Sortie de crise financière

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Contrairement à ce que déclament moult analystes l’objectif de l’opération spéculative visant à ébranler l’euro n’est pas de porter atteinte à la  » démocratie européenne « . Je cite ici l’extrait d’un texte paru cette semaine dans le journal Le Monde : «  Cette gouvernance financière mondiale (proposée par le président du FMI. NDLR) avec la mise sous tutelle des économies nationales et la destruction des démocraties. » (1). Tous se rappelleront que la création de l’Union européenne et de l’euro furent de véritables opérations anti-démocratiques et anti-nationales. Quand le peuple français rejeta Maastricht par référendum (2), le gouvernement français et les dirigeants européens imaginèrent le traité de Lisbonne et le firent adopté par l’assemblée nationale française sans référendum de peur qu’il ne soit rejeté par le peuple français comme il le fut par le peuple irlandais (3).

Le fait de mener à terme le mouvement de mondialisation de l’économie et le libre échange, son corollaire, par la destruction des barrières tarifaires protectrices des industries nationales; le fait de mondialiser la production et les échanges ne constituent pas un changement de direction antidémocratique mais une conclusion inévitable à l’apocalypse enclenchée il y a plusieurs années par le Kennedy round et les Accords du GATT, suivis de l’Uruguay round.

L’article prétend que les dirigeants du FMI et des banques centrales ainsi que les spéculateurs boursiers rêvent de profiter de la crise financière, dont le déficit récurrent des budgets nationaux des pays de l’Union européenne aura servit d’aiguilleur, pour lancer enfin une monnaie internationale et une banque internationale commune, bref, pour relancer le projet Bancor (4). Cette appréhension est erronée.

Le président du FMI, Dominique Strauss Khan lançait récemment ce ballon d’essai afin de se positionner dans cette saga financière en prévision de sa candidature à l’élection présidentielle française de 2012 (5). Cet homme sait mieux que quiconque que cette monnaie internationale existe déjà, c’est le dollar américain, et que cette banque internationale existe ou presque, c’est la Federal Reserve System (6).  Ne comptez pas sur cet ami des américains pour créer une monnaie internationale concurrente du dollar US (7).  Pour avoir tenté de le faire quelques pays européens, dont la France, associés à quelques pays émergents, dont la Chine, sont aujourd’hui au coeur de la tourmente financière.

Le système financier  » Bancor  » imaginé en 1944 par John Maynard Keynes, un ardent défenseur des économies nationales équilibrées, visait justement à renforcer l’économie nationale de chacun des états membres du consortium bancaire mondial en s’assurant qu’aucune économie ne devienne une économie de surconsommation (débitrice) ni de surproduction (créditrice) comme en fait foi l’extrait que cite  justement Monsieur Nouchi dans le journal Le Monde : « Un système international de paiement qui pénalise les pays qui exportent ou qui importent trop. Si un pays s’éloigne de l’équilibre, il est forcé de réévaluer ou autorisé à dévaluer ce que l’euro ne permet pas. » (8).

C’est justement pour éviter d’être pénalisé pour trop d’exportation ou pour trop d’importation, donc d’être pénalisé pour leur dépendance vis-à-vis des produits ou des marchés extérieurs que les puissances impérialistes du temps, premièrement les États-Unis, ont refusé le système « Bancor ». Ne comptez pas sur ces mêmes  puissances pour rétablir le protectionnisme qu’elles ont refusé en 1944 et qu’elles s’ingénient à détruire aujourd’hui. 

C’est le libre échange intégral que recherche les américains, libre échange où chaque économie nationale joue son rôle international dépendante et inféodée, l’Arabie fournissant le pétrole bon marché, la Chine fournissant les produits manufacturés à faible valeur ajouté, le Japon et l’Allemagne fournissant les produits à haute technicité et de bonne qualité, la France fournissant le champagne, le cognac et les autres produits de luxe, le Canada fournissant le bois et l’aluminium, la Jamaïque fournissant le bauxite, etc.,  et tous ces pays alimentant quelques marchés privilégiés, au premier chef les marchés américains, ouest européen, japonais et quelques protectorats comme l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et Israël.  Tous ces pays par définition exportent ou importent trop. Le dollar, monnaie mondiale, régule plus ou moins le tout et les américains émettent autant de dollars que requis, finançant ainsi, sur le dos des autres, leurs propres déficits.

Pour saisir quelle est la source première des crises financières qui ébranlent périodiquement le système économique mondial il faut comprendre la contradiction fondamentale qui propulse l’économie depuis que la mondialisation se construit sur la destruction des économies nationales.

C’est le paradoxe entre l’offre croissante de biens et de services grâce aux gains de productivité, et la demande décroissante parce que les bénéfices du développement économique et des hausses de productivité ne sont plus redistribués entre tous les acteurs sociaux mais accaparés voracement par une minorité de plus en plus riche mais qui ne peut consommer davantage qu’elle ne le fait déjà – face à une masse de consommateurs de plus en plus appauvris, endettés, incapables de consommer sinon à crédit et pour un temps limité.

Plus le « crédo » libre-échangiste s’impose internationalement, plus l’on constate un rétrécissement de la production mondiale parce que la consommation (la demande) ne suit pas (9). Les économies nationales sont détruites, les capacités de production nationales sont liquidées, sacrifiées sur l’hôtel de la productivité, des baisses de salaires et des réductions de coûts, les emplois sont détruits, exportés dans les pays émergents du Sud où la main-d’œuvre sous payées ne peut compenser les marchés perdus dans le Nord.

La recette proposée par les économistes bien pensants ; réduire les déficits budgétaires en comprimant les dépenses gouvernementales entraînera davantage de mise à pied, moins de revenus dans les poches des travailleurs – consommateurs et donc moins de revenus pour l’état (taxes à la consommation en baisse, diminution des revenus de la TVA et des impôts sur les salaires, etc.) et davantage de coûts sociaux pour le soutien aux familles en détresse. Bref, la solution proposée éloigne davantage les gouvernements de la possibilité d’atteindre l’équilibre budgétaire. 

C’est pour échapper à ce système cornélien qui mène toutes les économies nationales à la faillite que quelques pays ont cherché à concevoir, non pas une nouvelle monnaie universelle, inutile, mais un nouveau système de conversion des monnaies les unes par rapport aux autres, un panier de quelques devises fortes dont le yen, l’euro, le real, le yuan, le rial, appuyé sur l’or, une valeur refuge, étalon de conversion, fluctuant en fonction du marché. Un tel système parfaitement concevable et praticable, permettrait une sortie temporaire de la crise monétaire et de la dépendance de l’économie mondiale envers le dollar américain plombé par la plus titanesque dette à long terme et le plus gigantesque déficit budgétaire courant et par le plus colossal déficit commercial de l’histoire.

Les spéculateurs et les boursicoteurs internationaux ne cherchent pas à détruire l’euro mais à le mettre sous la botte, à parité avec le dollar, de façon à ce que l’euro n’aspire plus à se présenter comme l’alternative au dollar décadent.  Après cette opération la Chine, le Japon, la Russie, le Venezuela et l’Iran seront mis au pas ainsi que tous ceux qui espère sortir leur économie de l’emprise du libre-échange.

Ces pays qui cherchent à se sortir de la domination du dollar ne solutionnent malheureusement pas la contradiction fondamentale de l’économie mondiale entre l’offre croissante et la demande solvable décroissante.  Ils ne font qu’appliquer une solution « dollar » sans le dollar.

Les analystes n’ont pas complètement tort d’affirmer que : « Les mondialistes, inclus DSK, veulent exploiter la crise économique qu’ils ont savamment orchestrée avec leurs relais dans le monde de la finance et de la spéculation et qu’ils continuent d’exacerber, pour centraliser encore plus mondialement la puissance régulatrice financière entre les mains de quelques uns au détriment des peuples et nations souveraines (10) ».

Ils se trompent tout simplement de date, la souveraineté des nations n’existe pratiquement plus, elle a été largement sacrifiée lors de leur adhésion aux accords du GATT et autres, et pour l’Europe lors de leur adhésion à Maastricht puis au traité de Lisbonne.  Les peuples et les nations d’Europe doivent aujourd’hui reconquérir leur souveraineté et alors peut-être réussiront-ils à redynamiser leur économie nationale et à développer les échanges bilatéraux entre pays souverains et commerçants, hors du libre-échange dévastateur.

Notes

(1) et (8) Franck Nouchi http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/05/03/le-temps-du-bancor-par-franck-nouchi_1345954_3232.html

(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Trait%C3%A9_sur_l’Union_europ%C3%A9enne

(3)http://www.marianne2.fr/Les-Irlandais-ont-rejete-le-traite-de-Lisbonne-So-what_a88166.html

(4) http://fr.wikipedia.org/wiki/Bancor

(5) http://www.planetenonviolence.org/DSK-Appelle-A-La-Creation-D-Une-Monnaie-Mondiale-D-une-Banque-Centrale-Mondiale-Bref-D-une-Dictature-Mondiale_a2192.html

(6)http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9serve_f%C3%A9d%C3%A9rale_des_%C3%89tats-Unis  

(7) http://www.planetenonviolence.org/

(9) À titre d’exemple, la production d’automobiles est passée de 35 millions d’unités en 1990 à 32 millions en 1993.

(10) http://www.planetenonviolence.org/

Robert Bibeau : [email protected]



Articles Par : Robert Bibeau

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