Strasbourg brûle-t-il ?

Quelques considérations sur les journées anti-OTAN dans la capitale de l’Union européenne

Région :

Compte-rendu du « contre-sommet » anti-Otan des 3 au 5 avril à Strasbourg fait par les camarades italiens du Réseau Disarmiamoli !  (« Désarmons-les ! »)

Les feux à la périphérie de Strasbourg une fois éteints, la « grandeur » française se mesurera dorénavant à l’intérieur d’une alliance qui semble dès à présent peu encline à satisfaire le petit De Gaulle de service, Nicolas Sarkozy.

L’affrontement avec les Etats-Unis sur l’entrée de la Turquie n’est qu’une des nombreuses contradictions qui risquent d’augmenter, au lieu de les résoudre, les graves problèmes de gestion d’une alliance de plus en plus malade d’éléphantiasis : incapable de résoudre le conflit afghan sur le terrain, en impasse sur le projet « bouclier anti-missile », et bloquée par la Russie dans l’offensive géorgienne contre l’Ossétie du Sud.

L’élargissement tourmenté de l’OTAN à l’Est, la tentative d’intégration avec les structures militaires de l’Ue, les hypothèses de projection de puissance bien au-delà de l’aire eurasiatique et moyen-orientale, indiquent cependant une tendance à la « solution militaire » pour faire face à la très grave crise économique que traverse le système capitaliste.

Prendre le train de la guerre est donc d’une importance vitale. Ceux qui en sont exclus risquent de passer sus les roues. D’où le féroce jeu de coudes des Etats et dirigeants : tous aux wagons, de préférence de première classe, avec le risque de faire dérailler tout le convoi. Pour le moment, la contribution du mouvement alter-mondialiste à l’accident qu’il appelle de ses voeux est, à la lumière des faits de Strasbourg, plutôt faible.

Les maîtres de maison d’un sommet devaient garantir, au moment du « grand retour » dans l’alliance, un calme absolu au cœur de la City, autour des palais du pouvoir militaire occidental. C’est ce qui s’est passé.

Pour tenir les militants anti-OTAN à distance acceptable des lieux de rencontre des « grands », on a mobilisé plus de 10.000 policiers, au ciel, sur la terre et même dans l’eau, avec des dizaines de vedettes et bateaux pneumatiques répartis autour des ponts qui traversent l’Ill.

Strasbourg s’est transformée en quelques jours en ville en état de siège, avec ses citoyens des zones orange et rouge surveillés de près. Chacun avec son pass de la couleur de sa zone de résidence, qui s’est ensuite révélé inutile aux moments forts du sommet, le matin et l’après-midi de samedi 4 avril, quand il ne leur a même plus permis se déplacer d’une zone à l’autre.

Nous avons assisté à des protestations individuelles de certains citoyens, mais dans l’ensemble, le corps social d’une ville qui prospère autour des institutions européennes ne s’est pas organisé contre l’état de siège imposé par l’OTAN. La « démocratie occidentale » a ses coûts, que ses sujets les plus fortunés sont évidemment peu disposés à payer. 

L’hétéroclite mouvement contre la guerre qui avait afflué dans la ville française n’a jamais trouvé un moment de véritable synthèse politique, que ce soit par rapport aux stratégies actuelles et futures contre l’alliance de guerre, comme pour la gestion de la rue même pendant le sommet.

Nous avons vu à l’œuvre les nombreuses composantes du mouvement, ou de ce qu’il en reste, dans les formes historiques du Forum Social Européen, à travers ses diverses expressions politiques culturelles et syndicales.

Pendant le contre-sommet de vendredi 3 avril, qui s’est tenu à l’intérieur du centre sportif d’Illkirch Lixenbhul (à l’extrême périphérie de la ville), face à environ 800-1.000 participants, se sont confrontés les représentants des diverses forces en présence : PCF, CGT (française), NPA, Socialist Workers (anglais), les Link allemands, les grecs du Comité international pour la paix (Greek Committee for International Detente and Peace–EEDYE), certains parlementaires du GUE, Attac France, Femmes en noir et autres petits groupes politiques surtout  allemands, polonais et espagnols. La présence italienne a été très réduite, avec environ 30 militants du Pacte contre la guerre et des Femmes en noir (7 ou 8 napolitaines qui sont allées le lendemain se placer devant le podium, visibilité oblige, NdT).

Le contre-sommet organisé par le Forum social a été, à notre avis, grandement édulcoré dans ses contenus et très faible dans ses références politiques.

Aucune référence directe au rôle impérialiste de l’Europe, pas un mot sur la guerre « constituante » de la nouvelle OTAN, c’est-à-dire le bombardement sur l’ex-Yougoslavie, thème qui a valu aux grecs de l’EEDYE de se faire exclure du comité organisateur. Malgré ce, c’est grâce à eux que l’agression dans les Balkans a été dénoncée et discutée à travers toute une session du contre-sommet.

Des invités pour le moins discutables pour les débats finals (auxquels nous n’avons pas participé) du 5 avril, avec une Lidia Menapace revenante parmi les rapporteurs. Oui, juste elle, cette vieille dame qui pendant le gouvernement Prodi, pour justifier son vote en faveur de l’occupation et des bombardements de l’OTAN sur l’Afghanistan a inventé la théorie terrifiante de la « réduction des dommages ».

Une faiblesse qui s’est révélée plus clairement ensuite pendant la réunion pour organiser la manifestation du 4 avril, où des représentants français du Forum social proposaient d’accepter l’itinéraire indiqué au dernier moment par les autorités françaises : un parcours à 8-10 kilomètres du centre historique, pratiquement entre des hangars de la zone industrielle et commerciale (et en partie sur un terrain militaire ! NdT).

Le débat sur le sujet a mis en évidence une divergence profonde et conséquente dans la gestion de la rue, entre ceux qui acceptaient la manifestation en banlieue et ceux qui voulaient garder le trajet initial de la traversée du Pont de l’Europe, vers le lieu du sommet.

Les événements de rue qui se sont déroulés le lendemain montrent l’inconsistance importante et l’inutilité factuelle de cette confrontation. Nous en parlerons.

Aucune surprise donc si certaines des expressions les plus radicales du mouvement contre la guerre (et non pas « mouvement de la paix » ou « pacifistes », NdT) se sont regroupées dans d’autres lieux et selon d’autres modalités, comme au centre social « Molodoi », rue du Ban de la Roche, et au camping international de la Rue de Ganzau, dans le quartier du Neuhof, relégués à 7 kilomètres du centre historique. Dans ces endroits, tout autres ont été les thèmes, les interlocuteurs et les objectifs discutés.

On peur être surpris par contre que certaines forces politiques, expressions dans plusieurs pays de contenus et de luttes conséquentes contre le militarisme impérialiste, continuent à fréquenter des milieux qui se révèlent désormais en état d’asphyxie et inopérants pour affronter les nouveaux défis imposés à l’humanité par un capitalisme en crise profonde et, de ce fait, particulièrement agressif.

Samedi 4 avril. A la périphérie de Strasbourg

Inutile de décrire la dynamique concrète des événements de la journée clou du sommet et du contre sommet, des affrontements entre manifestants et forces  de l’ordre. Les agences de régime ont abondamment couvert l’événement, avec force arrêts sur image sur les incendies et les black block « féroces » (et revenants, eux aussi).

La gestion de la rue de la part du système de contrôle et de répression des Etats concernés  (avant tout France et Allemagne) a été quasiment impeccable.

Après toute une journée d’affrontements, un hôtel de 8 étages en flammes et quelques bâtiments dont un poste de douane désaffecté (destiné à la démolition depuis pas mal de temps, et bourré d’amiante –précision d’un correspondant de l’AFP rencontré sur place-, corrections à l’initiative de la traductrice), les manifestants blessés et interpellés se comptaient sur les doigts de quelques mains seulement.

En observant les policiers français / allemands à l’œuvre, nous avons compris un peu plus encore à quel point c’est la haine qui guide et informe la main des « nôtres », comme on a pu le voir de façon remarquable à Gênes en 2001.

La manifestation a été canalisée à l’intérieur d’une enceinte prédéfinie, à l’extrême périphérie de Strasbourg, habitée surtout par des travailleurs, immigrés, précaires, comme dans la majorité des banlieues européennes.  Depuis les maisons et les fenêtres de ce morceau de ville, très peu de drapeaux de la paix et encore moins d’expression de solidarité et de participation au cortège. Certaines tensions, au contraire, entre des jeunes de banlieue  et certains secteurs du cortège, peu enclins à accepter ce dialogue que nous pouvons qualifier, par un euphémisme, de « rude ». 

Dans les faits, les différents secteurs sociaux de cette métropole de plus de 450.000 habitants –du centre à la périphérie- se sont montrés largement imperméables à la mobilisation contre l’OTAN.

Le refus absolu de traverser le Port de l’Europe, comme cela avait été prévu les jours précédents, la division de la ville en zones off limits et l’impressionnante militarisation  du territoire avaient mis en évidence à la fois l’échec de la soi-disant « démocratie occidentale » et la totale inutilité de contre sommets : qui tentaient au même moment d’imposer un autre point de vue politique par rapport  à ce qui a été déterminé au préalable par les « grands de la terre ».

Dans ces conditions, accepter la logique de l’enceinte –comme cela a été proposé par certains leaders du Forum social- signifiait devenir une partie intégrante du mécanisme « démocratique », et servant ainsi sa légitimation.

D’où la réaction légitime à l’empêchement physique d’un droit élémentaire comme celui de manifester. Quelques milliers de manifestants ont de façon récurrente –et légitime- essayé de forcer les barrages de la police. Parmi eux, les plus organisés ont été ceux qu’on qualifie rapidement de « blacks blocks » : phénomène de jeunesse qui reste entièrement à enquêter, mais qui a peu à faire avec une expression politique définie. Très grande tactique et mobilité paramilitaire, et aucune idée au-delà de celle de détruire les symboles de la civilisation ( une station-service, des lampadaires parce qu’ils portaient des caméras, une station de lavage de voitures, des panneaux urbains de publicité, NdT), des cabines téléphoniques aux hôtels (un seul au milieu de la zone industrielle, NdT).

Nous ne serons pas de ceux qui se lamentent face aux incendies et dévastations. Les « frappes chirurgicales » des bombardiers de l’OTAN sur les villages afghans sont d’une toute autre nature et lourdeur.

Le problème, comme toujours, est politique, et il tient à la capacité des futurs mouvements de renforcer leur présence dans le tissu social des métropoles. Si, et quand, les banlieues deviennent un arrière-front stratégique de la lutte contre la guerre impérialiste nous serons en mesure de résoudre aussi la « contradiction » black block.

La leçon de Strasbourg doit servir à affiner la réflexion sur les méthodes d’action de la nouvelle phase politique que nous avons face à nous. Le temps n’est plus aux contre sommets, mais à l’enracinement des idées force antimilitaristes et anti-impérialistes à l’intérieur du flux impétueux des luttes que la crise capitaliste va déterminer sur tout le continent européen et bien au-delà.


Traduction : Marie-Ange Patrizzio



Articles Par : Global Research

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