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Résistances et révoltes contre les guerres de conquête et la crise économique mondiale
Par Prof. Jules Dufour
Mondialisation.ca, 10 octobre 2011
10 octobre 2011
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L'un des visuels de la marche «indignée»
Un examen attentif de l’ensemble des activités planétaires, en 2011, nous fait saisir assez rapidement que l’ordre mondial imposé par les forces impérialistes dicte de plus en plus la conduite des affaires mondiales et a dépassé les limites du tolérable pour être maintenant qualifié comme celui correspondant à un système injuste et infâme généralisé. En effet, les conséquences économiques et sociales de la crise financière qui affecte l’économie des États-Nations partout dans le monde se caractérise par une diminution marquée des avoirs collectifs, un affaiblissement des institutions nationales et une gouvernance de plus en plus orientée et dominée par les plus puissants. Le pouvoir des peuples s’effrite jour après jour et le droit et la justice sont remplacés peu à peu par la répression économique, la violence armée et l’imposition de la loi des plus forts.

La gestion de la crise économique et financière en Europe en est la plus parfaite illustration avec l’application du processus d’une soumission totale aux impératifs du «Marché».

I. Les manifestations de l’émergence d’une révolution globale des peuples

La réponse aux attaques des grands pouvoirs financiers contre les peuples prend forme peu à peu dans tous les pays gravement affectés en Amérique du Nord et dans la plupart des pays de l’Union européenne. Les peuples se lèvent sous tous les azimuts. Le déploiement de manifestations publiques organisées dans la mouvance du mouvement des «Indignados» dans les rues des grandes agglomérations urbaines comme Lisbonne, Rome, Madrid et Athènes prend de l’ampleur et pourrait ouvrir la voie pour un soulèvement massif des populations appauvries, déshéritées et de plus en plus vulnérables de l’ensemble de la planète sans oublier les émeutes de la faim. Devant cette ruée vers la justice la réplique des forces impériales ne s’est pas fait attendre en appliquant une répression sanglante avec des arrestations arbitraires, des violences féroces contre les manifestants, notamment à Athènes, et l’emprisonnement de milliers de citoyens innocents.

Dans le monde rural,  les paysans sans terre, en particulier les autochtones, continuent leur lutte dans tous les pays latino-américains. Il en est de même dans  les pays affectés par les phénomènes de l’accaparement des terres en Afrique et de la production des agro-carburants qui viennent exercer une ponction importante dans le bien foncier national privant les petits paysans de leurs terres et de leurs sources de subsistance.

II. Les dommages causés par les pouvoirs impériaux

Il faut sans cesse avoir à la mémoire les dommages considérables infligés depuis des siècles à l’humanité par les protagonistes qui édifient et font prospérer les empires. Ces atteintes à la vie, à l’environnement et aux peuples, tout spécialement les peuples autochtones, qui forment l’humanité sont tellement nombreuses et destructrices qu’il serait bien difficile d’en donner une idée exhaustive dans cet article. Il convient, cependant, d’en dresser une liste indicative à laquelle les peuples ont l’habitude de se référer pour organiser la résistance aux processus de destruction des établissements humains comme on a pu le constater en Libye avec cette guerre sanglante perpétrée par l’OTAN, une véritable hécatombe. Selon une excellente analyse de M. Chossudovsky, « alors qu’un gouvernement rebelle « prodémocratique » a été établi, le pays a été détruit. Avec la propagande de guerre en toile de fond, les réussites économiques et sociales de la Libye des trente dernières années ont été brutalement ruinées » (M. Chossudovsky, 2011).

Cette liste indicative pourrait comprendre les éléments suivants :

– La course mondiale aux armements nucléaires et classiques (réarmement et surarmement);

– L’imposition de sanctions économiques et politiques;

– Le recours à la dissuasion nucléaire;

– Le recours à la guerre pour la conquête, l’occupation et le contrôle de territoires dotés de ressources stratégiques (Irak, Afghanistan et Libye et la plupart des guerres du XXe siècle) (Leitenberg, M., 2006) ;

– Les changements climatiques et la fonte de la banquise arctique, de l’inlandsis du Groenland et des glaciers locaux;

– La surexploitation des ressources vivantes des océans et des mers et l’apparition de «zones mortes» de plus en plus nombreuses et de plus en plus étendues;

– La destruction des littoraux (forêts de mangrove et récifs coralliens);

– La déforestation de grands espaces (plaines fluviales et plateaux);

– La pollution des fleuves et des estuaires;

– La destruction des zones humides d’importance internationale;

– La destruction d’économies nationales (Mexique en 1995 et Islande en 2008).

(http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=7696)

III. L’apparition de fractures géopolitiques significatives

L’unanimité recherchée par l’Occident dans l’édification d’un monde unipolaire stable et soumis sera de plus en plus difficile à obtenir. Le bloc Russie-Chine semble se manifester de façon plus nette et on observe une fermeté de plus en plus affirmée de plusieurs pays contre l’imposture institutionnalisée de l’hégémonie d’un capitalisme mondialisé, système qui veut contrôler l’agenda des activités économiques et politiques de tous. Ces pays, appartiennent à l’axe du mal selon Washington, notamment l’Iran, la Corée du nord et la Syrie et, jusqu’à un certain point, les membres de l’Alianza Bolivariana para los pueblos de nuestra América (ALBA), ces derniers prônant une véritable résistance à l’impérialisme, une plus grande coopération Sud-Sud et l’application des règles de la justice distributive.

Selon Gray, le bloc Russie-Chine pourrait d’ici quelques années se poser comme puissance alternative à l’hégémonie américaine (Gray, Colin, 2008). La Chine et la Russie, en tant que membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, «ont opposé mardi dernier leur veto à un projet de résolution des pays occidentaux menaçant le régime syrien de «mesures ciblées» pour la répression sanglante des manifestations. Neuf pays ont voté pour la résolution, la Russie et la Chine votant contre. La résolution n’est donc pas adoptée du fait de leur droit de veto. L’Afrique du Sud, l’Inde, le Brésil et le Liban se sont abstenus». Le sort qui a été réservé à la Libye a pesé lourd dans le résultat de ce vote. On a bien compris que l’invasion armée de la Syrie avait déjà été mise au point et qu’il ne manquait que l’aval du Conseil de sécurité pour passer à l’action à l’instar du processus qui a été suivi en Libye.

IV. Les volets de la résistance: Pour un environnement sain. Contre la guerre. Pour un monde juste et solidaire

Le Forum global tenu à Rio de Janeiro en 1992, l’Appel de La Haye pour la Paix en 1999 et les Forums sociaux qui ont suivi ont pavé la voie pour la mobilisation de l’espoir pour la construction d’un monde juste et ainsi, en vue de cet objectif, pour la définition des actions à promouvoir dans tous les domaines de l’activité humaine. Les conditions essentielles pour sortir les peuples des tenailles de l’impérialisme sont la sauvegarde du vivant et de ses habitats par les processus de régénération naturelle, l’adoption d’un agenda précis pour un désarmement général et complet et des relations entre les peuples basées sur les principes de la coopération et de la solidarité. 

Les traités mondiaux alternatifs qui ont émané des travaux du Forum global s’avèrent un bon guide pour identifier les actions à poursuivre ou à entreprendre. Ils définissent les principaux repères. Selon Adéquation.org, la plupart des ONG qui abordent le développement durable sous son angle international et Nord-Sud, estiment :

«qu’il faut agir sur les mécanismes globaux qui empêchent le développement durable, tels que la politique des Institutions Financières Internationales (IFI) et de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), les transferts financiers des pays pauvres vers les riches (dettes illégitimes, financières et écologiques) qui excèdent l’Aide Publique au Développement (APD), elle-même en baisse et insuffisamment ciblée sur les besoins et services essentiels et les infrastructures de base. Les règles inéquitables du commerce international, la mise en concurrence d’acteurs n’ayant pas les mêmes moyens, la baisse des prix aux producteurs, les subventions aux exportations agricoles et le dumping (vente à prix inférieur au prix de revient), la non-application du Protocole sur les droits économiques, sociaux et culturels, l’impact des modes de production, de consommation et de commercialisation non durables des pays industrialisés et la prédation sur les ressources naturelles, la nécessité de valoriser l’expertise citoyenne et l’éducation à la solidarité internationale et à l’environnement au Nord comme au Sud» (adequations.org).

Selon le même organisme, « les ONG s’organisent en coordinations nationales, européennes (Concord, Bureau Européen de l’Environnement) et internationales, souvent articulées avec d’autres acteurs comme les syndicats. Dans les pays du Sud, des réseaux et centres de ressources sont particulièrement en pointe : Center for science and environnement (Inde) ; REDDA (Réseau environnement et DD ), ENDA (Afrique) ; Third world network (Asie)…Des Fondations, notamment dans les pays anglo-saxons et d’Europe du Nord, jouent également un rôle important dans la recherche et le financement d’initiatives innovantes» (adequations.org).

L’Agenda pour la Paix au 21ième siècle va dans le même sens et définit les actions à promouvoir pour l’atteinte d’une paix réelle et durable (http://membres.multimania.fr/afnulorraine/agendapaix.htm) :

* Enseigner la paix, les droits de la personne et la démocratie;

* Combattre les effets pervers de la mondialisation;

* Progresser dans l’utilisation durable et équitable des ressources naturelles;

* Éliminer le colonialisme et le néocolonialisme;

* Éliminer l’intolérance raciale, ethnique et religieuse et l’intolérance fondée sur le sexe;

* Promouvoir l’égalité des sexes;

* Protéger et respecter les enfants et les jeunes;

* Promouvoir la démocratie et la bonne gouvernance au niveau mondial;

* Promouvoir la non-violence active;

* Éliminer la violence au niveau local;

* Encourager les religions du monde entier à transformer la culture de la violence en culture de la paix et de la justice.

Conclusion

La résistance la plus difficile à organiser dans les pays capitalistes est certes celle de l’établissement d’un système d’éducation à la paix et à la justice. Le curriculum de formation en vigueur (du préscolaire à l’université) accorde peu de temps pour approfondir les multiples dimensions de ces concepts. Et pourtant l’enseignement des valeurs universelles est primordial dans un monde dans lequel la compétition et le bien-être du plus fort s’avèrent toujours les fondements des activités économiques et politiques.

Les organismes onusiens et les organisations non gouvernementales sont souvent placés dans un contexte qui ne leur permet pas d’exercer une action déterminante pour le développement d’un monde juste et solidaire. Ils arrivent cependant à créer un climat propice à un règlement pacifique des conflits et favorable au développement de capacités propres à générer l’autosuffisance alimentaire et une plus grande autonomie de gestion des ressources des territoires.

La marche et le siège des « indignés » dans les villes européennes sont, pour nous, une indication que les peuples de la Grèce, du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie commencent à comprendre que leur avenir et l’avenir de leurs enfants sont sérieusement compromis et menacés. Les médias ont, quant à eux, cherché à minimiser ce phénomène en le considérant comme étant la manifestation d’une certaine frustration ou d’un mécontentement. Il nous semble évident qu’il s’agit de la première phase d’une révolte ou d’une insurrection appréhendée qui pourrait se produire dans un avenir rapproché si les tendances lourdes de la dégradation ou de la détérioration de l’économie mondiale continuent de se développer.

 

Références

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En ligne: http://www.adequations.org/spip.php?rubrique199

CHOSSUDOVSKY, Michel. 2004. Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial. Montréal, Les Éditions Écosociété. 383 pages

CHOSSUDOVSKY, Michel. La destruction du niveau de vie d’un pays: Ce que la Libye avait accompli, ce qui a été détruit. Montréal, Centre de recherche sur la mondialisation (CRM). Le 23 septembre 2011.
En ligne : http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=26747

CHOSSUDOVSKY, Michel. 2011.  Une « guerre humanitaire » contre la Syrie? L’escalade militaire : Vers une guerre élargie au Moyen-Orient et en Asie centrale?. Montréal, Centre de recherche sur la mondialisation (CRM). Le 18 août 2011.
En ligne : http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=26064

COLLON, Michel. 2008. Dix guerres, dix médiamensonges. Le 16 mai 2008.
En ligne: http://anti-fr2-cdsl-air-etc.over-blog.com/article-19638343.html  

COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE BAHÀ’IE. 1999. À La Haye, la société civile mobilisée en faveur de la paix demande une « nouvelle diplomatie ». One Country. La revue de la Communauté Internationale Bahà’ie no 36, 1999.
En ligne: http://www.onecountry.fr/index.php?article=162&page=article

DUFOUR, Jules. 2007. Le réseau mondial des bases militaires américaines. Les fondements de la terreur des peuples ou les maillons d’un filet qui emprisonne l’humanité. Centre de recherche sur la mondialisation (CRM). Le 10 avril 2007.

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DUFOUR, Jules. 2007. L’Arctique, un espace convoité : la militarisation du Nord canadien. Géopolitique et militarisation du grand Nord canadien (Première partie). Montréal, Centre de recherche sur la mondialisation. Le 26 juillet 2007.

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DUFOUR, Jules. 2007. L’Arctique, militarisation ou coopération pour le développement. Géopolitique et militarisation du grand Nord canadien (Deuxième partie). Montréal, Centre de recherche sur la mondialisation. Le 31 juillet 2007.

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DUFOUR, Jules. 2008. 20 ans après Bruntland: Un bilan alarmant de l’état de santé de l’environnement mondial. Montréal, Centre de recherche sur la mondialisation (CRM), le 2 janvier 2008.
En ligne: http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=7696

DUFOUR, Jules. 2008. Les guerres d’occupation de l’Afghanistan et de l’Irak. Un bilan horrifiant de portée mondiale. Montréal, Centre de recherche sur la mondialisation. Le 22 juillet 2008.
En ligne: http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=9645   

DUFOUR, Jules. 2009. Le grand réarmement planétaire. Montréal, Centre de recherche sur la mondialisation (CRM), le 5 mai 2009. 
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DUFOUR, Jules. 2011. L’Occident et sa «compassion» soudaine pour les peuples opprimésLa guerre contre la Libye. Un modèle efficace pour le contrôle de la gouvernance mondiale ? Montréal, Centre de recherche sur la mondialisation (CRM), le 23 août 2011. En ligne:

http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=26163

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GRAY, Colin. 2008.  La guerre au 21e siècle: un nouveau siècle de feu et de sang. Paris, Economica.
En ligne: http://resmilitaris.net/ressources/10123/59/12_res_militaris_delaigue_recension_gray.pdf

LEITENBERG, Milton. 2006. Deaths in Wars and Conflicts in the 20th Century. Cornell University, Peace Studies Program. Occasional Paper #29. 3nd ed. August 2006. 83 pages.
En ligne: http://www.cissm.umd.edu/papers/files/deathswarsconflictsjune52006.pdf  

ONU. Veto russe et chinois à une résolution condamnant la Syrie. Le Journal de Québec. Le 4 octobre 2011.
En ligne: http://lejournaldequebec.canoe.ca/journaldequebec/actualites/international/archives/2011/10/20111004-190701.html

OXFORD RESEARCH GROUP. 2006. Global Response to Global Threats. Sustainable Security for the 21st Century. Briefing Paper. June 2006. 35 pages

 
Jules Dufour, Ph.D., est président de l’Association canadienne pour les Nations Unies (ACNU) /Section Saguenay-Lac-Saint-Jean, professeur émérite à l’Université du Québec à Chicoutimi,   membre du cercle universel des Ambassadeurs de la Paix, membre chevalier de l’Ordre national du Québec. Il est associé de recherche au CRM (Centre de recherche sur la Mondialisation).

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