Qui finance les infrastructures en Afrique?

Photo : Ethiopie du sud (CC BY-NC-ND 2.0) Carsten Ten Brink

Les besoins en infrastructure font l’objet d’un large consensus. Mais la question de leur financement, de leur montant et de leur source ne semble toujours pas résolue, ce qui pourrait mettre à mal certains projets dans les années à venir. Retour sur les différentes estimations des besoins financiers, l’identité des bailleurs et les raisons des déficits de financement observés.

Le chiffrage des besoins financiers pour mettre en œuvre les Objectifs du Développement Durable (ODD) ou pour les projets d’infrastructure en Afrique a fait l’objet de nombreuses estimations. Celles-ci peuvent varier assez fortement selon les objectifs retenus (quel niveau d’infrastructure optimal vise-t-on ?, des infrastructures de base pour tous, ou des infrastructures améliorées pour une majorité ?), les méthodes employées (quelles hypothèses faites sur l’évolution démographique, l’évolution du taux d’urbanisation, le coût et la durée de vie des technologies ?) et les organismes qui les ont réalisés [1].


Un chiffrage des besoins financiers pour les infrastructures

La CNUCED, Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement, dans son Rapport sur le développement de l’Afrique 2016, recense plusieurs estimations. Celles-ci vont, de 25 milliards de dollars annuels pour le seul secteur énergétique africain à 1.200 milliards de dollars par an pour la réalisation de l’ODD n°1 concernant l’éradication de l’extrême pauvreté dans le monde (seuil d’1,25$/jour/personne).

La Banque mondiale estime les besoins nécessaires pour les infrastructures de transport, d’énergie, dans les TIC et l’eau à 93 milliards de dollars par an pour le continent africain. Un montant considérable puisqu’il représente entre 10 et 12 % du PIB des pays à revenu intermédiaire et entre 25 et 36 % pour les pays à faible revenus [2]. En 2010, l’Africa Infrastructure Country Diagnostic (AICD), commandité par l’ICA [3] (Infrastructure consortium for Africa), tablait dans son évaluation sur les mêmes besoins, à hauteur de 93 milliards de dollars par an pour le continent africain.


Tableau 1. Estimations des besoins de financement de l’Afrique liés aux objectifs de développement durable

Source : Tiré de CNUCED -Rapport 2016 sur le développement économique en Afrique

D’autres estimations, sectorielles, ont également été avancées. L’Africa transport sector outlook – 2040 [4] de l’Union africaine estime à 68 milliards de dollars par an les besoins en infrastructure de transport tandis que l’Africa energy outlook – 2040 [5]considère que 43,6 milliards de dollars par an seront nécessaires pour les infrastructures énergétiques. Le Global Infrastructure Outlook [6] (initiative portée par le G20) table sur des besoins de financement en infrastructure de 174 milliards de dollars par an pour l’ensemble du continent.

La réalisation des 51 projets du seul Plan d’actions prioritaires (PAP) du PIDA a été estimée à 68 milliards de dollars, soit près de 8 milliards de dollars par an sur une période de 9 ans (2012-2020). Il s’agit ici de projets prioritaires pour les membres de l’Union africaine et dont l’intérêt est de renforcer les liaisons panafricaines.

Quelles que soient les estimations retenues, les besoins s’avèrent donc colossaux pour beaucoup de pays. En 2013, plusieurs États africains avaient réussi à allouer une part importante de leurs budgets aux infrastructures : le Cap vert (44 %), la Namibie (39 %), l’Ouganda (28 %) ou l’Afrique du Sud (24 %) [7]. Ces cas font figure d’exception.


État d’avancement du PIDA

Afin de se donner une idée des progrès réalisés depuis quelques années en matière d’infrastructure, penchons-nous sur les projets du programme pour le développement des infrastructures en Afrique (PIDA). Un rapport [8] d’étape du PIDA a été publié en 2017. Le tableau ci-dessous reprend le niveau d’avancement des projets début 2018, par type d’infrastructure.


Tableau 2 – État d’avancement des 51 projets du plan d’action prioritaire pour les infrastructures en Afrique. (Calculs à partir de la base de données du PIDA)

Les résultats sont en demi-teinte puisque l’essentiel des projets ne sera pas opérationnel à l’échéance 2020. Les 2/3 environ (35 projets) des 51 projets prioritaires sont en « voie avancée », c’est-à-dire qu’ils sont au stade des montages financiers ou que les procédures d’attribution des travaux sont en cours. Les études de faisabilité ont été validées, ce qui laisse entrevoir, bien que cela ne soit pas une garantie absolue, un début des travaux dans les prochaines années. Trois projets étaient complètement opérationnels début 2018 : la ligne de 2 700 km pour la transmission d’électricité reliant le Maroc à l’Egypte, la centrale de production électrique de Kaleta en Guinée et la mise en œuvre d’une stratégie régionale pour l’utilisation de la nappe aquifère des grès nubiens (au Tchad et au Soudan).

Dans la catégorie « transport », bien qu’aucun projet ne soit totalement opérationnel, de nombreux tronçons d’autoroute ou de chemins de fer ont été finalisés sur des projets continentaux. Par exemple, plusieurs portions de l’autoroute Alger-Lagos fonctionnent, mais la partie traversant le Niger n’est pas encore opérationnelle (notamment du fait de l’état « sécuritaire » du Sahel ces dernières années). De multiples morceaux de ces projets continentaux sont donc en œuvre un peu partout sur le continent sans que les réseaux ne soient complètement finalisés et opérationnels dans leur entièreté.

Concernant l’énergie, deux tiers des projets prioritaires sont achevés ou en voie d’achèvement. Il s’agit pour la plupart de lignes électriques transfrontalières, de centrales hydroélectriques et d’infrastructure de transport de gaz et/ou de pétrole (pipelines, gazoducs…). Certains de ces projets sont dans les cartons depuis déjà plusieurs décennies comme celui de la centrale hydro-électrique Inga III sur le fleuve Congo, et on peut raisonnablement douter de leur mise en œuvre d’ici 2020.

Les résultats sont pour l’heure insatisfaisants pour les projets liés à l’eau qui semblent être le parent pauvre des infrastructures sur le continent. Sur les 9 projets prioritaires, trois seulement semblent en bonne voie début 2018. Un constat d’autant plus accablant que les montants nécessaires pour ces projets sont nettement inférieurs à ceux observés pour l’énergie ou les transports par exemple. Leur montant est généralement compris entre quelques millions et quelques centaines de millions de dollars pour les infrastructures liées à l’eau quand les projets pour l’énergie et les transports tablent sur des budgets bien supérieurs. Le retour sur investissement escompté pour l’eau, comparativement plus faible que pour les infrastructures de transport ou d’énergie, permet pour partie de comprendre cet état de fait, notamment lorsqu’il est fait appel aux acteurs privés pour compléter les financements.

Enfin, pour les projets liés aux TIC, les trois actions prioritaires consistaient en un programme continental pour « améliorer l’environnement du secteur privé pour l’investissement », et à créer des raccordements transfrontaliers d’internet à haut débit sur l’ensemble du continent (ce qui était en cours début 2018).

Les projets d’infrastructure d’énergie et de transports sont donc en bonne voie pour la plupart d’entre eux. Mais ces résultats ne sont pas complètement satisfaisants à deux ans de l’échéance initialement fixée. La grande majorité de ces projets concernaient des opérations de réhabilitation ou de rénovation d’infrastructures existantes et pas de nouvelles infrastructures, sorties de terre. Les besoins financiers estimés ne sont pas toujours atteints, ni pour les projets prioritaires, ni pour le PIDA dans son ensemble.

Les rédacteurs du rapport d’étape 2017 (le NEPAD, l’Union africaine et la Banque africaine de développement) pointent quatre difficultés majeures pour finaliser les projets du PIDA d’ici 2040 : le manque d’implication du secteur privé, la manque de capacité et d’expertise technique, le manque de fonds pour la préparation des projets et le manque de financement adéquat.

Différentes mesures comme des programmes de formation, un mécanisme d’assistance technique pour les premières phases du PIDA sont envisagées. Mais c’est le recours accru au secteur privé qui est surtout mis en avant.

Qui finance les infrastructures en Afrique ?

Une autre source pour le suivi des projets d’infrastructure en Afrique est le rapport de l’ICA (Infrastructure consortium for Africa). Il fait annuellement le point sur les montants totaux engagés sur l’ensemble du continent. Ces données reposent sur les déclarations des différents bailleurs internationaux présents dans les infrastructures en Afrique et peut comporter certaines lacunes. Il s’agit toutefois de l’une des sources les plus complètes sur le sujet.

Un constat majeur ressort : les besoins de financements ne sont pas satisfaits. Les 93 milliards de dollars annuels estimés nécessaires pour mener les programmes d’infrastructure n’ont jamais été atteints (voir tableau 2).


Tableau 3 – Engagements dans les infrastructures et engagements des différents bailleurs (en milliards de dollars) – Données ICA, 2017.

Les principaux bailleurs des infrastructures africaines sont les gouvernements africains. En 2016, on compte cinq pays dont les engagements ont été supérieurs à 2 milliards de dollars : Égypte, Angola, Afrique du Sud, Kenya et Nigeria et 16 États dont les budgets en infrastructure dépassent le seuil de 2 % du PIB [9].

Individuellement, le premier bailleur extérieur sur la période 2012-2016 a été la Chine, avec des engagements variables selon les années. En 2012, 2013 et 2015, la Chine a représenté respectivement 18,2 %, 16,1 % et 26,5 % des financements. Les financements chinois se sont surtout orientés vers le secteur des transports, notamment les infrastructures portuaires et de chemins de fer [10]. Des dépenses qui s’inscrivent dans la stratégie chinoise d’influence sur les plans commerciaux, politiques et militaires [11], notamment au travers du projet de nouvelle route de la soie, « One belt, one road » qui vise à relier la Chine à l’Europe par voie terrestre (via l’Asie centrale et la Russie) et maritime (par l’Océan indien, la côte est-africaine et la mer Rouge). L’objectif étant d’une part de sécuriser les approvisionnements chinois et d’autre part de créer de nouveaux débouchés dans les régions traversées par le projet. La Chine a effectué des dépenses importantes pour intensifier ses échanges avec des ports existants sur la côte est du continent (Dar Es Salaam/Tanzanie, Djibouti, Lamu/Kenya) et développe de nouvelles installations industrialo-portuaires sur les deux principales façades maritimes du continent (Bagamoyo/Tanzanie, Nacala, Beira/Mozambique, Kribi/Cameroun, Lekki/Nigeria, Cotonou/Bénin). Ces investissements sont presque toujours couplés à des projets d’infrastructure terrestre. Au total, entre 2005 et 2016, la Chine aurait investi près de 88 milliards de dollars dans les infrastructures de transport et quelques 80 milliards de dollars pour les infrastructures énergétiques africaines [12]. La Chine propose des prêts concessionnels, de la même manière que les bailleurs occidentaux, et met en avant ses entreprises pour la construction. L’originalité par rapport aux bailleurs « traditionnels » réside dans la négociation régulière d’une partie des garanties en nature lors du remboursement des prêts [13] (le plus souvent en ressources naturelles ou en contrepartie d’un accès aux ressources pour leur exploitation : pétrole en Angola, cacao au Ghana, minerais en Guinée…)

Les membres de l’ICA, qui constituent les bailleurs « traditionnels » du développement (Banque mondiale, G8, UE…), ont représenté entre 25 et 30 % des engagements dans les infrastructures sur la même période, principalement sous forme de prêts. Viennent ensuite les donateurs arabes (principalement impliqués en Afrique du Nord et dans la zone sahélienne), les autres bailleurs multilatéraux (banques régionales de développement notamment) et le secteur privé, qui ne représente qu’une faible part des efforts de financement dans les infrastructures.

Les financements par postes et par régions

Au cours de la période 2012-2016, selon les données de l’ICA [14], 375,2 milliards de dollars ont été engagés dans les infrastructures du continent (tous bailleurs confondus). Les transports sont le premier poste avec 158,5 milliards de dollars engagés, soit 42 % des dépenses sur la période. Viennent ensuite les infrastructures d’énergie financées à hauteur de 134,4 milliards de dollars, soit 35,8 % des dépenses.

À eux deux, les postes transports et énergie ont représenté 78 % des dépenses d’infrastructure entre 2012 et 2016. Les infrastructures de gestion de l’eau ont été financées à hauteur de 50 milliards de dollars (13,3 % du total) tandis que les TIC [15] n’ont attiré que 9,6 milliards de dollars (2,6 % des dépenses). 6 % des budgets ont été dirigés vers des projets multisectoriels (ex : barrage eau/énergie) et/ou n’ont pas été alloués.

Sur la période 2012-2016, les engagements financiers pour les infrastructures n’ont pas toujours été également répartis selon les régions. L’Afrique australe est la région qui a reçu le plus de financement avec 20,8 milliards de dollars d’engagements annuels en moyenne (dont 7,6 pour la seule République Sud-Africaine), suivent ensuite l’Afrique de l’est (16,8 milliards), l’Afrique de l’Ouest (15,8 milliards) et enfin l’Afrique centrale (seulement 6 milliards de dollars engagés annuellement et en moyenne). 1,7 milliard de dollars par an ont été engagés dans les infrastructures panafricaines.

Le secteur public ne peut pas investir

Les pays africains ne parviennent pas à collecter les fonds suffisants pour prendre à leur charge les dépenses nécessaires aux infrastructures. Plusieurs pistes d’explication permettent de comprendre ce constat.

La collecte et la mobilisation de l’épargne privée est insuffisante. Les taux de bancarisation – le nombre de titulaires d’un compte en banque dans une population donnée – et d’investissement y sont parmi les plus faibles au monde, pour partie du fait de l’importance du secteur informel en Afrique. Les transferts de fonds en provenance des diasporas ne sont pas non plus suffisamment réorientés vers l’investissement. De plus, l’épargne des populations les plus fortunées en Afrique se trouve souvent placée hors du continent, là où les rendements sont meilleurs, si ce n’est pas dans des paradis fiscaux.

Ensuite, les budgets et l’économie de certains pays africains sont tributaires des cours de matières premières, notamment du pétrole et des métaux. Les dernières années ont vu des variations à la baisse assez importantes se produire de sorte que les États dépendant des exportations de matières premières – les producteurs de pétrole plus particulièrement – ont vu leur capacité budgétaire diminuer.

Les structures fiscales en Afrique varient fortement ; les pays aux revenus les plus élevés tirent plus de recettes des impôts sur le revenu tandis que le reste des États se concentre sur les taxes sur les biens et services du type TVA. Le ratio des recettes fiscales sur le PIB va de 10,8 % en RDC à un peu plus de 30 % en Tunisie avec une moyenne de 19,1 % du PIB [16] pour l’ensemble du continent. Des montants bien inférieurs à ceux observables dans les pays de l’OCDE dont la moyenne se situe à 32,4 % avec des taux de 44,8 % pour la Belgique, 45,2 % pour la France et 37 % pour l’Allemagne. Les pays africains ne collectent donc pas suffisamment d’impôts pour pourvoir à leurs besoins (en infrastructure mais aussi en protection sociale, éducation…).

Il faut dire que la collecte des impôts est largement rongée par l’optimisation ou l’évasion fiscale. Selon le dernier rapport de Global Financial Integrity, sur la période 2005-2014, le montant annuel des flux financiers illicites serait compris entre 7,5 et 11,6 % [17] du commerce de l’Afrique subsaharienne. Les flux financiers illicites – les capitaux gagnés, transférés ou utilisés illégalement – s’élèvent à 1 000 milliards de dollars depuis 50 ans (l’équivalent de l’aide au développement reçue sur la même période !) et on estime que ce phénomène coûte entre 30 et 60 milliards de dollars par an au continent africain [18]. D’autres estimations considèrent que 50 milliards de dollars échappent à la seule Afrique de l’Ouest chaque année [19]. Près de deux tiers de ces flux illicites sont attribués à des activités commerciales et sont donc le fait du secteur privé et des sociétés transnationales (fraude fiscale, manipulation de prix de transferts, trafics téléphoniques…), le reste étant dû aux activités criminelles (environ 30 %) et à des cas de corruption et d’abus de pouvoir (5 %).

Un autre élément qui participe à ce déficit de financement est le non-respect des engagements en matière d’aide publique au développement de la part des pays riches. En 1970, l’Assemblée générale des Nations-unies a en effet adopté une Résolution selon laquelle « chaque pays économiquement avancé accroîtra progressivement son aide officielle au développement des pays en voie de développement et s’efforcera particulièrement d’atteindre, au milieu de la Décennie au plus tard [avant 1980 – Ndlr], un montant minimum en valeur nette de 0.7 % de son produit national brut aux prix du marché » [20].

Cet objectif n’a que rarement été atteint depuis les années 2000 à l’exception du Luxembourg et de quelques pays selon les années. En 2015, les 29 pays du CAD [21] avaient consacré en moyenne 0,3 % de leur revenu national à l’aide au développement contre 0,32 % pour 2016. Au niveau européen, l’aide a représenté 0,51 % du revenu brut de l’UE en 2016, et ce malgré le fait que les dépenses consacrées à l’accueil des réfugiés soient comptabilisées dans le budget [22]. En 2017, le bilan n’est pas meilleur (voir tableau ci-dessous). L’aide au développement a fait partie des premiers postes à subir l’austérité après la crise de la zone euro.

Source : http://www.oecd.org/development/financing-sustainable-development/development-finance-data/ODA-2017-complete-data-tables.pdf

La conférence sur le climat de Copenhague en 2009 avait abouti à la promesse des pays « développés » de mobiliser 100 milliards de dollars par an entre 2009 et 2020 dans un fonds vert pour le climat [23]. Le fonds est opérationnel depuis 2015. En 2017, seuls 147 milliards avaient été levés, très loin des objectifs fixés. Enfin, le secteur privé demeure l’un des acteurs participant le moins au financement des infrastructures.

Le secteur privé n’investit que dans les projets profitables

Sur la période 2012-2016, les participations du secteur privé dans des projets d’infrastructure en Afrique subsaharienne visaient surtout l’énergie. Au total, le secteur privé a été engagé dans des projets d’infrastructure d’un montant total de 30,5 milliards de dollars en Afrique subsaharienne selon la Banque mondiale (l’ICA estimait ces mêmes montants à 31,2 milliards de dollars sur l’ensemble du continent pour la période 2012-2016). Si l’on s’intéresse à une période plus longue, les investissements dans l’énergie, devant les transports et les télécoms ont représenté le plus grand nombre de projets et de financements. Entre 1990 et 2017, selon la base de données de la Banque mondiale [24] sur les participations privées dans les infrastructures, sur 463 projets renseignés, 236 avaient concerné des infrastructures liées à l’énergie, 108 les transports et 87 le secteur des télécommunications et 32 l’eau et l’assainissement (tableau 4).

Au total, tous secteurs confondus, les partenariats public-privé ont représenté 66,7 milliards de dollars entre 1990 et 2017, soit une moyenne annuelle de 2,47 milliards par an sur une période de 28 ans. En réalité, les PPP ont surtout été employés depuis les années 2000. Sur les 66,7 milliards mentionnées, plus de 60 milliards ont été décaissés depuis l’an 2000.

Entre 1990 et 2000, ce sont les infrastructures de télécoms qui avaient représenté le plus de PPP, à peu près au même niveau que les infrastructures énergétiques. Les équipements de télécommunications (téléphone + internet) sont généralement des plus profitables pour les opérateurs. Une fois les installations en état de fonctionnement, ces infrastructures constituent une rente pour les opérateurs propriétaires qui perçoivent les abonnements des usagers pendant des décennies (ceci est valable au Nord aussi). Les infrastructures de télécommunications sont celles à la durée d’amortissement la plus courte : une vingtaine d’années contre une durée qui peut à aller de 20 à 50 ans pour une voie de chemins de fer et qui sera supérieure à 30 ans pour un barrage ou une centrale électrique.

Il est intéressant de constater que les priorités du secteur privé ne sont pas nécessairement celles avancées par les États africains et par les bailleurs publics ou les plus utiles pour les populations. Les acteurs privés ont en effet préféré s’impliquer dans les opérations les plus rentables.

Tableau 4 – Montants engagés dans des PPP (en millions de dollars) et nombre de projets (entre parenthèse) entre 1990 et 2017

(calculs réalisés à partir de la base de données PPI de la Banque mondiale)

Les besoins de financement pour les programmes d’infrastructure souffrent d’un déficit annuel estimé, au bas mot, entre 10 et 30 milliards de dollars. Les gouvernements africains sont les principaux bailleurs des infrastructures. Le premier contributeur extérieur sur les dernières années a été la Chine, suivie des « bailleurs internationaux traditionnels » (Banque mondiale, pays de l’UE, de l’OCDE, banques régionales de développement). Le secteur privé ne demeure qu’un acteur de second plan dans ces initiatives et ne s’implique que dans des projets lui assurant un retour sur investissement suffisant.

Ces déficits peuvent trouver plusieurs explications parmi lesquelles on peut citer la baisse du cours de matières premières, la faible base fiscale des États africains ou encore la baisse et le non-respect des engagements en matière d’aide publique au développement par les pays riches. Mais le principal facteur de ce déficit est probablement à trouver dans les flux financiers illicites et les pratiques d’évasion fiscale de grands groupes transnationaux. Des montants qui s’élèvent à plus de 50 milliards par an pour le continent. De quoi largement combler les déficits en infrastructure dont souffre l’Afrique…

Annexe :

Tableau 5 – Dix Principaux projets incluant des participations privées dans des infrastructures africaines (1990-2017)

Source base de données PPI// Banque mondiale (consultée le 26 avril 2018) et sites web des entreprises impliquées

Tableau 6 – Principales entreprises privées ayant participé à des PPP d’infrastructure en Afrique (1990-2017)

Source : PPI Database WorldBank


Romain Gelin

Cet article est extrait du Gresea Echos 94 « Infrastructures en Afrique : Chronique d’un mal investissement », avril-juin 2018

Via le CADTM

 

Notes :

[1Voir Claire Nicolas, « Infrastructures : comment quantifier les besoins dans les pays en développement ? », Revue internationale et stratégique 2017/3, n° 107, p155-164.

[2Voir la liste des pays à revenu intermédiaire et à faible revenu selon la classification de la Banque mondiale : https://datahelpdesk.worldbank.org/knowledgebase/articles/906519

[3L’ICA a été lancé lors du G8 de 2005 par l’Afrique du Sud, la Banque Mondiale, la Banque africaine de développement, la Banque européenne d’investissement, la Commission européenne de la Banque de développement d’Afrique australe. L’ICA ne fournit pas de financement mais se veut un lieu de négociation pour accroitre les financements.

[4Commission de l’Union Afircaine, « Africa Transport Sector Outlook 2040 », 2011.

[5Rapport de l’Agence internationale de l’énergie cité dans « Tendances du Financement des Infrastructures en Afrique – 2016 », 2017, ICA.

[6Global Infrastructure Outlook, “Infrastructure investment needs. 50 countries, 7 sectors to 2040”. Oxford Economics, Global Infrastructure Hub. Juillet 2017.

[7UNECA, Rapport 2015 sur le développement des infrastructures en Afrique. E/ECA/CRCI/9/9, 22 octobre 2015.

[8NEPAD Agency, African Union Commission, African Development Bank, 2017, PIDA Progress Report 2017, Addis Ababa, Abidjan.

[9Cap-Vert, Sénégal, Mauritanie, Guinée, Togo, Cameroun, Ouganda, Kenya, Tanzanie, Angola, Zambie, Malawi, Zimbabwe, Namibie Swaziland, Lesotho.

[10Raf Custers, « Benguela : les infrastructures ferroviaires au service de l’extractivisme », Gresea Echos 94, avril/mai/juin 2018

[11La première base navale permanente de la Chine à l’étranger a été annoncée fin 2015 à Djibouti.

[12Source : American Enterprise Institute, « China Global Investment Tracker », cité dans Emmanuel Hache, Kevin Mérigot « Géoéconomie des infrastructures portuaires de la route de la soie maritime », Revue internationale et stratégique 2017/3 (N° 107), p. 85-94.

[13D. Cissé, « Des infrastructures « made in China » en Afrique : une contribution au développement ? », Passerelles, Volume 14 – N°4, 2013 – Centre for Chinese Studies, Stellenbosch University South Africa.

[14Rapports annuels de l’ICA de 2012 à 2016.

[15Des investissements massifs avaient été entrepris sur le continent au début des années 2000, ce qui peut expliquer le relatif tassement au cours de la période étudié.

[17Global Financial Integrity (2017), Illicit Financial Flows to and from Developing Countries : 2005-2014.

[18UNECA (2015), Rapport du Groupe de haut niveau sur les flux financiers illicites en provenance d’Afrique.

[20« Historique de l’objectif de 0.7 % », Journal du CAD 2002, Vol 3, No 4, pages III-11 – III-13, Révisée – juin 2010

[25Fonds privés et publics

Romain Gelin, « Qui finance les infrastructures en Afrique ? » octobre 2018, texte disponible à l’adresse : http://www.gresea.be/Qui-finance-les-infrastructures-en-Afrique.



Articles Par : Romain Gelin

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