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Qu’est-ce que 20 tonnes d’explosifs ?
Par Amira Hass
Mondialisation.ca, 10 novembre 2006
Haaretz, 10 novembre 2006
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https://www.mondialisation.ca/qu-est-ce-que-20-tonnes-d-explosifs/3791

Klippinger ne craint rien tant que d’être renversé par un véhicule surgissant phares éteints devant lui, mais il préfère se réfugier derrière cette peur-là, qui est maîtrisable, plutôt que de cheminer avec celles qui pourraient naître de l’ampleur de la nuit.»

 
Thierry Haumont, Le conservateur des ombres, Gallimard, 1984

Le Hamas aurait fait passé 20 tonnes d’explosifs dans la Bande de Gaza, sans compter les missiles antiaériens et antichars. C’est l’estimation faite par l’armée israélienne qui a pris soin d’asséner, pendant plusieurs jours, aux médias israéliens cette information effrayante qui suscite des scénarios à la manière du Hezbollah.

Malgré les démentis donnés sans conviction par le Hamas, on peut se fier à ce chiffre. Ce qui renforce cette information israélienne sur des transferts d’armes, c’est le penchant à l’imitation existant chez les organisations palestiniennes armées et leur idée simpliste : Le Hezbollah a défait Israël ? Armons-nous comme le Hezbollah. La résistance par les armes a fait ses preuves au Liban ? Elle fera ses preuves chez nous aussi. Des questions accessoires comme un espace géographique très différent, une forte densité de population, le fait que la Bande de Gaza soit coupée du reste du monde, sont sans influences sur les considérations des imitateurs. Pas davantage que les analyses plus élaborées qui montrent que le Hezbollah s’est trompé dans ses calculs politico-militaires et ne s’attendait pas à une réaction israélienne aussi destructrice. En particulier, les imitateurs ne s’embarrassent pas de questions comme celle de savoir à combien d’enseignants grévistes il serait possible de payer leur salaire avec l’argent versé à ceux qui fournissent les armes et à ceux qui creusent les tunnels, ou si, en six ans, la démonstration n’a pas été faite que toucher à des civils israéliens à l’intérieur des frontières de l’Etat ne fait que renforcer le soutien du public israélien à la politique d’occupation de son gouvernement. Les imitateurs palestiniens se trouvent du même côté de la barricade que tout l’appareil de défense israélien : les uns comme les autres gonflent l’importance et la signification des armes palestiniennes.

Chaque fois que des responsables militaires israéliens font des comptes-rendus sur les dangers qui nous attendent du côté des Palestiniens, ils se voient aidés par trois phénomènes. Le premier : en Israël, une information de sources militaires concernant des Palestiniens (mais pas la dernière guerre au Liban et autres guerres de généraux) est tenue pour neutre, dépourvue d’intérêts individuels ou de groupe, animée purement et simplement de mobiles patriotiques orientés vers le bien de la nation. Deuxième phénomène : les expériences militaires à profusion d’un pourcentage important d’Israéliens sont comme effacées. Tous – y compris ceux qui ont été par le passé ou sont actuellement des soldats d’unités de combat, ainsi que leurs familles – deviennent, en conscience, de naïfs et innocents civils pour qui des images télévisées d’hommes armés, cagoulés, circulant dans les villes palestiniennes assiégées démontrent combien « l’autre camp fomente la guerre » (quand nous aspirons tant à la paix). Troisième phénomène : contrairement à l’armement palestinien, qui est quantifiable, il n’est pas possible d’évaluer la quantité d’ « explosifs » aux mains d’Israël, tous les types d’obus et de bombes, tous les moyens de combat qu’emploient ou emploieront les soldats israéliens. Le porte-parole de l’armée israélienne n’offre pas généreusement ce type d’informations et de toute façon, il s’agit de quantités énormes, fréquemment renouvelées, tant par l’importation que par la prospère industrie israélienne de l’armement. Jusqu’à la dernière guerre au Liban, quelqu’un avait-il calculé de combien de millions de bombes à sous-munitions l’armée israélienne disposait dans ses arsenaux (comme Israël en a lancé 1,2 million lors de la guerre au Liban – ainsi que l’a rapporté Meron Rapoport dans « Haaretz », le 12 septembre 2006) ?

Et c’est ainsi que ce qui est présent à la conscience israélienne, ce ne sont pas les millions de bombes à sous-munitions, autrement dit les mines volantes, ni les dizaines de millions de bombes, d’obus et autres balles mortelles qui se trouvent dans nos arsenaux, dans nos canons et le ventre de nos hélicoptères et de nos avions – et dont la quantité d’explosifs se compte en millions de tonnes. Ce qui est présent à la conscience israélienne, ce sont les 20 tonnes d’explosifs palestiniens et les quelques milliers de fusils. Ce dont les Israéliens sont convaincus, c’est que nous sommes exposés à un danger existentiel. Ce qui est gommé de la conscience israélienne, c’est qu’Israël est une puissance militaire, que son armement est, par nature, meurtrier et effrayant. Les médias israéliens collaborent évidemment à cette distorsion de la réalité. Ils rendent compte avec ferveur de chaque coup de feu tiré par un Palestinien, chaque roquette lancée – même quand il n’y a eu aucun dégât. Mais les tirs et les bombardements israéliens, routiniers, n’existent pas dans les médias sauf lorsqu’il y a des morts, et cela même est bien vite oublié.

Instiller la peur chez les Israéliens vise à obtenir un soutien permanent à la politique de constante escalade qui est celle de l’armée israélienne. L’establishment de la défense n’est pas neutre : comme au sein de n’importe quel autre establishment, ses membres veulent pérenniser la logique de leur existence et de leur salaire. Ils ont besoin du silence du public devant le libre usage que fait l’armée israélienne des divers types d’armes et de munitions déposées entre les mains de ses soldats. Instiller la peur en série est destiné à donner carte blanche à l’armée israélienne, alors qu’elle étend son infrastructure opérationnelle, pour aller peut-être jusqu’à lancer des milliers de bombes à sous-munitions sur Gaza également. En Israël, l’establishment militaire est lié par un cordon ombilical à l’establishment des preneurs de décisions politiques : amplifier la menace sécuritaire qui pèse sur les Israéliens – tout en la coupant parfaitement de la réalité de l’occupation israélienne – assure le maintien du soutien israélien à la fable qu’il y a une « solution » militaire, et pas politique, autrement dit le soutien à la continuation du régime d’occupation et de dépossession, avec les privilèges qu’il procure aux Israéliens. 

Original, 18 octobre, www.haaretz.co.il/hasite/spages/776301.html

Version anglaise : www.haaretz.com/hasen/spages/776076.html

Traduction de l’hébreu : Michel Ghys.

 

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