Réconciliation « à l’irakienne »? Mishan al-Jubouri, l’inclassable

Aux dernières législatives, Mishan al-Jubouri, ancien parlementaire accusé de soutenir le « terrorisme » et de « détournement de fonds », recherché par Interpol, était en 3ème position sur la liste du Bloc Al-Arabiya dirigée par Saleh al-Mutlaq, vice-Premier ministre sunnite. Réfugié ces dernières années à Damas, il s’était fait connaître comme propriétaire d’Al-Zawra, puis d’Al-Rai, des chaînes de télévision basées dans une zone franche syrienne soutenant la résistance irakienne et Mouamar Kadhafi pendant la guerre de Libye. Absout brusquement par le régime de Bagdad des charges pesant sur lui, élu cette fois ou non, il s’attend à occuper de hautes responsabilités, y compris dans un gouvernement Maliki.

Complot contre Saddam

Mais qu’est-qui fait donc courir cet homme politique controversé ? Résumé d’une carrière agitée : fils d’un cheikh de la grande tribu Jubour dans la région de Shergat – près du site d’Assur, capitale religieuse de l’Empire assyrien –, Mishan al-Jubouri adhère au parti Baas en 1975. Journaliste pendant la guerre Iran-Irak, Saddam Hussein lui doit l’enrôlement massif de membres de sa tribu dans la Garde Républicaine. Après le décès de son jeune fils dans un hôpital bagdadi, ami d’Odaï, fils aîné du président, il se croit permis d’accuser d’incompétence les services médicaux irakiens à la télévision irakienne. Mal en prend : il est jeté sans ménagement en prison. A sa libération, son rapport avec le régime a changé radicalement.

En 1989, Mishan al-Jubouri participe au coup d’Etat du capitaine Sattam al-Jubouri. Le complot ayant été découvert, il a la chance d’échapper aux arrestations, ayant été envoyé un peu plus tôt en Jordanie comme porte-parole des rebelles.

En août 1995, Mishan al-Jibouri accueille à Amman Hussein Kamel, gendre du président irakien qui avait fait défection, et fonde le Parti de la Patrie irakienne – Hizb al-Watan al-Iraqi – pour promouvoir un changement pacifique de régime. Mais, Hussein Kamel, rentré fort imprudemment en Irak, fut assassiné par son oncle Ali Hassan al-Majid.

En 2002, Mishan al-Jubouri participe à la grande conférence anti-Saddam de Londres et se rapproche un peu plus de Massoud Barzani. En avril 2003 – lors de l’invasion américaine – il entre dans Mossoul avec les peshmerga et s’autoproclama « maire » de la ville ! Il sera délogé de son poste par Paul Bremer –gouverneur américain de l’occupation – qui n’appréciait pas ses critiques concernant la dissolution du parti Baas, de l’armée et des services de sécurité irakiens.

Défense des territoires arabes

Avec son parti, Al-Jubouri milite alors pour une politique de réconciliation nationale, seul moyen d’échapper à la guerre civile. Aux élections législatives de janvier 2005, il est élu député sous l’étiquette duBloc Réconciliation et Libération qu’il vient de fonder. Comme il réclame le remplacement des troupes d’occupation occidentales par une force de paix des Nations unies, la réaction des autorités ne se fait pas attendre : la « justice » l’accuse d’avoir volé des millions de dollars versés pour protéger un pipeline dans la région de Kirkouk et de s’en servir pour financer l’insurrection. Son immunité parlementaire ayant été levée, Mishan al-Jubouri se réfugia en Syrie.

Quelques jours après l’annonce de l’exécution de Saddam Hussein, il participe à un débat mouvementé sur Al-Jazeera, face au journaliste chiite Sadeq al-Musawi, et récite la sourate Al- Fatiha à la mémoire du président martyr. Memri, agence de presse liée au Mossad, le prend très mal, et diffuse la vidéo de l’émission sur You Tube, le traitant de « chien de Saddam » (1) !

Les mois à venir diront si le retour de Mishan al-Jubouri à Bagdad doit être interprété comme une manœuvre dilatoire de Maliki ou un signe de réconciliation avec les nationalistes sunnites ou autres. Sur ses chaînes de télévision, Al-Jubouri, soutien ardent de l’Armée islamique en Irak, n’avait pas hésité à s’en prendre violemment aux crimes commis par Al-Qaïda et l’Etat islamique en Irak. Interviewé dernièrement par Al-Arabyia TV, il s’est intronisé défenseur des territoires arabes revendiqués par les Kurdes. En cas de désaccords persistants avec ces derniers, il ne serait pas hostile à ce que le Kurdistan – dans les frontières héritées du régime baasiste – se sépare du reste du pays. Prémonition ou nouvelle partie d’échec ? Mishan al-Jubouri a toujours plusieurs coups d’avance.

Gilles Munier

 

Photo: Mishan al-Jubouri

(1) https://www.youtube.com/watch?v=Fyt8JqH5NJM

*Afrique Asie (p.64-65) http://www.wobook.com/WBD84sk8OS69-f



Articles Par : Gilles Munier

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