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Renaissances et Lumières: Comprendre le courant humaniste et progressiste à travers l’histoire
Par André Avramesco
Mondialisation.ca, 25 mai 2014

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Il y a eu, comme il y aura, des temps de Renaissances et de Lumières. Le drame est que tant de gens lisent Voltaire et Diderot pour n’en tirer que distraction, tandis que presque tous les autres ne lisent rien, et surtout pas d’Alembert ou Condorcet. Peut-on dire un peu le côté où doit aller l’effort, si l’esprit doit servir à quelque chose ? Peut-on tâcher de situer le plus fort du grand courant humaniste et progressiste ?

1. Même si on accepte d’abréger beaucoup dans l’espace et le temps, il faut éviter de laisser parler effrontément le formatage centré sur « l’Occident » — par exemple, le titre seul de la fameuse Histoire de la philosophie occidentale de Russell est un bon exemple de cette arrogance : car ce dont il parle, de la Grèce antique aux temps plus actuels, n’existerait pas sans les échanges anciens avec l’Egypte et le Croissant fertile, encore moins sans les « Arabes » (les savants du monde mahométanisé) ; or même lui, doué d’assez d’audace pour reconnaître en Aristote un fléau de l’humanité, se garde d’étudier ces relations…

Ceci posé, on peut pour aborder l’affaire s’en tenir à ce qui est venu du moment égypto-grec et s’est propagé, malgré la chrétienté, à travers

– les savants comme Al Khawarizmi, Ibn Qurra, Al Haytham etc.

– le flambeau andalou

– les humanistes de la Renaissance

– la révolution galiléenne (le reflux religieux actuel, et son inqualifiable trahison de l’histoire, intitulent à présent « révolution copernicienne » une lâche régression et sa récupération d’Eglise)

– les Lumières et la grande Révolution française

– les élans révolutionnaires notamment russes, anarchistes puis marxistes, jusqu’à « la Sociale » et aux révoltes anticoloniales dont la Chine.

De tels basculements — de l’espoir continuel de mieux vivre à l’action progressiste massive — sont aussi soudains d’apparence qu’étendus et impossibles à dater de préparation : c’est dire qu’en dégager des traits communs suppose quelques simplifications. Voici un essai, un repérage par quelques moments.

Les grands philosophes grecs — spécialement Archimède et Eratosthène bien entendu — étaient déjà extraordinairement sensibles au contact intime de l’expérience dans la tentative rationnelle : c’est clair en sciences naturellement mathématisables comme physique et mécanique dans le discours de la méthode d’Archimède, c’est pareil en géographie générale et en linguistique chez Eratosthène. Mais dans les élaborations scientifiques des « Arabes », si présent qu’y soit Archimède, les développements se sont faits dans la terreur religieuse : il était déjà fort audacieux de faire appel à la raison, et il était interdit de reconnaître que la confrontation à la réalité est la source perpétuelle et toujours renouvelée de rigueur véritable, au contraire de l’enfermement pathologique en textes « sacrés ». Si Averroès-Ibn Rushd l’Andalou a bel et bien pu fonder la laïcité parmi des érudits très divers, et ainsi mettre le dogme à l’écart de tout acte de progrès et pensée libre, il n’a risqué que de rares indications aux observations-« leçons des choses » : il se savait pourtant héritier de leurs résultats, de la médecine aux sciences physiques, mais ses allusions astronomiques par exemple sont prudentes. Demeurent, de ces temps anciens, l’accord pour le débat et l’échange aussi larges que possible, et l’enthousiasme pour inclure dans l’éducation tout ce qui aide réellement à « alléger la peine », à commencer par l’universalité humaine de toute vérité.

Ensuite, dans la période autour de 1500 avec Erasme et Thomas More entre autres, les choses seraient plus faciles à lire si la chape de plomb Inquisitoriale n’avait fait régner la terreur religieuse aussi férocement que dans les pays mahométans. Certes, il était devenu impossible de s’opposer à la diffusion des traductions d’Archimède, de retour du monde islamisé ; et bientôt un Guillaume de Baillou se ferait un devoir de mentionner des « observations cliniques » largement héritées des manuels arabes et juifs des écoles cordouane et salernitaine. Mais enfin tout cela était, de par la contrainte criminelle de la papauté, bien lent et enrobé de respect vague « des Anciens » : on laissait croire que beaucoup était grec, platonicien et aristotélicien, même si l’insolence rafraîchissante de Rabelais réclamait hardiment un universalisme de langues où l’Orient prenait sa juste place. Les choses restaient donc floues, mais ce n’est pas forcer l’histoire que d’y lire encore l’élargissement du sentiment de civilisation à bien autre chose que des ancêtres gaulois et des textes de « la Parole » et de « l’Ecriture », avec de nouveau des échanges sur de très grandes étendues, depuis les Flandres et même les îles britanniques à la Méditerranée totale.

Vers 1600 explose la méthode expérimentale, et vers 1750 la philosophie pareillement qualifiée par Diderot. Certes des régressions universitaires ont eu lieu ensuite : dans leurs expressions et par leurs mysticismes Descartes, Pascal et Spinoza, puis Kant et Hegel, redéviaient très fort en direction des obscurités métaphysiques ordinaires. Mais l’élan était donné, et rien n’arrêterait plus le principe de réalité explicité par Galilée comme nul autre, avec l’écho — quel ! — de l’Encyclopédie. Même Marx, appuyé sur cette déroute de l’intelligence qu’a représentée Hegel, n’a pas pu empêcher que la science poursuive son chemin à travers les dialectico-bureaucraties, clergés de sa nouvelle religion : il a tout juste réussi à faire que ses héritiers les plus évidents, empêtrés dans sa caricature de science et histoire, accumulent assez de retard pour être finalement vaincus et par là désespérer de nombreux progressistes.

Ainsi, à travers les ironies coutumières de la suprême indifférence des choses, l’affaire est devenue considérable. Une vue commune était de longue date, on vient de le rappeler, une occasion d’échanges et d’éclairements sans fin : or voici que, même laissée floue ou méchamment déviée, cette base devient une possibilité de rassembler des gens, rassembler des forces politiques. Les révolutions s’accumulent, les régimes passent, l’esprit — le seul : l’humain — prend les dimensions de la Terre et de toutes les disciplines de pensée véritable. Aujourd’hui, tout autour de la planète et de la science, on écrit les équations avec les mêmes signes à Pékin et à Caracas, et (au moins assez largement) au Caire et à Paris ; ce n’est certes pas à Tokyo que les opposants à la théorie de l’évolution sont les plus bruyants et les plus stupides ; les éléments d’économie scientifique, si souvent inutilisés dans Marx à travers ses flots et fleuves de descriptions du capital sauvage, sont reconnus partout — fût-ce pour les étouffer — ; les principes des médicaments et la reconnaissance des refoulements vivent de même dans toutes les médecines physiologiques ou mentales pratiques. Bref : jamais la vue commune n’a été aussi large, aussi facile d’accès, aussi offerte aux échanges dans ses indéniables principes scientifiques et on sait, mieux que tous les gens du passé, y saisir la base des unions progressistes. N’est-ce pas déjà beaucoup ?

Il y a mieux. Enorme et pour le moment délaissé, le pont entre science et morale ou politique, affaires les plus intimement humaines, est tout de même désormais jeté : on sait, comme on n’a jamais su, que l’humain est avant tout un animal, et le plus « agressif » de tous. Cependant beaucoup, beaucoup d’esprits, même parfois généreux et intéressants, s’en tiennent ridiculement à la fameuse « spécificité humaine » : on entend encore d’invraisemblables sottises comme:

– « la science s’occupe de dominer les choses alors que la religion aide à se conduire parmi les gens » — voyez les résultats historiques : guerres, génocides, esclavages, sectes et scissions à perpétuité au lieu d’alliances et progrès

– « la différence entre l’homme et l’animal est que l’animal s’adapte à son environnement, alors que l’homme s’adapte l’environnement » — comme si les guerres et les esclavages, fond de l’histoire politique, avaient jamais été diminués par l’extension des techniques pour construire ou détruire !

En tout :

– d’un côté, jamais l’humanité n’a pu ressentir aussi nettement les fondements et les moyens de son unité véritable, son identité d’espèce ; jamais l’union n’a été aussi réalisable à partir de données vérifiables et contrôlables par tous, base indispensable de démocratie

– et de l’autre côté, à l’opposé du proprement humain, du rationnel, jamais les religieux (dont les dialecticiens) et autres gens de pouvoir, tous ennemis du savoir, ne se sont aussi fanatiquement acharnés à diviser les humains par sectes et frontières — comme à guerroyer et scissionner entre eux-mêmes !

Est-il alors si difficile de lire la solution, et de la mettre en œuvre ?

2. C’est plus que difficile. Pourquoi? Certes l’explication n’est pas nouvelle. Mais en voici deux formulations tout à fait remarquables.

Il avait l’âme simple et croyait à la puissance de la vérité

 alors que seul le mensonge est fort

et s’impose à l’esprit de l’homme

par ses charmes, sa diversité

et son art de distraire, de flatter et de consoler.

Though he had both esteem and admiration for the sensibility of the human race,

he had little respect for their intelligence :

man has always found it easier to sacrifice his life

than to learn the multiplication table.

Le premier (Anatole France, « La vie en fleur ») a toujours été d’intention (et souvent d’action) progressiste. L’autre (W. Somerset Maugham, « Short Stories, Mr. Harrington’s Washing ») a été un espion au service de l’IS (Intelligence Service, en particulier lors de la révolution bolchévique) et férocement réactionnaire. Leur accord, lisible ci-dessus, sur la primauté des affects contre tout effort de rationalité, est aussi profond que juste. En outre aujourd’hui, toute la démonstration de l’éthologie humaine avère encore comme constante de l’histoire cette évidence, la plus présente et la plus refoulée. Tous les « meneurs d’hommes », tous les démagogues, tous les conquérants, prêcheurs de Croisades ou de djihad, tous les saints et prophètes, clercs et bureaucrates, tous les papes ou ayatollahs et tous les généraux ou maréchaux (Pétain particulièrement, au dire de de Gaulle même) ont su séduire et entraîner vers la mort, la torture, le martyre, le crime et l’abjection, en choisissant toujours plutôt de satisfaire à des passions que de laisser penser. En 2014 encore, le réflexe de pure foi-agrégation-aux-vrais-fidèles agit partout en priorité : y compris bien sûr chez les marxistes, de façon si grosse souvent que c’en est stupéfiant.

Voilà ce qui empêche de lire, dans l’histoire des cinq dernières générations, la faute et le crime de préférer la tentative d’organisation partisane prématurée à la patiente explication, éducation, instruction humaniste générale. Voilà toute l’histoire des échecs progressistes, complète et actualisée.

Il n’est pas négligeable de comprendre cela, si on veut agir propre. Mais l’action propre n’est pas l’affaire des gens de pouvoir, qu’ils jouissent de parader ou de faire souffrir. Leur préoccupation, c’est le succès le plus immédiat possible compte tenu de leurs moyens et, comme le dit Konrad Lorenz, les auteurs et les gens à succès sont à la rigueur un peu en avance sur leur temps, mais jamais beaucoup : car tout ce qui exige un effort mental tarde à se manifester et à pénétrer dans les foules ; si quelqu’un se fait vite entendre, ce ne peut être qu’en résonance avec des parts de sottise déjà largement répandues — sans le bouillon de culture létale hégélien, Marx comme Proudhon n’avaient pas une chance de trouver écho à leurs verbiages après les Lumières.

Ainsi la base scientifique (la leçon de méthode réaliste, expérimentale, bien davantage encore que ses résultats et ce n’est pas peu dire) a été délaissée au profit du Verbe de pouvoir, religieux en particulier dialectique, tandis que les orientations techniques étaient récupérées massivement dans le cadre des privilèges et pouvoirs. C’est notamment une véritable scission mentale, une schizophrénie, qui permet d’enterrer Darwin comme Newton à Westminster d’un côté, et de l’autre côté de perpétuer un régime politique ultra-réactionnaire aussi bien dans la tête des gens que dans les hiérarchies de pouvoir brut, en usant et abusant des plus systématiques récupérations technologiques qu’ait vues cette malheureuse planète : cette maladie n’a jamais atteint un sommet aussi efficace ailleurs que dans « l’hypocrisie anglo-saxonne » (Orwell). La rage à imposer dieu aux Etats-Unis n’a d’égale que celle à imposer la royauté et son Eglise au Royaume-Uni : et ce sont les lieux des technicismes les plus fous. On ne peut comprendre suffisamment l’En-pire en 2014 sans cette clef initiale.

Seulement, il devient alors inévitable de comprendre aussi ce que représente le verrou marxiste : c’est la pénétration au cœur des essais progressistes du refus, du refoulement de la rationalité dans ses expressions les plus admirables et scientifiques. Sans la catastrophe du « Matérialisme et empiriocriticisme » de Lénine et la pesanteur de la bureaucratie dialectique surtout en URSS, jamais la pauvre tentative socialiste n’aurait aussi vite et aussi complètement capoté. Jamais des savants n’auraient accepté de s’asservir à l’ignorance, s’ils n’avaient éprouvé l’appel grégaire à se trouver aux côtés de ceux qui prétendaient représenter les pauvres. Grégarité, erreur, horreur. Il faut au contraire maintenir : vérité d’abord, universalité parmi les hommes et les faits, référence à l’expérience, vérifiable, contrôlable et rendue accessible par et pour tous, idée commune de science et démocratie.

Cela a suffi à faire hausser les épaules à Einstein contre les racoleurs en dialectique : mais Einstein, même s’il fut incomparablement plus philosophe et politique qu’on ne le laisse dire, voyait trop vite le lien entre foule et dévoiement grégaire. Au contraire le grand Langevin, entre tant et tant d’autres, a cru devoir se faire membre du Parti Communiste : qu’un esprit de cette taille ait pu s’imposer la nécessité de s’asservir à un Thorez est au fond des questions qu’il faut aujourd’hui traiter et résoudre.  Ça n’attirera pas beaucoup de monde tout de suite. Mais c’est une part de l’indispensable, si on croit à des choses comme humanité et progrès.

On y reviendra.

André Avramesco

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