Rencontre Etats-Unis, Iran pour des pourparlers sur le nucléaire

Le ministre américain des Affaires étrangères John Kerry et son homologue iranien Javad Zarif se sont rencontrés jeudi, organisant ainsi les pourparlers au plus haut niveau entre les deux pays depuis la révolution iranienne de 1979.

Ce face-à-face a eu lieu dans le cadre d’une rencontre des ministres des Affaires étrangères du groupe dit P5+1 (qui rassemble les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, Etats-unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne et France, plus l’Allemagne), formé en 2006 pour mener des négociations diplomatiques avec l’Iran sur son programme nucléaire. Cette réunion était organisée par la représentante de l’Union européenne pour les questions de politique internationale, Catherine Ashton, en parallèle de la session de l’Assemblée générale des Nations unies dans la ville de New York.

En se rendant à la réunion, les représentants des Etats-unis comme de l’Iran ont exprimé leur optimisme sur le fait que des progrès pourraient être réalisés en vue d’un accord sur le programme nucléaire iranien.

« Je suis sûr que nous allons avoir une bonne réunion, » a dit Kerry jeudi matin. Quant à Zarif, il a qualifié cette réunion d' »opportunité historique pour résoudre la question nucléaire, » sur son compte Twitter, à condition que les puissances occidentales acceptent la « nouvelle approche iranienne ».

« Si nous ne nous attendons pas à la résolution de quelque question que ce soit au cours de la réunion du P5+1 d’aujourd’hui, nous avons l’espoir de pouvoir continuer à tracer une voie pour avancer, » a déclaré un porte-parole du guvernement américain.

Avant la réunion il y avait des expressions des tensions générées par des décennies de sanctions économiques américaines contre l’Iran et de provocations continuelles, dont les assassinats de scientifiques iraniens, menés au prétexte d’empêcher le pays de construire une arme atomique.

L’Iran a régulièrement nié développer un programme nucléaire pour autre chose que des objectifs pacifiques et insiste sur l’idée que ses activités respectent totalement le traité de non-prolifération. Les évaluations des services de renseignement américains ont établi que le pays n’a aucun programme d’arme nucléaire.

Le président iranien récemment élu, Hassan Rouhani, s’exprimant lors d’une réunion sur le désarmement nucléaire au titre de sa fonction à la tête du Mouvement des non-alignés, a attiré l’attention sur l’hypocrisie des Etats-unis et de l’occident qui accusent l’Iran pour un programme d’armes nucléaires non-existant tout en défendant Israël, qui a amassé des centaines de têtes nucléaires et, contrairement à l’Iran, a refusé de signer le Traité de non-prolifération (TNP) ou d’autoriser toute inspection de ses installations.

« Près de quatre décennies d’efforts internationaux pour établir une zone sans armes nucléaires au Moyen-Orient ont lamentablement échoué, » a déclaré Rouhani, ajoutant qu’Israël devrait immédiatement adhérer au TNP et démanteler son arsenal nucléaire. Plus tôt, Rouhani a déclaré qu’il croyait qu’un accord pourrait être obtenu sur le programme nucléaire iranien en seulement trois mois. »

Jeudi également, l’Iran a fait afficher une « note explicative » de 20 pages sur le site Web de l’agence de surveillance du nucléaire de l’ONU, dénonçant les accusations selon lesquelles l’Iran développerait des armes nucléaires comme étant « des accusations sans fondement, » qu’il décrit comme « indignes de professionnels, inéquitables, illégales, et politisées. »

Cette note était apparemment une réponse à un rapport trimestriel de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui faisait état d’inquiétudes sur les applications militaires du programme nucléaire iranien. La note affirmait que ces déclarations s’appuyaient sur « des informations contrefaites, inventées et fausses fournies par les serivces de renseignements occidentaux et des sources connues pour être hostiles à l’Iran. »

Les représentants de l’Iran doivent rencontrer l’AIEA à Vienne vendredi: ce sera la première rencontre du genre depuis que Rouhani a été nommé président.

A Washington, pendant ce temps, des doutes ont été soulevés sur la capacité du président Barack Obama à obtenir un quelconque accord assouplissant les sanctions économiques imposées à l’Iran en échange de concessions sur le programme nucléaire, qui puisse présenter un intérêt pour les Etats-unis. Les sanctions les plus importantes ont été appliquées par des textes votés par le Congrès, où le lobby israélien et son hostilité implacable à tout accord avec l’Iran exerce une influence majeure.

Un groupe de 10 sénateurs républicains a rendu publique une lettre ouverte appelant Obama à « accroitre la pression sur l’Iran » et à « ne pas prendre de demi-mesures diplomatiques. » Cette lettre insiste sur l’idée que tant que le président américain ne sera pas en mesure d’obtenir un accord du Congrès pour une frappe militaire en Syrie, « nous sommes unis dans notre détermination à empêcher une arme nucélaire iranienne. »

La lettre suggère qu’aucun accord ne serait acceptable tant qu’il ne priverait pas l’Iran de ses « capacités d’enrichissement et de retraitement » de l’uranium et, en fin de compte, ne déboucherait pas sur un changement de régime.

L’orientation du gouvernement Obama vers des négociations avec l’Iran intervient un mois à peine après qu’il s’était préparé à lancer une attaque militaire contre la Syrie et avait été contraint de faire marche arrière face à une opposition populaire écrasante.

Cette opposition s’était exprimée en premier lieu dans le vote par la Chambre des communes britannique à la fin du mois d’août qui avait rejeté une motion en faveur de la guerre, puis dans l’hostilité largement répandue et fortement exprimée par la population aux Etats-unis contre une guerre de plus au Moyen-Orient. Obama risquait de voir le Congrès américain rejeter sa demande d’autorisation de l’usage de la force militaire.

C’est dans ce contexte que le gouvernement américain s’est emparé de la proposition russe pour le désarmement chimique de la Syrie.

Les négociations avec l’Iran ont à présent éclipsé les manoeuvres diplomatiques entourant la Syrie. Il se pourrait bien que ces deux actions fassent partie d’une même tentative du gouvernement américain de gagner du temps, en utilisant l’argument que la « voie diplomatique » a été essayée et a échoué afin de revenir à une agression militaire.

Il y a cependant une logique bien définie aux efforts américains pour réussir un rapprochement avec l’Iran, qui, avant la révolution de 1979, était un Etat-client clé des Etats-unis et un pillier de la réaction dans la région.

Il est clair que le gouvernement Iranien tient beaucoup à obtenir un allègement des sanctions, craignant qu’une hausse de l’inflation et du chômage, en particulier parmi les jeunes travailleurs, ne déclenche des luttes sociales qui menaceraient le régime islamiste ainsi que sa base sociale principale parmi les capitalistes et les commerçants d’Iran.

Les considérations tactiques des Etats-unis ont été décrites dans un article d’Anthony Cordesman intitulé « Négocier avec l’Iran : l’argument stratégique pour le pragmatisme et le vrai progès ». [http://csis.org/publication/negotiating-iran-strategic-case-pragmatism-and-real-progress]. Cordesman est l’analyste en charge du Moyen-Orient et de la sécurité nationale du Center for Strategic and International Studies (CSIS – un laboratoire d’idées réputé).

Tout en recommandant au gouvernement américain d’être « extraordinairement prudent quand il traite avec l’Iran » et en prévenant que les négociations pourraient servir de « tactique pour gagner du temps » afin de faciliter la mise au point présumée des armes nucléaires par l’Iran,Cordesman donne également une estimation lugubre des conséquences non-voules qui pourraient résulter d’une action militaire contre ce pays.

« L’Iran pourrait très bien subir une série de frappes préventives, déclenchées par Israël ou décidées par les Etats-unis, cela détruirait bien plus que ses installations nucléaires, » écrit-il. » Cela pourrait, ou peut-être pas, en fait mettre un terme aux efforts nucléaires iraniens. »

Il prévient que, comme on l’a vu en Syrie, « Personne ne peut prédire quel soutien les Etats-unis vont réellement obtenir de leurs alliés, » sans parler de la population américaine. L’Iran pourrait riposter contre les intérêts américains en Afghanistan, en Irak, Syrie et au Liban et menacer le flux des exportations de pétrole venant du Golfe persique, écrit Cordesman.

D’un autre côté, il affirme que les Etats-unis et l’Iran pourraient trouver « des intérêts stratégiques communs » sur un grand nombre de questions, allant de la stabilité en Afghanistan au contre-terrorisme et au développement de l’industrie pétrolière.

La presse iranienne est bien plus franche que la presse américaine dans l’évaluation des véritables « intérêts stratégiques » qui sous-tendent les négociations américano-iraniennes. Un quotidien de Téhéran, Arman, écrit : « la Chine et la Russie ne seront pas contentes de toute possibilité d’améliorer les relations entre l’Iran et l’occident… Il est probable que les pays arabes dans la région n’approuveront pas la diminution des problèmes entre l’Iran et les Etats-unis non plus… Nous devrions prêter attention à cette question importante, étant donné que de nombreux pays ne nous soutiendront pas et nous devrions donc être guidés par nos intérêts nationaux. »

Un autre quotidien, Hamshari, fait le lien entre l’orientation vers des négociations avec l’Iran et le rôle apparemment majeur joué par la Russie pour parvenir à un accord sur la Syrie et pour éviter une guerre américaine contre ce pays. « Peut-être qu’à ce stade, en mettant la Russie hors-jeu, les Etats-unis souhaitent montrer qu’ils peuvent entrer en interaction directe et en négociation avec l’Iran, » déclare le journal. « Cela leur permettrait de montrer que la place de la Russie au Moyen-Orient n’est pas aussi solide et puissante qu’on le pense … »

L’article continue en affirmant que l’Iran « n’a non seulement aucun besoin de médiateur régional ou d’Orient [c’est-à-dire, Russe ou Chinois] ; mais qu’il est lui-même en mesure d’être un médiateur régional dans les conflits actuels. »

Ce que ces analyses montrent clairement, c’est que l’entrée de Washington dans des négociations sur la Syrie et l’Iran ne représente pas un tournant vers la paix ou une renonciation aux objectifs stratégiques prédateurs de l’impérialisme américain. C’est plutôt un tournant tactique visant à développer l’hégémonie américaine sutr les régions stratégiques du Golfe persique et d’Asie centrale et à préparer une confrontation bien plus dangereuse avec la Russie et la Chine.

Il reste à voir si cette « voie de la diplomatique » produira les résultats escomptés par l’élite dirigeante américaine, ou bien si cette dernière s’en servira pour préparer un nouveau prétexte pour une guerre contre la Syrie et l’Iran.

Bill Van Auken

Article original, WSWS, paru le 27 September 2013



Articles Par : Bill Van Auken

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