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Stefano Chiarini, Sa passion pour les causes perdues
Par Maurizio Matteuzzi
Mondialisation.ca, 04 février 2007
Il manifesto 4 février 2007
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/stefano-chiarini-sa-passion-pour-les-causes-perdues/4676

Une mule. Stefano était une adorable, inamovible, irritante, inflexible mule. Je me souviens  de quand il est arrivé au manifesto, ça devait être entre la fin des années 70 et les premières années 80, il s’occupait de l’Ira irlandaise qui voulait détacher l’Ulster de l’Angleterre et de je ne sais plus quels rebelles philippins qui se battaient pour renverser Marcos. A cette époque déjà, il était irrésistiblement attiré par les causes perdues. Son attraction fatale pour la Palestine et pour le Moyen-Orient plus généralement, fut quasiment naturelle. Une passion qui n’allait plus le quitter. Il commença à voyager, à recouper, à écrire et aussi, comme éditeur, à publier des livres, en général sur des arguments moyen-orientaux. Mais, comme ce fut inévitable, sa Gamberetti editore (Editions Crevettes) eut une vie misérable et courte, qui lui laissa, en plus des dettes, le pseudonyme avec lequel il signait parfois sur notre journal : Steve Shrimps, Stefano Crevettes.

Dans sa vision et description de la lutte palestinienne et des situations au Moyen-Orient, Stefano suscitait de grandes amours et de grandes haines, pas qu’à l’extérieur du manifesto. Il ne se laissait pas ébranler – jamais – par les tentations et sollicitations pour adoucir une vision souvent jugée trop radicale. Il était obstiné dans ses convictions et dans ses articles mais c’était une obstination qui lui venait du fait de connaître comme peu de gens – généralement beaucoup plus et mieux – les arguments dont il parlait et qu’il écrivait. Beaucoup l’accusaient d’être  trop « extrémiste » et trop « sensible » à l’intégrisme musulman. Et être « extrémiste » sur des thèmes comme Israël et la Palestine, l’Irak de Saddam et le Liban des Hezbollah, le fondamentalisme musulman et le terrorisme, ne lui a pas rendu la vie facile. Même s’il répondait par un certain rire et en déversant connaissance et données qu’il soutenait avec ses articles en tant qu’envoyé spécial et avec le soin maniaque d’une documentation qu’il sortait de son incontournable sac à dos qu’il avait tout le temps sur lui, plein et lourd comme une valise ou un puits de san patrizio (? malgré l’homonymie je ne sais pas exactement ce que signifie l’expression en italien, à part que c’est profond sans doute…NDT). Obstiné comme une mule, quand il se jetait sur un sujet il ne le lâchait plus, que ce soit au journal ou à l’extérieur. Les manifestations qu’il organisait au nom du Comitato Palestina suscitaient de furieuses  polémiques, qui cependant ne l’ébranlaient pas. Ses  pèlerinages annuels dans les camps de Sabra et Chatyla à la tête de son Comité pour la mémoire faisaient sourire d’aucun, mais lui ne s’en occupait pas et continuait sa route.

Je crois que le moment le plus glorieux de son histoire humaine et journalistique a été  la première guerre du Golfe. Pendant plus d’un mois, il resta sous les bombes étasuniennes sur Bagdad, seulement lui et Peter Arnett, même si c’est l’envoyé de CNN qui en retira après toute la gloire, et même si on vit sortir par la suite d’autres improbables « envoyés de guerre ». Cet épisode, de la guerre irakienne de 91, fut aussi, entre autres, un moment où le manifesto vendit jusqu’à l’épuisement, le double d’avant et d’après. Cela nous le devions à Stefano, même si peut-être nous ne lui avons pas rendu le mérite qui lui en était du. Peut-être plus attentifs aux aspects qui le rendait « différent » et parfois, irritant pour nous, ses camarades de la section internationale, pris par la grisaille quotidienne de la routine : les arrivées toujours en retard à la rédaction, les bouclages toujours trop tardifs, l’impossibilité de l’aiguiller sur d’autres sujets qui ne soient pas les siens ou sur tout autre travail de « cuisine ». Mais Stefano était Stefano. Je m’en souviendrai toujours comme d’une adorable, immuable, irritante, inflexible mule et je crois que nous tous au manifesto lui devons beaucoup.

Il disait qu’il avait eu beaucoup du manifesto, et c’était vrai. Mais Stefano Chiarini a donné plus, au manifesto.

Edition de dimanche 4 février 2007 de il manifesto

http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/4-Febbraio-2007/art3.html

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

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