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Trump demande de l’aide à Poutine dans la guerre du pétrole
Par Mike Whitney
Mondialisation.ca, 13 avril 2020

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Donald Trump a appelé lundi le président russe Vladimir Poutine pour discuter de la chute des prix du pétrole qui fait des ravages dans l’industrie du pétrole de schiste américain. Les deux dirigeants ont brièvement parlé de la pandémie de coronavirus, mais sont rapidement passés à la véritable préoccupation de Trump, à savoir la production de pétrole.

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Le mois dernier, l’Arabie saoudite a inondé le marché de pétrole brut pour forcer la Russie à accepter de fortes réductions de production. À son crédit, Poutine a obstinément résisté à la contrainte saoudienne et maintenu les niveaux de production actuels. En conséquence, les prix ont chuté à leur plus bas depuis 18 ans à 20,09$ le baril, ce qui est bien en dessous du seuil de rentabilité dont les frackers [exploitants du pétrole de schiste] américains ont besoin pour survivre. En moins d’un mois, l’industrie américaine du pétrole de schiste à forte intensité de capital a commencé à descendre une pente vertigineuse qui a déclenché des alarmes à Wall Street où les analystes s’attendent à ce qu’une vague de défauts de paiement porte un coup de grâce aux grandes banques d’investissement. C’est pourquoi Trump a décidé d’appeler Poutine. Il veut voir s’il peut persuader le président russe de réduire sa production.

Il convient de noter que Poutine est resté stoïquement silencieux lorsque l’administration Trump a imposé des sanctions économiques à la Russie pour ses activités présumées en Ukraine en 2014. Le président russe ne s’est pas non plus plaint de l’ingérence de Washington en Syrie ou de ses tentatives de bloquer les pipelines de la Russie vers l’Allemagne et la Bulgarie, Nordstream et Southstream. Mais maintenant que la chaussure est sur l’autre pied et que les intérêts commerciaux américains sont lésés, Trump ne voit aucun problème à appeler Moscou à l’aide. Comme l’a dit un critique : «Il semble que l’équipe Trump puisse l’éreinter mais elle ne peut pas supporter la réciproque.» [exceptionnalisme oblige, NdT]

L’appel téléphonique n’a pratiquement pas été relayé par les médias américains, ce qui était prévisible, car il n’y a aucun moyen de faire circuler un événement dans lequel un président américain plaide clairement auprès du «diable» Poutine pour obtenir une faveur. Le média d’État russe, l’Agence Tass, a résumé l’appel téléphonique dans une déclaration concise de trois phrases qui excluaient toute nécessité de préciser le contexte. Voici un extrait :

« Les dirigeants ont également discuté de l’état actuel du marché mondial du pétrole. Un accord a été conclu pour des consultations russo-américaines à cet égard au niveau des chefs des départements de l’énergie », a déclaré le Kremlin. «Vladimir Poutine et Donald Trump sont convenus de poursuivre leurs contacts personnels.» (Tass)

Remarquez comment le rapport de Tass ignore les allégations sans fondement et les récriminations qui apparaissent généralement dans les médias occidentaux. Étant donné le déluge de désinformation sur «l’ingérence russe» qui a dominé les gros titres au cours des trois dernières années, vous pourriez penser que les rédacteurs en chef de Tass se sentiraient autorisés à être plus critiques à l’égard du geste de Trump ; après tout, l’appel téléphonique de ce dernier suggère fortement que Washington est prêt à céder à son «ennemi mortel», à condition qu’il obtienne les réductions de production qu’il souhaite. Il semble que Tass a voulu donner délicatement son avis à ce sujet, en s’abstenant de toute polémique, d’autant plus que les médias de masse américains ont adopté une approche totalement hostile pour tout ce qui est russe. Apparemment, le message subliminal serait que tout le monde n’utilise pas ses médias pour faire avancer son propre programme politique mesquin.

Certains lecteurs se souviendront peut-être de la façon dont Trump a réprimandé Poutine à Helsinki en 2018 pour avoir fait monter les prix du pétrole  – 85$ le baril – ce qui, selon Trump, nuisait à la croissance aux États-Unis. Sans surprise, Trump avait encore tout faux. La raison pour laquelle les prix ont augmenté en 2018 est que l’administration Trump a imposé des sanctions économiques sévères à l’Iran et au Venezuela, ce qui a provoqué une baisse immédiate de la production suivie d’une forte augmentation des prix. Les États-Unis ont également soutenu l’attaque contre la Libye qui a contribué à la flambée des prix. Conclusion : la Russie n’était pas plus responsable des prix élevés en 2018 qu’elle ne l’est aujourd’hui. En 2018, le problème était les sanctions américaines qui ont étouffé l’offre, tandis qu’en 2020, le problème est chez les Saoudiens. Ce sont eux qui ont augmenté la production, pas la Russie. Cela ne signifie pas que Poutine ne puisse pas aider à atténuer la situation, mais cela signifie que les deux dirigeants devront exprimer leurs différences avec franchise et trouver un moyen constructif d’aller de l’avant. Cela signifie qu’il doit y avoir un sommet contre lequel, jusqu’à présent, les opposants de Trump se sont vigoureusement élevés.

En tout état de cause, il est extrêmement improbable que Poutine accepte de réduire la production de pétrole en échange de la levée des sanctions économiques. Ce n’est pas du tout ce qu’il veut. Ce que Poutine veut de Washington est beaucoup plus ambitieux. Il veut que les États-Unis rejoignent la communauté des nations afin qu’ils puissent collaborer sur des questions critiques comme la guerre, la pandémie, la prolifération nucléaire et la sécurité mondiale. Il veut un partenaire fiable qui respectera les règles, respectera le droit international, arrêtera les sanglantes guerres de changement de régime, respectera la souveraineté des autres nations et prêtera main forte dans les crises mondiales.

C’est ce qu’il veut. Il veut un allié qui respectera les intérêts des autres, coopérera sur des questions d’importance mutuelle et travaillera à créer une économie mondiale plus équitable et plus prospère.

Si Trump montre qu’il est prêt à changer, alors Poutine fera sans aucun doute tous les efforts pour l’aider. Mais si Trump continue avec la même approche, il n’y aura pas d’accord.  [Le Saker Francophone ne retient pas son souffle]

Mike Whithney

Liens

 

Article original en anglais :

Trump Asks Putin for Help in Oil War, le 1er avril 2020

L’article en anglais a été publié initialement par The Unz Review.

Traduit par jj, relu par Marcel pour le Saker Francophone

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