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Roi de la planète
Par Uri Avnery
Mondialisation.ca, 31 octobre 2008
Gush Shalom 31 octobre 2008
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https://www.mondialisation.ca/roi-de-la-plan-te/10770

LE PRÉSIDENT des États Unis est le roi de cette planète. Je vis sur cette planète. Par conséquent, l’élection du président me concerne, moi aussi. Absolument.

Le Président n’est pas le seul à diriger le monde. Il y a aussi d’autres dirigeants, quoique moins puissants. Ses décisions sont soumises à de nombreuses contraintes qui échappent à son pouvoir. Mais il n’est aucune autre personne sur terre dont les décisions ont un pareil impact sur nos vies.

Les huit années de George W. Bush peuvent nous servir d’exemple. Le caractère primaire de l’homme, son faible niveau intellectuel, son passé de zélote « né de nouveau » – toutes ces choses ont eu une influence sur l’état du monde, depuis son échec à prévenir le 9 septembre jusqu’à l’effondrement de l’économie mondiale, en passant par ses aventures sanglantes en Afghanistan et en Irak.

Mais, bien que les citoyens du monde que nous sommes, chacun d’entre nous, ne puissions pas voter dans cette élection, nous avons au moins le droit de dire lequel des candidats nous préférerions voir à la Maison Blanche.

LES ÉLECTIONS NE SONT pas des concours de beauté. Un électeur sérieux doit définir les critères selon lesquels il a l’intention de faire son choix.

En ce qui me concerne, la qualité principale, éclipsant toutes les autres, est la capacité à prendre rapidement conscience des évolutions majeures lorsqu’elles se produisent et d’en tirer sans délai les conclusions qu’elles exigent.  

Selon les mots du philosophe grec de l’antiquité, « tout s’écoule » – nous savons que le monde ne reste pas immobile un seul instant. À notre époque, avec le rythme rapide de la vie moderne, les changements sont plus rapides et plus spectaculaires qu’ils ne l’étaient il y a deux cents ans. Le développement des techniques, le diffusion d’internet, la mondialisation, le changement climatique, l’instabilité économique, les flux de migrations humaines, les glissements des équilibres de pouvoir au plan mondial – ces facteurs et un millier d’autres garantissent que les changements seront de plus en plus fréquents et de plus en plus radicaux.

L’aptitude à s’adapter rapidement à des situations nouvelles est une exigence essentielle pour un dirigeant. Après avoir géré avec succès la crise économique mondiale, Franklin Delano Roosevelt réagit rapidement à Pearl Harbor. Winston Churchill a pris conscience avant les autres du danger que représentait l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne. John Kennedy, jeune et sans expérience, a su prendre les bonnes décisions pour régler la crise des missiles cubains qui avaient conduit le monde au bord d’une troisième guerre mondiale. Mikhail Gorbatchev a pris conscience du brusque effondrement du bloc soviétique et évité une effusion de sang mondiale. Le prochain président des États Unis aura immédiatement à faire face à une crise économique qui est en train de changer la face du monde. 

Le Président est comme le barreur d’un voilier qui doit être à chaque instant prêt à réagir à une saute de vent soudaine et même à un ouragan.

Lequel des deux – Barack Obama ou John McCain – est le plus apte à ce job ? Le vieux républicain qui se considère comme le successeur d’une longue lignée d’amiraux et dont l’univers spirituel est encore celui du milieu du 20e siècle, ou le jeune (par comparaison) démocrate, un homme du 21e siècle ?

Le second critère, à mes yeux, concerne le caractère des candidats. Une personne peut changer d’opinion, mais difficilement de caractère. Une solide confiance en soi – mais sans exagération – un self contrôle, une aptitude à garder la tête froide dans une crise – voilà ce qui influera largement sur sa capacité à remplir ses fonctions.

Nous avons vu les deux hommes dans de grands débats. Il ne faudrait pas accorder trop d’attention à ce qui s’est dit à ces occasions – tout ce qui est dit au cours d’une campagne électorale à pour seule fonction de gagner des voix. Mais nous avons vu comment les deux candidats se comportent dans des moments de tension extrême. Obama a fait preuve d’une maîtrise admirable. Son self contrôle n’a pas été pris en défaut un seul instant. Il n’a pas réagi aux provocations et il a toujours gardé son sang-froid. McCain se maîtrisait beaucoup moins.

La décision la plus importante que les deux avaient à prendre au cours de leur campagne concernait le choix de leur partenaire pour la vice-présidence. Dés lors que le vice-président peut avoir à exercer le pouvoir d’un moment à l’autre – et il y a en réalité une probabilité significative que cela peut arriver – la décision nous apprend beaucoup sur le décideur.

La décision d’Obama a été responsable et raisonnable. Il n’a pas choisi une personne brillante ou charismatique, mais quelqu’un très au fait des affaires de l’état et capable d’assurer la fonction sans le moindre problème.

La décision de McCain a été un scandale monumental. Elle suffit à elle seule à le disqualifier pour une charge importante – non en raison des opinions de Sarah Palin ou de son caractère, mais parce qu’elle est totalement incapable de tenir le rôle de président.

Le choix témoigne d’un défaut fondamental du caractère de McCain. Il l’a choisie en raison des besoins du moment – pour redynamiser une campagne qui s’essoufflait et surprendre les medias, tout en séduisant les couches les plus primaires de la société américaine. Il a compromis l’avenir du pays par pur opportunisme.

Une personne capable de commettre une erreur pareille ne devrait pas être en situation de diriger le pays le plus puissant et de commander la plus grande force militaire de la Planète.

En outre, l’électeur ou l’électrice doit se poser la question, si le Président est victime d’une attaque, comme Ariel Sharon, ou s’il est assassiné, comme John F. Kennedy, est-ce que je préfèrerais voir Biden ou Palin dans le Bureau ovale ?

UN TROISIÈME critère est la capacité à se choisir des collaborateurs. Cela, aussi, est une qualité importante.

Un dirigeant fort, qui a confiance en lui, choisit des collaborateurs hautement qualifiés, des gens prêts à faire valoir leurs points de vue avec indépendance et à porter la contradiction au patron en tête à tête. Un dirigeant qui manque de confiance en lui s’entoure de flatteurs et de beni-oui-oui qui ne lui disent que ce qu’il souhaite entendre. John Kennedy s’était entouré des meilleurs et des plus brillants. George W. appartient à la deuxième catégorie.

Je juge les dirigeants israéliens à cette aune. Ygal Allon, un général et un politicien très admiré, s’était entouré de jeunes gens brillants qui n’hésitaient pas à l’interrompre pour le contredire. Menachem Begin était entouré de gens qui exprimaient leur accord avec la moindre de ses paroles.

Un dirigeant fort invite à exprimer ses désaccords, à débattre, au brainstorming. Un dirigeant qui agit avec force ne cherche pas à casser toute opposition. (Comme le dictateur absolu Adolphe Hitler, qui explosait dans des accès de fureur lorsque quelqu’un osait le contredire.)

La politique est une profession en soi. La plupart des hommes politiques n’ont aucune connaissance approfondie dans d’autres domaines, certainement pas dans les domaines dans lesquels ils ont à prendre des décisions lourdes de conséquences – depuis l’économie jusqu’à la stratégie militaire. Ainsi, le choix des bons conseillers et la disponibilité à écouter avec un esprit ouvert, à apprendre et reprendre une réflexion sont des qualités essentielles. Je pense qu’Obama en est capable. Je ne suis par sûr que ce soit le cas de McCain.

Il y a une autre caractéristique à prendre en compte au moment de choisir : dans une semaine et demie, ce n’est pas seulement un président qui va être choisi, mais aussi un groupe important de haut fonctionnaires dans tous les domaines du gouvernement.

Dans le système américain, le nouvel occupant de la Maison Blanche amène avec lui des milliers de fonctionnaires, dont les équivalents dans les autres pays appartiennent à la fonction publique permanente. On peut aisément imaginer l’énorme différence entre ceux qu’Obama amènerait avec lui et ceux qui pourraient venir avec McCain.

Il ne faudrait pas oublier la Cour Suprême qui joue un rôle central dans le système américain (comme c’est le cas aujourd’hui en Israël). C’est le président qui choisit les nouveaux juges. La désignation d’un ou deux d’entre eux peut entraîner des changements d’une très grande portée.

LORSQUE L’ON parle de l’élection du président des États Unis, il est aussi très important de prendre en considération l’ouverture du candidat à l’égard du vaste monde.

Les États-Unis ne sont pas seulement un pays, c’est la moitié d’un continent. Beaucoup de ses citoyens ne montrent aucun intérêt pour le monde extérieur et n’ont aucune envie d’en entendre parler. Les enfants des écoles sont incapables de situer la Chine ou le Brésil sur une carte. Comme des empires du passé, les États Unis se voient comme un îlot de civilisation dans une mer de barbares. (Exactement comme Ehoud Barak, avec son Israël vu comme une « villa au milieu de la jungle ».)

George Bush est arrivé à la Maison Blanche avec un minimum de connaissances sur le monde. John McCain n’en sait pas beaucoup plus. En vérité, il est né dans le ghetto américain de Panama et s’est morfondu cinq ans dans une prison vietnamienne, mais cela n’en fait pas un citoyen du monde.

Á cet égard, Obama a un avantage inégalé par aucun des présidents précédents. Il est le fils d’un père noir venu du Kenya et d’une mère blanche américaine. Dans son enfance il est allé à l’école en Indonésie. Ses racines diverses et son expérience lui ouvrent des horizons beaucoup plus larges. Pour une nouvelle arrivée à la Maison Blanche, c’est là un trésor important. Il y a des choses que l’on ne saurait apprendre des autres. L’expérience personnelle est précieuse.

JE DOIS ajouter une remarque subjective. J’appartiens à une génération qui a grandi dans l’admiration de l’Amérique. Nous voyions les États-Unis comme le pays le plus libre au monde, une société idéale, le bastion de la démocratie et des droits humains. Au cours de deux guerres mondiales elle est accourue au secours de ceux qui s’opposaient à la tyrannie.

Quand nous avons grandi, nous avons découvert qu’il n’en allait pas nécessairement ainsi. Nous constations que les États Unis étaient comme la plupart des autres états, et pires que certains. Au cours des huit dernières années, les États-Unis se sont révélés au monde comme un pays arrogant, tyrannique, primaire et agressif  qui piétine les droits humains de ses propres citoyens et des étrangers, qui justifie la torture et entretient d’abominables camps de concentration, et la liste ne s’arrête pas là.

L’élection de Barak Obama, un homme à moitié noir et à moitié blanc dont les convictions sont libérales (NDT : de gauche) et démocratiques, peut nous rendre un peu de notre foi dans les États-Unis. Elle montrerait, comme cela s’est produit plusieurs fois dans le passé, que l’Amérique peut s’éloigner à temps du bord du gouffre et se retrouver elle-même, comme elle l’a fait à la fin de l’ère Joe McCarthy.

Je ne me fais pas beaucoup d’illusions. Je sais que même dans les circonstances les plus favorables, une personne seule ne peut pas faire changer de cap à un navire aussi énorme et lui faire prendre une direction complètement opposée. Cependant, même de petits changements peuvent être d’une importance considérable pour le monde.

Un jour, peut-être, je regretterai chacun des mots que j’ai écrits ici. Obama peut se révéler décevant, et très décevant. Nous ne pouvons pas connaître l’avenir. Nous ne pouvons porter un jugement aujourd’hui que sur la base de ce que nous savons aujourd’hui, en fonction de nos impressions et de nos sentiments d’aujourd’hui.

Et tout cela me dit : Obama.

Article en anglais: « King of the Planet« , Gush Shalom, 25 octobre 2008 

Traduit de l’anglais pour l’AFPS: FL.

 Uri Avnery est journaliste et cofondateur de Gush Shalom

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