Être Arabe à New York

Depuis l’attaque du 11 septembre, trois Américains musulmans ont été assassinés aux Etats-Unis, une cinquantaine d’agressions ont été recensées et une mosquée a été défoncée par une voiture bélier. A New York, même les mieux intégrés s’angoissent.

Mardi 11 septembre, Moukhtar Kocache, trente et un ans, s’apprête à rejoindre son bureau au World Trade Center. New Yorkais d’origine libanaise, il travaille au Lower Manhattan Cultural Council, organisme qui accueille des artistes aux 91e et 92e étages de la tour numéro un. Certains travaillent sur la courbure terrestre qu’ils croient déceler au loin, à l’horizon, d’autres sur la sensation de vertige et ces fenêtres dont on a volontairement réduit la largeur pour rendre la vue et la vie plus supportables. D’autres s’imprègnent et s’interrogent sur cette humanité qui travaille dans « les bureaux du monde », consomme au sous-sol dans le plus vaste centre commercial de la Côte est et voyage, un niveau plus bas, dans l’une des principales gares ferroviaires de la ville.

Moukhtar est sur le point de partir de chez lui. Le téléphone sonne. Un ami lui annonce la nouvelle. Il allume la télé, voit, s’affole, se met à crier, se sent écrasé dans son fauteuil. Il pense à ses amis plasticiens. Il appelle, le téléphone ne marche plus. Sur l’écran, le feu, les colonnes de fumée. Il pense à la dizaine de personnes qu’il connaissait à la société qui gère les tours, des gens « beaux » avec qui il travaillait parfois jour et nuit pour organiser des festivals, des expositions. Il pense au gardien qu’il aimait bien, aux femmes de ménage, à l’employé du snack qui lui réchauffait sa pizza à midi, aux personnes qui s’occupaient des plantes. Avec eux, il parlait de la météo, racontait des blagues. Sur l’écran de télévision, il voit les tours s’effondrer.

Moukhtar sort, marche dans les rues, court d’hôpital en hôpital, entre dans un centre d’information ouvert aux familles et aux amis des disparus. Des hommes, des femmes, des pères, des mères, des frères attendent depuis des heures, complètement perdus. La sonnerie du téléphone portable de Moukhtar retentit. Sa sœur l’appelle du Liban. Il la rassure, essaye de lui raconter. Il en est incapable, il pleure. Il lui parle en arabe et soudain, il sent tous les visages anéantis sursauter et se tourner vers lui. « Ils me regardaient et moi je réalisais que je venais de parler en arabe.

« C’était… ». Moukhtar ne peut en dire plus.

Quelques heures plus tard, au carrefour de la 11e Rue et de la 6e Avenue, il croise un couple de jeunes New-Yorkais, « le genre branché, qui sirotaient un cappuccino ». L’un d’eux, selon Moukhtar, s’exclame : « On devrait foutre une bombe sur tous les Arabes, ne serait-ce que parce qu’ils ont déglingué notre réseau de téléphones portables. » Moukhtar réagit : « Vous devriez avoir honte ! »Le couple répond par des insultes. « Pourquoi ne retournes-tu pas dans ton pays ? On va vous bombarder, bande de merdeux. »Les passants s’attroupent. Moukhtar espère que l’un d’eux apaisera le couple. « Très vite, j’ai compris que personne n’interviendrait. A un policier qui se trouvait là, je demande : Vous allez rester comme ça à ne rien faire ? Il n’a rien répondu. Il m’a seulement regardé très calmement. » De retour chez lui, Moukhtar réalise qu’il a perdu une dizaine d’amis et que, sur les vingt-cinq artistes en résidence, deux se trouvaient à l’intérieur de la tour au moment de l’attaque. La première, Vanessa Lawrence, a eu le temps de descendre jusqu’au rez-de-chaussée. Le deuxième, Michael Richards, d’origine jamaïcaine, est mort. En 1999, il avait coulé dans le bronze un aviateur dont le corps était transpercé de petits avions. Dans son studio, au 92e étage de la tour, il travaillait ces derniers jours sur des sculptures de pilotes chevauchant des météores qui tombaient du ciel et s’écrasaient sur des débris.

Durant trois jours, Moukhtar regarde la télévision. Puis il arrête, effaré. « Les médias étaient enragés, moi aussi j’étais enragé. »L’Amérique en guerre, la « nouvelle croisade », cette vision de l’Orient qui ne serait qu’un vaste désert peuplé de chameaux et de fanatiques, les digressions des commentateurs sportifs qui, pendant un match de base-ball, expliquent que « la violence fait partie de la culture des Arabes ». « D’autres journalistes affirmaient que certaines communautés d’Arabes-Américains avaient fait la fête le soir de l’attaque. Les maires des villes concernés démentaient, mais ça ne faisait rien. » Trois Américains musulmans ont été assassinés depuis l’attaque du 11 septembre. Une cinquantaine d’agressions ont été recensées : tabassages, incendies criminels contre des maisons ou des magasins. Une mosquée a été défoncée par une voiture bélier. « Toutes les heures, tous les jours, des Américains sont arrêtés parce qu’ils ont une « gueule d’Arabe ». » Sur une piste d’aéroport, des passagers d’un avion de ligne intérieure ont exigé que soient débarqués trois Américains d’origine iranienne. La compagnie aérienne a cédé.

Le lendemain de l’attaque, les chasseurs F16 volent à basse altitude au-dessus de New York. Instinctivement, Moukhtar se recroqueville et se couche par terre. Il a quitté Beyrouth à l’âge de douze ans pendant les bombardements israéliens. Moukthar réfléchit. Il se sent arabe. Anglais par sa mère, il a vécu quelques années en France. Il est allé faire le pèlerinage à La Mecque, « un peu par curiosité sociologique ». Dès qu’il a touché le sol de New York, il a compris que toutes « ces identités hybrides pouvaient exister, s’épanouir ». Il sent qu’il faut à un moment se dégager de ses racines, il se contrefout des « backgrounds » ethniques quand il écoute quelqu’un parler. Il a cru au processus de paix au Proche-Orient, à l’existence d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël. Il parle souvent à ses amis new-yorkais de l’Alexandrie de la fin du XIXe siècle. « Les musulmans, les chrétiens, les juifs, les Italiens, les Grecs, les Turcs, se retrouvaient dans un lieu fertile. C’est de là qu’est né l’être moderne arabe. » Il se souvient que le quartier de Wall Street et du World Trade Center s’appelait au début du XXe siècle Little Damas, car il abritait les premiers immigrants syriens. Il le répète : depuis l’attaque, il se sent sûrement arabe. Il aime cette culture, il a envie de « la célébrer, de la faire partager ». La synagogue du quartier l’a invité à parler de l’islam. Il va expliquer qu’il n’y a pas d’homogénéité musulmane, préciser que des actes barbares ne reflètent pas une civilisation, une religion. Ses amis lui demandent au téléphone: « Qu’est-ce qu’on peut faire? » Il répond : « Le double effort de rester unis et de se poser des questions, comprendre l’autre, écouter. »

Hassan, Américain d’origine égyptienne de cinquante-trois ans, membre d’une équipe dirigeante d’une multinationale, est beaucoup plus pessimiste. Il a été frappé par l’histoire d’un passager arabe américain tué dans l’un des avions détournés et du frère de celui-ci, propriétaire d’un supermarché, attaqué le même jour par d’autres Américains en colère. « L’enfant a assisté aux funérailles de son père sous escorte policière, sous les insultes. Quelle vision aura-t-il de l’Amérique? » La cousine de Hassan est une femme d’affaires à Boston. Elle brasse des milliards de dollars, habite dans un quartier chic. Elle est morte de trouille.

Pour Hassan, l’Amérique a longtemps incarné une forme de bonté et d’innocence. « Si tu es un type bien, tu peux venir en Amérique. New York, c’est encore mieux. Tu as une liberté extraordinaire de manifester tes talents. Je suis moi-même, sans à avoir à justifier mes racines. Mon ex-épouse était juive, ce n’était pas un problème, elle est internationale, sophistiquée, j’ai été accepté par sa famille. Le jour de l’attaque, elle m’a appelé pour me demander comment j’allais. Ici, si tu travailles bien, si tu crois aux meilleures valeurs de l’Amérique c’est-à-dire à la méritocratie, tu vas réussir. On ne cherche pas à savoir qui tu es, mais en quoi tu contribues au système. Si tu comprends vite, tu peux faire un saut géant en une année. Ailleurs, il te faudrait dix ans. » Hassan se demande si l’Amérique qu’il aime n’est pas en train de s’éloigner.

Le pays était basé sur l’optimisme, la confiance totale en soi, la sécurité qui permettait toutes les libertés. Il contemple le massacre : « Ben Laden a été formé par la CIA. Il a appris les techniques financières les plus complexes pour transférer 1 milliard de dollars des Etats-Unis à la résistance afghane pendant la guerre contre l’URSS. On ne s’est jamais demandé pourquoi il combattait, peut-être tout simplement contre les valeurs occidentales qu’incarnaient à ce moment-là les Russes athées et anti-islamistes. Aujourd’hui, des commandos ont frappé le cœur de notre énergie. »

La suite ? Hassan redoute les réseaux dormants. « Désormais, ce que nous craignons est au-delà de ce que nous pouvons imaginer. » Il n’est pas mécontent qu’une mobilisation internationale lutte contre les intégristes : il les exècre. Mais « les sages à Washington doivent se poser la question des causes : pourquoi on nous déteste autant ? Sans doute à cause de notre arrogance, de notre maladresse. En Irak, cinq mille bébés meurent chaque année depuis dix ans à cause de l’embargo. Tout le monde s’en fout ! Dans le monde arabe, les Etats-Unis soutiennent des régimes tyranniques et corrompus. Les peuples n’ont aucun espoir d’accéder à la démocratie et au développement. Au bout du compte, ils se disent : on ne nous aime pas. Bush veut dépenser 60 milliards de dollars pour son bouclier antimissile, ça représente combien de budgets de pays africains ? Le citoyen de l’Amérique profonde vit dans l’ignorance totale. Le genre de type qui dit : moi, moi, moi. Ma maison, ma série télévisée « Jerry Springer », le talk-show, Miss America, le supermarché. Il a vu les attaques à la télé. Il ne comprend pas. Il veut une revanche, mais, quand il verra la limite de la revanche, il fera une dépression nerveuse. Peut-être que l’Amérique tout entière fera une dépression nerveuse. Elle devrait mieux entendre ce que le reste du monde attend d’elle. Si on vit dans un monde global, il faut écouter les autres, les petits, ceux qui sont différents, ceux qui souffrent . »

Hassan entend les discours xénophobes de certains hommes politiques. Les médias ressassent en permanence qu’il ne faut pas reproduire l’erreur de 1942, quand Roosevelt avait déporté les citoyens américains d’origine japonaise dans des camps après l’attaque de Pearl Harbour. Bush a tenté de rassurer la communauté arabe américaine dans son dernier discours et a visité une mosquée à Washington. « C’est bidon, réagit Hassan. Je suis prêt à parier que des centaines de milliers d’Arabes-Américains sont sur écoute et surveillés. AOL a déjà livré à la police un certain nombre de mails. Les autres immigrés se disent : cette fois, ce sont les Arabes, à quand notre tour ? Il y a tellement de clandestins qui bossent comme des chiens et qui n’ont aucun espoir. Quand tu parles avec eux, tu sens une haine qui sort. Ils aimeraient respirer. On leur dit : non, les illégaux sont des salopards. » A Brooklyn, dans le quartier populaire d’Atlantic City, les immigrés yéménites, marocains, algériens affirment : « A New York, ça ne craint rien et puis nous sommes devenus américains. »Une fillette a vu son voile arraché à la sortie de l’école. Des mères ont remplacé le foulard de leurs filles par des perruques qui leur cachent les cheveux. Personne ne veut en parler. Mouktari, restaurateur yéménite, n’aime pas les Noirs, ni les Hispaniques : « Ils sont drogués, ils boivent de l’alcool. »

Son neveu, garçon d’ascenseur dans un bâtiment de Wall Street, est en chômage technique. Pour lui, cela ne fait aucun doute, « c’est le Mossad qui a fait le coup. Il paraît que les juifs ne sont pas allés à leur travail le jour de l’attaque. » Hussein, chauffeur de taxi pakistanais, colporte la même rumeur : « C’est vrai puisque je l’ai lu dans un journal de mon pays. » Il pense que les Américains vont tuer des innocents. « Je vais me sentir mal. De toute façon, partout, et depuis longtemps, ils tuent des innocents. » Il apprend chaque jour que des musulmans sont agressés aux Etats-Unis. Lui, il est décidé : « Si on m’attaque, j’attaque. » Il a quelques voisins, quelques amis, mais à part les membres de sa communauté, Hussein ne connaît aucun New-Yorkais. « Je discute avec les clients quand ils veulent bien me parler. »



Articles Par : Dominique Le Guilledoux

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