Toutes les craintes des USA en Corée se résument à une chose : la paix

Les médias occidentaux dépeignent la Corée du Nord comme un État voyou dangereux, qui planifie un holocauste nucléaire aux USA et tient en otage la paix et la stabilité mondiales par son agression irrationnelle. C’est cette menace que la Corée du Nord fait supposément peser sur le monde qui sert de justification aux États-Unis pour maintenir leur présence militaire sur la péninsule coréenne, qui perdure depuis des décennies.

Dans la stratégie de défense nationale que le département de la Défense des USA vient de publier en 2018, on peut lire ceci :

La Corée du Nord cherche à garantir la survie du régime et à augmenter son poids dans la balance en se dotant d’armes nucléaires, biologiques, chimiques, conventionnelles et non conventionnelles, et en augmentant ses capacités de missiles balistiques, pour mieux exercer une influence coercitive sur la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis.

Pourtant, le voisin immédiat de la Corée du Nord qu’est la Corée du Sud s’est senti assez à l’aise pour inviter des diplomates de haut niveau de ce « régime voyou » aux Jeux olympiques d’hiver 2018 de PyeongChang. Mieux encore, ses propres athlètes ont participé aux compétitions aux côtés de leurs confrères nord-coréens au sein d’une équipe unifiée.

La cérémonie d’ouverture comprenait une parade, des chants et un chœur en commun. La sœur du dirigeant nord-coréen Kim Jong Un a salué publiquement le président sud-coréen Moon Jae-in. D’autres hauts dirigeants et diplomates nord-coréens étaient présents et ont échangé avec leurs homologues sud-coréens.

Dans son article intitulé « La sœur de Kim Jong Un serre la main du président de la Corée du Sud à la cérémonie d’ouverture des Olympiques », le réseau ABC News a rapporté ceci :

À son arrivée en Corée du Sud avec une délégation de haut niveau, la sœur du dirigeant nord-coréen Kim Jong Un a publiquement serré la main du président du pays voisin pendant la cérémonie d’ouverture des Olympiques d’hiver 2018 de ce soir.

CNN a rapporté que le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un irait jusqu’à inviter le président sud-coréen Moon Jae-in à se rendre à Pyongyang, la capitale de la Corée du Nord.

L’absurdité des déclarations politiques et médiatiques occidentales concernant le danger que la Corée du Nord représente pour le monde est manifeste, d’autant plus que la Corée du Sud, le pays même avec lequel il est censé être toujours techniquement en guerre, invite ses dirigeants à une manifestation sportive à laquelle leurs athlètes respectifs participent ensemble, sous le regard des dirigeants des deux pays assis côte à côte.

Cependant, l’article de CNN intitulé « Kim Jong Un invite le président sud-coréen Moon à Pyongyang » a révélé ceci :

Moon a répondu à l’invitation en indiquant que les deux pays « devraient le faire en créant les bonnes conditions », en ajoutant que des pourparlers entre la Corée du Nord et les États-Unis étaient aussi nécessaires et en demandant à la Corée du Nord d’être plus active à ce chapitre, selon Kim Eui-kyeom.

En substance, le président de la Corée du Sud a besoin de la permission des USA pour mener ses propres pourparlers bilatéraux avec son voisin immédiat du Nord. C’est ici que se révèle à la fois la source des tensions sur la péninsule coréenne qu’est l’ingérence étasunienne, et ce sur quoi reposent toutes les craintes des USA, à savoir la paix entre le Nord et le Sud, surtout si elle est négociée selon leurs conditions.

Pour les États-Unis, la Corée du Nord est un prétexte commode pour rester profondément enraciné sur la péninsule coréenne, car cela fait partie de la stratégie de Washington (ne pas négocier avec un État voyou) pour encercler la Chine et contenir davantage sa montée en Asie. Les USA maintiennent aussi une présence militaire significative au Japon à des fins similaires et tentent de rétablir une présence militaire importante aux Philippines pour la même raison.

Prétexte pour une occupation militaire permanente des USA

Les États-Unis font pression sur la Corée du Sud pour qu’elle demeure fortement militarisée et maintienne une ligne dure envers la Corée du Nord, en s’engageant chaque année dans des exercices militaires avec les USA afin de provoquer les dirigeants nord-coréens.

Dans son article intitulé Les US Navy Seals chargés de « décapiter » la Corée du Nord pourraient prendre part aux exercices militaires, The Telegraph a rapporté ceci :

Une unité des forces spéciales US chargées des opérations de « décapitation » pourraient être à bord d’un sous-marin nucléaire à quai dans le port sud-coréen de Busan, d’après ce que le fil de presse du pays a rapporté lundi, citant une source au ministère de la Défense.

Le USS Michigan, un sous-marin de 18 000 tonnes métriques, est arrivé à Busan vendredi, en prévision d’exercices militaires conjoints entre les USA et la Corée du Sud dirigés à partir du porte-avions USS Ronald Reagan.

Ce reportage faisait partie d’une guerre psychologique menée de concert par les médias occidentaux et sud-coréens afin de provoquer les hauts dirigeants de la Corée du Nord. Les exercices Foal Eagle des forces spéciales US regroupaient apparemment des milliers de militaires étasuniens qui ont procédé à des simulations de frappes aériennes sur des cibles nord-coréennes.

Les USA ont rédigé des documents d’orientation entiers élaborant des plans d’invasion, de renversement et d’asservissement de la Corée du Nord, dans le cadre desquels la Corée du Sud joue habituellement un rôle de soutien. Dans un document écrit en 2009 ayant pour titre se préparer à un changement soudain en Corée du Nord, le Council on Foreign Relations, un centre d’études et de recherche influent, appelle à une occupation étasunienne de la Corée du Nord si ses dirigeants venaient à tomber pour une raison ou une autre :

L’ampleur de la force nécessaire pour assurer la sécurité et la stabilité en Corée du Nord dépendrait du degré d’acquiescement à l’intervention étrangère. Si l’on se fie à l’expérience acquise ailleurs par le passé, la règle de base quant au nombre de soldats requis pour mener à bien les opérations de stabilité dans un environnement permissif se situe entre cinq et dix par millier de personnes. Comme la Corée du Nord compte environ 23 millions d’habitants, de 115 000 à 230 000 militaires seraient nécessaires pour assurer le succès de l’opération. En outre, des dizaines de milliers de policiers seraient aussi requis pour soutenir ces forces dans les tâches plus fondamentales. Ces exigences exerceraient une pression considérable sur la Corée du Sud, compte tenu notamment du plan actuel de réduction de son armée d’environ 30 % au cours de la prochaine décennie.

Là encore, nous apprenons dans ce rapport de 2009 que la Corée du Sud se préparait à réduire ses effectifs militaires de 30 %, ce qui met de nouveau en relief la menace que brandissent les USA à la face du monde à propos de la Corée du Nord, pendant que son voisin immédiat au sud se prépare à réduire ses effectifs militaires de plus du quart parce qu’il voit les choses autrement.

La Corée du Sud fait figure de subalterne au chapitre de sa propre défense depuis la fin effective de la Guerre de Corée. Les USA gardent le contrôle des opérations militaires, ont des dizaines de milliers de soldats basés sur la péninsule coréenne et exigent de la Corée du Sud qu’elle verse un pourcentage des fonds nécessaires pour qu’ils y restent. Les USA déclarent ouvertement et à répétition que « l’alliance USA-RDC » assure la « défense de la Corée du Sud ».

Dans un article intitulé La Corée du Sud paie bien plus qu’une « bagatelle » pour loger les militaires US, selon le Korea Herald, The Straits Times a rapporté ceci :

La Corée du Sud paie environ la moitié des coûts pour assurer le maintien de 28 000 militaires étasuniens, qui ont atteint 944,1 milliards de wons (1,1 milliard de $US) en 2016. Le montant du paiement augmente constamment, ayant passé de 488,2 milliards de wons en 2001 à 680,4 milliards de wons en 2005, puis à 790,4 milliards en 2010.

L’article ajoutait ce qui suit :

En calculant les « surplus et déficits en matière de défense », il convient de noter que la Corée du Sud est un important acquéreur d’armes étasuniennes, car elle a dépensé 36,4 mille millions de wons en armes et en équipement militaire au cours des dix dernières années.

L’article se termine en citant la montée de la Chine – et non la menace nord-coréenne – comme raison véritable de la présence des forces US en Corée du Sud et au Japon.

Il est évident que pour rester en Corée et continuer de vendre une immense quantité d’armes étasuniennes, les USA doivent concocter une menace suffisante pour justifier ces deux états de fait. Le confinement de l’essor économique jusqu’ici pacifique de la Chine n’est pas une justification suffisante, même si c’est là le véritable objectif de la présence étasunienne sur la péninsule coréenne.

En fin de compte, il s’avère que ce sont les USA eux-mêmes, par leurs mensonges concertés et leurs provocations et menaces répétées, qui perpétuent délibérément les tensions sur la péninsule coréenne. C’est le vice-président Mike Pence qui s’est détourné lorsque les dirigeants de la Corée du Nord et de la Corée du Sud ont échangé des salutations aux Jeux olympiques d’hiver de cette année. Ce seront aussi les États-Unis qui contrecarreront intentionnellement toute tentative de la Corée du Nord et de la Corée du Sud de tirer profit des rencontres historiques qui ont eu lieu pendant la manifestation sportive.

Ce n’est pas un holocauste nucléaire sur leur territoire provoqué par les missiles balistiques intercontinentaux nord-coréens que les États-Unis craignent. Ce qu’ils craignent par-dessus tout, c’est que la paix sur la péninsule coréenne soit négociée selon les conditions énoncées par la Corée du Nord et la Corée du Sud et qu’on les mette à la porte d’une autre partie de l’Asie.

Tony Cartalucci

 

Article original en anglais :

Sum of All American Fears in Korea: Peace, publié le 25 février 2018

Traduit par Daniel pour Mondialisation.ca

Tony Cartalucci est écrivain et spécialiste de la géopolitique basé à Bangkok qui est publié notamment dans le magazine en ligne New Eastern Outlook, où cet article a d’abord été publié.

L’image en vedette est de l’auteur.



Articles Par : Tony Cartalucci

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