Si nous étions tibétains

Comment s’opposer à l’Empire Han renaissant sans devenir esclaves de l’Empire usaméricain ?

À cause de l’agression anglo-usaméricaine le peuple irakien, en cinq ans, a eu plus d’un million de victimes. Une hécatombe, et même un véritable génocide. Devant ce carnage en cours les médias se taisent, et tendent même à confirmer la blague selon laquelle la situation serait en voie de normalisation. De leur côté, les politiciens de tous bords, sans aucune exception, occupés qu’ils son à la pêche aux voix des patriciens et des plébéiens dans cette sinistre campagne électorale, se gardent bien de dire quoi que ce soit ou d’exprimer la moindre indignation. Ils se sont en revanche levés comme un seul homme contre la répression par les Chinois de la révolte au Tibet. Combien d’arrestations ? Moins qu’il y en eut sous le gouvernement Berlusconi à Gênes. Combien de morts ? À peine plus qu’un millionième de ceux en Irak. Mais le Tibet n’est pas l’Irak et le lamaïsme tibétain est bien loin de l’islamisme.
Dans ces Olympiades de l’hypocrisie DES centaines de parlementaires, dans un véritable « bloc des larges ententes », son retrouvés à Champ des Fleurs, en Rome, pour exprimer leur solidarité, plus qu’aux révoltés tibétains, aux moines bouddhistes et au Dalai Lama – lequel au Tibet n’est pas suivi par les masses et cela est confirmé par le fait que les jeunes révoltés n’ont pas du tout invoqué son retour.
Ironie de l’histoire, le happening romain s’est déroulée aux pieds de la statue qui rappelle le sacrifice de Giordano Brun, quelqu’un que des moines dont la soutane était d ‘une autre couleur mirent au bûcher à cause de ses idées. Comme si cela ne suffisait pas, le Parlement a été rouvert d’urgence pour exprimer l’exécration. Un succès sans précédent du lobby anti-chinois, rendu possible par ce parvenu en cachemire qui préside la Chambre des Députés, nous avons nommé Fausto Bertinotti. Un lobby bouddhiste pour rire et américaniste dans sa substance, un lobby qui voudrait pousser l’Occident sur une position de containment plus agressif du Dragon. La déclaration de Bush dans laquelle il n’évoque pas l’indépendance du Tibet et dit qu’il ira aux imminents Jeux Olympiques de Pékin est une belle claque pour le front bariolé pro-Dalaï. La décision de Washington de ne pas faire trop de bordel indique que pour une Amérique aux prises avec très forte crise économique les affaires et la montagne d’argent chinois qui afflue dans les caisses yankees sont pour l’instant beaucoup plus importantes que les droits humains des Tibétains. Ce serait toutefois une erreur de confondre la tactique et la stratégie. L’establishment usaméricain considère en effet la Chine capitaliste comme un ennemi stratégique en marche, un ennemi dont l’expansion doit être contenue, si nécessaire même en poursuivant une politique de déstabilisation interne. C’est à cet objectif que répond la décision de faire du Tibet un deuxième Taiwan. Le 28 octobre 2001 le Congrès des USA, juste au moment où il envahissait l’Afghanistan et se préparait à le faire aussi avec l’Iraq, par une Foreign Authorization Act bipartisane, approuvait une résolution par laquelle il reconnaissait « le Tibet, y  comprises les zones incorporées dans les provinces chinoises du Sichuan, du Yunnan, du Gansu et du Qinghai, [autrement dit le « grand Tibet »] comme un pays occupé, en vertu des principes établis de la loi internationale ». La résolution établissait en outre que Dalaï Lama et son gouvernement tibétain en exil, étaient les authentiques représentants du Tibet.

Cette décision ne tombait pas du ciel, elle était au contraire le résultat d’une géopolitique sur la longue durée, une géopolitique qui ne tolère pas de concurrents dans contrôle du Pacifique et de l’Asie et dont l’affaire tibétaine n’est qu’une cheville, un prétexte, un casus belli à mettre en avant en cas de nécessité. Les USA n’ont jamais digéré l’écroulement de la théocratie bouddhisto-lamaïste dans les années 50 et l’avancée de la révolution populaire chinoise. Que cette révolution ait conduit à une annexion progressive ne peut pas faire oublier ce qu’était le Tibet jusqu’aux années 50 : aucun régime au monde n’était plus cruellement théocratique et esclavagiste que celui du Dalaï Lama et des 180 Hutuktu. Depuis le début des années 50 la CIA s’activa à soutenir directement la révolte lamaïste et jusqu’en 1969, toujours CIA, finançait la guérilla et entraînait des anticommunistes tibétains dans le camp de Hale au Colorado. La fuite elle-même du Dalaï Lama en Inde en 1959 fut directement organisée par services secrets américains. Ce soutien cessa à l’époque Kissinger, lorsque les USA décidèrent d’accrocher la Chine au bloc antisoviétique.

L’hostilité stratégique impérialiste envers la Chine, que nous dénonçons comme fourrière d’une nouvelle guerre mondiale, ne peut toutefois nous pousser, ni à établir une équivalence entre le Tibet et Taiwan, ni à nous faire oublier que la Chine d’aujourd’hui est fille d’une colossale contre-révolution sociale. En ce qui concerne la question nationale il faut ensuite rappeler que non seulement il existe une cinquantaine de minorités nationales en Chine mais qu’il y a une effective prédominance des Han (comme à Taiwan, où les aborigènes ont été génocidés), de la prédominance qui se manifeste dans toutes les sphères sociales et qui est devenue absolue dans les dernières décennies de restauration capitaliste, restauration qui a encouragé à démesure la poussée colonisatrice Han dans presque toutes les Provinces autonomes (la Constitution de 1982, qui légitime la propriété privée capitaliste, tout en accordant formellement une vaste autonomie aux provinces autonomes, ne reconnaît en aucune manière le droit à l’autodétermination).

Il ne nous vient pas à l’esprit d’évoquer le démembrement de la Chine en petits États (comme le fit le vieux colonialisme européen et comme peut-être les techniciens de la domination impérialiste occidentale espèrent que cela arrivera dans le futur). Mais nous ne pouvons taire les souffrances que certains peuples subissent à cause de l’oppression raciste du Han, en premier lieu le peuple ouïghour du Xinijang. Si hier les Han prétendaient apporter le socialisme et arracher ces peuples au « féodalisme », aujourd’hui ils cherchent à les arracher à une économie agricole qui tout  arriérée qu’elle soit, est encore collectiviste, et exportent un capitalisme sauvage et exploiteur.

Si nous étions des Tibétains nous aurions probablement participé à la révolte. Nous aurions été aux côtés de notre peuple, pour revendiquer le droit d’être maîtres chez nous. Nous nous serions déchaînés, avec tous ces jeunes qui en ont marre de la colonisation chinoise, contre les symboles du pouvoir abusif Han, les temples du pouvoir et de l’argent. Nous n’aurions toutefois pas chanté les louanges du Dalaï Lama, au contraire nous aurions dénoncé les « démocrates » occidentaux qui fulminent contre les régimes théocratiques islamistes, mais voudraient restaurer la dictature théocratique lamaïste au Tibet.
C’est seulement en étant aux côtés de ceux qui combattent l’injustice qu’ on peut espérer que la bataille ne sera pas instrumentalisée par les diverses forces politiques réactionnaires de l’opposition tibétaine, qui emploient le drapeau de l’indépendance pour conquérir au pouvoir et faire les affaires à la place des Han. Rester à la fenêtre et jouer aux indifférents n’est pas dans notre nature.

Certains nous critiqueront, soutenant qu’il n’y a pas d’espace entre l’impérialisme euro-atlantique et le néoimpérialisme sino-russe. C’est qu’ils ont perdu tout espoir dans les mouvements d’émancipation des peuples. Pas nous.

Article original publié le 23 Mars 2008:  http://www.antiimperialista.org

Sur l’auteur

Traduit par Fausto Giudice. Fausto Giudice est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.



Articles Par : Campo Antiimperialista

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