Print

Plongée au cœur de la crise politique ukrainienne.
Par Ganna Goncharova
Mondialisation.ca, 15 mai 2014
marquetalia.org
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/plongee-au-coeur-de-la-crise-politique-ukrainienne/5382474

Ganna Goncharova est ukrainienne, socialiste, elle est née à Kramatorsk dans la région du Donbass en 1972 dans une famille de membres du parti communiste de l’Union Soviétique (PCUS). Son grand-père maternel et son père dirigeaient des organisations du parti dans les universités où ils étaient professeurs. Elle fut membre du Komsomol dès 1986 jusqu’en 1991. Elle obtint la double licence en ingénierie et économie à l’Académie de l’État du Donbass et obtint ensuite un master en Direction d’Entreprises. Pendant un temps elle travailla comme gestionnaire économique à divers postes de l’administration publique ukrainienne et comme auditeur des comptes de l’état. Ensuite elle s’est incorporée à l’entreprise privée et a travaillé comme directrice financière. Après avoir épousé en 2009 Alberto Montaner Frutos, professeur à l’Université de Zaragoza elle est venue vivre en Espagne. Grande connaisseuse de la réalité politique de son pays, détenant de l’information de première main, elle s’exprime à ce sujet dans deux entrevues avec Marquetalia.org | Artículos para la réflexion política     Celle-ci se déroule avant le massacre d’Odessa.


Le monde a été témoin des spectaculaires images diffusées autour de tout ce qui s’est produit au cours des derniers mois en Ukraine. Les nouvelles se sont d’abord focalisées sur Maidán – la place de l’indépendance à Kiev – ensuite vers la Crimée et à présent sur Donetsk, Jarkov, Odessa et les autres régions du Sud-est ukrainien.

http://marquetalia.org/wp-content/uploads/sites/11/eng-300x170.jpg

On peut observer une multitude d’images de groupes fascistes lors des troubles de Maidán et de partis d’extrême-droite comme Svoboda et Pravyi Séktor qui se révéleront être des acteurs clé des protestations. Quel a été leur rôle exact ? Étaient-ils là dès le début ? Raconte-nous comment tout à commencer ?

GG Les concentrations ont commencé sans les nationalistes d’extrême-droite même si il y avait des nationalistes dès le départ. Elles ont commencé spontanément à travers les réseaux sociaux quand les gens sont venus à Maidán pour exprimer leur désaccord avec la décision du gouvernement de suspendre les négociations sur l’association de l’Ukraine avec l’Union Européenne. Ces négociations se déroulaient depuis longtemps déjà. Cependant, tant qu’a duré le gouvernement de Yushenko, en permanence pourrissait les relations avec la Russie, le résultat de ces négociations n’importait pas beaucoup à l’UE, elle n’avait pas grand intérêt à ce qu’elles avancent et encore moins d’exiger de sa marionnette, Yushenko, la signature d’un quelconque document à ce sujet, étant donné qu’ils étaient conscients de ce que l’accomplissement des conditions que proposait et continue de proposer l’Europe conduiraient l’état ukrainien à la ruine définitive et le convertirait en une colonie allemande, prenant en compte le fait, que jusqu’aujourd’hui, l’Allemagne est le plus grand investisseur de l’économie ukrainienne après les oligarques ukrainiens eux-mêmes. Cependant quand Ianoukovitch a gagné les élections de 2012 et que sous sa direction insensée, le pays s’est retrouvé au bord de la rupture, l’’Occident s’est senti menacé par un possible rapprochement entre l’Ukraine et la Russie, sur base d’un possible accord financier, d’une diminution du prix du gaz et d’autres avantages que l’Europe ne pouvait ni ne voulait offrir (ou au moins promettre). Du coup, ils ont commencé à mettre une grosse pression sur Ianoukovitch forçant la conclusion des accords. Étant donné que le gouvernement ukrainien corrompu s’était déshabitué depuis longtemps de se soucier de l’opinion publique, – il en était arrivé, en certaine occasion, à appeler, en privé, le peuple « le bétail » – ils ne se sont pas fatigués à rendre publiques les clauses de l’accord avec l’Union Européenne, ni même à en faire la traduction provisoire en ukrainien ou dans une autre langue qui pourrait être entendue par la majorité de la population (autrement dit, le russe). Par conséquent, tous les gens qui sympathisaient avec l’idée de l’union (en réalité seulement une association) avec l’Europe, en se rendant à Maidán, en réalité, n’avait pas une idée très claire de ce qu’ils demandaient. Ils ne savaient pas que la signature du dit accord supposait, pour commencer, la paralysie de toute l’industrie ukrainienne, étant donné que celle-ci, même en plusieurs années, ne pouvait se convertir aux exigences des normes techniques européennes, sans compter l’investissement que nécessiterait ce changement. De fait, cela non seulement aurait empêché la ventes des produits ukrainiens à l’Union Européenne, mais aussi en Ukraine même. Ils ne savaient pas non plus que l’agréable perspective de remplir l’Europe de la production agricole ukrainienne ne pourrait se réaliser à cause des quotas de la politique agricole de l’UE, au contraire les actuelles exportations se verraient considérablement diminuées. En plus les manifestants avaient l’impression fausse que les accords contenaient la possibilité de la libre circulation en Europe pour les Ukrainiens et l’ouverture du droit de travailler dans n’importe quel pays européen. Alors que dans les clauses de l’ébauche d’accord, il n’y avait rien de tout cela. Et cela sans compter que pour quelque étrange raison, tous ces gens pensaient que des relations étroites avec l’Europe élimineraient par une sorte de miracle toute forme de corruption en Ukraine, sans qu’ils aient à faire quoi que ce soit pour cela, et bien sûr, qu’immédiatement ils allaient obtenir des salaires et des pensions au niveau européen, du montant desquels ils ont une vision trop optimiste.

Le gouvernement ukrainien du moment n’a pas daigné exposer tout cela, en conséquence de quoi, les gens ont organisé une mutinerie spontanée, et l’extrême-droite en a rapidement profité pour changer le sens des protestations vers la démission du gouvernement d’Ianoukovitch, ce qu’au début personne n’exigeait. En Ukraine il y a de fortes rumeurs au sujet de ce type de révolte d’extrême-droite qui aurait été programmée pour 2015, si lors des élections présidentielles prévues pour novembre de cette année, c’était à nouveau un candidat des régions de l’est, qui gagnait. Depuis plusieurs années, ils entraînent des milices de jeunes néonazis dans le cadre du plan Hitlerjegend, dans des camps dans les Pays Baltes et selon certaines sources, avec des instructeurs étasuniens, ainsi qu’une finalisation de  l’entraînement par la participation à des opérations en Tchétchénie contre les Russes comme ce fut le cas pour le récemment assassiné (selon la rumeur, par le  Ministère de l’Intérieur ukrainien lui-même) d’Aleksandr Musichko, un des leaders de Pravyi Séktor. Bien sûr, j’insiste, sur le fait que le candidat à abattre devrait être des régions de l’Est et non des « régions pro-russes », parce que, jusqu’à aujourd’hui, alors que l’affrontement n’est plus entre les forces d’extrême-droite et le gouvernement d’Ianoukovitch, mais entre l’Est et l’Ouest du pays, d’après les enquêtes, seulement 18% de la population ukrainienne orientale serait disposée à considérer la possibilité de l’union du Donbass et de la Fédération de Russie.

http://marquetalia.org/wp-content/uploads/sites/11/activists-of-the-svoboda-freedom-ukrainian-nationalist-party-300x210.jpg

Nous avons pu voir les acteurs les plus disparates parmi l’opposition à Ianoukovitch ; le boxeur Vitali Klichko, l’antisémite Oleg Tiahnybok ou une des protagonistes de la « révolution orange » de 2004, l’ex présidente Yulia Timoshenko entre autres. Pourrais-tu nous expliquer de manière schématique quels sont les intérêts sous-jacents sous cette hétérogène panoplie de leaders d’opposition ?

Deux choses rassemblent l’opposition ukrainienne des droites, personnifiée par Klichko, Tiahnybok et Yatseniuk, comme nous le savons à présent : la nécessité de se libérer sur le plan politique du puissant clan des oligarques orientaux (sans entrer pour le moment dans la sphère économique), représenté par le Parti des Régions ; et le financement de Petro Poroshenko, (un oligarque de second rang et actuellement principal candidat aux élections du 25 mai prochain) utilisé dans ce but. Pour le reste, leurs orientations politiques à l’intérieur d’un nationalisme commun sont relativement différentes. Alors que Tiahnybok est plus proche des néonazis de Pravyi Séktor de Yarosh, Klichko et Yatseniuk incarnent la typique droite parlementaire.

 

http://marquetalia.org/wp-content/uploads/sites/11/big-300x204.jpg

 

Vu le soutien que les USA et l’UE ont apporté aux protestation de Maidán, il est impossible de ne pas se demander quel intérêt géostratégique se cache en Ukraine. Le renversement d’Ianoukovitch est-il le fruit des clameurs populaires ou un coup d’état au service des intérêts des puissances occidentales ? De quelle légitimité démocratique crois-tu que dispose le gouvernement né des protestations de Kiev ?

Si on parle des intérêt des USA, nous devons nous rappeler des éternelles tendances géopolitiques anglo-saxonnes, héritées de l’Empire Britannique par les USA, et leur obsession pour le leadership mondial en vertu de laquelle ils sont disposés à détruire n’importe quel pays, société ou système qui, de leur point de vue, menace leur suprématie et à user de n’importe quelle méthode pour y parvenir. En plus, ils savent tirer profit des problèmes internes de leurs adversaires. Chaque fois que la Russie, que ce fut comme Principauté de Moscou, Empire Russe ou Union Soviétique, a atteint un niveau de stabilité interne suffisant pour s’intéresser à ses affaires extérieurs et acquérir de l’influence, l’Empire Britannique et après ses successeurs, les USA, ont mis la main à l’ouvrage (parfois accompagnés d’alliés, comme la France, l’Allemagne, la Turquie, ou la Pologne selon les conjonctures) pour renvoyer les Russes (ou les slaves orientaux en général) à ce qu’ils considèrent comme leur état naturel, autrement dit « asiatiques » ou sauvage.

Confronter l’Ukraine et la Russie, n’est pas une idée originale, déjà Bismarck était conscient de ce qu’il était nécessaire d’exploiter chaque désaccord ou insatisfaction mutuelle pour réduire la force russe. Étant donné, qu’à chaque époque le territoire qu’aujourd’hui nous appelons Ukraine fut une plateforme idéale pour toute guerre contre la Russie qu’elle soit économique ou belliqueuse, la première chose que fit le gouvernement étasunien après s‘être confronté à la Russie dans les affaires du Moyen Orient (particulièrement en Syrie), c’est de mettre en marche tous ses projets politiques en Ukraine. Ceci doit son succès en grande partie à la grande diaspora d’ukrainiens occidentaux aux USA, qui dans sa plus grande partie sont des descendants des nationalistes ukrainiens radicaux qui se réfugièrent là-bas après les deux Guerres Mondiales. (Principalement des nazis après la seconde NdT). Ce qui favorise aussi les plans étasuniens, c’est le rejet de l’actuel régime politique de Poutine en Russie par la majeure partie de la population ukrainienne, vu que les tendances monarchiques dans toutes leurs manifestations, inclue la variante dictature unipersonnelle, non jamais été le propre du peuple ukrainien au sens large, plus en référence au territoire qu’aux ethnies. Cela est du aux modes de vie de la population aux moments où s’est formée la conscience nationale, chaque tentative d’imposer un régime politique féodal que ce soit de la part des Polonais ou des Russes à toujours rencontré la plus grande résistance sur ces territoires. Nous devons à ces luttes l’existence de l’institution du kozáchestvo  ou « cosaquez », autrement dit un groupe de gens qui se considèrent comme libres (originairement, les cosaques) et dont les valeurs sont à la base de la conscience nationale ukrainienne, laquelle, certainement n’a rien à voir avec le nationalisme, étant donné que les cosaques acceptaient parmi les leurs toute personne qui était disposée a respecter les règles de la fraternité. D’un autre côté, cela a imprimé à leur personnalité une fréquente tendance individualiste qui contraste fortement avec la tendance grégaire propre à la Russie profonde.

Quand à l’Union Européenne, qu’un de ces jours, sans aucun doute, nous pourrons appeler le IVème Reich allemand, le détonateur de sa participation à ces événements fut probablement la crise du gaz de 2007, quand soudain, l’élite politique allemande se rendit compte que la stabilité énergétique de l’Europe Centrale dépendait de quelques milliers de kilomètres de gazoducs qui passent par les territoires ukrainiens et sont la propriété d’un peuple sur lequel, en réalité, eux n’exercent aucune sorte d’influence et dont les actes sont imprévisibles. D’autre part, une fois qu’ils se sont mis à y réfléchir, ils se sont rendu compte qu’en hypothéquant le gouvernement ukrainien au moyen de prêts, ils pouvaient obtenir le contrôle et même la propriété de l’entreprise d’état de laquelle dépend le gazoduc, et bien plus que cela. Les 600 000 km2 du territoire ukrainien (dont 58% sont utilisés pour la production agricole et qui sont les meilleures terres de culture d’Europe sinon du monde) sont également des propriétés de l’état. La discipline de fer néo libérale européenne qui est clairement dirigée aujourd’hui par le gouvernement de Merkel obligerait l’Ukraine à privatiser cet immense trésor. Les agriculteurs ukrainiens actuellement ne disposent pas de l’argent suffisant pour acquérir en cas de privatisation, la terre qui aujourd’hui leur est donnée gratuitement en usufruit. Les oligarques industriels seraient ligotés par l’obligation d’adapter de leurs usines aux normes européennes parce qu’eux non plus ne pourraient pas mobiliser suffisamment d’argent, et je doute également que les agriculteurs espagnols ou italiens participeraient au partage du butin. Du coup, l’Allemagne pourrait enfin réaliser, au moins en partie, son vieux rêve d’amplification de son Lebensraum ou espace vital, qui ne lui a pas trop réussi en d’autres occasions, en 1918 et en 1944, quand en deux occasions, elle fut expulsée d’Ukraine par l’Armée Rouge.

En ce qui concerne les raisons du renversement d’Ianoukovitch, je pense que, dans sa grande majorité, le patient et indulgent, peuple d’Ukraine aurait continué d’attendre jusqu’aux élections légitimes de 2015, parce qu’on n’a pas vu non plus une totale démonstration d’indignation à son encontre de la part de la population. Que représentaient ces manifestants et l’assaut des sièges du gouvernement à Kiev et dans différentes régions d’Ukraine comparés au nombre total de citoyens ukrainiens ? Nous parlons de 43 millions de personnes, face à quelques milliers de manifestants. Le soutien massif de la part de l’Union Européenne et des USA aux putschistes, le silence opportun des anciens copains d’Ianoukovitch comme par exemple le plus grand  oligarque d’Ukraine, Rinat Ajmetov (qui, pour sûr, est député au parlement, mais n’a pas daigné adresser une seule parole aux électeurs pendant toute cette crise, jusqu’à la semaine passée), l’appui financier des oligarques de seconde zone (qui veulent être calife à la place du calife) et la propre mesquinerie personnelle d’Ianoukovitch, sont les causes qui rendirent  possible un coup d’état fasciste en Ukraine qui, assurément, fut dénoncé en différentes occasions par les partis de gauche (le Socialiste et le Communiste), de ceux que l’Occident préfère ne pas entendre.

http://marquetalia.org/wp-content/uploads/sites/11/mcain-300x204.jpg

 

L’arrivée au pouvoir des secteurs les plus réactionnaires nous a fait voir de terribles scènes comme l’assaut des sièges du Parti Communiste d’Ukraine (PCU), l’incendie de leurs livres et une infinité d’agressions contre leurs militants, comme par exemple la tentative de lynchage de son secrétaire dans la ville de Lvov, Rostislav Vasilko. Elle l’a également rendu illégal dans certaines régions, de même que le Parti des Régions d’Ianoukovith. Y a-t-il une persécution politique en Ukraine aujourd’hui ? Quelle est la situation des membres et des sympathisants du PCU et du reste des partis et organisations interdites et persécutées ?

L’interdiction du Parti des Régions et du Parti Communiste dans la région de Ternopil et Ivano-Frankivsk est complétement illégale et va à l’encontre de la Constitution Ukrainienne. Néanmoins, une des principales caractéristiques de la droite ultra-nationalise ukrainienne a toujours été la politique du double standard. Le gouvernement putschiste n’ira pas, de sa propre initiative, à l’encontre de ses principaux partisans. Les ultimes événements en Ukraine ont conduit les membres de ces partis vers une semi clandestinité sauf dans les territoires orientaux. Les nationalistes n’ont eu aucun scrupule à frapper publiquement dans le Parlement le leader communiste Petro Simonenko, en plus de brûler sa maison. La dirigeante du Parti Socialiste, Natalia Vitrenko, a également dénoncé devant le Parlement Européen le soutien de l’Union Européenne à un gouvernement néonazi et les agressions de l’extrême-droite dont elle, comme d’autres membres de son parti ont été l’objet, sans que les euro-parlementaires fassent quoique ce soit à ce sujet. Le fait est que rien de tout cela n’a surpris, ni les Russes, ni les Ukrainiens, et ne devrait pas surprendre non plus ni les juifs, ni les Polonais, s’ils n’ont pas complétement perdu la mémoire historique, étant donné que 200 000 de leurs compatriotes furent éliminés par les ultra nationalistes ukrainiens dans le nettoyage ethnique de la Gallitsia pendant l’occupation allemande, entre 1941 et 1944. Pas besoin de comprendre le russe ou le polonais pour comprendre le matériel présenté dans le livre d’Alexander Karman à ce sujet, dont la section graphique peut se voir àhttp://slavgromada.wordpress.com/history/oun-upa/ et c’est seulement une petite partie des crimes commis sous le prétexte de la défense du peuple ukrainien dans les territoires des Carpates, l’épicentre (bien qu’historiquement excentrique) de l’ultra nationalisme ukrainien. Des centaines de spécialistes techniques, de médecins, de professeurs, y compris de l’ethnie ukrainienne, envoyés après la Seconde Guerres mondiale sur ce territoire par les autorités soviétiques furent torturés et assassinés, ceci sans compter probablement des milliers de fonctionnaires, de militaires, de policiers ou de membres des services secrets soviétiques tombés dans la lutte contre les nationalistes ukrainiens, qui commença en 1939 avec l’annexion des territoires de Transcarpathie à l’Union Soviétique, en conséquence du Pacte Molotov-Von Ribbentrop et dont le contenu est resté d’application  une fois les combats terminés pratiquement jusqu’aux années 70. Sans aucun doute, on trouve en tête de cette liste, le Général Batutin, mortellement blessé en 1944 dans une embuscade de la UPA (les milices ultra nationalistes à qui on doit le cri si souvent entonné de Slava Ukrayini = Gloire à l’Ukraine, avec sa réponse Geroyam Slava = Gloire aux héros), que le reste de l’Ukraine considère comme celui qui les a libérés des troupes hitlériennes. Bon, toutes ces horreurs les nationalistes ukrainiens les justifient jusqu’à présent, comme la réponse aux représailles de la part des communistes depuis le pacte cité. Dans ce cas, il convient de se demander ce qu’on en commun les Polonais et les Juifs, les maîtres d’écoles et les médecins (ou leurs enfants, en particulier des enfants de 2, 4 et 5 ans) avec ces représailles. Le problème c’est que le monde stupéfié par les crimes du nazisme, passe sous silence ceux qui se produisirent à l’ombre des Carpates, au sujet desquels, seuls ont enquêté, les services de sécurité soviétiques, qui aujourd’hui pour diverses raisons ne disposent plus d’une grande crédibilité, mais dans ce cas cela devrait leur en accorder. En regard, de tout ce qui é été exposé, le Parti des Région, pour étrange que cela puisse paraître, aux yeux des ultra nationalistes est l’héritier du Parti Communiste, ils le prennent pour son allié, sans se rendre compte à quel point c’est ridicule.

http://marquetalia.org/wp-content/uploads/sites/11/21-300x199.jpg

 

L’Ukraine est un pays aux nationalités fort variées. Penses-tu qu’étant donné la structure ethnique, culturelle et historique du pays nous soyons face à une possible balkanisation du conflit ? Crois-tu que les tensions pourraient déclenchera une guerre civile en Ukraine ou un conflit international de grande envergure ?

En Ukraine vivent des personnes ressortissant de plus de 150 nationalités et ethnies. Pourtant le conflit principal se développe entre les nationalistes ukrainiens et tous les autres, alors que les premiers sont l’ethnie majoritaire en Ukraine, puisque, si on fait crédit aux statistiques, des 45 millions de citoyens ukrainiens, ceux de l’ethnie ukrainienne constitue les 77,8% de la population. Qui pourrait croire qu’une telle quantité de gens puisse se sentir menacée par les 22,2% restants de la population ? Il faudrait que ceux-ci soient réellement des ogres pour constituer concrètement une menace. Pourtant, ces 22,2% avec l’arrivée du gouvernement putschiste sont eux réellement menacés, d’autant que jusqu’ici nous n’avons pas eu le temps d’oublier les méthodes par lesquelles les nationalistes ukrainiens « assimilent » les minorités ethniques. Mais que peuvent-ils faire concrètement face à cette menace, étant donné leur relative faiblesse numérique et leur absence de fanatisme ? En Yougoslavie toutes les parties disposaient d’une certaine égalité de forces. Par malheur, le scénario le plus probable n’est pas une guerre civile, mais bien un génocide perpétré contre les minorités ethniques pendant que les puissances étrangères (la Russie inclue) siffloteront en regardant d’un autre côté, ou bien l’Ukraine deviendra le champ de bataille entre ces puissances étrangères selon le modèle de la guerre délocalisée instauré par la guerre de Corée au début de la Guerre Froide. Il est certain qu’un conflit ayant ces caractéristiques, au cœur de l’Europe, pourrait déclencher une troisième guerre mondiale.

L’épicentre des protestations contre le gouvernement ce situait à Kiev. Mais nous pouvons constater qu’une fois qu’Ianoukovitch a été renversé le conflit s’est déplacé vers d’autres régions comme la Crimée au départ et Donetsk et Jarkov actuellement. Dans ces régions se sont développés de même qu’à Lungansk ou Odessa de puissants mouvements populaires opposés au gouvernement de Maidán. Quelle est la situation dans chacune de ces régions ? Comment s’agence la corrélation des forces existantes dans la distribution géographique du pays ?

Nous devrions revoir notre perception de la fissure interne de l’Ukraine, si nous prêtons attention aux faits suivants : les régions de droite et de centre droite qui sont touchées par le nationalisme sont des régions agricoles, alors que les régions dans lesquelles le Parti Communiste et les partis de gauche en général jouent encore un rôle dans la vie politique en général, sont des régions qui ont une industrie développée, autrement dit, prolétaires. Même le Parti des Régions, qui à d’emblée été créé par de hauts fonctionnaires et oligarques, parfois, en particulier au niveau régional se voit obligé, parfois, de défendre les intérêts des travailleurs étant donné qu’ils constituent la majorité de leur électorat. Ceci nous donne des raisons de nous demander si nous ne sommes pas confrontés à une moderne manifestation de la lutte de classe, étant donné que, pour dire la vérité, le Parti Communiste n’a jamais domestiqué les paysans, et que n’importe quel agriculteur depuis les petits propriétaires, a toujours tendance à être conservateur en raison même de la propriété, pour misérable qu’elle soit. Finalement, nous avons d’un côté l’avancée du capitalisme occidental qui en a presque fini avec les droits des travailleurs en Europe et aux États-Unis, alors qu’avance une dictature de droite dans la Russie actuelle, qui ignore tout type de droits humains en général. Jusqu’à il y a peu, pour aussi propagée que fut l’expression impropre de « régime d’Ianoukovitch », les citoyens ukrainiens avaient la liberté d’expression et d’association et pouvaient continuer à compter sur un système social, en partie hérité de l’Union Soviétique et en partie adapté ultérieurement à cause des difficultés économiques du pays dans les années 90. Tout cela permet de suspecter que le conflit apparemment ethnique, n’est rien d’autre que le masque qu’adopte un affrontement structurel plus profond.

http://marquetalia.org/wp-content/uploads/sites/11/scale-300x169.jpg

 

 

Le peuple de Crimée a voté dans sa majorité pour son annexion à la fédération de Russie. Quel fut le dispositif d’organisation du peuple pour résister à l’entrée des activistes de Maidán ? Comment s’est déroulé le changement de statut de la Crimée ? Penses-tu que les autres régions à majorité russes dans leur population suivront le même chemin. ?

Pour commencer, il faut souligner que, comme je le disais plus haut, les insurgés de Maidán ne sont pas plus d’une minime partie de la population ukrainienne, y compris parmi ceux de l’ethnie de ce nom. En Crimée, en réalité il n’y avait pas de partisans de Maidán , malgré qu’ils aient menacé de venir dans un « train de l’amitié » depuis Maidán, cela n’alla pas plus loin que des paroles. Il faut mettre en évidence le fait que la Crimée à toujours été une région à part, à l’intérieur de l’Ukraine post soviétique, y compris administrativement. Psychologiquement, ils n’ont jamais assumé leur annexion à l’Ukraine et leur relation avec le peuple russe sont dans une autre dimension. Nous ne devons pas oublier que les humeurs nationalistes ne sont pas l’apanage des seuls nationalistes ukrainiens, que les nationalistes russes aussi les partagent. Les idées nationalistes russes, alimentées par les conflits du Caucase, et la prise de distance de la part de l’Occident, ont été développées dernièrement, soutenues par le gouvernement de Poutine, jusqu’à des niveaux d’un absurde total. Ils en sont pratiquement arrivés à croire sérieusement qu’ils sont l’authentique race aryenne, supérieure aux autres. Je ne dis pas que toute la population russe pâtit de ce trouble, mais il a de fortes répercutions, surtout dans la jeunesse, spécialement sensible à ce genre de virus, et dans les couches de la population semi-analphabète qui ont augmenté drastiquement au cours de 20 dernières années dans toutes les républiques ex-soviétiques. Aux yeux des nationalistes russes, la population russophones de Crimée continue à être considérée comme russe, alors que la population des régions orientales à leurs yeux sont des « petits-russes » (d’après la terminologie tsariste), donc des russes de seconde catégorie, au sujet desquels, est permise une large panoplie d’aphorismes dénigrants, de préjugés, de moqueries.

Ce qui n’aide pas non plus, c’est qu’au cours des 20 dernières années les citoyens russophones ukrainiens ce sont habitués à disposer de plus de liberté individuelle que les Russes. En plus il est certain que la population dans les régions de l’Est de l’Ukraine est fort métissée et pratiquement tous ceux qui sont nés là-bas sont incapables de déterminer avec certitude leur ethnie, étant donné que nominalement ils peuvent s’appeler russe, tartare ou ukrainien ou juif, mais en réalité compter des dizaines de composantes ethniques dans leur famille. Peu des gens savent que dans l’Union Soviétique, un couple, en enregistrant son enfant, pouvait quasi librement lui assigner la nationalité de l’ethnie qu’il considérait comme opportune. Ce qui a entraîné des problèmes, en particulier pour les jeunes juifs qui voulaient émigrer en Israël dans les années 90 et dont deux générations d’ascendants étaient nominalement russes, pères et mères (par-dessus tout pour ces derniers pour des raisons de détachement ethnique judaïque) malgré qu’ils aient eu un nom clairement juif. Cela est inacceptable pour le concept d’un vrai russe, étant donné qu’un nationaliste russe est aussi antisémite et xénophobe que l’Ukrainien. Peu de gens ici savent que dans la perception populaire russe, toute la population du bassin de la méditerranée, en partant du Caucase et jusqu’au Finistère sont des « gitans » ou des « nègres », ce qui dans leur subconscient est en soi insultant. La population russophone d’Ukraine a une perception consciente ou inconsciente de cela. Aussi, à la différence des Criméens, la majorité, comme je le disais n’est pas disposée à passer sous contrôle russe. La preuve de cela, c’est qu’actuellement la majorité de ceux qui manifestent contre le gouvernement ukrainien n’exigent pas la séparation, malgré qu’on les appelle séparatistes (pour justifier leur répression) mais exigent la fédéralisation de l’Ukraine, une configuration dans laquelle, à leurs yeux, il sera plus facile de résister à l’oppression des nationalistes ukrainiens. Il est clair qu’à présent ils peuvent aussi avoir recours à la Russie pour contenir les nationaliste ukrainiens et éviter de se faire écraser, mais il s’agit d’un mouvement plus tactique que stratégique.

 

http://marquetalia.org/wp-content/uploads/sites/11/crimea-referendum-would-break-international-law-nato-says-300x224.jpg

Merci Ganna d’avoir répondu à nos questions. Veux-tu ajouter quelque chose ?

Pour finir, je voudrais souligner que ceci est ma propre opinion, fondée dans mon appartenance à une famille multi ethnique et dans ma formation que certains peuvent considéré comme compromise avec l’idéologie soviétique, dans mon travail comme fonctionnaire de l’état d’Ukraine et comme exécutive des entreprises industrielles du Donbass. Je voudrais ajouter, que d’autre part je suis bilingue, russe et ukrainien, que j’ai voté en faveur de l’indépendance de l’Ukraine en 1991 et que je n’ai jamais donné mon vote au Parti des Régions, ce que je n’ai jamais caché, même en travaillant comme je le faisais dans une entreprise du conglomérat de Ajmétov, sans que cela ait jamais eu aucune répercussion sur ma carrière, mon salaire ou n’importe quel autre domaine. Je doute que les partisans de ce parti, de même que les communistes et les socialistes puisse en dire autant aujourd’hui en Ukraine Occidentale.

Ganna Goncharova 

Source en espagnol :

BUCEANDO EN LA CRISIS POLÍTICA DE UCRANIA. Entrevista con Ganna Goncharova. – Marquetalia.org | Marquetalia.org

Traduction Anne Wolff


Note aux lecteurs : Depuis le 4 mai Mondialisation.ca fait face à des problèmes techniques qui nous empêchent de publier des articles en français sur le site. Entre-temps nous publierons quelques articles d’actualité sur le site en anglais Global Research. Nous espérons que le site soit rétabli le plus tôt possible.

Avis de non-responsabilité: Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.