Palestine. L’européen Borrell en soutien aux États-Unis

Image vidéo d’un missile guidé antichar du Hezbollah frappant un dôme radar sur la base aérienne israélienne du Mont Meron, 6 janvier 2024.

La scène diplomatique du Moyen-Orient a été dominée la semaine dernière par la tournée régionale du secrétaire d’État américain Antony Blinken en Turquie, en Jordanie, au Qatar, aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite, en Israël, en Cisjordanie et en Égypte. Il s’agissait d’une « tournée de démonstration » visant à rallier les dirigeants des pays arabes derrière les États-Unis, mais qui a culminé avec une rencontre acrimonieuse en Cisjordanie entre Blinken et le président palestinien Mahmoud Abbas, entachée de « querelles et disputes », selon Sky News Arabia.

La région est en proie à l’angoisse qu’Israël puisse provoquer une extension fatale du conflit dans la bande de Gaza, au Liban et contre l’Iran après l’assassinat d’un certain nombre de hauts responsables militaires du Hamas et du Hezbollah ces derniers jours, pendant que Blinken était dans la région, soulignant ainsi le mépris de Tel Aviv à l’égard des subtilités diplomatiques. Deux vidéos prises en Cisjordanie montrent des soldats israéliens tirant sur un garçon de 17 ans et écrasant à plusieurs reprises le cadavre d’un homme qu’ils avaient abattu, vendredi dernier.

Les États-Unis craignent une extension du conflit au Moyen-Orient. Pourtant, Blinken était accablé par la contradiction entre la rhétorique du soutien continu de Washington à l’opération israélienne et les paroles du président Joe Biden la semaine dernière disant qu’il effectuait un travail « discret » avec le gouvernement israélien « pour les amener à réduire considérablement leur présence et se retirer en grande partie de la bande de Gaza ».

Blinken a affirmé que « les pays (arabes) ont convenu de travailler ensemble pour aider la bande de Gaza à se stabiliser, tracer une voie politique pour les Palestiniens et œuvrer en faveur d’une paix, d’une sécurité et d’une stabilité à long terme dans la région ». Dans le même temps, il a reconnu que pour y parvenir, il était nécessaire de mettre fin au conflit à Gaza et d’identifier une voie concrète vers la création d’un État palestinien. Blinken a souligné que les pays de la région sont toujours intéressés à normaliser leurs relations avec Israël, mais uniquement aux conditions d’un règlement du conflit palestino-israélien. Il pourrait sans doute s’agir là des premiers signes d’une feuille de route.

L’assassinat de hauts responsables du Hamas et du Hezbollah indique qu’Israël ne fait pas de progrès significatifs sur le champ de bataille et que les dirigeants sont contraints de rassembler des « trophées » et de revendiquer la « victoire ». Dans une guerre hybride, de tels meurtres n’affaiblissent pas de manière significative le mouvement de résistance. Un dirigeant efficace a été nommé du jour au lendemain pour diriger la Force Quds du CGRI lorsque le légendaire général iranien Qassem Soleimani a été assassiné en 2020.

Cela dit, il ne faut pas surestimer la probabilité d’un conflit direct entre Israël et le Hezbollah, car ce dernier sait bien qu’un déclenchement des hostilités est précisément ce qui arrangerait Tel-Aviv. L’Iran évalue également le calcul d’Israël visant à entraîner les États-Unis dans la guerre. Selon certaines informations, l’Iran aurait fourni des missiles de croisière au Hezbollah.

Dans un contexte aussi tumultueux et un spectacle soigneusement chorégraphié, le chef de la politique étrangère de l’Union européenne, Josep Borrell, est également apparu dans la région, en même temps que Blinken. Les destinations de Borrell furent le Liban et l’Arabie Saoudite. Le communiqué de l’UE indique que la mission de Borrell “sera l’occasion de discuter de tous les aspects de la situation dans et autour de Gaza, y compris son impact sur la région, en particulier la situation à la frontière israélo-libanaise, ainsi que l’importance d’éviter une escalade régionale et de maintenir le flux d’aide humanitaire aux civils“.

S’adressant aux médias à Beyrouth, Borrell s’est montré très critique à l’égard de la guerre menée par Israël à Gaza et a appelé à une pause « qui pourrait devenir permanente ». Il a également déclaré : « Il est impératif d’éviter une escalade régionale. Il faut absolument éviter que le Liban ne soit entraîné dans un conflit régional. » Borrell était en mission pour faire le point sur la situation et « contribuer à une sortie de crise ».

Borrell a rencontré le chef de mission et commandant de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL), le général Aroldo Lazaro, compatriote espagnol. En effet, il a été question de déployer une force de maintien de la paix à la frontière nord d’Israël avec le Liban.

Parallèlement, Al Jazeera a rapporté, citant une source gouvernementale à Beyrouth, que Borrell avait également eu une réunion non médiatisée avec une délégation du Hezbollah dirigée par Mohammad Raad, membre du corps législatif libanais. Il est concevable que cela ait pu être un élément clé de son itinéraire à Beyrouth.

Alors que les États-Unis et plusieurs pays européens, dont l’Allemagne, le Royaume-Uni, la République tchèque et l’Autriche, entre autres, considèrent le Hezbollah comme une organisation terroriste, l’UE s’est limitée à simplement ajouter la soi-disant « branche militaire » du Hezbollah à sa liste terroriste, laissant la porte ouverte pour interagir avec la direction politique du mouvement si le besoin s’en faisait sentir.

Cela fait suite à l’attentat suicide présumé du groupe en 2012 à Burgas, en Bulgarie, qui a tué cinq touristes israéliens et un chauffeur bulgare. Lors d’un débat sur la situation de crise au Liban en juillet dernier, le Parlement européen a adopté pour la première fois une résolution appelant l’UE à ajouter l’ensemble du Hezbollah à sa liste d’organisations terroristes interdites, mais cette décision n’a pas encore été appliquée.

La rencontre de Borrell avec la délégation du Hezbollah n’aurait eu lieu qu’à la connaissance de l’administration Biden – elle pourrait même fournir une raison valable (et réalisable) du voyage de Borrell au Liban. La BBC avait également fait état il y a une semaine de contacts secrets entre Israël et le Hezbollah.

En tout cas, par coïncidence, Borrell se trouvait en Arabie Saoudite lorsque Blinken est arrivé là-bas, et les deux ont eu une réunion. Plus tard, dans une déclaration pour les médias, après des entretiens en Arabie Saoudite avec le ministre des Affaires étrangères, le prince Faisal, Borrell a également adopté une position nuancée à propos du Hamas, déclarant :

« Et maintenant, nous devons arrêter le massacre de civils à Gaza. Nous devons arrêter ce grand nombre de victimes. Le Hamas doit être éradiqué. Mais le Hamas est une idée, il représente une idée, et on ne peut pas tuer une idée. La seule façon de tuer une idée – une mauvaise idée – est d’en proposer une meilleure, de donner un horizon au peuple palestinien, à sa dignité, à sa liberté, à sa sécurité, qui doit aller de pair avec le sécurité d’Israël. »

De toute évidence, Borrell s’est efforcé de briser la glace en s’engageant avec le Hezbollah. Considérant que l’UE a été le partenaire junior des États-Unis sur les grandes questions internationales, la mission de Borrell peut être considérée comme une mission substantielle visant à ouvrir une voie diplomatique pour apaiser les tensions frontalières entre Israël et le Liban.

De même, Borrell et le prince Faisal ont relancé l’effort dit de la Journée de la paix lancé en septembre dernier, conjointement par l’UE et l’Arabie saoudite, la Ligue des États arabes, l’Égypte et la Jordanie comme une initiative « visant à revigorer le processus de paix au Moyen-Orient ».

Une déclaration commune publiée à l’époque, en marge de la 78e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, en présence de près de cinquante ministres des Affaires étrangères du monde entier, cherchait à « produire un « paquet de soutien à la paix » qui maximiserait les dividendes de la paix pour les Palestiniens et les Israéliens une fois qu’ils auront atteint un accord de paix,… » encourageant ainsi de sérieux efforts pour y parvenir.

En tant que chef de la politique étrangère de l’UE, Borrell a traversé les turbulences internationales et les divisions au sein du bloc des 28 membres pour rendre l’Europe plus unie et en faire un poids lourd diplomatique, mais avec un succès inégal. Bien entendu, l’Ukraine a gâché la fête. La Palestine pourrait bien être la dernière valse de Borrell. Le mandat de cinq ans de Borrell à Bruxelles se termine en décembre.

M. K. Bhadrakumar

Article original en anglais : Palestine: EU’s Borrell bats for US, Indian Punchline, le 11 janvier 2024.

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.



Articles Par : M. K. Bhadrakumar

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