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Tollet médiatique anti-Poutine : “ Aggression russe ” en Syrie
Par Eric Draitser
Mondialisation.ca, 09 décembre 2015
15 septembre 2015
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/tollet-mediatique-anti-poutine-aggression-russe-en-syrie/5494784

Cet article a été publié initialement en anglais le 15 septembre 2015 à la veille du début de l’intervention russe en Syrie.

De Washington aux médias occidentaux, les commentaires ont fusé de toutes parts concernant une potentielle « intervention » russe en Syrie. D’un côté, la prolifération de cette fausse nouvelle est littéralement un cas d’école concernant le système de propagande occidental : les mêmes allégations reprises ad nauseam par des milliers de sources, progressivement augmentées d’un empilement d’allégations supplémentaires et débouchant sur la fabrication d’une vérité irréfutable – du point de vue des pontes des médias et des porte-paroles occidentaux. D’un autre côté, les informations additionnelles induisent d’intéressants questionnements quant aux motivations des USA et de la Russie, mais aussi des autres parties intéressées dans le conflit syrien.

En examinant ce nouveau chapitre de la guerre qui se déroule actuellement en Syrie, deux points critiques et liés entre eux apparaissent d’une importance prédominante :

1) Pourquoi cet emballement des médias occidentaux pour cette histoire d’intervention russe ?

2) Pourquoi l’implication directe de la Russie, pour limitée qu’elle soit, est-elle perçue par les USA comme une menace majeure ?

Dissection de la propagande

Au départ, une publication israélienne titrant « Des chasseurs russes dans le ciel syrien », annonce que la présence de l’aviation russe serait actuellement en augmentation en Syrie. Tandis que l’information provient exclusivement de « sources diplomatiques occidentales » et ne repose que sur de vagues déclarations sans fondements tangibles, le tollé médiatique démarre presque instantanément, des centaines de brèves reprenant aussitôt à l’unisson les mêmes informations.

Au bout de 24 heures à peine, les allégations sont déjà invalidées par l’armée russe, qui déclare : « Il n’y a eu aucun redéploiement d’avions de combat vers la République Arabe Syrienne […]. L’aviation russe est toujours sur ses bases permanentes, où elle mène ses missions normales de combat et d’entrainement. »

Du tac au tac, le Daily Beast [site info US] répond dès le lendemain par un article qui affirme au contraire que les troupes russes sont déjà en Syrie et que d’importantes cargaisons de matériel militaire font route vers la Syrie, avec camions et blindés de transport de troupes. L’article est accompagné de photos de la marine turque montrant le navire russe supposé transporter la cargaison en question, assez ouvertement du reste (voir plus loin).

Naturellement, à Washington, du jour au lendemain, on ne parle plus que de l’intervention des Russes et du risque de voir la Russie « déstabiliser » la situation en Syrie, une idée qui serait évidemment risible si elle n’était aussi profondément cynique et hypocrite au regard de quatre ans et demi de d’intervention/déstabilisation en Syrie par l’axe US-OTAN-Israël-CCG [CCG : Conseil de Coopération des pays du Golfe].

Evidemment, les dénégations officielles de la Russie n’ont aucune chance de calmer les tensions dès lors que le Secrétaire d’Etat J. Kerry, scandalisé, a immédiatement appelé le ministre russe des affaires étrangères, S. Lavrov, pour faire valoir ses craintes qu’une intervention russe ne risque d’aggraver le conflit. Suite à ce coup de fil, le Département d’Etat déclare officiellement que les USA sont :

« Très préoccupés par des informations suggérant un renforcement imminent de la présence militaire russe [en Syrie]. Le Secrétaire d’Etat insiste que si de telles informations s’avéraient exactes, ces actions risquaient d’envenimer le conflit, de causer la perte de davantage de vies innocentes, d’augmenter encore l’afflux de réfugiés et d’aggraver le risque de confrontation avec la coalition anti-Daesh opérant en Syrie […]. Tous deux conviennent de poursuivre les négociations sur le sujet à New-York dans le courant du mois ».

Lorsqu’on se penche attentivement sur cette déclaration, lapidaire mais non moins importante, une question évidente se pose : qu’est-ce que le Département d’Etat US entend exactement par « de telles informations » ? Partie d’Israël, l’info en question reposait prétendument sur des déclarations de sources diplomatiques occidentales (supposément américaines) ayant manifestement accès à des informations classifiées (secrètes). Si cela était exact, l’information serait évidemment parvenue au Département d’Etat en interne bien avant d’être divulguée par voie de presse.

En d’autres termes, si la Russie était réellement en train d’accroître substantiellement sa présence militaire en Syrie, la Maison Blanche et le Pentagone, avec leur colossale infrastructure de renseignement et de surveillance en serait déjà parfaitement informée et de longue date. Au lieu de cela, le Département d’Etat réagit à une info d’origine médiatique et non issue des services de renseignement. Il s’agit donc clairement d’une crise médiatique et non politique, déclenchée par une information manifestement issue de ses propres services.

La réaction grandiloquente des autorités US à cette info participe donc manifestement de la théâtralisation d’une intox concoctée en réalité par leurs propres services. Traduction : Washington crée de toutes pièces un tollé médiatique international pour pouvoir durcir sa propre position politique en Syrie et y affaiblir d’autant celle de la Russie en cristallisant la polémique sur un prétendu « interventionnisme russe ».

Et dans le plus pur style de la propagande industrielle occidentale, le battage médiatique n’a eu de cesse d’en rajouter des tonnes depuis, et tout le monde tient désormais pour acquis que « les Russes sont en train de construire [en Syrie] une énorme base pour plus d’un millier d’hommes ». Un article du décidément très douteux Debka Files (notoirement proche du Mossad et littéralement aussi prodigue en information crédible qu’en désinformation pure et dure), va même jusqu’à soutenir que les Russes ont positionné au large de la Syrie un sous-marin doté d’une vingtaine de missiles balistiques intercontinentaux ICBM et de 200 têtes nucléaires. Tout cela n’a évidemment d’autre but que de placer virtuellement la Russie en position d’agresseur, dans la représentation médiatique du conflit, escaladant militairement ce dernier pour servir ses propres intérêts dans la région.

Concernant les informations sur des livraisons de blindés et de camions par le Bosphore, citées dans la presse internationale, une question absolument évidente se pose : Pourquoi diable les Russes, dans le cadre d’une opération secrète, choisiraient-ils d’acheminer leur matériel le plus ouvertement du monde, sans même se cacher des radars de la marine ou des images satellites ? De toute évidence, c’est simplement qu’il n’y a pas d’opération secrète. Les Russes livrent normalement leur matériel au gouvernement syrien comme ils n’ont cessé de le faire depuis 2001. Et c’est précisément ce que la porte-parole du Ministère russe des affaires étrangères, Maria Zakharova, déclarait dans une récente interview : « Nous leur avons toujours livré des équipements dans le cadre de leur lutte contre les terroristes […]. Nous les soutenons, nous les avons toujours soutenus et nous continuerons à les soutenir ». En d’autres termes, il n’y a absolument rien de secret dans ce que la Russie livre à la Syrie dans le cadre des accords et engagements signés de longue date entre les deux pays. Tout cela corrobore aussi les déclarations de Vladimir Poutine confirmant qu’aucun analyste tant soit peu sérieux du conflit syrien ne peut ignorer que des conseillers militaires russes dispensent depuis des années entrainement et soutien logistique à l’armée syrienne.

Evidemment, vu le battage médiatique de ces dernières semaines, d’aucun peut se prendre à imaginer que l’armée russe a bel et bien débarqué en Syrie et décidé d’y prendre le conflit par les cornes. Mais dans le monde réel, la participation de la Russie en matière de formation comme de logistique n’a vraiment rien d’extraordinaire.

Certes, il est de plus en plus évident que la Russie augmente progressivement son soutien et son engagement en Syrie. Mais elle n’a manifestement pas fondamentalement modifié sa politique. Comme le confirmait une source de l’agence Reuters cette semaine : « Les Russes ne sont plus de simples conseillers [en Syrie]. [Ils] ont décidé de s’engager eux-aussi dans la guerre contre le terrorisme » Et une autre source de préciser que : « [Les Russes] ont commencé en petit nombre, mais pour l’instant le gros de la troupe reste en retrait […]. Les Russes interviennent en Syrie mais ils ne sont pas encore pleinement engagés dans le combat contre le terrorisme ».

De telles déclarations sont particulièrement intéressantes lorsqu’on les confronte à la manière dont les Occidentaux représentent le conflit, ainsi qu’au ton employé ici par la Maison Blanche et le Département d’Etat : « Des contributions constructives de la Russie dans l’engagement contre Daesh seraient certainement les bienvenues, mais notre position est claire : on ne saurait cautionner qu’aucun parti, y compris la Russie, apporte le moindre soutien au régime d’Assad ».

Pour les analystes qui connaissent vraiment la situation au Proche Orient, il ne fait évidemment aucun doute que la participation de la Russie est tenue au cadre de ses engagements envers le gouvernement syrien dans son combat contre les groupes terroristes tels que Daesh, Al-Qaïda ou le Front al-Nusra, et que la présence accrue de la Russie témoigne explicitement de son engagement anti-terroriste. Le dilemme est d’ailleurs très irritant pour Washington, qui tient de grandiloquents discours antiterroristes mais n’en décrète pas moins toute initiative réellement anti-terroriste dans ce conflit comme « impossible à cautionner ».

Ce qu’il y a peut-être de plus intéressant dans cette couverture médiatique et dans les déclarations des responsables US concernant l’aspect « déstabilisateur » de l’intervention russe, c’est qu’en réalité, depuis 2011, les médias occidentaux ont publié des centaines et des centaines d’articles documentant très ouvertement le rôle des services secrets et des Forces Spéciales US – et de leurs homologues de l’OTAN, d’Israël et des Monarchies du Golfe – dans l’armement, l’entrainement et le financement des combattants islamistes afin qu’ils mènent leur guerre contre le gouvernement syrien. Pour les Occidentaux, cette manière d’intervenir dans le conflit syrien ne relève en définitive ni de l’ingérence ni de la déstabilisation, tandis qu’une supposée intervention de la Russie soulève aussitôt l’indignation générale et une levée de boucliers.

Objectif réel

On peut manifestement en conclure que le soutien de la Russie à la Syrie est effectivement crucial, en ce qu’il a jusqu’ici empêché le changement de régime initialement prévu par Washington, d’où la nécessité de recourir à une campagne de propagande massive pour diaboliser à la fois l’aide fournie par la Russie à Damas [en rendant Moscou implicitement responsable des bombardements syriens et donc de l’afflux de réfugiés en Europe], et les appels du Kremlin pour la formation d’une vraie coalition contre l’Etat Islamique et le terrorisme international [systématiquement présentés comme cyniques et intéressés]. En réalité, si les médias occidentaux s’évertuent à caricaturer la Russie en agresseur de la Syrie, c’est pour mieux détourner l’attention du public de l’épouvantable fiasco de la campagne de déstabilisation US en Syrie et du fait que Washington n’a manifestement aucune intention sérieuse de combattre réellement un terrorisme qu’il continue en fait à promouvoir.

L’axe US-OTAN-GCC-Israël entend bien pouvoir mener sa guerre contre la Syrie par tous les moyens nécessaires, y compris en continuant à soutenir des factions terroristes comme la prétendue « Armée de Conquête », ou des groupes notoirement liés à Al-Qaïda comme le Front al Nusra ou Daesh (ISIS/ISIL). L’objectif ultime reste bien sûr l’effondrement de l’Etat syrien et l’oblitération de l’alliance Iran-Syrie-Hezbollah, qui entrainerait de facto l’éviction définitive de l’influence russe dans la région.

Les Russes sont parfaitement conscients de ce que représente pour Washington cet impératif stratégique, et ils n’ignorent pas le moins du monde que le terrorisme islamiste demeure l’arme de prédilection des USA dans la région. En conséquence, Moscou s’efforce donc d’épauler au mieux le gouvernement syrien (sachant pertinemment que l’armée syrienne reste la force anti-terroriste la plus crédible sur le terrain), en lui apportant le soutien nécessaire pour qu’il continue à détruire les groupes terroristes. Evidemment, tout soutien additionnel de la Russie en termes d’affaitement de matériel supplémentaire, d’envoi de conseillers militaires, voire de personnel sur le terrain est pour le gouvernement de Damas autant d’apport indispensable à la poursuite de la guerre.

A un tout autre niveau cependant, Moscou s’efforce de contraindre Washington à abattre son jeu concernant le combat contre l’Etat Islamique et le terrorisme en général. Poutine sait pertinemment que les USA n’ont aucune intention réelle de détruire Daesh, mais souhaitent au contraire en contrôler le développement afin de l’assujettir au mieux à leurs propres intérêts stratégiques.

Cette stratégie était déjà clairement évoquée dans un document de la DIA (Défense Intelligence Agency) daté de 2012 et récemment déclassifié. Rendu public par l’organisation Judicial Watch, ce document révélait que les USA avaient délibérément favorisé l’émergence de l’Etat Islamique vers 2012, voire bien plus tôt, de façon à pouvoir l’utiliser comme une arme contre le gouvernement d’Assad. Le texte expliquait notamment : « Reste la possibilité d’établir une principauté salafiste, déclarée ou non déclarée, dans l’Est de la Syrie […] et c’est exactement ce que souhaitent les puissances qui soutiennent l’opposition, de façon à isoler le régime syrien, qui est considéré comme le cœur stratégique de l’expansion shiite (Irak et Iran) ».

En appelant à la formation d’une authentique coalition pour détruire Daesh, Poutine force donc les USA, soit à reconnaitre qu’ils n’ont aucune intention réelle de détruire les réseaux terroristes, soit qu’ils n’entendent le faire que selon leurs propres modalités, ce qui démontrerait que Washington n’a pas d’autre motivation dans la région que d’y servir ses propres intérêts, c’est à dire fondamentalement d’y imposer son hégémonie exclusive.

Loin de se laisser faire et de laisser Poutine prendre la main sur le devant de la scène, Washington répond par une pirouette, d’ailleurs remarquablement efficace, en renvoyant sur la Russie l’accusation d’agression contre la Syrie qui lui est imputée par Damas. En dépeignant la Russie comme l’infâme complice qui arme le « dictateur sanguinaire », les USA s’efforcent de transformer le discours sur la Syrie et de substituer à leur propre palmarès d’horreurs – pour avoir armé des terroristes et visé la destruction d’un Etat souverain – une accusation  d’ingérence dans le conflit imputée à la Russie.

Des observateurs avisés de la politique internationale ne seront probablement pas dupes de ce genre d’artifices. Quant à essayer d’en informer les médias, laissez tomber, ils sont bien trop occupés à rabâcher nuit et jour la version officielle US-OTAN, au lieu de poser de vraies questions ou de chercher de vraies réponses.

Eric Draister

Article original en anglais :

Russian-Airborne-Troops

Western Media Hype against Putin: “Russian Aggression” in Syria, publié le 15 septembre 2015

Traduit de l’anglais par Dominique Arias pour Mondialisation.ca

Eric Draitser est un analyste géopolitique indépendant basé à New-York, il est le fondateur du site StopImperialism.org et écrit des articles dans RT, exclusivement pour le magazine en ligne  “New Eastern Outlook”.  Copyright © Eric Draitser, New Eastern Outlook, 2015

 

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