Quelques remarques sur la violence révolutionnaire.

Quelques remarques sur la violence révolutionnaire. Jean Bricmont Intervention orale faite le 9 septembre 2006 aux « Six heures pour nos libertés », manifestation organisée par le Comité pour la liberté d’expression et d’association, et consacrée à la défense de Bahar Kimyongur, belge d’origine turque poursuivi pour délit d’appartenance à l’organisation turque DHKP (voir http://leclea.be/). Je remercie Thierry Delforge pour avoir assuré la transcription de cet exposé oral.

Je remercie le CLEA de m’avoir invité. J’espère qu’il ne va pas le regretter. Je dois reconnaître que je ne suis pas du tout spécialiste des problèmes des libertés, des lois sécuritaires, des Droits de l’Homme etc. Mon intervention va donc se situer un peu en dehors du thème général de la soirée. La seule façon dont j’ai pu établir un lien avec l’affaire Bahar, c’est de parler de la violence et de la violence révolutionnaire. Quand j’ai eu des discussions sur l’affaire Bahar, on m’a toujours parlé de la violence, du problème de la violence aveugle, du terrorisme du DHKP. Je ne vais pas légitimer la violence du DHKP, ni discuter de la situation en Turquie à laquelle je ne connais rien. Je ferai seulement quelques réflexions générales sur le rôle de la violence dans l’Histoire, pour terminer par des remarques sur ce qui me semble être le problème le plus important dans la politique internationale aujourd’hui, en relation avec les guerres au Moyen-Orient.

Quand je veux parler de la violence révolutionnaire, je ne veux pas parler seulement de la violence  » sympathique « , celle des Sandinistes au Nicaragua, ou celle des Communards pendant la Commune de Paris, dont il est assez facile de trouver des gens qui en disent du bien. Mais de la violence qui est en général diabolisée ici, celle du Hamas, du Hezbollah, des révolutionnaires népalais, de la résistance irakienne, celle des Talibans etc. Avant de dire des choses qui pourraient être prises pour une apologie de la violence, je dois signaler que toutes mes actions passées et futures sont non-violentes et que tous les conseils d’action que je pourrais donner à quiconque seront toujours à caractère non-violent. Je pratique totalement la non-violence, mais je ne peux m’empêcher de le faire de façon critique. Je n’arrive pas à partager les discours occidentaux sur la non-violence quand il s’agit de la violence des autres.

Le premier exemple que je vais prendre dans l’Histoire, c’est la Révolution française et les guerres napoléoniennes. La Révolution française était un événement très violent, et les guerres napoléoniennes l’étaient encore plus. Je pense par exemple à la Terreur : il y a pas mal de gens qui ont été tués et qui étaient totalement innocents. Il y a eu beaucoup de sang innocent qui a été versé. Néanmoins, l’impact de la Révolution française dans l’Histoire est énorme. C’est une révolte antiféodale et antireligieuse d’une radicalité qui n’a pas existé dans les révolutions anglaise et américaine, ce qui était sans doute lié à sa forme particulière de violence. La Révolution française est restée, pour les anarchistes, pour les marxistes, pour les bolcheviques, mais aussi pour les laïques du monde entier, en Asie, en Amérique latine et ailleurs, même dans le monde arabo-musulman, quand il y avait là des mouvements laïques, LE modèle de la révolution. Cela n’a pas été le cas des révolutions anglaise et américaine, qui étaient en fait aussi très violentes, mais d’une autre façon. Cette violence révolutionnaire, qui est en général très critiquée, a eu un impact non négligeable. Les guerres napoléoniennes, qui étaient d’une certaine façon le travestissement, le détournement et l’échec de la Révolution française, qui ont débouché sur la Restauration et qui, en ce sens, ont été un désastre complet, ont néanmoins eu un effet de déstabilisation par rapport aux monarchies traditionnelles en Europe et ont permis d’une certaine façon de répandre des idées révolutionnaires, bien que de façon ambiguë.

Passons maintenant à la Révolution russe. Et prenons la période la plus noire de cette révolution, celle qui est la plus diabolisée, la période de Staline. Vous pouvez retourner les choses comme vous voulez, et je veux bien avoir un débat sur l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, mais les gens qui in fine ont battu les fascistes et les Nazis, ce sont les Soviétiques et ils étaient dirigés par Staline : c’est l’Armée rouge qui a porté le plus gros coup à l’armée allemande et qui a permis la victoire. Ce ne sont pas les démocrates occidentaux, ce ne sont pas les antifascistes occidentaux, ce n’est pas la République espagnole et ce ne sont pas les Anglo-américains qui ont mis fin au nazisme, mais les Soviétiques. C’est un fait historique, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, mais c’est un fait historique qui est en général oublié et que, à mon avis, il ne faut pas oublier. On peut peut-être dire que les Anglo-américains ont empêché la progression des Soviétiques plus à l’Ouest mais il est certain qu’ils sont arrivés à un moment où les Allemands étaient déjà essentiellement vaincus.

Prenez maintenant les luttes anticoloniales qui sont probablement le plus grand mouvement de libération du 20ème siècle. Toutes ces luttes ont été extraordinairement violentes. Beaucoup de gens aiment opposer la résistance irakienne à la résistance vietnamienne dont j’entends subitement dire beaucoup de bien. Mais je suis assez vieux pour me rappeler de ce qu’on disait de la résistance vietnamienne, à l’époque où elle avait lieu. Et à cette époque-là, que disait-on ? Ho-Chi-Minh qui dirigeait cette résistance était un produit de la III ème Internationale, c’est-à-dire de l’Internationale stalinienne. Et il a évidement éliminé l’opposition dans son pays. Quand il y a eu la réforme agraire au Nord-Vietnam, des dizaines de milliers de gens sont partis vers le Sud, à pied, ont voté avec leurs pieds, comme disaient les Occidentaux et leur départ a été utilisé par la propagande de guerre américaine. Donc, il ne faut pas reconstruire le passé aujourd’hui, en ce qui concerne la violence de la lutte vietnamienne.

J’insiste sur le fait que je parle ici de la  » mauvaise  » violence, celle qui est injuste, qui implique l’usage de la force arbitraire, où des civils innocents sont tués, la violence des états, y compris des dictatures, mais qui, au regard de l’Histoire, a des effets importants, dont il n’est pas évident qu’ils auraient été pu être obtenus autrement.

Je veux dire aussi deux mots sur les actions non-violentes, parce qu’en général, les gens qui critiquent ces méthodes violentes leur opposent la lutte pour les droits civiques des Noirs aux Etats-Unis, la décolonisation de l’Inde et la lutte contre l’Apartheid. Mais ils oublient plusieurs choses.

Dans la lutte des Noirs aux Etats-Unis, il faut comprendre, qu’à partir de Kennedy, le gouvernement fédéral américain a décidé de soutenir la déségrégation et de s’opposer aux menées des extrémistes blancs qui, en fait, avaient régné par la terreur dans le Sud des Etats-Unis jusqu’à ce moment-là. Que ce soit pour des raisons d’image des Etats-Unis ou des raisons de politique interne, je n’en sais rien, mais Kennedy a envoyé l’armée fédérale appuyer les mouvements de déségrégation. Et donc les extrémistes blancs se sont trouvés face à l’armée la plus puissante du monde, ce qui n’est pas exactement une situation de pure non-violence.

Quand on prend l’Inde et le combat de Ghandi, il ne faut pas oublier que, quand il a réussi, il faisait face à un empire britannique qui avait été terriblement affaibli par les deux guerres mondiales. Et ni Guillaume II ni Hitler, qui avaient contribué à cet affaiblissement, n’étaient particulièrement non-violents.

Quand on passe à l’Afrique du Sud, il ne faut pas oublier que les conflits dans les pays de la ligne de front, l’Angola et le Mozambique, étaient extraordinairement violents. Et l’intervention cubaine en Angola, violente évidemment, qui a permis de défaire l’armée blanche sud-africaine a eu un impact psychologique énorme sur l’Apartheid et sur la lutte contre l’Apartheid.

Si on passe à la période actuelle, ce qui s’est passé au mois d’août de cette année est, à mon avis, un événement absolument historique parce qu’Israël, si l’on tient compte du rapport de force réellement existant, et de sa volonté d’avoir comme carte ultime son armée, qui est un moyen de dissuader, comme ils disent, toutes les forces arabes de la région, a été vaincu. Son armée a été vaincue par le Hezbollah. Elle n’a pas été vaincue complètement mais, par rapport à ses objectifs, qui étaient de détruire le Hezbollah, Israël et son armée ont complètement échoué. Mais c’est le Hezbollah qui a vaincu, lui, et non pas les mouvements de solidarité avec la Palestine, ni les mouvements de la paix. Le Hezbollah, armé par la Syrie et l’Iran, bien sûr : comment voulez-vous qu’il résiste autrement, alors qu’Israël est armé constamment par les Etats-Unis ?

Prenons un autre théâtre d’opération, l’Irak. La résistance irakienne réalise un changement inouï dans la situation mondiale, parce qu’ils sont en train de bloquer l’armée américaine et les Etats-Unis, qui étaient supposés être la  » nouvelle Rome « , comme disait Condoleeza Rice quand ils sont entrés dans Bagdad, montrent qu’ils ne sont pas aussi forts que les Romains. En Irak, les Américains n’ont pas montré leur force mais leur faiblesse. L’armée américaine est complètement bloquée. Il ne faut pas croire ce que vous lisez dans la presse, qui est souvent relativement optimiste. Lisez les rapports des gens du Pentagone qui disent qu’ils n’en sortent pas, qu’ils ne contrôlent pas la situation, pas plus que l’armée irakienne. La situation est évidemment dramatique et, quand ils quitteront l’Irak, ils quitteront un pays qu’ils auront détruit. Néanmoins, la résistance irakienne aura eu pour effet de mettre fin au mythe de la toute-puissance américaine, et çà, c’est un événement historique. De plus, la résistance a été préparée sous l’ancien régime, c’est-à-dire celui, très violent, de Saddam Hussein. Il ne faut pas croire qu’il s’agit uniquement d’une résistance spontanée due au fait que les gens n’étaient pas contents de l’occupation. Elle a été préparée. Elle a commencé à peu près un mois après la chute de Bagdad. Je ne peux pas croire qu’une résistance d’une telle force et d’une telle organisation soit purement spontanée. Il suffit de comparer, par exemple, avec la résistance en Belgique ou en France pendant l’occupation allemande, qui n’atteignait pas la force de la résistance irakienne.

Quand je dis ce qui précède, on peut prendre cela pour une apologie de la violence. Ce n’est pas mon point de vue. Mon point de vue n’est pas que j’aime Robespierre, Napoléon, Staline, Ho-Chi-Minh, Saddam Hussein, Nasrallah etc. Ce que je pense de ces gens là est compliqué mais n’a pas beaucoup d’importance. Pour moi, ce qui m’interpelle, c’est ceci : toute la violence révolutionnaire dont j’ai parlé est, dans tous les cas – ce serait facile à illustrer – une réponse à une violence contre-révolutionnaire antérieure. Une violence des classes dominantes, des colons, des impérialistes. Et ce qui me perturbe c’est la faiblesse, l’extraordinaire faiblesse, en Occident, de la résistance à la violence que l’Occident lui-même produit. Pendant la guerre au Liban, je crois que, sur l’ensemble du territoire des Etats-Unis , pendant un mois, il y a eu entre dix et vingt mille manifestants contre cette guerre. Ce n’est pas que les Américains soient tellement passifs : il y avait un million de personnes dans la rue pour une question liée au problème des sans-papiers et des immigrés. Je suis content qu’ils manifestent pour cela, mais comment se fait-il qu’il y en a un million pour cette cause-là et vingt mille pour une guerre qui provoque plus de mille morts, des centaines de milliers de réfugiés, des destructions inouïes et qui est entièrement soutenue par leur propre gouvernement ? Comment se fait-il qu’il y ait ce hiatus ? Il me semble qu’il y a un désintérêt pour les questions internationales, pour ce genre de question internationale, et surtout pour la question de l’impérialisme ; et il me semble qu’à cause de cette passivité, – par exemple la passivité lors de la première guerre du Liban, qui a donné naissance au Hezbollah – nous n’avons simplement aucun droit d’aller donner des cours sur la non-violence, la démocratie et les Droits de l’Homme dans le Tiers-Monde. Simplement parce que nous nous sommes déconsidérés en ne critiquant pas et en ne nous opposant pas suffisamment à la violence de notre propre système. Ceci me paraît être un raisonnement moral élémentaire, bien que je sois conscient du fait que beaucoup de gens ne sont pas d’accord avec moi là-dessus.

Je termine par une remarque générale. Quand les opprimés utilisent des moyens de lutte généralement non-violents, comme Chavez, Allende, Arbenz au Guatémala dans les années 1950, Mossadegh en Iran, les Palestiniens pendant la période d’Oslo – on leur vole leurs terres, on se moque d’eux de toutes les façons, on ne les écoute pas, on les renverse etc. Et quand ils utilisent des moyens violents, comme la résistance irakienne aujourd’hui, le Hezbollah, le Hamas etc., l’immense majorité des intellectuels occidentaux, bien que, sans doute, pas ceux qui sont dans cette salle, lèvent les bras au ciel et crient à la démocratie, à la non-violence et au respect des Droits de l’Homme. Je pense qu’il serait très aimable de la part des oppresseurs de dire aux opprimés, une fois pour toutes, quelles armes ils ont le droit d’utiliser.

En espérant que ces quelques remarques ne seront pas utilisées contre le CLEA ou contre Bahar, je vous remercie.

Intervention, le 9 septembre 2006, aux « Six heures pour nos libertés », organisées par le CLEA (voir http://leclea.be/ ). Je remercie Thierry Delforge pour avoir assuré la transcription de cet exposé oral.



Articles Par : Jean Bricmont

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