Pays arabes: révolte ou révolution?

En véritables démocrates, ceux qui se sont réjouis de la fin de la dictature, en Tunisie et en Egypte,  voudraient croire que la période de transition, succédant aux révoltes populaires, ne sera pas l’occasion de les confisquer au profit d’une nouvelle classe plus moderne,  des mêmes intérêts impérialistes, agencés et alliés différemment. Comme disait Cicéron, après l’assassinat de César : «  Le tyran est mort, mais la tyrannie survit ».

Souvenons-nous ce qui s’est passé après la première Intifada populaire en Palestine d’une magnitude et d’un but similaires : les accords d’Oslo ont, dès 1987/88, étouffé dans l’œuf la chance historique d’en finir avec l’occupation israélienne. On voudrait ainsi nous convaincre, par médias interposés, que les soulèvements dans les pays arabes sont le seul fruit de l’action des peuples, le processus d’une évolution cumulative de maux, de désespoirs, de marginalisation  sans intervention extérieure. On se félicite ainsi de l’irruption sur la scène politique d’instruments technologiques, apolitiques (?) comme Facebook, Twitter, les blogs, les téléphones portables, la télévision satellitaire. Mais entre quelles mains sont-ils ? Qui les actionnent ? En revanche, les révélations de WikiLeaks entraînent une levée de boucliers et des accusations d’espionnage ou de  viol pour son fondateur afin de l’empêcher de nuire au monopole des informations confidentielles de l’Occident comme celle selon laquelle  « l’ambassade US au Caire était en contact régulier en 2008 et 2009 avec les activistes ». Margaret Scobey, l’ambassadeur, écrivait, après les avoir reçus, que « les détails (de leur plan) étaient trop sensibles pour être mis par écrit ». Elle organisa pour eux un séjour à Washington, en 2008, au nom du Sommet de l’Alliance pour les Mouvements de Jeunes ». On peut regretter que la transparence ne fût pas à l’ordre du jour lors de la conclusion de l’accord Sykes –Picot !

 
Il est trop tôt pour avancer une quelconque théorie sur l’ingérence US dans ces développements, à une étape ou à une autre. Mais, il est étonnant de constater que, dans ce schéma de propagation de protestations, l’Arabie saoudite semble épargnée, la Libye est prise dans les convulsions pour faire un seul tenant avec la Tunisie, maillon faible par lequel il fallait commencer,  et l’Egypte, embryon de ce que doit être le Grand Moyen-Orient composé des vingt-quatre pays de la Ligue arabe, tel que mis sur pied par la National Endowment for Democracy pour G.W Bush en 2004 et repris par Obama, l’homme du changement, à savoir « l’établissement d’une zone de libre-échange Etats-Unis- Moyen-Orient d’ici une décennie » (1) et qui doit aussi englober l’Afghanistan, l’Iran, le Pakistan, la Turquie, Israël, ce dernier ayant, via Shimon Peres, fourni l’idée qu’il faut « faire digérer  le politique par l’économie en instaurant « un marché commun » au Proche-Orient » – en fait la prise de contrôle totale des économies des pays de ce grand ensemble- et  ainsi diluer le problème palestinien. « Aux yeux de ses inventeurs, la création d’un très grand Moyen-Orient évitera certainement celle d’un petite Palestine ».

Blanchiment des actions secrètes

Mais revenons aux acteurs du 25 janvier en Egypte, journée de commémoration de la mort de 50 policiers tués par les Britanniques en 1952 : la jeunesse avec le Mouvement du 6 avril et l’armée.

Ahmed Maher Ibrahim est à la tête du Mouvement de la jeunesse du 6 Avril ainsi nommé après la répression des familles des ouvriers grévistes à Mahalla en 2005 et avait tissé des liens avec un mouvement serbe Otpor, créé en 1998, la Jeunesse Progressiste de Tunisie et l’Académie du Changement, basé au Qatar. Ces mouvements d’opposition se  sont tous inspirés des idées d’un intellectuel américain, Gene Sharp, pour qui la non-violence est le moyen particulièrement efficace pour en finir avec les Etats policiers. Or, ce même Sharp qui a crée la Fondation Albert Einstein, a, par ses écrits, contribué aux  Révolutions de couleur en Europe de l’Est (Ukraine, Géorgie, Biélorussie) ou encore en Birmanie avec la Révolution Safran ou tenté un coup au Venezuela, mais échoué au Zimbabwe. Cette fondation, financée par George Soros, a été accusée ainsi que son initiateur, par Asia Times, Counterpunch : «  d’être une opération du gouvernement américain visant à lier des méthodes de lutte non-violentes de type gandhien au Pentagone et au Département d’Etat pour renverser les gouvernements étrangers ». « La non-violence, admise comme bonne et assimilée à la démocratie, favorise le blanchiment des actions secrètes, intrinsèquement non- démocratiques » écrit Thierry Meyssan dans Wikipedia.

Sous les auspices de Freedom House, fondation US, en recherche de leaders à coopter, les dissidents égyptiens, dont Maher et Kefaya, coalition d’opposition soutenue par l’organisation US, International Center for Non-Violent Conflict, ont, en 2008 et 2009, reçu à Washington, un entraînement avancé en technologie digitale (blogs, SMS, Facebook, etc…) et nouveaux médias, et rencontré de haut fonctionnaires de l’USAID, du Département d’Etat dont Condoleezza Rice, Hilary Clinton, et du Congrès. Selon les mots de Rice, les membres de ces mouvements sont « l’espoir de l’avenir de l’Egypte » (2).

Un dictateur qui n’obéit plus est un dictateur déchu

Et, l’armée dans tout ça ? Cette armée qui a été louée pour sa modération, son « amour » du peuple, refusant de tourner ses fusils contre le peuple ! Or, selon Debka, agence israélienne, Moubarak avait, depuis 2007, vers la fin du mandat de G.W. Bush, rassemblé les indices sur un éventuel complot d’une fraction de son armée, en liaison avec l’opposition civile, pour le déposer avant les élections présidentielles de 2011. Rappelons que Moubarak était entré en conflit avec Obama sur la politique américaine en Iran, en  Syrie, sur la Palestine, le Liban qu’il percevait comme devant  aboutir à un bain de sang. Or, un dictateur qui n’obéit plus est un dictateur déchu (3). Chose étonnante, au moment où le Caire et 15 autres villes de la région du Delta se soulevaient, le chef de l’Etat major et d’autres membres du Haut commandement étaient les invités du Pentagone jusqu’au 28 janvier. Les Etats-Unis s’étaient assurés de cette manière, que personne ne soit en Egypte pour défendre le régime et que les chefs militaires reprennent leur place, innocents et purs de toute répression, fidèles clients de Washington, alors que, pendant trente ans, ils ont été les pitbulls de la dictature.

Devant ce qui précède, on ne peut qu’être sceptique et craindre que la démobilisation du peuple égyptien et tunisien, le démantèlement du mouvement ne conduisent  à l’installation de régimes fantoches, installés par des « élections justes et libres » sous la surveillance de la « communauté internationale ». Dans ce contexte, il ne peut y avoir qu’une « démocratie » contrôlée, correspondant aux désirs de l’Occident  impérialiste et à son agenda géopolitique. C’est pourquoi les élections en janvier 2005, où le Hamas avait été élu avec les deux tiers des voix dans la bande de Gaza, au détriment du Fatah, avaient été récompensées, notamment, par le boycott de la population, sanction occidentale soutenue par l’Egypte.

Il ne peut en être autrement. Israël le sait mieux que tout le monde. Entouré de pays ayant accompli un bond en avant vers une véritable démocratie, on ne pourrait plus présenter Israël comme la seule « démocratie » au Moyen-Orient. Il s’ensuit qu’un peuple démocrate, et non un régime démocrate, ne pourrait coopérer avec Israël dans le maintien du blocus contre Gaza afin de briser la résistance palestinienne, la confiscation des terres en Palestine occupée, le rapt de Jérusalem est.

Les Etats-Unis feront donc tout pour préserver l’Egypte – par l’intermédiaire du Conseil Suprême des Forces armées – et la Tunisie de toute radicalisation du pouvoir et pour garantir la perpétuation de la subordination de ces deux pays aux politiques US et israélienne.

Notes

 (1) Richard Labévière, le Grand retournement, Bagdad-Beyrouth, Seuil, 2006.

(2) Les militants égyptiens formés à Washington et chez Otpor (28/2/11) 

http://dondevamos.canalblog.com/  

 (3) The Protest Movement in Egypt: « Dictators » do not Dictate, They Obey Orders, par Michel Chossudovsky  

 www.globalresearch.ca/PrintArticle.php?articleId=22993  

 en français : Le mouvement de protestation en Égypte : Les « dictateurs » ne dictent pas, ils obéissent aux ordres



Articles Par : Xavière Jardez

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