Quelle place pour la Russie dans le monde ?

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Entrée en matière : un cas d’école

Quelle place pour la Russie dans le monde ? Quelle place pour « notre » monde en Russie ? L’affrontement entre le Kremlin et une fraction de l’oligarchie russe nous éclaire de façon saisissante. Voilà donc un géant pétrolier, Youkos, « acquis » par son patron Mikhaïl Khodorkovski pour 129 millions de dollars et coté en bourse à plus de 20 milliards, fusionnant avec un autre colosse, Sibneft, dont 51 parts sont obtenues en 1995 à 128 millions et cotées en 1997 à 1,5 milliards de dollars. Ils s’apprêtent à vendre 25 à 40% de leurs parts aux compagnies états-uniennes Exxon-Mobil et/ou Chevron-Texaco, hors du contrôle du Kremlin. Le 25 octobre 2003, Mikhaïl Khodorkovski est arrêté, accusé d’évasions fiscales, d’escroqueries, de meurtres. Cinq milliards de dollars d’évasion fiscale par an, dix à quinze milliards de fuite des capitaux, plus de 150 milliards depuis dix ans, alors que la Russie « a faim d’investissements », tels seraient les dommages causés par les oligarques. Or, nos médias présentent plutôt Khodorkovski comme la victime d’un « règlement de comptes » du Kremlin, suivant en cela les libéraux et les mouvements de défense des Droits de l’Homme à Moscou, d’où un appel est lancé à Amnesty International pour octroyer au patron de Youkos le statut de « prisonnier politique ». Poutine voudrait la peau de ce grand adversaire libéral. La « démocratie » est en danger, donc les privatisations, « on est à la veille de 1917 » etc. Surprise, que cette « victimisation » du patron de Youkos ? Selon Jacques Sapir, économiste spécialiste de la Russie, l’oligarque serait en fait très lié à Exxon, il participait activement à la stratégie du groupe américain. Familier de l’ambassade des Etats-Unis, il a également pris position pour la guerre américaine en Irak et reproché à Poutine ses (pourtant modérées) critiques de cette guerre. On commence à comprendre…

Voilà un cas d’école, un concentré des questions que soulève la place offerte à la Russie (et au capitalisme russe) dans le monde capitaliste en voie de globalisation : quels sont les buts poursuivis de part et d’autre ? Qui roule pour qui parmi les oligarques russes (et bien sûr les médias et les experts grassement payés pour les soutenir) ? Y a-t-il encore place en Russie pour une souveraineté d’Etat, sans même parler du peuple qui rejette à près de 80% les privatisations associées au vol et au crime organisé … quitte à accepter l’instauration d’un régime fort après quinze années de « chaos » ?

I. Le capitalisme en Russie

Le capitalisme russe n’est pas né de la  « fin du communisme » ni du réveil de Blanche Neige après un long sommeil soviétique comme le suggèrent les fantasmagories des libéraux russes. Ceux-ci n’ont pas inauguré après 1991 « l’accumulation primitive du capital » ou la « modernisation » en Russie. Ni même le capitalisme.

1. Etapes et acteurs d’une métamorphose

Les années trente staliniennes ont posé les jalons de la modernisation, fondée sur l’industrialisation, l’alphabétisation et la formation de nouvelles élites, moyennant des coûts humains terrifiants. .De cette époque datent aussi les systèmes nourricier de la kormouchka (mangeoire ou ratelier) et de la compétition individuelle (stakhanovisme). Après Staline, les 20ème au 22ème congrès du PCUS, sous Khrouchtchev, stabilisent la classe dirigeante, déconcentrent le pouvoir, régionalisent l’économie : les futurs pouvoirs républicains et régionaux s’esquissent. C’est aussi l’âge d’expansion de l' »informel », tant culturel qu’économique, des marchés « noir » et « gris ».

L’année 1965 voit le lancement des premières réformes de Marché, des méthodes occidentales de management , creuset d’une nouvelle technocratie.. Les relations de travail sont réorganisées : conventions collectives, nouveaux droits syndicaux, plein emploi garanti génèrent un rapport de forces plutôt favorable aux travailleurs, consigné dans un code du travail (1970) qui vient d’être aboli.. L’ère Brejnev voit l’extension des autonomies au sein des entreprises, de l’économie parallèle, du logement privé, des loisirs individuels, du pluralisme d’opinions et de cultures. De grandes corporations industrielles se forment au sein des unions de production.(1973) Les aspirations des élites se heurtent au nivellement salarial, à l’interdiction des licenciements collectifs, aux charges financières de services sociaux d’entreprises. Toutes choses et valeurs collectivistes et égalitaires que le libéralisme actuel s’attache à éradiquer. Dès avril 1983, au plus haut niveau, sous Andropov, l’état de crise est déclaré dans le rapport de Tatiana Zaslavskaïa. Dès 1985, alors que s’esquissent à peine la « glasnost » et la « perestroïka », Mikhaïl Gorbatchev reçoit de son principal conseiller idéologique, Alexandre Iakovlev, l’invitation alors tenue secrète à démanteler tout le système, monopole du parti compris. Fruit de trente années de changements et de mûrissements, la société, les intellectuels, les travailleurs se mobilisent, revendiquant plus de démocratie, « plus de justice sociale » et « tout le pouvoir aux soviets ». Mais l’idéologie dominante des réformateurs tourne au néolibéralisme, non sans influences et financements de l’Occident. Sous Gorbatchev, de 1987 à 1991, une série de dispositions ouvrent la voie au capitalisme des années 90 : naissance d’entreprises mixtes et privées (coopératives, joint ventures) permettant de blanchir le capital illégal, abolition du monopole du PCUS, fuite des capitaux à l’étranger, privatisations d’ateliers performants et de circuits commerciaux de grandes entreprises etc…La nomenklatura est libérée de ses entraves idéologiques et politiques, tente de se recycler dans les affaires.

Enfin, le groupe dirigeant démocrate russe, autour de Boris Eltsine et d’Egor Gaïdar organise dès 1990 le tournant décisif. La dissolution de l’URSS en décembre 1991, la libération des prix en janvier 1992, le relâchement du contrôle des changes et des échanges sont autant de mesures organiquement liées : elles permettent aux bénéficiaires de la rente pétrolière de se constituer en groupes dominants de l’activité financière et des médias. Les privatisations suivent. Ce sont les débuts de l’oligarchie, d’une nouvelle bourgeoisie urbaine, et du déclassement social de masse de tous ceux que cette politique privera des fruits de leur épargne passée, de leur pouvoir d’achat, sans parler de la propriété et du pouvoir confisqués par l’oligarchie. Cette grande régression a reçu le nom, dans les médias russes et en Occident, de « victoire de la Démocratie ». (cf annexe : état des lieux, le bilan social)

2. Le système du capitalisme oligarchique

Le système dit « du capitalisme oligarchique » se forme dans une étroite imbrication des instances politiques (l’administration Eltsine et les gouverneurs en Russie) et des groupes financiers, organisant l’évasion de capitaux (minimum 150 milliards de dollars en une décennie) et le partage (prêts financiers « politiques » contre actions) des fleurons de l’industrie pétrolière. On peut parler, sans crainte de sensationnalisme journalistique, d’un système criminel au sens où les lois russes sont violées, les biens publics dilapidés, les ressources naturelles pillées, de nombreuses personnes assassinées, des millions de gens jetés dans la misère et poussés à la mort par le « volet budgétaire » de cette politique, à savoir les réductions drastiques de dépenses sociales, la ruine de la santé publique, ou encore l’abandon de régions entières qui, dans le système soviétique, dépendaient des mannes de « l’entreprise-Providence ».

On ne peut cependant parler ici de nouvelle version du capitalisme des origines. D’une part, parce que la nouvelle bourgeoisie russe, loin d’être créatrice de biens comme le fut la bourgeoisie occidentale au 19ème siècle, s’empare de biens existants et parasite le pays. D’autre part, parce que le « chaos » apparent dissimule une relative organisation. Les clans et les réseaux de relations issus de l’ancien régime sont déterminants pour l’accès à la propriété. A côté du « Far-East » pétrolier, l’Etat conserve des parts décisives dans les secteurs du gaz (Gazprom), du transport pétrolier (Transneft), des télécommunications, de l’électricité, des transports. Le maître d’œuvre des privatisations (patron du patrimoine d’Etat et de l’électricité d’État), Anatoli Tchoubais, est paradoxalement champion du libéralisme et dirigeant de l’Union des Forces de Droite qui, début novembre 2003, se mobilise avec les « défenseurs des Droits de l’Homme » pour réclamer la libération de Mikhaïl Khodorkovski, le patron de Youkos et dénoncer la dérive autoritaire du Président Poutine. D’autre part, s’il y a de vastes zones sinistrées et incontrôlées en Russie, des régions où l’on en revient à l’économie d’autosubsistance et au troc, les places fortes du capitalisme s’avèrent très organisées, comme Moscou, avec la gestion « social-démocrate » d’un maire, Youri Lujkov, qui veille à éviter tout désastre social, ou comme certaines régions pétrolifères au Nord-Ouest sibérien, où les hauts salaires et les services sociaux « à la soviétique » sont de rigueur, notamment à Youkos, pour retenir une main d’œuvre que les rigueurs climatiques risquent d’éloigner.

3. Cinq groupes d’acteurs

Il faut relativiser un stéréotype : « la nomenklatura s’est partagé le gâteau ». Si du moins l’on parle du grand gâteau, celui des oligarques, ils ont la plupart entre 30 et 50 ans, n’ayant occupé aucune fonction dirigeante du temps de l’URSS. Dans un classement improvisé et sans doute provisoire, on peut distinguer cinq groupes d’acteurs sur la scène capitaliste russe:

1) Les pionniers réformateurs libéraux, tels Egor Gaïdar, Anatoli Tchoubais, Boris Nemtsov, tous dirigeants de l’Union des Forces de Droite (SPS), très impopulaires mais disposant de leviers financiers majeurs, de l’appui de nombreux journalistes, intellectuels, militants des Droits de l’Homme, dont l’emblématique Serguei Kovalev, idéologue du libéralisme humanitaire, qui demande l’adoption de Mikhaïl Khodorkovski comme « prisonnier politique » par Amnesty International.

2) Les « oligarques » du secteur privé des matières premières exportées, de la finance et des médias. Très proches des précédents et de l’administration Eltsine (« la famille »). Boris Berezovski (ventes d’automobiles à l’étranger, pétrole, médias, finances et influences au Kremlin), Vladimir Goussinski (banques, médias, immobilier), Mikhaïl Khodorkovski (pétrole, Youkos), Roman Abramovitch (pétrole, Sibneft) Mikhaïl Fridman (pétroles de Tiumen, TNK), Vaguit Alekperov (pétrole, Lukoil) Oleg Deripaska (aluminium, Roussal), Vladimir Potanine (Nickel de Norilsk).

3) Les patrons du secteur mixte, bénéficiaires comme les précédents des privatisations et des exportations d’hydrocarbures, mais encore largement insérés dans la nomenklatura d’Etat, les patrons du monopole du gaz (Gazprom, 40% de parts à l’Etat) et de plusieurs banques.

4) Le patronat des secteurs non axés sur les exportations, du complexe militaire et scientifique, de la sidérurgie, de l’agro-alimentaire, diversement liés aux pouvoirs fédéral (Kremlin) et régionaux (gouverneurs). L’idée d’un capitalisme d’Etat y est répandue.

5) La bureaucratie politique et administrative, les appareils militaire et policier, en perte de vitesse bien qu’ils aient joué un rôle essentiel dans la mise en place du pouvoir, la répression de la révolte « parlementaire » de 1993, les deux guerres de Tchétchénie, les campagnes électorales et, plus récemment, la construction du nouveau parti « Russie Unie ». Les tenants des structures de force, armée, polices et FSB, les « siloviki« , se situent dans ce groupe qui n’a rien d’homogène et entretient, avec les quatre groupes précédents, des rapports complexes et changeants. Au nombre des siloviki, il faudrait d’ailleurs ajouter les armées privées des oligarques où ont été recyclés nombre d’anciens agents du KGB. Le dernier venu sur la scène est le clan des siloviki de Saint-Petersbourg mené par Vladimir Poutine. Formé dans le giron de feu le maire Anatoli Sobtchak, un ultra-libéral, son adhésion à l’économie de marché ne peut être mise en doute. Mais une dose accrue d’étatisme est possible, comme en Corée du Sud, à Taiwan ou en Turquie au début de leurs « transitions ». Les pouvoirs (le Kremlin) ont été déterminants dans l’ascension des oligarques : élimination sanglante des structures démocratiques dérangeantes pour la libéralisation (soviets et parlement) en octobre 1993, instauration par le referendum de décembre 1993 d’un régime présidentiel autoritaire partageant le pouvoir avec celui des gouverneurs régionaux, repartage de la propriété dans le cadre de la réélection présidentielle de 1996.

La donne change avec Vladimir Poutine : mis sur orbite par certains oligarques, notamment Boris Berezovski, il n’hésite pas à les priver de leurs empires médiatiques, à en contraindre plusieurs à l’exil ou à les faire emprisonner moyennant des dossiers qu’on imagine abondamment fournis et prêts à servir pour quiconque se mettrait encore en travers de sa route. Le président bénéficie pleinement de la Constitution autoritaire imposée en décembre 1993. Par contre, il fait chapeauter les gouverneurs par des instances (« verticale du pouvoir ») à lui dévouées. Le système oligarchique paraît ébranlé.

4. En voie de globalisation.

Faut-il rappeler que la voie suivie en Russie par les Gaïdar, Tchoubaïs et autres Tchernomyrdine, sous la houlette de Boris Eltsine, avait été recommandée par le mémorandum du FMI en 1991, les experts conseillers Sachs, Aslund et autres ? La désindustrialisation, résultant du démantèlement du complexe militaro-industriel et de la recherche scientifique, l’orientation accentuée vers les exportations de matières premières, l’ouverture du marché intérieur à des produits qui allaient forcément ruiner les industries et l’agriculture locales, tout cela figurait dans le mémorandum et les conseils d’experts avisés. La place offerte à la Russie dans l’économie en voie de globalisation est de facto celle d’une réserve de matières premières. Le potentiel scientifique a été écumé, des milliers de chercheurs de haut niveau sont partis, attirés notamment aux Etats-Unis par de juteux contrats, certaines fondations américaines installées en Russie ayant fait office de recruteurs. Les Etats-Unis et l’Europe sont spécialement intéressés par le gaz et le pétrole. D’autres secteurs pourraient certes être relancés par une politique volontariste de diversification en Russie  : agroalimentaire, automobile, machine-outils, aéronautique, armement. Ce sera l’un des enjeux de l’entrée à l’OMC. Mais là aussi, les risques de la globalisation sont considérables. L’une des pierres d’achoppement des discussions est l’exigence occidentale d’un alignement des tarifs domestiques très bas de l’énergie sur les tarifs européens. Moscou refuse  : ce serait la condamnation à mort de nombreuses entreprises et un risque majeur d’explosion sociale.

La globalisation est commerciale. Elle est aussi militaro-politique. Dans la nouvelle vision de leur rôle mondial, les Etats-Unis envisagent en tout cas un ensemble de dispositifs d’encadrement de la mondialisation, assurant à la fois l’expansion du Marché et leur hégémonie. Une option diversement déclinée par les écoles dites réalistes et néoconservatrices. L’enjeu « eurasien », autrement dit la recolonisation économique et culturelle de tout l’espace ex-socialiste, de l’ex-Yougoslavie à la Chine, fait partie de cette vision, et la Russie est au cœur de cet espace, une puissance qu’un géostratège comme Zbignew Brzezinski envisage de disloquer si possible.

II. La Russie dans « un monde sans URSS ». Repères

1. De l’occidentalisme au réalisme

« C’est l’american way on life qui l’emporte ici », constatait George Bush père lors de son voyage à Moscou en 1990. La bonne entente qui régnait alors, dans l’action commune des dirigeants des deux blocs pour liquider l’un des deux (et non « les réconcilier »), les crédits du FMI refusés à Mikhaïl Gorbatchev, mais accordés à Boris Eltsine en raison de ses choix franchement libéraux, ont formé l’image d’un Occident apaisé et philanthropique. L’euphorie occidentaliste des années 1989-93 s’est calmée lorsqu’il devint évident que l’aide financière était assortie de conditions draconiennes, que les Etats-Unis comptaient élargir l’OTAN avec ou sans l’assentiment de la Russie, finalement contrainte à un « partenariat » de complaisance. L’influence croissante de conseillers militaires américains en Ukraine, en Azerbaïdjan et en Géorgie, les grandes manœuvres autour des pétroles de la Caspienne ont finalement donné l’alarme. Les guerres en Yougoslavie ont révélé les nouvelles ambitions des Etats-Unis dans les Balkans. Moscou a découvert brutalement l’ampleur de la chute : sa diplomatie n’était plus que l’ombre d’elle-même.

La Russie se trouvait soit écartée de la scène diplomatique, soit réduite au rôle d’intermédiaire auprès de Milosevic, lors de la guerre du Kosovo, en tout cas confrontée à un déploiement de forces dont elle s’est sentie la cible potentielle dans l’avenir. Dès 1993 et surtout après 1996 , la politique extérieure russe s’est recentrée sur deux objectifs : d’abord, la reconstitution de liens dans l’espace ex-soviétique rebaptisé « étranger proche », ensuite le ré-équilibrage des relations avec le monde dans un sens « euro-asiatique », impliquant, selon la ligne préconisée par Evgueny Primakov, des liens renforcés avec la Chine, l’Inde et l’Iran, un retour sur la scène proche-orientale.

2. CEI : les rapports au « proche étranger »

Contrairement à l’idée reçue, et récurrente, ce n’est pas l’indépendantisme militant de sept républiques périphériques rassemblant moins de 10% de la population de l’URSS et de régions occidentales de l’Ukraine qui ont mené l’Union soviétique à la dislocation. Si les facteurs d’implosion étaient considérables, une majorité des Soviétiques s’étaient prononcés pour le maintien de l’Union au moins sous une forme confédérale et ses républiques « musulmanes » étant plus attachées que d’autres à un système qui les subventionnait. Au contraire, la Russie de Boris Eltsine, ses élites financières en gestation et ses groupes exportateurs de pétrole et de gaz étaient les premiers intéressés, et seront les plus ardents à mettre fin à une Union qui les obligeait à partager des biens qu’ils pourront davantage exporter contre devises fortes.

Les anciennes républiques, obligées d’acheter à la Russie les hydrocarbures à des prix se rapprochant progressivement des cours mondiaux vont se retrouver dans des situations d’endettement qui renforceront ultérieurement la prédominance russe. Celle-ci s’exercera moins, en Ukraine par exemple, par des pressions politiques et militaires classiques que par de très « capitalistes » méthodes : l’allégement de la dette énergétique a été négociée en échange de prises de participation russes dans le capital des entreprises d’Ukraine.

Ce redéploiement se heurte à deux adversaires mineurs et à un troisième d’envergure. Les deux premiers sont le panturquisme, redouté au début de la décennie et l’islamisme politique : tous deux ont été contenus par la force centripète des nationalismes « ethniques » conjugués aux intérêts communs avec la Russie. L’islamisme est plus menaçant dans les pays d’Asie centrale où il anime des oppositions aux régimes autoritaires (et fragiles) en place. Le troisième acteur est d’une autre nature. Les Etats-Unis ont des ambitions continentales (eurasiennes, caspiennes) et sont le principal vecteur de la globalisation, aux moyens financiers, technologiques, militaires nettement supérieurs à ceux de la Russie.]

3. Politique extérieure (hors CEI)

La nouvelle politique extérieure russe a connu trois étapes :

1) de 1991 à 1996, la politique occidentaliste du ministre russe des affaires extérieures Andréi Kozyrev renouvela en profondeur le personnel du MID. Celui-ci s’est peuplé de chauds sympathisants de la « Maison Blanche » (de Washington) et de la cause israélienne, ce qui n’était pas vraiment l’habitude à la place Smolensk. Les « orientalistes », spécialistes du monde arabe et de l’Afrique ont été remerciés, privant le MID de tout un héritage, et ce au bénéfice de néophytes qui n’avaient d’yeux que pour Washington et les autres capitales occidentales, ou encore Tel-Aviv. Le ton général des médias russes basculait de l’ancienne « solidarité anti-impérialiste » au règlement de comptes virulent avec tout ce que la planète comptait de communistes, de révolutionnaires, de castristes, de Palestiniens et autres « terroristes », d’adversaires de la mondialisation néolibérale.

2) de 1996 à 1999, le recentrage. Les expériences accumulées en Yougoslavie et autour de la Caspienne, la prise de pouvoir à Kaboul du régime taliban que soutient la CIA et la poursuite de la « carte islamiste » des Etats-Unis contre la Russie (et la Serbie) après avoir longtemps servi contre l’URSS font sérieusement réfléchir. Les Russes prennent conscience d’être la cible potentielle du déploiement hégémonique des Etats-Unis. Mais, contrairement à ce que préconise un Guennadi Ziouganov, pénétré d’une vision géopolitique très « eurasienne » du rôle de la Russie, la politique extérieure russe ne prendra pas le tour d’une nouvelle guerre froide de « résistance à l’impérialisme américain ».

3) sous Vladimir Poutine, le tournant. Dès la fin 1999, le choix se profile d’une réaffirmation de la puissance russe, mais en composant avec l’hégémonie états-unienne. Une refonte de la politique militaire s’amorce : professionnalisation de l’armée en situation catastrophique, investissements dans les nouvelles technologies de gestion, de communication, du renseignement, relance de l’armement nucléaire y compris les armes stratégiques offensives. Simultanément a lieu une vaste remise à jour de la stratégie pétrolière. Sur ces deux fronts, la Russie de Poutine esquisse un redéploiement qui devra ensuite saisir l’occasion du 11 septembre pour se situer en apparence en osmose avec le discours « antiterroriste » de l’administration Bush junior, sinon de la guerre globale américaine qui s’amorce. Mais il y a, dans cette alliance, ambivalence et source de malentendu. Si les grands médias libéraux de Moscou applaudissent Vladimir Poutine à grand renfort de discours sur le « ralliement de la Russie à la civilisation mondiale », d’islamophobie et de dénonciation des terrorismes, notamment arabe et palestinien, divers centres d’études stratégiques et des milieux officiels, mettent en garde contre l' »unilatéralisme » de Bush, et le non-respect de l’ONU. Cette ligne de « solidarité critique » avec Washington s’accentue avec les campagnes successives d’Afghanistan et d’Irak, où la Russie offre ses bons services mais défend d’arrache-pied ses intérêts, notamment dans le dossier de la dette irakienne et du partage des marchés pétroliers après la guerre. Vladimir Poutine a le profil bas, le « désaccord » modeste, sa marge de manœuvre est étroite, mais elle va s’élargir lorsque à la faveur des échecs de l’occupation américaine en Irak se renforce l’idée d’un contre-poids sur l’axe « Paris-Berlin-Moscou ».

4. « Antiterrorisme » en Tchétchénie et … à d’autres fins

L’adhésion à la « guerre anti-terroriste » de George Bush a permis à Vladimir Poutine de se poser aux avant-postes de cette guerre, dans sa propre campagne de répression en Tchétchénie. Pour arrêter le « bal des souverainetés », Boris Eltsine avait engagé fin 1994 une guerre terriblement meurtrière, où l’armée russe est défaite. Dans une société tchétchène clanique, mais aussi éduquée et laïcisée (à la soviétique) et de tradition soufie, cette première guerre russe (1994-96) a favorisé la pénétration du radicalisme islamiste wahhabite (soutenue par l’Arabie saoudite), l’introduction officielle de la charia par le pouvoir séparatiste d’Aslan Maskhadov. En 1996-99, le retrait russe n’enraye pas le chaos. Il encourage probablement les initiatives des Etats-Unis dans la région : alliance antirusse GUAM (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie), présence militaire en Azerbaïdjan, projets de nouveaux oléoducs caspiens évitant la Russie, Bakou-Soupsa (auquel serait rattaché l’oléoduc tchétchène) et Bakou-Tbilisi-Ceyhan. L’un et l’autre doivent sceller l’alliance, sous patronage états-unien, entre l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie. La perspective est l’acheminement par les mêmes tracés évitant la Russie des pétroles du Kazakhstan et du gaz de Turkménistan. Ce dernier doit être également transporté via l’Afghanistan, c’est le projet qu’UNOCAL et l’administration Clinton négocient avec les Talibans. Le prétexte de la deuxième guerre de Tchétchénie sera, en août 1999, le lancement par les chefs « wahhabites » Chamil Bassaiev (tchétchène) et Amir al Khattab (saoudien, lié à Al Qaida) d’une attaque contre le Daguestan en vue d’établir un régime islamiste d’ouest en est du Nord-Caucase. Mais l' »islamiste » Bassaiev est d’abord connu en Russie comme homme d’affaires lié à l’oligarque Boris Berezovski, très influent au Kremlin et occupé à organiser la succession de Boris Eltsine (le lancement de Poutine!). Celui-ci est soupçonné d’avoir financé les « wahhabites » de Bassaiev et le site « Kavkaztsentr » de Oudougov. L’absence de critiques américaines de cette nouvelle guerre russe a surpris. De fait, Washington et l’OTAN semblent avoir donné le feu vert à Moscou. Vraisemblablement pour trois raisons : la situation en Tchétchénie et au Caucase était jugée réellement explosive, les réseaux de Ben Laden menaçaient leurs apprentis-sorciers, et surtout Washington avait reçu des assurances que le futur président russe Vladimir Poutine serait bien l’homme de « la poursuite des réformes en Russie », objectif prioritaire s’il en est. Le sort du peuple tchétchène ne pèse pas lourd dans ces calculs. La guerre russe, qui achève de détruire une société, qui rase villes et villages avec leurs populations civiles, livre sa jeune génération à la tentation du radicalisme désespéré. L’été 2002, Bassaiev prend les commandes de l’armée du gouvernement séparatiste qui avait tenté jusque-là de se soustraire à cette prédominance « wahhabite ». Cette « sale guerre » d’allure coloniale, enjeu de la politique russe, est nourrie par des clans mafieux des deux côtés. Elle expose la Russie à une sournoise « fascisation » par la xénophobie et les pratiques de torture importées de Tchétchénie et nourrit l’hostilité de ses populations musulmanes. Relativement oubliée par les médias occidentaux, elle pourrait y revenir en force si les Etats-Unis le jugeaient nécessaire, au cas où le président Poutine viendrait à déplaire.

Le 11 septembre et la Tchétchénie offrent au Kremlin une nouvelle profession de foi : « la lutte contre le terrorisme ». La Russie n’embraye pas dans l’islamophobie : elle compte près de 20% de Musulmans, vivant notamment en Idel-Volga, elle compose avec le Tatarstan et les muftis, et siège depuis 2003 comme observatrice à la Conférence des pays islamiques. La version russe modérée de l’antiterrorisme est utilement éclairée par un expert du KGB, diplomate et orientaliste tel qu’Evgueny Primakov, peu suspect d’islamophobie .Mais, dans une société sinistrée, la xénophobie bat son plein, et la crainte de troubles sociaux encourage les milieux policiers à exploiter le thème de l’antiterrorisme à des fins de répression. Des spécialistes en « terrorisme » y englobent « les extrémistes » en général, l’extrême-droite et les antiglobalistes étant mis dans le même panier. Des discours sont tenus, chez les libéraux, sur la filiation entre nihilistes russes, révolutionnaires du 20ème siècle, Lénine et … Ben Laden. Dernière en date des réhabilitations du passé antirévolutionnaire, celle de la « lutte antiterroriste » sous le dernier tsar, Nicolas II. Un haut responsable de la police rappelle la pratique qui consista à prendre appui sur « les associations populaires ». On se souvient du rôle de Zoubatov, créateur au début du siècle de syndicats sous contrôle du pouvoir (le « socialisme policier ») et du concours prêté à la répression policière par les organisations d’extrême droite telles que les « Cent noirs », l' »Union du Peuple Russe », l' »Association de l’Archange St Michel » etc. Nikolai Litvinov, colonel de la milice et chercheur du MVD, est l’auteur d’un ouvrage sur le terrorisme qu’on aurait retrouvé dans l’un des refuges de Ben Laden en Afghanistan. Il participe à la rédaction de la loi fédérale russe de « lutte contre le terrorisme ». Cet homme d’action et savant a plongé dans les archives de l’époque des tsars sur le terrorisme. Il a découvert que les auteurs ou inspirateurs des attentats étaient souvent des « drogués », des intellectuels, des marxistes comme Plekhanov. La plus grande vague de terrorisme est associée, par N. Litvinov, à la révolution de 1905-1907. Et de citer en exemple les policiers modèles de l’époque, Georgii Soudeinik et Serguei Zubatov, ce dernier fut dénoncé par Lénine. C’est avec les initiatives « de la base », des formations antiterroristes du peuple, que le combat fut mené. Les organisations que cite en exemple le colonel Litvinov s’étaient illustrées, sous le règne du dernier tsar, au début du siècle, dans les pogromes anti-juifs et autres massacres d’ouvriers et de paysans, avec la complicité du ministre de l’Intérieur de Nicolas II, puis Premier ministre Piotr Stolypine, réhabilité aujourd’hui comme « grand réformateur » libéral de l’époque, ce qu’il fut réellement (début de privatisation dans l’agriculture). Les Centuries noires étaient en quelque sorte les sections d’assaut du proto-fascisme russe. Voilà une référence éloquente, une façon de voir qui fera sans doute reparler d’elle.

5. L’alliance conflictuelle avec les Etats-Unis

La victoire remportée sur l’URSS dans la guerre froide a conduit les Etats-Unis à déclarer « zones d’intérêts stratégiques » la Transcaucasie (Caucase du sud) et l’Asie centrale, autrement dit le bassin de la Caspienne. En y ajoutant l’Ukraine, c’est toute la moitié sud de l’ex-Union soviétique qui est concernée. Il ne manque plus, pour compléter cette reconquête de l’Eurasie, que le gaz, le pétrole, et les industries de Russie d’Europe et de Sibérie. Tant que l’Etat russe se maintient, sa souveraineté territoriale est respectée, et l’action états-unienne s’effectue là (en Fédération de Russie) au travers des stratégies pétrolières privées et des forces d’influence acquises, via les fondations ad-hoc, dans les médias, l’enseignement, les « révisions de l’Histoire », les programmes de télévision, les radios privées, le cinéma, le marché vidéo, bref tout ce qui peut servir à la colonisation culturelle.

Le « partenariat » officiel avec Washington, qui avait splendidement fonctionné lorsqu’il s’était agi de liquider la puissance soviétique allait s’avérer très illusoire immédiatement après : si la Russie conservait une « parité nucléaire » et donc une « capacité de nuisance » suffisante pour imposer la crainte et le respect, si cette force et ses réserves naturelles lui permettent de siéger au G7 devenu G8, elle n’avait plus le statut de superpuissance de l’URSS et les avancées très rapides des Etats-Unis en termes de techniques militaires et d’influence politico-militaire sont allées de pair avec l’effondrement de l’économie et de l’armée russes. Les rêves des démocrates pro-américains de Moscou ne pouvaient qu’être déçus et les craintes des « patriotes » de plus en plus vérifiées. Sauf que (à ceci près que???) les administrations Clinton et Bush cherchent moins à heurter la Russie, certes encore humiliée par l’amendement Jackson-Vennik, qu’à l’intégrer à la globalisation. « Un rapport de domination par consentement mutuel » : telle serait la formule choisie par Washington. Dès lors, le « partenariat » renouvelé par Vladimir Poutine se veut très différent de celui qu’avait imaginé Boris Eltsine. Plus réaliste, il tend à ménager, dans le cadre d’une prédominance états-unienne indéniable, les marges de manœuvre qui permettent à la Russie de restaurer des zones d’influence en périphérie et de faire valoir ses bons et loyaux services dans la conduite des intérêts de la « communauté internationale ».

En 2000-2003, l’activisme de Vladimir Poutine a incontestablement réussi à resserrer les liens avec la plupart des anciennes républiques soviétiques, y compris celles d’Ukraine, d’Azerbaïdjan et d’Asie centrale où l’influence américaine s’était le plus étendue, mais à l’exception de la Géorgie en pleine déstabilisation. En Ukraine, la Russie use de la dette énergétique et des prises de participation dans des entreprises de longue date liées à l’URSS, et sans doute des aspirations populaires à un renouement des liens. Sur ce chapitre, l’Ukraine est certes divisée entre des majorités pro-russes, communistes ou non, à l’Est et au Sud, et la mouvance nationale-libérale très antirusse qui prévaut à l’Ouest, en Galicie, et plus modérément en Transcarpatie. Tant en Ukraine qu’en Asie centrale et en Transcaucasie, on se trouve en présence de projets contradictoires qui impliquent (et opposent) principalement les puissances américaine et russe, mais aussi des puissances secondaires (Turquie, Iran) et des géants pétroliers liés aux puissances mais non alignées nécessairement sur les pouvoirs. En Transcaucasie, l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilisi-Ceyhan) est clairement dirigé contre les intérêts russes, de même qu’en Ukraine, le projet de pipeline reliant Odessa à Brody, pour acheminer le pétrole caspien vers l’Europe centrale. L’un et l’autre ont été contestés par les firmes occidentales en raison de leur non-rentabilité, mais encouragés par les administrations Clinton et Bush pour des raisons politiques.

Or, si les Etats-Unis et l’Union Européenne cherchent à intégrer l’Ukraine à l’Union européenne, pour la détacher de la Russie, celle-ci met en œuvre un contre-feu avec, en 2003, la création d’un « Espace économique commun » entre Russie, Ukraine, Biélorussie et Kazakhstan. Au plan militaire, l’élargissement de l’OTAN (avec « partenariat » russe) et l’établissement de bases (Asie centrale) et de missions américaines (Géorgie, Ukraine) se heurte à une contre-offensive russe, sous couvert de « Traité de Sécurité Collective » doté d’une force d’intervention rapide, impliquant fin 2003 six des douze Etats membres de la CEI et une nouvelle base à Kant (Kirghizistan). Le ministre de la Défense, Serguei Ivanov fait savoir, à la veille de son inauguration le 23 octobre 2003, que l’aval donné à l’implantation de bases militaires de l’OTAN (« et non des Etats-Unis ») en Ouzbékistan et au Kirghizistan concernait la seule période de l’opération en Afghanistan et du mandat de l’ONU, « mais pas pour des délais plus longs ».

Peu de temps auparavant, le 2 octobre, le président Poutine a adopté une nouvelle doctrine militaire qui confirme l’intention de la Russie de conserver (et développer) des forces nucléaires « comme moyen de dissuasion politique », ne projetant pas de les employer « en premier », mais se réservant « le droit de faire usage de la force à titre préventif lorsque les intérêts de la Russie ou ceux de ses alliés sont menacés et que tous les autres moyens se sont avérés inefficaces ». Le 3 novembre, Vladimir Poutine précise dans un entretien à un journal italien : « Le droit international actuel a établi les stricts critères de la possibilité de l’usage de la force. On ne peut user de la force que par décision du Conseil de sécurité de l’ONU ». Le président russe esquive la question du journaliste qui veut lui faire dire que la guerre préventive serait aussi dans les intentions du Kremlin..

6. Problèmes identitaires

Le rapport changeant de la Russie au monde s’élabore enfin dans une redéfinition identitaire complexe et douloureuse. La fin de l’URSS relègue dans le passé l’identité « impériale » ou sa variante soviétique. Au-delà de ces formes de « patriotisme politique », c’est l’ensemble des traditions communautaires et spirituelles russes qui se trouve mis en question par la globalisation, le choc culturel de l’ouverture des frontières et le déferlement des produits de la culture de masse américaine. Des libéraux, mais aussi des marxistes internationalistes ont tendance à négliger ces questions, puisque « le monde s’unifie » et que les « singularités » russes n’y seront plus qu’un souvenir.

Il faut pourtant se garder de l’esprit « jet society« , de gauche comme de droite, en vertu duquel l’ère du supersonique et d’Internet abolirait les distances et les différences. Ce n’est pas, ici, le lieu d’en traiter. Signalons seulement que les aspects nationaux et religieux, les plus souvent évoqués lorsqu’on parle d' »identités », ne sont pas les seuls à devoir être pris en considération. Le règne de l’argent, auquel n’étaient guère habitués les Russes, et les privatisations ont bouleversé en quelques années les rapports sociaux, les relations au sein des familles et des cercles d’amis, modifié brusquement des millions de trajectoires personnelles, poussant à l’émigration des centaines de milliers de personnes, se retrouvant sur les divers marchés de l’emploi en Occident (hautes qualifications, chantiers et exploitations agricoles intensives ou prostitution). Le pays se refait avec « ceux qui restent ». Amoindri, démoralisé, « floué par l’Histoire ».

Pas plus que la collectivisation stalinienne des années trente « liquidant » la civilisation rurale, la libéralisation des années 90 n’aura facilement raison des manières de vivre et de penser, d’entrer en rapport les uns avec les autres façonnés par de longues habitudes. La question se pose, d’ailleurs, en termes très divers selon les couches sociales et les régions. A côté d’une société « bourgeoise » conforme aux attentes occidentales et reproduisant les discours convenus, et surtout concentrée à Moscou, de vastes secteurs de la société soviétique relativement homogène ont été soit renvoyés vers des modes de relation pré-modernes, soit précipités dans des formes de déchéance humaine terrifiantes. Des formes de solidarité et de résistances nouvelles s’essaient également qu’occultent totalement nos canaux d’information courants. En tout cas, la « prikhvatizatiia » (déformation du mot « privatisation » évoquant la prédation) est très largement rejetée, ce que les libéraux ne veulent pas admettre ou qu’ils méprisent comme « asiatisme » ou « mentalité d’esclaves ». Au même titre que le « regret » de l’URSS qui, à la faveur du désastre actuel, revêt l’image d’un « paradis perdu ». Autre forme de quête identitaire, l’attitude envers le passé soviétique, toujours très présent, est vite réduite à une « nostalgie » irrationnelle, alors que des enquêtes approfondies montrent qu’il s’agit de réévaluations réfléchies de ce passé, évidemment « positives » par rapport au dénigrement qui a dominé les médias depuis 1991. Or, c’est surtout l’idée d’une « parenthèse » a-historique, comme si le temps s’était arrêté entre 1917 et 1991, qui est intenable.

Nombre d’anciens Soviétiques, et même des jeunes arrivés à l’âge adulte « après la fin du communisme » pourraient reprendre à leur compte ce que disait le secrétaire d’état américain Colin Powell, réhabilitant sans le vouloir l’héritage soviétique : « La Russie occupe une position clé dans l’arène mondiale. C’est un grand pays, étendu sur 11 fuseaux horaires, avec un impressionnant potentiel stratégique, énergétique, économique, des gens talentueux et bien éduqués, qui ont obtenu de remarquables succès dans la science, la technique et les arts ».

Le tournant de l’ère Poutine paraît vouloir accorder le discours russe de restauration de la puissance avec celui de l’hégémonisme états-unien sous le prétexte commun de la lutte contre le terrorisme international. Reste à voir dans quelle mesure le capitalisme et l’état en Russie ont encore vocation à des espaces de souveraineté, ou de singularités culturelles. Dans un processus globalitaire qui les contredit, une logique de destruction des sociétés humaines non conformes.



Articles Par : Jean-Marie Chauvier

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