Skripal et le poison de Poutine: la théorie du complot du gouvernement May

« Alice se mit à rire. – ‘Inutile d’essayer, dit-elle : on ne peut pas croire des choses impossibles.’

– ‘Je suppose que tu manques d’entraînement’, répondit la Reine. ‘Quand j’avais ton âge, je m’exerçais à cela une demi-heure par jour. Il m’est arrivé quelquefois de croire jusqu’à six choses impossibles avant le petit déjeuner. » – Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir

Le récit officiel sur l’empoisonnement de Sergei et Yulia Skripal est un pot-pourri d’allégations et d’affirmations dénuées de toute logique, qui ne s’accordent pas entre elles, qui ne font pas sens, et qui nous obligeraient, pour les croire, à accepter la chose et son contraire en même temps. Il s’agit en somme d’une théorie du complot, et qui plus est particulièrement mal ficelée.

Comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas l’intention de contrer cette théorie du complot en lui opposant la mienne. Je ne prétends pas savoir ce qui s’est passé dans l’affaire Skripal. Je dis juste que l’histoire que le gouvernement britannique et les médias ont jusqu’à présent essayé de faire croire au public ne peut pas être vraie, car elle est pleine d’allégations et de contradictions impossibles à concilier avec les faits connus.

Nous aimerions bien que le gouvernement et les médias nous expliquent de manière convaincante et cohérente comment concilier ces contradictions et ces allégations invraisemblables, mais tant qu’ils ne l’auront pas fait les observateurs rationnels et objectifs seront obligés de penser que la cause de toutes ces contradictions, c’est tout simplement que que le récit officiel des péripéties de l’affaire Skripal ne reflète pas la réalité.

Quels sont donc précisément les éléments contradictoires et les allégations invraisemblables qui permettent de qualifier le récit officiel de mauvaise théorie du complot ? Il y en a beaucoup, mais voilà ci-dessous les 10 plus évidentes :

1. Un agent innervant mortel suivi d’une boisson et d’un repas.

Le récit officiel veut vous faire croire non seulement que Sergei et Yulia Skripal ont été empoisonnés par l’agent innervant de type militaire A-234, une substance dont on dit qu’elle est 5 à 8 dix fois plus toxique que l’agent innervant VX (dont la dose létale moyenne est elle-même de 10 mg), et dont les effets se manifestent dans les 30 secndes à deux minutes.

… Mais aussi qu’après avoir été en contact avec cette substance, ils sont allés dans un restaurant de Salisbury où ils ont mangé et bu pendant quatre heures.

2. Un agent innervant mortel sans antidote, mais qui n’a tué personne

Le récit officiel veut vous faire croire nous seulement que M. et Mlle Skripal ont été empoisonnés par un agent innervant mortel sans antidote connue (selon Gary Aitkenhead, directeur général de Porton Down), qu’il est « pratiquement impossible » de traiter, selon le Handbook of Toxicology of Chemical Warfare Agents.

… Mais aussi que, quelques semaines plus tard, tous les deux allaient bien et que l’un d’entre eux au moins est sorti de l’hôpital.

3. Des symptômes qui ne correspondent pas à ceux normalement provoqués par la substance prétendument utilisée.

Le récit officiel veut vous faire croire non seulement que les Skripal ont été empoisonnés par une substance provoquant les symptômes suivants :

« Les concentrations d’acétylcholine augmentent ensuite aux jonctions neuromusculaires, ce qui provoque une contraction involontaire de tous les muscles. Cela conduit ensuite à un arrêt respiratoire et cardiaque (car les muscles du cœur et du diaphragme de la victime ne fonctionnent plus normalement) et finalement à la mort par insuffisance cardiaque ou suffocation lorsque des sécrétions abondantes de liquide remplissent les poumons de la victime ».

… Pourtant, selon les gens qui les ont vu sur le banc près du centre commercial the Maltings, M. Skripal faisait des « mouvements de mains étranges », « regardait vers le ciel » et « dans le vide », autant de symptômes qui suggèrent fortement un empoisonnement par un hallucinogène comme le BZ ou le Fentanyl, et non pas par le A-234, qui entraîne plutôt la mort que des hallucinations.

4. L’hôpital du district de Salisbury a confondu les symptômes de l’agent innervant de type militaire avec un empoisonnement aux opiacés.

Le récit officiel veut vous faire croire non seulement que les Skripal ont été victimes d’un empoisonnement par un agent innervant mortel, qui produit les symptômes mentionnés ci-dessus, y compris des « contractions involontaires de tous les muscles du corps », un « arrêt respiratoire et cardiaque » et « enfin la mort par insuffisance cardiaque ou suffocation ».

… Mais aussi que l’hôpital du district de Salisbury a confondu les symptômes d’un empoisonnement par un agent innervant avec ceux d’un empoisonnement par des opioïdes, des symptômes pourtant très différents. En effet le communiqué de presse de l’hôpital du lendemain indiquait que les deux personnes étaient traitées pour une overdose de fentanyl :

(Ceci, soit dit en passant, est extrêmement intéressant. La capture d’écran ci-dessus est le rapport initial posté sur le site Web du Clinical Services Journal, et on peut maintenant le trouver sur le site web.archive.org. L’article initial, cependant, a été modifié depuis dans le Clinical Services Journal et la référence au Fentanyl a été complètement supprimée (comparer ici avec ici merci à Dilyana Gaytandzhiev).

5. Un agent innervant mortel qu’on peut traiter avec de l’eau et des lingettes pour bébé.

Le récit officiel veut vous faire croire nous seulement que la substance qui a empoisonné les Skripal est si toxique qu’il faudra peut-être démolir la maison de M. Skripal et qu’il est nécessaire de faire venir des spécialistes en combinaisons de protection pour une opération de décontamination de Salisbury de plusieurs millions d’Euros.

… Mais aussi qu’on peut neutraliser cette même substance avec de l’eau chaude, du savon et des lingettes pour bébés, comme en témoignent les conseils donnés par Public Health England (PHE), une semaine après l’incident, à toute personne qui aurait pu entrer en contact avec elle :

« Lavez les vêtements que vous portiez dans une machine à laver ordinaire en utilisant votre détergent habituel à la température recommandée pour les vêtements. Essuyer vos objets personnels comme les téléphones, les sacs à main et autres articles électroniques avec un produit nettoyant ou des lingettes pour bébé et jeter les lingettes dans la poubelle (élimination des déchets ménagers ordinaires)…. D’autres articles comme les bijoux et les lunettes qui ne peuvent pas être nettoyés de cette manière devront être lavés à la main avec de l’eau chaude et du détergent, puis rincés avec de l’eau froide propre. Lavez-vous  soigneusement les mains avec de l’eau et du savon après avoir nettoyé tous ces objets. »

6. L’agent neurotoxique n’a pas été détecté sur la poignée de porte pendant des semaines.

Le récit officiel veut vous faire croire non seulement que les assassins ont versé un « agent innervant de type militaire », sous une forme liquide, sur la poignée de la porte d’entrée de M. Skripal, et que le gouvernement britannique avait en sa possession un « manuel de l’assassin » du FSB (Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie) détaillant cette procédure.

… Mais aussi qu’en dépit d’avoir ce manuel en leur possession, il a fallu plus de trois semaines pour accoucher de la théorie de la poignée de porte,  trois semaines au cours desquelles de nombreuses personnes (avec en tête la femme policier vraiment peu méfiante), ont côtoyé une porte apparemment recouverte d’un agent innervant mortel, sans vêtements de protection, et sans qu’ils en souffrent le moins du monde.

7. L’agent innervant très volatil était encore parfaitement pur des semaines plus tard.

Le récit officiel veut vous faire croire que la substance examinée dans les échantillons de sang et de l’environnement par l’OIAC, des semaines après l’incident était :

« ….d’une grande pureté. On peut déduire cela de  l’absence presque totale d’impuretés. »

… Alors qu’on sait que la substance utilisée est à la fois instable et sensible à l’eau – et il est tombé à Salisbury beaucoup de pluie et même de la neige entre l’incident et l’arrivée de l’OIAC !

8. Que la substance utilisée est la preuve de la culpabilité de l’État russe.

Le récit officiel veut vous faire croire que parce que la substance prétendument utilisée a été développée pour la première fois en Russie (en fait en Union Soviétique), il n’y a que deux explications pour l’empoisonnement :

A)  C’est un acte de l’État russe

B)  L’État russe a perdu le contrôle de ses stocks

… Alors qu’on sait que non seulement d’autres pays l’ont produite (les États-Unis ont breveté des produits « Novichok » pendant des années ; l’Iran l’a produite en 2016 ; et le Royaume-Uni en possède des échantillons), et que selon le président de l’OIAC, Ahmet Uzumcu, l’A-234 pourrait être produit :

« … dans n’importe quel pays où il y aurait une expertise chimique suffisante. »

9. Les mouvements du sergent détective Bailey le 4 mars ne peuvent pas être officiellement confirmés

Le récit officiel veut nous faire croire non seulement que le sergent détective Nick Bailey, qui est membre du Wiltshire Criminal Intelligence Department (CID), a été empoisonné avec la même substance que les Skripal.

… Mais aussi que ses mouvements ne peuvent être établis, puisqu’il n’a pas encore été officiellement confirmé s’il était près du banc de The Maltings ou chez M. Skripal (en réalité, c’est très étrange dans un cas comme dans l’autre, car D.S. Bailey est membre du Criminal Investigation Department (CID), et l’idée qu’un crime ait pu être commis n’a surgi que 24 heures au moins après l’incident).

10. Le nettoyage des hotspots de Salisbury, mais pas de tous les hotspots de Salisbury

Le récit officiel veut nous faire croire non seulement qu’il y a des parties de Salisbury qui sont peut-être contaminées par une substance mortelle, et que cela va nécessiter une opération de nettoyage de plusieurs mois qui coûtera des millions de dollars.

… Mais aussi que certaines de ces zones n’ont pas constitué le moindre danger pour le public pendant le mois et demi où elles ont été simplement entourées du ruban adhésif de la police. En outre, certaines des zones où on savait que les Skripal avaient marché après avoir apparemment été en contact avec la substance, comme la Market Walk, n’ont jamais été fermées au public (je le sais, car j’habite à Salisbury et je suis encore allé sur la Market Walk ces jours derniers).

Si on additionne tout ça – sans même parler de la condition actuelle des Skripal et de l’endroit où ils se trouvent – on voit bien que tout ce qu’on nous a affirmé est totalement contredit par la simple évidence, que beaucoup de soi-disant faits ne sont tout simplement pas des faits du tout, et que beaucoup d’allégations n’ont aucun rapport avec la réalité du terrain. Il est tout à fait clair que, non seulement ce que le récit officiel nous décrit n’a pas eu lieu, mais que ça ne peut pas avoir eu lieu. Dans l’état actuel des choses, il est « fort probable » que ce que l’on nous a raconté est une théorie du complot d’une « grande pureté », « d’un type développé par le gouvernement britannique ».

Rob Slane 

Paru sur The Blog Mire sous le titre The UK Government’s Skripal Conspiracy Theory – or The Art of Holding a Mass of Contradictory Thoughts in Your Head

Traduction Dominique Muselet
Illustration Pixabay

Version française publiée par Entelekheia



Articles Par : Rob Slane

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