie alimentaire à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval.

Azzeddine Soufiane d »origine marocaine était à Québec depuis près de 30 ans. L’homme de 57 ans travaillait à l’épicerie-boucherie Assalam, située tout près du Centre culturel islamique de Québec

L’Algérien Abdelkrim Hassane, 41 ans, Informaticien, il est arrivé au Québec en 2010

Le Tunisien d’origine Aboubaker Thabti, 44 ans, a également péri lors de la fusillade. Résident de Québec travaillait comme chef d’équipe chez Exceldor.

 

Mamadou Tanou BarryComptable originaire de la Guinée Âgé de 42 ans, il travaillait dans une firme privée au centre commercial Place de la Cité.

Le Guinéen Ibrahima Barry Âgé de 39 ans, M. Barry travaillait comme informaticien pour Revenu Québec, selon l’Association des Guinéens du Québec. Il détenait également sa nationalité canadienne.

 

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