Relations transatlantiques, un conte de fées ?

Région :

États-Unis/Europe : le conte de fées.

Le 7 décembre 1941, les États-Unis furent attaqués par l’aviation japonaise à Pearl Harbor. Cette infâme agression réveilla le président Roosevelt qui n’avait vraiment rien vu venir et qui somnolait à cette heure-là en rêvant aux bienfaits qu’il avait apportés aux États dont il était le bon père et qui brillaient au milieu de l’Univers comme des rangées d’étoiles insurpassables dans leur magnitude démocratique. Mis de mauvaise humeur par son réveil en sursaut, le bon président sur-mandaté s’obligea à déclarer la guerre à un Japon inique, autoritaire et belliqueux. Trois jours après, l’Allemagne, déjà enfoncée jusqu’aux genoux dans les neiges rouges de l’Union Soviétique, déclarait la guerre aux États-Unis. La guerre devenait mondiale pour la seconde fois dans l’Histoire, facilitant de ce fait la tâche de ceux qui voudraient la nommer et l’épingler dans les manuels.

Après quelques années d’un combat bombardant et salvateur qui nettoya le pavé démocratique que des régiments de bottes en cadence avaient trop fait trembler, les États-Unis avalèrent leur dû – l’or, les dernières découvertes scientifiques européennes, les cerveaux qui les avaient produites, les espions nazis -, empêchèrent, d’une main, l’avancée des cosaques et entreprirent, de l’autre, de faire renaître le corps sanguinolent de l’Europe en pansant ses plaies douloureuses de billets verts aseptisés que les ambulances du Plan Marshall amenaient par palettes frémissantes d’humanitarisme; l’OTAN cribla l’Europe de ses bases rassurantes et Hollywood suspendit aux écrans des cinémas le portrait un et multiple de ses gardiens de vaches bourrus et gominés, machos et sensibles, un brin alcooliques mais à l’haleine mentholée. L’Europe devint le champ bleu azur que nous connaissons, avec ses étoiles qui font la ronde, ses étoiles dorées comme les lingots que les banquiers dissimulent dans des coffres-forts placés hors de la vue du législateur et du grand public.

Vexés par tant de beauté qui faisait d’autant plus ressortir leur laideur, les Soviétiques se replièrent derrière leur rideau de fer et préparèrent des plans d’espionnage et d’invasion que James Bond, John Steed, Madame Peele, Brett Sinclair et Danny Wilde repoussèrent grâce à leur narquoise perspicacité et à l’efficacité de leurs coups de poings élégants. Au bout de quelques décennies de course aux intempéries, le rideau de fer rouilla, s’effrita puis s’effondra, renversé par la tambourinade des peuples assoiffés de ce soda brun et trop sucré dont on ne peut prononcer le nom sans parler javanais et pressés de dévorer les hamburgers chargés de graisses lessivées qui ont pour tous les enfants du monde ce goût de bonheur et de liberté – voyez-les sourire à se gercer les lèvres – que Proust n’aurait pu trouver dans aucune de ses madeleines non cancérigènes. Peu après la chute du Mur de la Honte, car la honte n’était à chercher que de ce côté-là, les États-Unis devinrent l’unique superpuissance, phare du monde libre autour duquel ne tardèrent pas à s’agglutiner des cohortes d’États voyous et de voyous sans États, détenteurs d’armes de destruction massive fabriquées par des fous dans des arrières cuisines délabrées ou au fond des grottes préhistoriques du Tiers Monde. Avec la chute du Mur, un monde nouveau était né, drôlement contradictoire, unipolaire et multipolaire, un monde aux polarités incertaines et aux incertitudes polarisées par les mass media qui résumèrent tout et continuent de tout résumer par le terme de complexité.  Car notre monde, auparavant si simple, est aujourd’hui devenu si complexe que tous – les docteurs, les experts, les journalistes et les speakers du mythe « actualité » – se bousculent au pied des tribunes filmées pour en proclamer la complexité. Et dans ce monde complexe, les États-Unis sont toujours attaqués, attaqués, attaqués… injuste scénario à répétition infiniment repris dans la chambre d’échos du tapage informatif démultiplicateur. Injuste scénario opportun qui permet de crever les plafonds budgétaires afin de  financer des projets conçus de longue date.

Cette histoire, ressassée depuis notre enfance et servie avec un h minuscule pour en faciliter la déglutition, ne peut être fausse nous disent les armées de penseurs anonymes, ces pauvres en haillons qui tirent la langue devant les cuisines de la soupe populaire audiovisuelle, avec cette logique imparable qui provient non du cerveau mais du plus intime de leur bulbe rachidien. Cette histoire est vraie puisque dictée par des historiens honnêtes qui peuvent prouver tout ce qu’ils avancent, par des experts qui n’auraient rien à gagner à mentir et par des « news readers » –  indigestes  – qui chaque jour risquent leur vie au service de la liberté de la presse, assis derrière leur bureau en plastique sous des feux de la rampe qui n’en finissent pas de leur cuire la cervelle et de les faire reluire comme des calvities au soleil; ils attendent, sagement inexpressifs, la fin du générique, pour prêter leurs voix de comédiens exercés aux vérités qui vont tomber silencieusement de leurs prompteurs, régulières, une à une, floc, floc, comme des crottes de moutons.

Il n’y a pas de sot métier, dit-on… Ce métier-là n’est peut être pas sot. Il est inutile.

Europe/États-Unis : Divergences

Dans le conflit qui les oppose à la Russie pour la suprématie dans la Mer Noire et dans le Caucase, les États-Unis doivent être déçus car leurs alliés européens n’ont pas accepté d’adopter pour leur propre usage l’argumentaire diplomatique américain, visiblement jugé agressif. Non content d’avoir fait signer le 12 août dernier des accords trop lâches et peu précis par le biais de leur président du moment, les Européens ont condamné l’intervention russe en des termes plutôt mous et inopérants.

Dans l’édition papier du 3 septembre du quotidien Le Monde, on apprend que lors d’une réunion extraordinaire des chefs d’États et de leurs premiers ministres, l’Union Européenne a décidé de reporter les négociation de partenariat avec la Russie. En faisant cela et en réclamant le retrait des troupes russes à des positions d’avant le 7 août, les représentants européens ont fait semblant de durcir la ligne. L’Europe n’a fait qu’une concession formelle aux Américains et à leurs alliés partisans de l’adoption d’une ligne dure vis-à-vis de Moscou. La mesure et la déclaration restent symboliques, comme le soulignent les rédacteurs de l’article cité. Par la voix du président français qui préside l’Union Européenne pour encore quelques mois, il est manifestement hors de question de parler de sanctions contre la Russie et, pour lui, envoyer des bâtiments de guerre dans la Mer Noire n’est pas la solution. Parle-t-il de l’envoi du destroyer McFaul et du navire de renseignement MountWhitney ou bien des manœuvres engagées par l’OTAN révélées et décrites dans un article précédemment cité de Manlio Dinucci ?

Concrètement et pour marquer son soutien à la région Caucase, l’UE a promis de renforcer sa politique de voisinage à l’Est. Mais que signifie renforcer sa politique de voisinage ? Accélérer, approfondir, étendre les domaines d’accords ? L’article ne le dit pas.

La politique de voisinage ou PEV est un dispositif hors Union Européenne qui prévoit des accords ponctuels et bilatéraux avec les pays des grandes zones de voisinage de l’Union. Le Caucase est l’une de ces zones. Chaque accord est un cas particulier car la PEV ne vise en aucun cas à devenir une institution ou une aire d’échanges. Les accords portent essentiellement sur des financements de projets, des réductions de droits de douane et l’harmonisation de réglementations douanières. Contrairement à ce que souhaitent les États-Unis, ces relations ne doivent pas conduire à une candidature à l’Union Européenne. La PEV est indépendante du processus d’intégration dans l’Union Européenne. Par sa lenteur et son caractère atomisé, elle se veut sans doute rassurante pour la Russie qui garde un œil attentif sur le remue-ménage dit libéral qui règne dans ses anciens satellites. Pour la même raison, on a le sentiment qu’elle est – volontairement aussi – un frein aux ambitions que les Étasuniens nourrissent en Europe à travers les processus d’extension de l’OTAN et de l’Union Européenne (Lire : Barbara Lippert, « La Politique Européenne de Voisinage : Perspectives internes et externes », Politique Étrangère, volume 1/2008).

Déjà à Bucarest, lors du sommet d’avril 2008, les Européens n’avaient pas parlé d’une seule voix. Dans une interview intitulée « Sommet de l’OTAN : difficultés croissantes pour obtenir une solidarité au sein de l’Alliance » (« NATO Summit Shows Growing Difficulties in Reaching Solidarity in Western Alliance »), éditée sur le site du Council For Foreign Relations (www.cfr.org ), Charles A. Kupchan a souligné dès le 7 avril dernier l’apparition de divergences au sein de l’OTAN entre les États-Unis et un groupe de pays principalement composé par la France, l’Allemagne et l’Italie à l’heure d’examiner les candidatures de la Géorgie et de l’Ukraine. « L’OTAN a décidé de ne pas étendre ce qu’on appelle le Plan d’Action à l’Ukraine et à la Géorgie, qui est le premier pas vers une candidature formelle » dit Charles A. Kupchan, qui juge cette divergence importante et sans précédent. « C’est plutôt inhabituel » a-t-il déclaré, « je ne me rappelle pas une seule fois où les États-Unis sont arrivés avec une position aussi claire  sur une question majeure pour être rejetés avec autant de retentissement ». Selon lui, maintenant, « il va être plus difficile d’obtenir un consensus que par le passé ». Les Européens sont en effet des partenaires obligés de la Russie qui leur fournit du gaz et du pétrole et se retrouvent limités dans leur capacité de réaction vis-à-vis de ce grand voisin. Mais cette dépendance énergétique n’explique sans doute pas tout. Le but de la démarche est, peut-être, de freiner les projets américains en Europe afin que l’UE puisse jouer sa  propre carte, sans trop l’affirmer ouvertement.

États-Unis/Europe : Domination

Les Étasuniens n’ont pas attendu les manœuvres  de cet été, pour envoyer des troupes ou des conseillers militaires en Géorgie. En 2003 déjà, des unités spéciales avaient été affectées à la protection du pipeline Bakou-Supsa et Northrop Gruman en avait obtenu la surveillance aérienne. Il fallait protéger ce pipeline mis en service en  avril 1999, suite à l’accord signé le 8 mars 1996 entre l’ancien président géorgien Chevarnadze et le chef d’état azéri Aliyev. D’autant plus que son débit était rapidement passé de 100000 à 220000 barils par jour entre le moment de sa mise en service et l’année 2005, ce qui correspondait alors à l’acheminement de 40% du pétrole d’Azerbaïdjan (sources : sur le site du Département Américain de l’Énergie www.eia.doe.gov . Consulter les Country Analysis Brefs Caucasus Region).

Ne s’agit-il que du transit des hydrocarbures ?

Pour répondre à cela, il faut se poser la question de ce qu’est l’Europe pour les États-Unis.

Dans un ouvrage disponible en ligne sur le site de l’Institut de Stratégie Comparée (www.stratisc.org ), intitulé La Stratégie américaine en Europe (1997), Bruno Colson fait remonter aux années 40 l’élaboration d’une géopolitique née de l’expérience des deux guerres mondiales et qui « s’impose toujours aux dirigeants américains ». Cet ouvrage décisif et très documenté n’affirme rien qui ne soit vérifiable et prend à témoin des sources écrites par des dirigeants eux-mêmes. L’idée générale (développée notamment dans le chapitre V : « Les fondements de la stratégie intégrale des États-Unis en Europe ») est qu’on ne peut comprendre les manœuvres diplomatiques et militaires étasuniennes sans remonter aux théories de Halford Mackinder et Nicholas Spykman. Là où Mackinder prônait le contrôle du Heartland (qui couvre plus que la surface de l’ex Union Soviétique), Nicholas Spykman défendait la thèse de l’encerclement par le contrôle du Rimland, c’est-à-dire l’anneau des terres, une zone qui va de la Pologne à l’Asie  en passant par le Caucase et que Zbigniew Brzezinski a eu l’idée musclée de replier pour la clipser à son dernier maillon en Sibérie Occidentale. Paraphrasant presque Mackinder, Spykman écrivit : « Celui qui contrôle l’anneau des terres, domine l’Eurasie ». Cette théorie totalement ignorée du grand public est sans cesse reprise dans la littérature géopolitique étasunienne et Bruno Colson nous propose un florilège de témoignages qui en démontrent la prégnance (les citations qui suivent sont tirées du chapitre V du livre  de Bruno Colson, à l’exception de celles d’Henry Luce et de Zbigniew Brzezinki).

L’Amérique ne peut se passer des richesses de l’Eurasie car l’Eurasie possède 75% des matières premières du Monde et l’Europe est un marché vital et en expansion pour l’écoulement des excédents de production américains. Pour Bruno Colson, « c’est depuis la crise de 29 (…) que l’Europe est considérée comme un débouché vital pour les États-Unis. » La Seconde Guerre mondiale n’a rien changé à la question et a fourni, au contraire, un levier important aux États-Unis. Nous passerons sur les projets que nourrissait Franklin Delano Roosevelt de mettre sous mandat international les colonies françaises, et sur l’échec d’une installation en France de l’Amgot (Gouvernement américain pour les territoires occupés) qui aurait soumis la France aux caprices de Washington.(1)

« En 1947, les importations de produits américains en Europe avaient déjà décliné par manque de moyens pour financer les achats et le contrôle de l’économie était en passe de s’intensifier. » Dans ce contexte « fut lancé le Plan Marshall. Celui-ci permit aux Européens d’acheter américain. » Le Plan Marshall comme subvention indirecte au commerce extérieur américain…

En 1995 le Pentagone publia un rapport intitulé US Security Strategy for Europe and NATO  (Bruxelles, USIS, 1995) qui rappelle qu’ « un aspect souvent ignoré de l’importance de l’Europe pour la sécurité des États-Unis d’Amérique est le bénéfice économique énorme que les Américains retirent de leurs relations de coopération avec cette région prospère et dynamique. » Ce qui a fait dire à Walter Russell Mead qu’ « une Europe fermée sur elle-même est un pistolet braqué sur le cœur de l’Amérique. » Non seulement l’Europe rapporte mais en plus l’Europe est indispensable. Il est donc hors de question de laisser s’édifier une « forteresse Europe ».

L’Amérique est une escadre de bateaux pirates qui doit rester arrimée aux quais de l’Eurasie. Pour ce, il faut que sa tête de pont – l’Europe – reste un « nain politique ». Comment ? En évitant qu’un État fort y voie le jour. Napoléon doit continuer de dormir à Sainte Hélène. On y veille outre Atlantique.

Henry Kissinger écrivait en 1994 que « la domination par une seule puissance d’une des deux principales sphères de l’Eurasie – l’Europe ou l’Asie – constitue encore une bonne définition du danger stratégique pour l’Amérique, Guerre Froide ou pas Guerre Froide» et que l’apparition d’une telle puissance était « un danger qui devait être contré », même si « la puissance était apparemment bienveillante ».

Un document secret dont l’existence fut révélée par le New York Times, Le Defense Planning Guidance, élaboré en 1992 par Pol Wolfowitz et Lewis Libby pour le compte de Dick Cheney qui occupait alors le poste de Secrétaire d’État à la Défense, souligne que « les États-Unis doivent empêcher l’émergence de toute superpuissance rivale en Europe occidentale, en  Asie ou sur le territoire de l’ex Union Soviétique » et qu’ils doivent « décourager les nations industrielles de mettre en cause le leadership américain et même d’aspirer à un rôle global ou régional important ». (voir les profils de ces trois représentants de la droite conservatrice américaine sur le site IRC Online).

En 1996, la « Commission pour les Intérêts Nationaux de l’Amérique », un groupe bipartisan qui comptait parmi ses membres le sénateur John Mac Cain, considérait qu’en dehors d’une attaque nucléaire, biologique ou chimique, « l’émergence d’un hégémon hostile en Europe ou en Asie » était le premier des quatre intérêts vitaux des États-Unis.

Au fond la logique est simple. Si un État veut conserver son leadership, il lui faut tuer toute concurrence à la racine. Si les États-Unis étaient un homme (nous parlons ici du pouvoir étasunien bien sûr), ils seraient l’homme le plus fort du village et prêt à tout pour le rester. L’homme le plus fort du village ne dort jamais : l’inquiétude est un acide qui lui a brûlé les paupières. Il parcourt les rues, une matraque à la main, tourne la tête de tous côtés, épie le moindre bruit, a peur qu’on lui vole son or et qu’on gâche ses projets ; il entre dans les maisons, visite les hôpitaux, les écoles, les salles de sport, examine un par un les enfants des villageois. Chaque jour il jauge leurs gabarits et cherche à se figurer quels hommes ils deviendront. Ceux qu’ils voit devenir forts, il les emporte, les séquestre, les attache à un arbre, les affame, les bat souvent jusqu’à les rendre infirmes.  C’est à ce prix qu’il reste l’homme le plus fort du village.

Si les États étaient des hommes, tous les États, pas seulement les États-Unis, leur nature criminelle sauterait aux yeux de tous, leurs traits de brigands de la pire espère ne seraient plus dissipés par le crachin épais des propagandes sans fin. Le public enfin sorti de ses rêves serait effrayé de constater que les plus ignobles d’entre eux font les lois, définissent  le Bien et le Mal et parlent de justice, de liberté et de fraternité devant les caméras et les crachoirs électriques du monde entier.

Car avant de frapper, l’homme le plus fort du village parle, il théorise, il cherche à convaincre et peut-être même à se convaincre lui-même. Il n’y a pas meilleur menteur que celui qui croit réellement à son mensonge. Il se raconte que l’Europe est incapable de vivre en paix, qu’elle bouillonne, qu’elle est prête à éclater sous la pression permanente de forces centrifuges qui lui gonflent les boyaux, qu’elle ne peut aboutir à l’unité sans une aide extérieure. John Foster Dulles pensait que  « même si la menace soviétique disparaissait, il faudrait encore que les États-Unis empêchent les Européens de se détruire eux-mêmes. » L’homme le plus fort du village affirme aussi, très péremptoirement, que l’Europe n’est qu’une puissance régionale, que c’est ainsi, qu’elle n’a par conséquent aucune raison de chercher à jouer le rôle que le destin ne lui a pas imparti. L’homme le plus fort du village peut dire tout ce qu’il veut, tartiner son discours de droit international au beurre de cacahuète ou le tremper dans le jus tiédasse de ses bonnes intentions affichées, il ment toujours et ça se voit : il ment toujours avec sérieux, avec un sérieux hollywoodien à nous faire mourir de rire.

Puisque l’Europe laissée à elle-même est dangereuse, puisqu’elle ne peut espérer jouer un jour un plus grand rôle sur la scène internationale, puisque les États-Unis n’ont pas d’autre choix que d’y planter ses grappins, durablement et pour le bien de tous, comment les Etats-Unis doivent-ils agir ? Tout simplement en corsetant l’Eurasie, en morcelant les volontés et en les rendant inopérantes. Cette méthode doit être infaillible. D’après Simon Serfaty, il s’agit pour les Étasuniens d’ « enfermer les États européens dans une communauté d’États au sein  de laquelle ils pourraient se reconstruire mais dont ils ne pourraient s’échapper. »  Zbigniew Brzezinski que d’aucuns disent avoir vu derrière le candidat Obama, défend l’idée du morcellement de l’Eurasie dans le but de faciliter la prise en main de ses destinées par l’OTAN. Lors d’une conférence prononcée le 8 décembre 1999 au CSIS à Washington (www.csis.org ), il a affirmé que, puisque « la question fondamentale qui a dominé la politique mondiale durant les cinquante dernières années (…)  a été comment organiser cette énorme étendue appelée Eurasie ? », il fallait que « les États-Unis soutiennent la consolidation du pluralisme géopolitique dans l’espace auparavant occupé par l’Union Soviétique, le Bloc Soviétique et bien entendu par le Bloc Sino-Soviétique ». Passé maître depuis dans l’art de parler la novlangue, il ne dit pas « diviser » mais défendre « le pluralisme géopolitique ». C’est ainsi qu’il fait croire que c’est faire le Bien que promouvoir l’éclatement de ces zones, autrefois unifiées et rétives à la pénétration américaine, en une multitude d’atomes éparpillés, incapables d’assurer leur indépendance sous la pression  permanente venant de Washington.

La Géorgie est l’un de ces atomes, gouverné par un électron peut-être pas si libre qu’on le dit. En  plus d’être un couloir pour les hydrocarbures, elle est un maillon du Rimland, de l’anneau des terres de Spykman. Il faut donc l’aider et l’armer. Surveillez la météo géorgienne, il pleuvra bientôt de l’or sur Tbilissi.

En 1941, le puissant publiciste Henry Luce publia dans le magazine Life, qu’il possédait un article intitulé « The American Century » dans lequel il s’interrogeait :

« Dans quel but nous battons-nous ? (…) Allons-nous nous battre pour ce cher vieux Dantzig ou pour ce cher vieux Dong Dang ? (…) Allons-nous dessiner les frontières de l’Uritanie ? (…) Allons-nous utiliser de grands mots comme Démocratie et Liberté et Justice ? »

À ces questions rhétoriques, il répondait :

« Oui, nous pouvons utiliser les grands mots. Le président (Roosevelt) les a déjà utilisés. Et peut-être avons-nous intérêt à nous habituer à utiliser ces grands mots. (…) Mais n’y a-t-il rien entre les noms absurdes de ces villes lointaines et le barrissement claironnant des mots majestueux ? (…) N’y a-t-il pas une chose plus concrète et satisfaisante à nous mettre sous la dent? N’y a-t-il pas un programme (…) qui pourrait être clairement bon pour l’Amérique, qui pourrait avoir du sens pour l’Amérique –  et qui, par la même occasion pourrait recevoir la bénédiction de la Déesse de la Démocratie et qui pourrait aussi régler la question préoccupante de Dong Dang ? (…) (Nous devons) accepter de bon cœur notre devoir et l’opportunité qui nous est donnée comme nation la plus dynamique et la plus puissante du monde d’exercer sur le monde l’impact entier de notre influence. (…) L’Amérique n’est pas responsable du bon comportement du monde entier. Mais l’Amérique est responsable (…) de l’environnement dans lequel elle vit. Rien ne peut affecter l’Amérique plus que sa propre influence sur le monde. Et par conséquent, si l’environnement de l’Amérique est défavorable à la croissance de l’Amérique, alors l’Amérique n’a personne à blâmer à part elle-même. »

Les candidats Obama et Mac Cain sont des enfants d’Henry Luce ; leurs politiques étrangères promettent de se ressembler. Car, à moins qu’elle ne tombe malade, les Etats-Unis ne lâcheront pas prise avant longtemps.

Il n’y a pas de conte de fées.

(1) Dans ses Mémoires, Anthony Eden prétend même que FDR avait prévu de porter atteinte à l’intégrité de la France et de rattacher l’Alsace et la Lorraine à la Wallonie pour donner naissance à une Grande Wallonie.



Articles Par : Bruno Adrie

Avis de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.

Le Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) accorde la permission de reproduire la version intégrale ou des extraits d'articles du site Mondialisation.ca sur des sites de médias alternatifs. La source de l'article, l'adresse url ainsi qu'un hyperlien vers l'article original du CRM doivent être indiqués. Une note de droit d'auteur (copyright) doit également être indiquée.

Pour publier des articles de Mondialisation.ca en format papier ou autre, y compris les sites Internet commerciaux, contactez: [email protected]

Mondialisation.ca contient du matériel protégé par le droit d'auteur, dont le détenteur n'a pas toujours autorisé l’utilisation. Nous mettons ce matériel à la disposition de nos lecteurs en vertu du principe "d'utilisation équitable", dans le but d'améliorer la compréhension des enjeux politiques, économiques et sociaux. Tout le matériel mis en ligne sur ce site est à but non lucratif. Il est mis à la disposition de tous ceux qui s'y intéressent dans le but de faire de la recherche ainsi qu'à des fins éducatives. Si vous désirez utiliser du matériel protégé par le droit d'auteur pour des raisons autres que "l'utilisation équitable", vous devez demander la permission au détenteur du droit d'auteur.

Contact média: [email protected]