Singur, Nandigram : Tempête sur le Bengale

 

Une série d’atroces attaques contre les paysans de l’arrière-pays rural de l’État du Bengale occidental en Inde, a choqué toute personne éprise de démocratie. Les coupables, la police et des nervis, qui – sur ordre du gouvernement bengali dirigé par le Parti communiste de l’Inde (Marxiste) [CPI(M)], au pouvoir depuis trois décennies – ont été lâchés contre les paysans qui se battaient pour leur vie et leurs moyens de subsistance. Le CPI(M), issu du Parti communiste de l’Inde (CPI), ne s’est jamais divisé, ni ne s’est développé en parti marxiste. Il a porte depuis sa fondation les caractéristiques d’un parti social-démocrate du même type que le CPI et développé les mêmes factions que celui-ci. C’est en effet cette raison qui a motivé le camarade Shibdas Ghosh, fondateur et secrétaire général du Centre d’unité socialiste de l’Inde (SUCI), de poursuivre une lutte sans répit pour bâtir en Inde un vrai parti communiste conformément aux principes léninistes de formation d’un parti communiste, bien qu’il y ait eu d’autres initiatives dans ce sens, à en juger par les pancartes et les proclamations. Le SUCI est le résultat de la lutte acharnée du camarade Shibdas Ghosh et d’une poignée de camarades. Depuis ce temps, Shibdas Ghosh avait à maintes reprises souligné que le CPI(M), compte tenu de son caractère complètement social-démocrate, deviendrait inévitablement une des forces les plus fiables aussi bien pour les capitalistes nationaux que ceux de l’étranger. Avec l’aide de l’étiquette marxiste dans son nom et son jargon marxiste, il parade comme champion des mouvements démocratiques et anti-impérialistes. Il a pu ainsi inspirer les imaginations du peuple travailleur et même d’une large section des intellectuels progressistes, mais seulement pour les lier à son jeu politique et profiter de leur soutien au Parlement. En même temps, derrière ces poses et dans une situation d’aggravation de la crise, il a maintenu et intensifié sa servilité aux capitalistes de chez nous ainsi que ceux de l’étranger, et même aux impérialistes. Ce soutien inconditionnel aux capitalistes, combiné avec son influence sur les masses avec des mots d’ordre militants, a fait que le CPI(M) devient une force formidable avec une approche fasciste au service de la bourgeoisie en crise. L’exactitude de cette analyse, cette dénonciation du CPI(M) par le camarade Ghosh, est démontrée maintenant dans toute son évidence.

Partie de la stratégie impérialiste de mondialisation et de libéralisation, et derrière cette farce qu’est le slogan de l’industrialisation, les partis indiens réactionnaires bourgeois on lancé dans le pays un programme dévastateur de saisie de terres agricoles pour les offrir à des capitalistes et à des grandes sociétés multinationales indiennes et étrangères, virtuellement comme des cadeaux avec des services et des infrastructures illimités, ainsi que l’exonération d’impôts. Le CPI(M) et le gouvernement du Bengale occidental, n’ont pas perdu de temps pour mettre en application ce programme. Pour faire preuve de leur allégeance à la cause des capitalistes-impérialistes ils ont planifié et engagé la saisie de centaines de milliers d’hectares de terres fertiles appartenant à des paysans de diverses parties de l’État de Bengale sans se soucier de la légalité, pour les offrir aux monopolistes et aux multinationales du pays ou de l’étranger. Bien évidemment, cela leur a valu les compliments des multinationales et des pontes du monde politico-économique et diplomatique, tels que le Premier ministre indien ou à l’étranger de capitaines de l’impérialisme US. Simultanément, cela a déclenché la montée du mouvement paysan. Les paysans du Bengale occidental, selon leur longue et glorieuse tradition de lutte contre l’exploitation et l’oppression, n’étaient pas prêts à se soumettre aux desseins du gouvernent sans s’y opposer et y résister.

Singur
À Singur, district de Hooghly, sur l’initiative du SUCI, un comité populaire a été formé pour engager la résistance et se battre contre la saisie d’une énorme étendue, de près de 500 hectares, de terre agricole de multi-culture la plus fertile (cinq à six récoltes par an) de l’État du Bengale. Ostensiblement elle était destinée à une usine de voitures bas de gamme de la société Tata Motors. La part du lion de cette terre était accaparée, comme ailleurs, pour des services d’infrastructure, c’est à dire de l’immobilier et des services apparentés, à savoir des habitations luxueuses, des centres commerciaux, des parcs de technologie de l’information, et d’autres pour l’usage des riches. Le gouvernement CPI(M), sa police et les forces de sécurité utilisées pour le projet, ont lancé une attaque brutale contre les paysans protestataires non armés, avec des gaz lacrymogènes, des charges au bâton et des arrestations sans distinction qui n’ont même pas épargné des enfants en bas âge, ni des vieux handicapés.

Une jeune activiste du mouvement a été violée et brûlée par des hommes des forces de sécurité du projet Tata Motors; un vieil agriculteur s’est suicidé, frustré par la perte de sa terre, de son seul moyen de subsistance.
Les attaques et les événements qui ont suivi, ont provoqué un fort ressentiment parmi le peuple de l’État de Bengale et même dans le pays tout entier; néanmoins les forces droitières – considérables dans le comité populaire – ont essayé de frustrer le mouvement pour paver le chemin pour finalement permettre la construction de l’usine de Tata Motors.

Nandigram
Si Singur avait écrit le premier chapitre du nouvel épisode des luttes des paysans, Nandigram, dans le district oriental de Midnapore (à 140 km au sud-ouest de Calcutta, NdT), a ajouté des lettres de sang à ce chapitre historique de résistance et de détermination. L’action du gouvernement à Singur a fait que la population de Nandigram, qui pour la plupart vivent de la culture d’une terre très fertile au sud du Bengale, rendus suspicieux par la discrète « notice » annonçant l’acquisition de terres pour la mise en place d’une Zone économique spéciale (SEZ), un paradis, pour que des capitalistes et des multinationales – telles que le groupe Salem, qui a aidé à massacrer des communistes en Indonésie, ou Dow Chemicals, qui a fourni de bombes au napalm et l’Agent orange pendant la guerre du Vietnam – puissent exploiter sans impôts ni responsabilités, une surface de près de 6,000 hectares de terres agricoles, dont un centre d’activités chimiques. Les terres proposées comprenaient des terres agricoles, des zones résidentielles, des écoles, des lieux de culte, des hôpitaux, en somme partout ou la population de Nandigram vivait. Le centre chimique proposé était très proche d’ Haripour, site proposé pour une énorme centrale nucléaire. Les deux ensembles suffiraient pour devenir une menace à l’environnement y compris pour les estuaires de Sunderban tout proches, avec toute leur population, la flore et la faune associée à cette mangrove riche et célèbre. Les paysans affligés de Nandigram ont formé un comité populaire contre l’expulsion, et dans ce cas nous, le SUCI, avions une organisation plus forte qu’à Singur, ainsi que la participation d’une section importante de sympathisants et d’activistes du CPI(M) qui ont pris une part active dans le comité. Pour empêcher la police et les nervis du CPI(M) d’entrer dans la zone sous le couvert de la nuit, les villageois ont creusé des tranchées et dressé des barricades à travers des routes et des ponts. Cette crainte fut justifiée, quand en janvier les nervis du CPI(M) – tous des voyous notoires, avec des antécédents chargés d’usage d’armes à feu, d’assassinats et de viols contre des opposants politiques – ont attaqué Nandigram depuis la frontière. Quelques villageois ont été tués. Un assaillant a aussi été tué par les paysans furieux. Sans se décourager, la population de Nandigram a demandé que le gouvernement annonce formellement et clairement, qu’il n’y aurait pas de saisie de terres et que la police ne rentrerait pas dans la zone avant qu’un accord sur la question ait lieu. La détermination et le courage du peuple de Nandigram, ainsi que la forte réaction adverse de la population de le l’État du Bengale et du pays tout entier a obligé le CPI(M) et son gouvernement à recourir à la duplicité traîtresse. Le Premier ministre a apparemment admis que la notice avait été une erreur et qu’aucune terre ne serait acquise sans le consentement de la population. Mais il a aussi assuré le groupe Salem que leur projet à Nandigram était maintenu. D’autres hauts dirigeants du parti ont craché du venin contre les paysans et leur résistance. Les nervis, avec le plein soutien et l’aide, aussi bien financière qu’en armes du parti, couplée avec une assistance tacite de la part de l’administration, ont continué à tirer dans la zone depuis les petites rivières. La population de Nandigram a cependant maintenu sa position sans flancher pendant plus de deux mois. Et puis est venu le matin noir du 14 mars.

Le massacre du 14 mars
Le mobile était simple, l’incident de Singur leur a causé beaucoup d’embarras. Ils ont donc décidé que cet incident ne devrait pas apparaître sur le devant de la scène publique. Toutefois, grâce à quelques journalistes courageux qui ont risqué leur vie, et le courage inflexible de la population de Nandigram qui, malgré toutes les tortures et toutes les intimidations, a fait connaître ses malheurs pour que la population de l’État et par extension du pays et du monde, aient un aperçu de combien le CPI(M) peut être féroce quand il veut étouffer toute opposition à ses desseins. Quelques milliers de policiers et forces paramilitaires, et, derrière eux, les nervis du CPI(M) avec des armes mortelles, souvent en uniformes de la police, utilisant les armes et les arsenaux de la police, portant des cagoules pour ne pas être identifiés, ont été lâchés contre une assemblée de paysans non armés, en colère mais paisibles. Il y avait des femmes et des enfants devant eux, ils exhortaient ces forces de ne pas saisir leur terre. Mais la police et les nervis déguisés en policiers ont répondu avec des tirs in discriminés de gaz lacrymogènes, et derrière l’écran de fumée, avec balles réelles. Les paysans en fuite se faisaient tirer dans le dos avec la claire intention de les tuer. Quand quelqu’un allait secourir un blessé, lui aussi se faisait tirer dessus ou était battu à mort. Des enfants ont été littéralement massacrés, ils les prenaient par les jambes et les frappaient contre le sol, ils en ont même écartelé. Des femmes innombrables ont été soumises à des tournantes aussi bien par la police que par les nervis, puis assassinées. Beaucoup d’autres ont été enlevées sans laisser de trace. Quelques survivants chanceux qui ont passé deux jours entre les mains des tortionnaires, puis jetés dans la jungle ont révélé les tortures horribles qui leur ont été infligés, ainsi qu’à d’autres.

Combien de tirs ont eu lieu, combien d’êtres humains ont été massacrés, nul ne le ne saura. Le nombre officiel de morts est selon une source 14, selon une autre 18. Mais il y a eu des cadavres qui sont arrivés en série dans tous les hôpitaux de district avoisinants; il y a eu des rapports affligeants que la police et les nervis ont enterré des tas de corps dans des fossés et des tranchées sur la route, et ils en ont même décapité pour éviter qu’ils soient identifiés et ouvert leurs estomacs pour qu’ils ne puissant pas flotter à la surface de l’eau, puis transférés dans des localités voisines et jetés dans des rivières et des canaux qui débouchent sur  la mer. Violant toutes les normes de civilité et d’humanité, même les codes les plus élémentaires de guerre, les victimes blessées ont été laissées sans soins à succomber de leurs blessures. Les registres des hôpitaux évoquant des victimes de viols ont été falsifiés. Les médecins qui faisant tout leur possible pour traiter leurs patients étaient menacés et même transférés. En somme, le génocide porte la marque du pouvoir fasciste, qui sous le déguisement de l’assurance, de la paix et de la justice a lâché contre la population la force brutale de la police et des criminels à sa solde.

Grève générale et mobilisation des élites

Cependant, les fascistes finalement échouent toujours dans leurs calculs. Les desseins du CPI(M) ont aussi échoué. À travers tout l’État et dans tous les secteurs de la population, il y a eu des condamnations pour le génocide. Il est apparu que la conscience de la population de cet État, dupée durant les trente ans du règne du CPI(M), a regagné d’un seul coup, dès cet acte fasciste inhumain, en ferveur et en courage. À l’initiative principalement du SUCI, un appel à une grève générale à été lancé pour le 16 mars. Celle-ci a été marquée par une participation spontanée et active de la population qui en a fait un succès retentissant.
Remarquable était aussi la part jouée par des personnalités, des artistes, des écrivains, des poètes, des acteurs de cinéma et de théâtre, des éducateurs, des scientifiques, des enseignants, des médecins, des avocats, des simples fonctionnaires du gouvernement et des institutions d’éducation et bien d’autres encore, dont beaucoup parmi eux, il y a quelques jours seulement, constituaient le soutien social élitaire du CPI(M).

Des éminents historiens, écrivains, des poètes et d’autres ont rendu des prix littéraires convoités, qui leur avaient été accordés par gouvernement CPI(M) et fait don de leur récompenses financières au fonds de solidarité des victimes du génocide et même demandé que leur nom soit rayé de la liste. Ils ont démissionné de leurs chaires d’honneur, de divers établissements ou institutions du gouvernement. Cette longue liste comprend des historiens tels que Sumit Sarkar, Tanika Sarker et Pradip Datta, le vétéran poète et écrivain Tarun Sanval (qui ont rendu leur prix Rabindra), l’écrivain vétéran Sankha Ghosh (qui a démissionné de son poste de vice-président de l’académie du Bengale), des éminents dramaturges, acteurs et autres personnalités conduits par des vétérans tels que Bivas Chakaraborty, Manoj Mitra, Meghnad Bhattacharyya, Asok Mukherjeee, Chandan Sedn, ou des jeunes tels que Kaushik Sen, Bratya Bose, Suman Mukherjee et d’autres (qui ont démissionné de l’Académie Natya du Bengale occidental), des écrivains tels que Ashrukumar Sikdar (qui a démissionné de l’Académie du Bengale), Anita Agnihotri (qui a rendu son prix Somen Chanda) Nabarun Bhattacharyya (qui a rendu son prix Bankim), Shashi Anabd (qui a démissionné de la Société cinématographique du Bengale occidental); Nabinananda Sen (qui a démissionné du Conseil consultatif de Nandan), une personnalité bien connue tel qu’Aparna Sen, l’actrice et dramaturge Shaoli Mitra, l’avocat Me Partha Sarathi Sengupta, le chanteur Pratul Mukherjee et des centaines d’autres. L’ancien Premier Juge de la Cour Suprême, V.R. Khrishna Lyer, l’activiste social Medha Patekar, l’historien Irfan Habib, l’écrivain Arundhati Roy et d’autres à l’extérieur du Bengale occidental, ainsi que des étudiants, des chercheurs, scientifiques qui travaillent à l’étranger ont aussi exprimé leur solidarité avec les paysans, et condamné le gouvernement et l’action de la police.

Dans le Bengale ils ont tenu une convention historique à Calcutta le 28 février, dans laquelle ils ont donné vie à une plateforme, le « Forum des artistes, des militants culturels et des intellectuels », qui a étendu ses branches dans les districts et même dans des localités plus petites avec l’objet de mobiliser la lutte à travers l’État et ramasser des fonds pour les victimes du génocide de Nandigram à l’occasion du 1er Mai.

En plus de ces efforts indépendants et de l’organisation du mouvement des paysans contre cette saisie illégale de terres au profit des requins des grandes entreprises de l’Inde et d’ailleurs, le SUCI a joué un rôle actif dans ce mouvement pour organiser et consolider l’intelligentsia de l’État de manière à libérer les initiatives populaires et aider le mouvement paysan contre les forces fascistes du CPI(M) et pour conduire à la victoire.


New Delhi, décembre 2006 : Arundhati Roy participe à une manifestation devant le siège du CPI(M) contre le projet d’usine Tata Motors à Singur

Manik Mukherjee est délégué aux Affaires internationales du Centre d’unité socialiste de l’Inde.

 

Traduit de l’anglais par Alexandre Moumbaris et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.



Articles Par : Manik Mukherjee

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