Séquence : Hafez Al Assad / Sadate et son projet de voyage à Jérusalem

Égypte-Syrie: Le président Hafez Al Assad a envisagé d’emprisonner Sadate dans le but de l‘empêcher de quitter la capitale syrienne afin de mettre en échec son projet de voyage à Jérusalem.

https://www.madaniya.info/ publie à l’occasion du 48 ème anniversaire de la guerre d’Octobre 1973 un dossier en deux volets

  1. Le premier intitulé: Égypte-Syrie: Le président Hafez Al Assad a envisagé d’emprisonner Sadate dans le but de l’empêcher de quitter la capitale syrienne afin de mettre en échec son projet de voyage à Jérusalem
  2. Le second: L’art de la négociation du président syrien Hafez Al Assad
Le désir de Sadate de se hisser au rang de dirigeant planétaire

Le président égyptien Anouar el Sadate était animé d’une «imagination débordante» et d’un «vif désir de se hisser au rang de dirigeant planétaire» lorsqu’il a décidé de se rendre à Jérusalem, le 19 Novembre 1977.

Mais cette «envie de célébrité a débouché sur l’isolement de l’Egypte sur le plan arabe, et, sur l’isolement de Sadate dans son propre pays, sapant la position de l’Égypte vis-à-vis des Palestiniens, sans pour autant briser le mur de méfiance psychologique entre Arabes et Israéliens».

Telle est l’une des principales révélations de l’ancien ministre égyptien des Affaires étrangères, Ismaïl Fahmi, qui avait démissionné de son poste en signe de protestation contre ce déplacement. Ce constat est consigné dans les mémoires de M. Fahmi «Negotiating for peace in the Middle East – Négociations en vue de la paix au Moyen-Orient» dont le site en ligne Ar Rai Al Yom en publie de larges extraits.

Pour le locuteur arabophone, l’intégralité de ce texte est sur ce lien:

Ismail Fahmi considère que le plus grand exploit de la guerre d’octobre est non le franchissement du Canal de Suez ou la destruction de la Ligne Bar Lev, mais «l’absence de fuites sur les préparatifs guerriers»….Le cloisonnement a été la clé de la victoire», bien plus que le rôle de l‘aviation, des missiles, de l’artillerie ou encore la bravoure des soldats égyptiens.

Les raisons de la démission d’Ismaïl Fahmi

Le ministre égyptien a fondé sa décision de démissionner sur trois considérations: La sécurité nationale égyptienne; la relation de l’Égypte avec les états arabes; le leadership de l’Égypte sur le Monde arabe.

Il a estimé que le voyage de Sadate à Jérusalem «n’apporterait rien de bon à l’Egypte, ni au Monde arabe, ni à la paix. Au contraire, il produirait des effets contraires en ce qu’il offrirait aux Israéliens des concessions majeures. Ce ne fut pas un voyage pour la paix, mais une démarche mal avisée dans un jeu long et complexe tendant vers la paix», a-t-il dit.

Sadate a informé Ismail Fahmi de son projet, le 16 novembre, soit trois jours avant son voyage à Jérusalem. Par téléphone. «Ma décision est irrévocable», a notifié le président égyptien à son ministre. Ismaïl Fahmi s’est mis en colère. Ses efforts tendant à faire renoncer Sadate à son projet furent vains. Le président égyptien n’a pas modifié sa position depuis qu’il a fait part de son projet devant la tribune de l’Assemblée du peuple, le 9 Novembre. La discussion a traîné en longueur et a débouché sur une impasse. Alors se ravisant, Ismail Fahmi proposa à son président de poursuivre la discussion, de vive voix cette fois, le lendemain lors de leur voyage commun à Damas.

M. Fahmi précise qu’il avait «l’intention de poursuivre cette discussion, mais le lendemain, jour du voyage à Damas, j’ai décidé de ne pas accompagner Sadate en Syrie. J’ai invoqué la fatigue pour me désister de ce déplacement».

«J’étais persuadé que Sadate allait aborder ce sujet avec Assad. J’ai attendu que tout soit révélé aux journalistes accompagnant Sadate dans son voyage avant de faire état de ma démission. J’ai chargé alors le vice-président Hosni Moubarak de faire part à Sadate de ma décision de démissionner pour ne pas cautionner son déplacement à Jérusalem. A son retour au Caire, Sadate a informé alors la presse présidentielle égyptienne de la teneur de ses entretiens avec le président syrien, confirmant sa décision de se rendre à Jérusalem et de l’opposition de Hafez Al Assad à ce projet.

Le tête à tête Assad Sadate à Damas: 7 heures de vives discussions.

Absent des entretiens Assad-Sadate, Ismail Fahmi se réfère au témoignage du journaliste britannique Patrick Seale, auteur d’un mémorable ouvrage sur la lutte du pouvoir au Moyen –Orient «:Asad of Syria: The Struggle for the Middle East» (1988), dont voici le passage principal:

«Assad et Sadate se sont réunis pendant sept heures. La discussion a été vive. Assad critiquait violemment Sadate. A un moment Sadate pour se soustraire à la pression du syrien lui fit une étonnante proposition. Il s’écria alors «Allons ensemble à Jérusalem. Si tu ne peux pas m’accompagner, je te demande de garder le silence, de ne pas m‘attaquer, ni de me condamner… Si j’échoue je le reconnaîtrai publiquement et demanderai alors de te conférer la responsabilité du leadership du Monde arabe.

Assad était saisi d’incrédulité. Il employa un ton d’une grande dureté à l’égard de Sadate, le mettant fortement en garde contre ce projet, «la plus grande catastrophe dans l’histoire du Monde arabe»….«Il va en résulter une rupture de l’équilibre stratégique qui incitera Israël à attaquer les pays arabes sans défense à commencer par les Palestiniens, puis le Liban et le voyage n’apportera pas la paix. Au contraire, il va éloigner les perspectives de paix».

Sur le rôle de la CIA dans la normalisation égypto-israélienne, cf ce lien:

Rapportant les propos de Hafez Al Assad, Patrick Seale, décédé en 2014, assure que le président syrien a envisagé d’emprisonner Sadate dans le but de l‘empêcher de quitter la capitale syrienne afin de mettre en échec son projet de voyage à Jérusalem.

Face à la disproportion des forces, Ismail Fahmi considérait que «le gouvernement égyptien disposait de deux cartes dans le domaine diplomatique: La reconnaissance d’Israël et la fin de l’état de belligérance.

Dans la mesure où l’Égypte et les autres pays arabes étaient plus faibles qu’Israël tant sur le plan militaire que sur le plan de l’armement, la carte maîtresse égyptienne était la non reconnaissance d’Israël. En se rendant à Jérusalem, Sadate a rendu caduc cet atout, procédant implicitement à la reconnaissance d’Israël.

Ismail Fahmi conclut que Sadate était animé d’une «imagination débordante. Il s’imaginait une foule de choses, mais se heurtait à la réalité des faits, oubliant que les états ont leur propre agenda».

Diplomate et homme politique égyptien, Ismail Fahmi a été successivement ambassadeur en Autriche, ministre du Tourisme, ministre des Affaires étrangères et vice-Premier ministre. Il a démissionné du gouvernement en 1977 pour protester contre la visite d’Anouar el Sadate à Jérusalem. Né en 1922, il est décédé le 22 Novembre1997, à 75 ans.

René Naba



Articles Par : René Naba

A propos :

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l’AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l’information, membre du groupe consultatif de l’Institut Scandinave des Droits de l’Homme et de l’Association d’amitié euro-arabe. Auteur de “L’Arabie saoudite, un royaume des ténèbres” (Golias), “Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français” (Harmattan), “Hariri, de père en fils, hommes d’affaires, premiers ministres (Harmattan), “Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David” (Bachari), “Média et Démocratie, la captation de l’imaginaire un enjeu du XXIme siècle (Golias). Depuis 2013, il est membre du groupe consultatif de l’Institut Scandinave des Droits de l’Homme (SIHR), dont le siège est à Genève et de l’Association d’amitié euro-arabe. Depuis 2014, il est consultant à l’Institut International pour la Paix, la Justice et les Droits de l’Homme (IIPJDH) dont le siège est à Genève. Depuis le 1er septembre 2014, il est Directeur du site Madaniya.

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