Procès sans appel de l’Europe forteresse

Lui a tout perdu, sauf un pantalon qu’il porte encore aujourd’hui. Juste sous le genou, deux trous dans la toile : l’empreinte indélébile d’une balle, réelle, entrée et ressortie. Comme des dizaines et des dizaines d’autres « refoulés » aux murs des enclaves espagnoles en Afrique à Ceuta et Melilla, présents, avec leur association Retour, travail et dignité (lire ci-dessous), depuis le début du Forum social mondial (FSM) « polycentrique » sur le champ hippique de Bamako, Amadou Sangaré est un miraculé. « Cette balle m’a frôlé, raconte-t-il en bambara. On partait aux grillages, il y avait des tas de policiers marocains et espagnols. Ils ont lancé des gaz lacrymogènes, puis ils ont tiré sur nous. Je me suis couché au milieu d’autres gens. Il y avait six cadavres, nous étions cinq encore en vie, un autre camarade du Mali était là. J’ai passé la nuit comme ça, sans bouger. Le lendemain matin, les Espagnols ont lancé de l’eau froide sur nous pour voir qui il restait de vivant. »

L’UE sous-traite son carnage

Ce récit parmi d’autres recueillis au cours du FSM n’est qu’une goutte dans un océan de sang, juste quelques heures particulières dans un calvaire qui dure souvent plusieurs années : l’exil contraint d’un commerçant en faillite à Bamako, d’un paysan asséché près de Kayes ou d’un adolescent sans travail dans la région frontalière avec la Côte d’Ivoire, les promesses d’eldorado où on ramasserait l’argent en se baissant dans la rue, les extorsions des passeurs ou de l’armée, les longues marches dans le désert parfois sans eau ni nourriture, l’errance de plusieurs années parfois entre Algérie et Maroc, l’attente encore interminable dans les forêts à quelques kilomètres des grillages, les « assauts » enfin, les discrètes expulsions par des portes dérobées de ceux qui parviennent à rentrer dans l’Union européenne, et les charters pour le renvoi du bétail humain survivant, au beau milieu de nulle part, dans le Sahara. A toutes les étapes du parcours, des morts et encore des morts – et ce, sans même parler des centaines de disparus naufragés au large des Canaries, dans le détroit de Gibraltar et le long des côtes de Lampedusa, du millier de sacs mortuaires offerts par l’Italie à la Libye pour effacer les conséquences de la lutte contre l’immigration, ou encore des demandeurs d’asile et réfugiés soudanais tués (plus de 200 selon les organisations et les médias, 27 selon les autorités) au Caire à la fin du mois de décembre dernier. C’est un carnage à grande échelle que l’Union européenne et les Etats qui la composent sous-traitent, en toute impunité jusqu’ici, à l’extérieur de leurs frontières.

Effet tangible et bénéfique du processus du FSM : quelques mois après la découverte dans l’opinion publique de l’existence des « murs » entre l’Afrique et l’Europe, le Forum pour un autre Mali (Foram) animé par Aminata Dramane Traoré (lire en page 3), la toute jeune Association des rescapés à Ceuta et Melilla, des groupes maghrébins, et en particulier marocains, travaillant sur les droits de l’homme, plusieurs mouvements de défense des immigrés en Andalousie et le réseau transversal d’expertise et d’action sur les politiques migratoires de l’Union européenne (Migreurop) ont utilisé le forum de Bamako pour échanger leurs analyses globales de la situation et coordonner mieux leurs actions dans l’urgence. Pour Filippo Miraglia (ARCI Italie), « ce FSM constituera probablement le véritable début d’un changement vers une alternative à ces politiques répressives qui n’arrêtent pas de tuer partout dans le monde : pour la première fois, à travers les voix des « refoulés », les Africains prennent la parole au niveau international sur ces questions d’émigration ».

Des plaintes en préparation

Puis, fait nouveau et décisif dans un contexte de radicalisation des politiques répressives sur toute la planète, les réseaux altermondialistes qui travaillent sur ces drames s’apprêtent à lancer ensemble des procédures exigeant des réparations pour les « refoulés » aux portes de l’Union européenne, des plaintes devant la Cour européenne des droits de l’homme (Conseil de l’Europe à Strasbourg) ou peut-être même devant la Cour de justice européenne (Union européenne à Luxembourg), ainsi qu’une requête pour la mise en place d’une commission d’enquête internationale indépendante ou encore d’une espèce de « tribunal des peuples » sur les « événements » de Ceuta et Melilla et, plus globalement, sur les conséquences tragiques en Méditerranée, mais aussi à l’Est (comme, d’ailleurs, entre les Etats-Unis et le Mexique ou encore en Australie), des politiques européennes d’« externalisation » des frontières. Evidemment la partie est loin d’être gagnée : « L’exigence de réparations, c’est un moyen de continuer à faire travailler tout le monde ensemble, explique Emmanuel Blanchard (Gisti). Nous voulons une reconnaissance du préjudice subi, mais en même temps, sans rétribution financière car ce serait faire le jeu de l’Union européenne qui, sous des prétextes humanitaires, cherche à conforter ses politiques d’externalisation des frontières et d’immigration « choisie » en triant les migrants sur le volet. Ce forum nous aura permis d’avancer : il faut bien comprendre que ces politiques migratoires de l’Union européenne ne peuvent se mettre en place qu’en divisant le monde en aires géographiques séparées et en négociant bilatéralement avec les Etats ; or, à Bamako, nous avons jeté un pont durable entre nous tous. »



Articles Par : Thomas Lemahieu

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