Pakistan : des élections pour un destin à la croisée des chemins

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Le 5 août 2023, l’ex-Premier ministre pakistanais Imran Khan a été condamné à trois ans de prison, suite à une série d’accusations rocambolesques, dont celle d’avoir reçu des cadeaux dont il a sous-estimé la valeur lorsqu’il était au pouvoir. Le 8 août dernier, ses avocats déposaient un recours pour suspendre l’application de sa peine qui l’empêche de facto de se présenter aux prochaines élections.

Des élections générales qui vont être précipitées, après la demande de dissolution de l’actuel Premier ministre Shehbaz Sharif auprès du Président de la république islamique du Pakistan, Arif Alvi, faite ce mercredi 9 août. Si la commission électorale dispose en théorie de 90 jours pour organiser un scrutin dans de telles circonstances, celle-ci réclame un délai plus long pour redessiner la carte des circonscriptions électorales, dont la récente actualisation des données date du mois de mai.

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La crainte d’une période électorale sanglante

Dans un contexte sous tension et de crise politico-économique, la tenue des élections pourrait donc être repoussée jusqu’en 2024. En attendant qu’une date se précise, le sénateur Anwaar-ul-Haq Kakar a été désigné Premier ministre par intérim. Selon certaines sources, ce dernier bénéficierait d’un élargissement de ses fonctions qui lui permettrait de mener un programme économique en collaboration avec le Fonds Monétaire International (FMI).

En ce qui concerne le « Pakistan Tehreek-e-Insaf » (PTI), fondé par Imran Khan, l’avenir est flou. Ce dernier a été emprisonné. Mi-juillet, plusieurs membres du parti ont déserté les rangs pour créer une nouvelle formation appelée Tehreek-e-Insaf Parliamentarians, accusant Imran Khan de mener une stratégie de haine et de confrontation au travers de l’organisation de manifestations.

Ces défections n’ont toutefois pas affecté Khan qui a de son côté accusé les politiciens concernés d’avoir cédé aux pressions et d’être des opportunistes et un fardeau pour son parti. Ce qui a tendance à être confirmé sur le plan électoral : fin juillet 2023, le parti d’Imran Khan a pris le contrôle crucial de l’assemblée de la province du Pendjab en remportant 15 des 20 sièges à pourvoir lors des élections partielles.

Il est à noter également que les deux partis dynastiques habituellement en conflit qui dirigent la coalition sortante, la Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz des Sharif et le Parti du peuple pakistanais (PPP) des Bhutto n’ont guère obtenu de soutien populaire au cours des 18 mois passés à la tête du cinquième pays le plus peuplé du monde.

Au risque d’absence d’équité s’ajoute l’attentat suicide commis à Khar (à 45 Km de la frontière afghane) fin juillet, qui a visé un meeting politique. Revendiqué par le groupe État Islamique, celui-ci fait craindre une période électorale sanglante.

Situé aux confins de l’Asie entre l’Iran, l’Afghanistan, la Chine et l’Inde, le Pakistan a une histoire parsemée de luttes d’influence mondiales entre les différents blocs. Les diverses routes commerciales qui se dessinent aux termes d’une multipolarité grandissante sur la scène internationale en font un partenaire convoité qui, en outre, est doté de l’arme nucléaire (on estime aujourd’hui que l’armée pakistanaise possèderait jusqu’à deux cents têtes nucléaires dont le contrôle serait très convoité par les Etats-Unis) et d’une population de 220 millions d’habitants.

I. Le Pakistan et la scène internationale

Le Pakistan n’a jamais été réellement indépendant. Il est toujours resté plus ou moins un pays dans les mains du Royaume-Uni et des États-Unis. Durant la guerre occidentale contre le régime communiste afghan et les Soviétiques (années 1980), il est devenu une base arrière des moudjahidines et des combattants de Ben Laden, le Pakistan les soutenant tous les deux pour le compte de la CIA. Les États-Unis n’ont pas seulement appuyé ces forces, ils ont mis au pouvoir au Pakistan le général Muhammad Zia-ul-Haq, un membre de la Confrérie des Frères Musulmans (liée au MI6 britannique et à la CIA) renversant la démocratie (pendaison du président Zukfikar Ali Bhutto et rétablissement de la charia). La fille du président Bhutto, Benazir Bhutto, qui fut Premier Ministre pakistanaise dans les années 90, a été assassinée à son tour par les Talibans.

Cette féodalité a cessé avec l’arrivée au pouvoir d’Imran Khan.

II – Vers une redistribution des cartes diplomatiques impulsée par Imran Khan

Aux dires d’Imran Khan dans un entretien à la BBC début août 2023, l’armée – qui a toujours été en coulisse le « faiseur de roi » – est pétrifiée à l’idée de l’élection qui doit se tenir au dernier trimestre de cette année ou début 2024, élection qui pourrait la conduire à perdre ses leviers et sa large influence sur le paysage politique pakistanais.

Cette peur se traduirait par des actions en justice, des retours en grâce ou d’exil et des pressions grandissantes. Au Pakistan, derrière toute élection se cache en effet l’armée, qui a organisé au moins trois coups d’État depuis que le pays a été forgé à partir de la partition de l’Inde en 1947. Imran Khan, d’après les analystes, ne serait arrivé au pouvoir qu’avec la bénédiction des puissants généraux du pays, avec lesquels il se serait brouillé ultérieurement.

Imran Khan a été élu en août 2018 comme Premier Ministre à travers son parti, Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI), avant de faire face à une motion de censure en avril 2022 suite à des pressions externes dont des menaces US à l’encontre de ses partisans, alliés politiques et de lui-même, les États-Unis lui reprochant son positionnement géostratégique dont la dénonciation de la mainmise des Anglo-Saxons sur son pays et son refus de s’aligner sur les positions américaines concernant la Russie et la Chine.

Imran Khan est arrivé au pouvoir en mêlant promesse de réformes sociales, conservatisme religieux et lutte contre la corruption. Il a réussi à parvenir à un consensus national dans un pays dont le vote est surtout ethnique (les Pandjabis votent PML, les Hindis votent PPP, les Pachtounes votent ANP et les Mohajirs votent MQM). Suite à son élection, les liens avec les pays européens et surtout avec Washington se sont distendus et un rapprochement avec la Chine et la Russie a été opéré avec comme leitmotiv la souveraineté du Pakistan et son indépendance diplomatique alors que ses prédécesseurs ont toujours été soumis, bon gré mal gré, aux intérêts des Anglo-Saxons (États-Unis en tête).

Pour la motion de censure d’avril 2022, Imran Khan a perdu sa majorité car un des partis a quitté l’alliance qu’il formait avec le PTI. À ce titre, des députés auraient été certainement achetés. Quelques jours avant le vote, Imran Khan avait affirmé détenir des lettres de menaces émanant de l’ambassade des États-Unis dont une pour son refus d’établir des bases militaires US sur le sol pakistanais ainsi que des preuves de complot US ourdi contre lui.

Imran Khan a affirmé que les États-Unis cherchaient à l’évincer du pouvoir, alors qu’il faisait face à un vote de défiance à l’Assemblée nationale pakistanaise. Il a, à ce titre, déclaré qu’un pays étranger conspirait contre lui et que ses adversaires politiques travaillaient sur ordre de ce pays. Les preuves avancées par Imran Khan sont notamment un câble diplomatique officiel des États-Unis vers le Pakistan qui indiquait : « Si le vote de défiance réussit, nous vous pardonnerons. S’il ne réussit pas, et qu’Imran Khan reste le Premier Ministre, alors le Pakistan sera dans une situation difficile. »

Évidemment, le nouveau pouvoir et la cour suprême ont démenti. Le juge en chef de la Haute Cour d’Islamabad, Athar Minallah, a émis un avis juridique selon lequel Imran Khan ne pouvait pas partager cette lettre en public en raison de son serment de secret. Imran Khan a ainsi payé son soutien ouvert à la lutte contre l’hégémonie occidentale. En novembre 2022, Imran Khan a fait face à une tentative d’assassinat où il a été blessé et qui s’est soldé par plusieurs morts.

Le brusque réchauffement des relations américano-pakistanaises, qui étaient au plus bas sous Imran Khan, aussitôt après son éviction a mis en lumière la joie et le soulagement de l’administration Biden face à ce changement de régime issu d’un coup d’État constitutionnel.

III – Le Pakistan et les grands projets de développement à échelle régionale et au-delà

Malgré des atouts non négligeables, l’économie pakistanaise actuelle est toujours dans le marasme malgré un nouveau plan de sauvetage du FMI, avec une dette extérieure écrasante, une inflation galopante et un chômage généralisé dans les usines mises à l’arrêt par manque de devises pour l’achat de matières premières (en juin 2023, le Pakistan s’est toutefois approvisionné en pétrole auprès de la Russie à moindre coût en payant en yuans chinois).

Accompagnant l’aide du FMI, les décisions économiques sont invariablement difficiles et souvent impopulaires car inspirées de réformes structurelles néo-libérales qui conduisent à une baisse du niveau de vie et à un retour de la pauvreté. Le Pakistan a toutefois reçu des signaux positifs mi-juillet 2023 de l’Arabie saoudite qui a versé deux milliards de dollars et des Émirats arabes unis qui ont transféré un milliard de dollars pour consolider les réserves de change du pays.

Il est trop tôt pour savoir quelle orientation prendra le nouveau gouvernement issu des prochaines élections au regard des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), de la Russie, des talibans afghans, de l’Occident, du Cachemire, de la participation du Pakistan à l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) rejoint en juin 2017 et des grands projets de développement internationaux.

À ce titre le Pakistan est au cœur des trajets énergétiques, le projet de gazoduc IPI reliant l’Iran, le Pakistan et l’Inde pourrait remplacer celui connectant le Turkménistan, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde. Dans les deux alternatives, le Pakistan est parti preneur au projet.

À l’heure de la montée des BRICS, du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) par l’Himalaya et des Nouvelles Routes de la Soie (BRI), du Corridor International de Transport Nord- Sud (INSTC), le Pakistan déstabilisé est une aubaine pour le clan occidental.

Choix crucial

En conclusion, le Pakistan fait face à un choix crucial entre une adhésion au bloc anglo-saxon ou une prolongation de son chemin au sein du monde multipolaire qui se dessine. Ce moment historique ne peut souffrir les calculs bassement politiciens et les pressions extérieures accompagnées de menaces « néocolonialistes ».

Face à une crise économique sans précédent et à une image parfois ternie sur la scène internationale, les défis pour le nouveau gouvernement issu des élections prévues en fin d’année ou début 2024 sera grand mais la situation géographique du pays et l’intérêt qu’il suscite sont porteurs d’espoir même si cette convoitise peut conduire à des tensions qui nécessitent un gouvernement fort, intègre et indépendant.

Les États-Unis ont fait savoir le 9 août qu’ils suivaient avec inquiétude la situation au Pakistan étant préoccupé par toute action qui pourrait contribuer à l’instabilité du pays… et on pourrait rajouter et à leurs intérêts dans la région.

Catherine Roman

 

Principales sources :

The Intercept (Ryan Grim, Murtaza Hussain), BBC (Charlie Haynes et Derek Cai), Le Figaro, AFP, Washington Post (Munir Ahmed), Reuters (Asif Shahzad) , Les Échos, Al Jazeera (Abid Hussain), Thierry Meyssan, Seymour M. Hersh, Djamal Yalaoui, Maxim Medovarov, Andrew Korybko, Pepe Escobar, Steven Sahiounie, Al Manar, Alahed (Samer Zoughaib), Ide e Azione (Ejak Akram).

 

Catherine Roman est Française et a vécu quelques années en Russie. Elle travaille dans le secteur des chiffres et se passionne pour la géopolitique et l’intelligence économique.



Articles Par : Catherine Roman

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