Selon la Nasa, la «civilisation» va disparaître: mythe ou réalité ?

«Je consomme donc je suis»

 Sacerdoce d’un Descartes néolibéral

Ça y est! La Nasa nous informe, enfin, que note civilisation va disparaître! Hourra! Cette joie mortifère cache en fait un profond désarroi devant l’anomie du monde. Peut-on, en fait, se réjouir de la mort de «son prochain» ou plus oecuméniquement de ses «prochains» au sens du Nouveau Testament? Deux précisions quand on écrit civilisation, de quoi parle -ton? Quand on met au pluriel le nous, il couvre quel ensemble? Est-ce que les «damnés de la terre» pour reprendre le juste mot de Frantz Fanon, -pour qui l’enfer se vit au quotidien- sont compris dans ce nous?

Précisons d’abord ce que c’est que la civilisation. Pour rappel, les Mayas nous avaient promis la fin du monde pour le 21 décembre 2012. Apparemment, il y a erreur dans les calculs! La disparition de l’espèce humaine sera-t-elle brutale ou sera -t elle confrontée à un lent délitement des valeurs qui font la dignité humaine. Peut-on parler de civilisation quand les trois quarts de la planète tirent la langue et peine à garder la tête hors de l’eau quand 20% d’humains consomment 80% de l’énergie, que 600 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité et qu’un enfant meurt toutes les cinq secondes de faim. Qu’un plein de 4×4 américain en biocarburant, ex-maïs, peut nourrir un Sahélien famélique pendant un an? Doit-on parler de civilisation au singulier ou au pluriel dans le temps présent quand nous avons vu que le XIXe et le XXe occidentaux se sont bâtis sur le postulat de base de races supérieures comme le martelaient les chantres bien connus, Jules Ferry et Joseph Chamberlain et tant d’autres.

Qu’est-ce qu’une civilisation?

Lisons l’explication qu’en donne Laurent Thies: «La civilisation tient son nom de la civitas, la «ville» en latin. Lucien Febvre prétend que le mot ne se rencontre, au sens moderne, dans aucun texte imprimé en français avant 1766. Tout juste peut-on lui opposer une occurrence unique chez Racine – «la civilisation d’un peuple est un ouvrage long et difficile» – et une autre sous la plume de Mirabeau père en 1757: «La religion est le premier ressort de la civilisation.» Ainsi conçue, la civilisation, au XVIIIe siècle, représente l’état le plus parfait auquel est parvenue la partie la plus éclairée du genre humain. En ce sens, la civilisation s’oppose à la barbarie. (…) «Civilisation» conserve longtemps son acception d’excellence, dans la perspective d’un mouvement continu d’élévation intellectuelle, spirituelle et artistique des peuples. (…) Le mot, qui recouvre à la fois des réalités matérielles, des structures sociales et des modes d’expression, peut s’écrire désormais au pluriel. (…) C’est admettre à la fois que les civilisations se combattent, se succèdent et donc meurent. A l’issue de deux guerres mondiales, la crise de conscience occidentale a pour corollaire de faire apparaître, à travers aussi la colonisation, l’existence de civilisations différentes, mais qui s’estiment au moins égales à celle de l’Occident, et qui suscitent de plus en plus l’intérêt. (…) La double harmonique qui parcourt la notion de civilisation, demandons-la pour finir aux poètes: «La civilisation n’est autre chose qu’une suite de transformations successives» Victor Hugo.» Le globe n’est partout qu’un ossuaire de civilisations ensevelies» Alphonse de Lamartine».(1)

Comment et pourquoi la Nasa prévoit la disparition de notre civilisation ?

Sous la plume de Nafeez Ahmed, directeur de l’Institut d’études politiques au Royaume-Uni, cette contribution parue dans le Guardian et traduite par le Nouvel Observateur nous lisons ce scoop que chacun d’entre nous supputait depuis longtemps, à savoir que nous allons droit dans le mur. Nous lisons:

«Non, il ne s’agit pas de la prédiction folle d’un Nostradamus contemporain mais bien de la conclusion d’une étude de la Nasa. Notre civilisation est-elle vouée à disparaître au cours des prochaines décennies? Il semblerait bien que oui, si l’on en croit une étude très sérieuse parrainée par le Goddard Space Flight Center de la Nasa. Celle-ci montre que notre ère civilisationnelle industrielle est bel et bien condamnée à un effondrement. Pour parvenir à cette prédiction alarmiste, des scientifiques se sont appuyés sur des données historiques croisées des civilisations passées grâce à un nouveau modèle baptisé Handy (Human And Nature Dynamical). Leur étude, conduite par le mathématicien Safa Motesharri, de la National Science Foundation des Etats-Unis, a tenté de comprendre comment ces civilisations ont successivement disparu de le Terre.»(2)

Pour les spécialistes de la Nasa, deux constantes expliquent la fin des civilisations: ils ont alors observé deux constantes socio-environnementales: une exploitation excessive des ressources de la planète, un creusement des inégalités entre les plus riches et les plus pauvres de la société.

«Ces phénomènes sociaux ont joué un rôle central dans le processus d’effondrement dans tous les cas, ces 5000 dernières années», fait remarquer Nafeez Ahmed, directeur de l’Institute for Policy Research & Development dans le Guardian. En cumulant ces deux évolutions, les Empires romain, mésopotamien ou Maya auraient ainsi tous connu, glissé progressivement dans le même cycle suicidaire.»(2)

«Safa Motesharri et ses collègues ont établi deux scénarios de disparition pour notre civilisation. Le premier consiste en la réduction, par la famine, des populations pauvres. Suivie de la destruction de notre monde, non pour des raisons climatiques, mais en raison de la disparition des travailleurs. Second scénario: la surconsommation des ressources entraînerait un déclin des populations pauvres, suivi plus tard par celui des populations riches.» (2)

Les autres causes possibles  de la fin de la civilisation

Les auteurs incriminent aussi les inégalités qui mènent disent-ils «à notre perte»: «Et le progrès dans tout ça? «Les changements technologiques augmentent l’efficacité des ressources, mais aussi la surconsommation», souligne l’enquête qui contredit ainsi ceux qui pensent que tout progrès technologique est porteur de changement positif pour notre société.

Concrètement, l’étude fait le constat que l’augmentation de la productivité dans les secteurs de l’agriculture et de l’industrie lors des deux derniers siècles a provoqué une hausse substantielle des ressources, sans que celles-ci ne soient pour autant équitablement réparties. La division sociale entre riches et pauvres conduit à la surconsommation des premiers, tandis que les seconds sont condamnés à se battre pour survivre, à lutter pour manger à leur faim.» (2)

Un espoir? Où va le monde?

Peut-on changer de paradigme? il semble que oui, les auteurs proposent des pistes de réflexion: «Sur ce point, l’étude souligne qu’il n’est peut-être pas trop tard. Ouf. Mais pour éviter ce scénario noir, encore faudrait-il modifier radicalement nos habitudes pour mettre fin à la fois à la surconsommation, et réorienter nos politiques afin de rendre la répartition des richesses plus équitable.

En somme, un programme décroissant et anti-capitaliste que l’on ne s’attendait pas à voir issu de la Nasa. Il est indéniable que l’inégalité entre riches et pauvres est inhérente au processus civilisationnel. C’est l’empreinte environnementale d’un mode de vie axée sur le consumérisme matérialiste qui est néfaste. Et cette empreinte apparaît d’autant plus néfaste qu’elle est partagée par le plus grand nombre. (2)

La réalité de notre point de vue est plus complexe car l’anamnèse n’est pas totale, on se contente de mesurettes à très faibles rayons d’action. Comment peut-on expliquer l’anomie du monde actuel sur tous les plans: débâcle monétaire, guerre de tous contre tous, appauvrissement du monde, richesse insultante d’une oligarchie financière- En ces temps de «délitement des valeurs» que l’on pensait immuables, beaucoup de certitudes ont été ébranlées par le néolibéralisme. Ce qui est grave, est que le capital symbolique qui a été sédimenté pendant des lustres, a vu justement naitre des civilisations çà et là s’effondrer par pans entiers sous les coups de boutoir du marché du libéralisme, fruit d’une mondialisation sans éthique. Les identités se perdent sous la pression d’un Occident néolibéral qui série, catalogue et dicte la norme et ceci au profit d’une «macdonalisation» de la culture. Le néolibéralisme s’attaque à tous ceux qui lui résistent. Il veut fabriquer « l’homme nouveau », l’automate qui ne résiste qu’aux pulsions matérielles de consommation multiforme (nourriture, multimédias changeants au plus vite) avec une organisation de l’obsolescence A titre d’exemple, un portable qui peut durer cinq ans est changé au bout de deux ans ou moins, créant un gaspillage effrénée en termes d’énergie et de matières premières.» (3)

En son temps, Tocqueville, dans un texte d’une clarté et d’une lucidité extraordinaires, voire prophétiques écrivait: «Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.» (3)(4)

On le sait, les chantres du néolibéralisme sauvage – pour continuer à piller allègrement en polluant sans vergogne- a tout fait pour minimiser les cris d’alarme du Giec sur l’imminence des changements climatiques Un proverbe de l’Inde nous explique comment l’homme démolit méthodiquement la nature.

«Quand l’homme aura pêché le dernier poisson, tué le dernier animal, coupé le dernier arbre, pollué la dernière goutte d’eau, peut-être se rendra-t-il compte que l’argent n’est pas comestible.» «Le monde économique, s’interroge Pierre Bourdieu, ancien professeur au Collège de France, est-il vraiment, comme le veut le discours dominant, un ordre pur et parfait, déroulant implacablement la logique de ses conséquences prévisibles, et prompt à réprimer tous les manquements par les sanctions qu’il inflige, soit de manière automatique, soit – plus exceptionnellement – par l’intermédiaire de ses bras armés, le FMI ou l’Ocde? Le libéralisme est à voir comme un programme de «destruction des structures collectives» et de promotion d’un nouvel ordre fondé sur le culte de «l’individu seul, mais libre» (4)

Le philosophe Dany-Robert Dufour tente de montrer que, bien loin d’être sortis de la religion, nous sommes tombés sous l’emprise d’une nouvelle religion conquérante, le Marché ou le moneythéïsme. Ce qui produit de puissants effets de désymbolisation, comme l’atteste le troisième commandement: « Ne pensez pas, dépensez! ». Nous vivons dans un univers qui a fait de l’égoïsme, de l’intérêt personnel, du self-love, son principe premier…» (5)

Pouvons-nous laisser les valeurs de la condition humaine si difficilement élaborée au cours des siècles précédents, se volatiliser en une ou deux générations? Edgard Morin écrit: «Il ne s’agit pas de concevoir un «modèle de société», voire de chercher quelque oxygène dans l’idée d’utopie. Il nous faut élaborer une Voie, qui ne pourra se former que de la confluence de multiples voies réformatrices, et qui amènerait la décomposition de la course folle et suicidaire qui nous conduit aux abîmes. (…) La résistance à tout ce qui dégrade l’homme par l’homme, aux asservissements, aux mépris, aux humiliations, se nourrit de l’aspiration, non pas au meilleur des mondes, mais à un monde meilleur…» (6)

Dans le même sillage de l’Appel à l’humanité, Badi Baltazar écrit: «Ceci est un appel à l’humanité des femmes et des hommes du XXIe siècle.(…) l’Humanité fonce tête baissée sur une autoroute sans sortie (…) Les mots qui vont défiler sous vos yeux ont pour cible votre conscience, que vous soyez proie ou prédateur, indigné ou dignitaire. (…) Que nous soyons Européens, Africains, Asiatiques ou Américains. (…) il est grand temps de réunir nos forces, de puiser en nous le courage d’exorciser nos peurs, de se sentir humain parmi les humains et de se projeter dans un avenir commun. (…) Un monde dans lequel l’homme et la nature seraient enfin au coeur des préoccupations, où les désirs seraient subordonnés aux besoins. (…) Nous ne pourrons changer le monde extérieur que si nous changeons notre monde intérieur. En un mot, se réaliser pour réaliser. (..).» (7)

Le monde va mal! Le monde se «marchandise»! La matière domine l’esprit. Dans un texte remarquable « Prière à Dieu » qui date de plus de trois siècles, mais n’a pas pris un pli, Voltaire appelait à la tolérance entre les hommes. Il écrivait: «Tu ne nous as point donné un coeur pour nous haïr et des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère. (…) Que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie: car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni envie ni de quoi s’enorgueillir.» (3)

C’est toute la mondialisation sans éthique, «le moneytheisme»: la religion de l’argent, ainsi pointée du doigt. Il faut réhabiliter l’homme et l’inviter à se transformer de l’intérieur. Les Terriens et notamment les plus faibles récoltent ce que les Occidentaux -les pays développés ont semé en termes de chaos, en termes d’empreinte écologique largement dépassée. Savons-nous qu’en 2013 l’over shoot day (le jour du dépassement) est arrivé en septembre, cela veut dire que nous avons mis moins de neuf mois ce que la Terre a mis à notre disposition pour une année?

Nous n’en avons pas fini avec la terre qui est sous nos pieds, cette terre qui continue de nous nourrir, cette terre à laquelle nous demandons plus qu’elle ne peut nous donner. Seul un monde multipolaire sera un monde durable, un monde qui redécouvre que la loi de la diversité est une loi de survie et que les différences, les distances ont sauvegardé par le passé les sociétés humaines. Le respect de la diversité, de la dignité humaine pourra peut-être donner un sursis aux Terriens, il faut pour cela de la justice, mais aussi que les hommes sortent de l’ébriété énergétique pour aller vers la sobriété énergétique, le refus de la consommation, la nécessité de donner une seconde vie aux choses et redécouvrir la lenteur et le rythme des saisons. C’est cela, le croyons-nous, le développement durable. Amen.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

1.Laurent Theis: Comment meurent les civilisations mensuel n°316 01/01/2007

2 .http://www.theguardian.com/environment/earth-insight/2014/mar/14/nasa-civilisation-irreversible-collapse-study-scientists

3.C.E.Chitour http://www.mondialisation.ca/o-va-le-monde/26591 15 09 2011

4. Pierre Bourdieu: L’essence du néolibéralisme. Le Monde diplomatique Mars 1998

5. Dany-Robert Dufour: Les désarrois de l’individu-sujet. Le Monde diplomatique 02.2001

6. Edgard Morin: Ce que serait «ma» gauche. Le Monde. 22.05.10

8.BadiBaltazar http://www.legrandsoir.info/appel-a-l-humanite. html12 septembre 2011



Articles Par : Chems Eddine Chitour

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