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Québec, Canada. Les pressions économiques mettent en danger un pôle de biodiversité remarquable.
Par Normand Beaudet
Mondialisation.ca, 17 février 2019

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Les enjeux climatiques sont sur toutes les lèvres depuis quelques semaines.  Le défi des États réside en grande partie dans la diminution des émissions de carbone.  Une composante tout aussi fondamentale du contrôle des niveaux de carbone se réalisera au niveau de l’augmentation de la capacité de séquestration végétale du carbone.  Une forêt boréale mixte a la capacité de séquestrer entre deux et quatre tonnes de carbone par hectare.  La région administrative Chaudière-Appalaches atteint à peine le 2% de son territoire en espace de conservation forestière.  Dans le secteur de la MRC de Lotbinière, la région possède un atout de taille pour atteindre des objectifs de séquestration.  La forêt seigneuriale de Lotbinière jouera un rôle important.

Le site est le dernier grand vestige forestier du secteur.  La population de Lotbinière a entre ses mains ce véritable joyau naturel, le véritable héritage de nos ancêtres.  Le site naturel a un potentiel récréotouristique exceptionnel et de plus en plus réputé.  La rivière Du Chêne qui serpente la forêt et creuse son sillon depuis des millénaires est parmi les cours d’eau les moins perturbée de la rive-sud du Saint-Laurent.  Sa réputation n’est plus à faire auprès des amateurs de canot et de kayak.  La partie sauvage du cours d’eau se déverse en finale dans le majestueux fleuve, où il est possible de poursuivre son excursion.  De superbes sentiers de randonnés longeant les canyons de la rivière ont vu le jour au cours des récentes années, et attirent de plus en plus de randonneurs.

Le lieu est connu depuis longtemps par les passionnés de chasse et pêche.  Des activités qui y ont attirent un nombre toujours croissant de passionnés des loisirs motorisés, soit la motoneige et les véhicules tous terrains. Mais plus récemment c’est l’afflux des passionnés de faune, de flore et de spectacles naturels qui donne vie au territoire.  Ces passionnés s’y donnent rendez-vous en nombre croissant pour y inventorier les oiseaux, les champignons et les plantes; et le nombre d’espèces rares identifiées augmente.  Le site incontestablement voué à un superbe avenir.  Mais un imposant défi d’harmonisation des usages s’impose à la communauté.

Le territoire est présentement géré par le gouvernement provincial, c’est une forêt publique.  Il a le potentiel pour devenir un important vecteur économique de développement s’il est géré d’une façon perspicace et durable.  Mais les pressions économiques actuelles risquent de spolier de façon irréversible le site unique.  Nous sommes à la croisée des chemins.

Les pressions de l’industrie forestière pour la mise aux enchères de nouveaux droits de coupe menacent les derniers îlots d’arbres pluri-centenaires, et les berges faiblement perturbés de la rivière.  Les promoteurs de l’exploitation gazière utilisent tous les moyens pour procéder au forage du site et à son industrialisation, l’arrogance les a récemment poussés à poursuivre le gouvernement provincial en prétendant que les éventuelles politiques de conservation briment leurs droits.  Les entreprises acéricoles tentent d’accroître les imposantes surfaces d’extraction de la sève de l’érable.  On y constate un problème croissant de transformation biologique à cause de la multiplication des voies d’accès qui stimulent la présence croissante d’espèces envahissantes.  Les pressions sur la forêt sont multiples.

Les citoyens doivent reprendre le contrôle de ce site extraordinaire devenu unique grâce aux efforts de conservation de la célèbre famille Joly, famille pionnière en la matière.  Le gouvernement provincial qui devait guider la mise en valeur du site au bénéfice des communautés a failli à sa tâche.  Le territoire appartenant en très grande parti au village de Leclercville n’a jamais été aménagé en fonction de bénéficier à sa communauté.  Face à l’échec, les citoyens et leurs municipalités concernées doivent prendre le relais, et c’est urgent!

Dernier grand bloc forestier des Basses-Terres du Saint-Laurent.

Nos communautés ont entre les mains un actif d’une valeur inestimable.  La Seigneurie Joly, dans la MRC de Lotbinière, couvre 163 km2. Elle constitue l’unique territoire public forestier de toute la région écologique des Basses-Terres du Saint-Laurent.  C’est le plus grand fragment forestier encore existant de cette province naturelle, sur la rive sud le long du Fleuve.  La forêt seigneuriale se situe essentiellement sur le territoire de la petite municipalité de Leclercville, une municipalité qui se dévitalise rapidement.  C’est le site naturel de captation du carbone le plus important de la région, et le plus efficace que l’on puisse imaginer.

Sous le couvert forestier maintenant parsemé à cause d’une exploitation débridée repose une plaine végétale assez unie dont les seuls éléments de relief sont les ravins ou petits canyons, et les nombreuses coulées de drainage, ou glissements de terrain sculptés au cours des millénaires par les rivières sinueuses.   Ces petites rivières qui se déversent dans un même cours d’eau composent le bassin versant de la rivière « Du Chêne ».  Une rivière qui regorge de toutes petites niches écologiques inspirantes.

Un potentiel exceptionnel de conservation.

Une analyse territoriale (Gratton, 2011) a démontré que la seigneurie Joly situé près de la rive sud du Saint-Laurent possède un potentiel exceptionnel pour la conservation. Il s’agit du potentiel le plus important de toute la région de la Chaudière-Appalaches.  La forêt abrite la rivière du Chêne, une des dernières rivières faiblement perturbée près des rives du majestueux Saint-Laurent.  La spectaculaire rivière a profondément labourée la plaine, et ses multiples méandres sont maintenant bordés d’impressionnantes falaises creusées au cours des millénaires par l’érosion.  L’ouvrage de l’eau a laissé des cicatrices dont la profondeur peut varier de 30 à 40 mètres, sculptant ainsi d’imposants paysages et multipliant les enclaves protégeant des micro-habitats forestiers anciens.   De surcroit, la région Chaudière-Appalache est considérée au Québec comme un véritable désert de conservation avec son territoire rural exploité de façon importante, et moins de 2 % de son territoire naturel protégé.  On parle donc ici d’un des derniers vestiges naturels de cette région écologique du Québec.

Un site vulnérable à la convoitise industrielle.

C’est cette particularité géologique, un substrat rocheux sédimentaire composé de schiste, de grès, d’ardoise et de calcaire qui en fait d’un côté un site spectaculaire, et de l’autre un site menacé.  La formation des assises géologiques du lieu a permis une érosion continue de la plaine et le confinement de matières organiques dans la roche qui se sont transformées en gaz naturel, encastré dans la roche.  C’est le gaz de schiste, que l’on peut extraire par fracturation hydraulique.  À ce jour, les gazières ont forés quatre puits sur deux emplacements dans la Seigneurie.  

La transformation des rives de rivières en un terrain accidenté a rendu difficile l’accès à plusieurs zones de forêt.  Ce phénomène naturel a permis la conservation des toutes dernières poches de forêt pluri-centenaires de la plaine du Saint-Laurent.  La plus grande partie du territoire de la Seigneurie est sous gestion forestière par le Ministère de la forêt, de la faune et des parcs (MFFP) (122,5 km2).  On y retrouve présentement deux secteurs sous réserve forestière non exploitées (pour l’instant) qui totalisent 12 km2, une aire strictement protégée (la réserve écologique Lionel Cinq-Mars) et deux aires de confinement faunique totalisant 6,2 km2 et une forêt d’expérimentation de 2,9 km2.  La coupe de bois et l’exploitation acéricoles y sont pratiquées de façon assez intensive jusqu’à ce jour.  

La protection du site contre l’exploitation à échelle industrielle peut à juste titre être qualifiée de minimale pour l’instant.  L’enjeu est hautement prioritaire pour les amateurs de plein-air de la province.  La convoitise des forestières pour les derniers grands arbres et des entreprises extractives pour le gaz qui s’y trouve est intense.  La seigneurie de Lotbinière est donc un site forestier particulièrement vulnérable aux projets d’extraction qui pourraient entraîner sa transformation en zones d’activité industrielle lourde.

Un atout pour l’atteinte des objectifs de conservation.

Cette exceptionnelle zone forestière constitue un indiscutable atout pour atteindre les objectifs de conservation de la région Chadière-Appalache.  De par son étendue la forêt est un puit de séquestration du carbone exceptionnel.  Nous devons envisager rapidement la réhabilitation forestière du lieu et son utilisation au bénéfice des communautés dans le cadre d’une gestion durable.

Normand Beaudet

Deuxième partie :

Québec, Canada. La réserve écologique Cinq-Mars, un indicateur de biodiversité. Par Normand Beaudet, le 19 février 2019

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