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Trump cherche un grand accord avec Erdogan
Par M. K. Bhadrakumar
Mondialisation.ca, 26 octobre 2019
indianpunchline.com 24 octobre 2019
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Le lendemain d’une réunion au sommet réserve souvent des surprises. La Turquie n’a pas perdu de temps pour donner suite aux pourparlers extrêmement fructueux mais « difficiles » du président Recep Erdogan avec son homologue russe Vladimir Poutine, mardi à Sotchi.

Mercredi même, Ankara a officiellement fait connaître à Washington la décision d’Erdogan de mettre fin aux combats et à l’offensive en Syrie, baptisée Source de Paix, et de rendre permanent le cessez-le-feu convenu avec les États-Unis la semaine dernière pendant la visite du vice-président Mike Pence.

Le président Trump a promptement rendu la pareille en levant les sanctions US contre la Turquie imposées le 14 octobre en réponse à l’Opération Source de Paix. Trump, de façon assez caractéristique, a revendiqué le crédit pour « un résultat créé par nous, les États-Unis, et personne d’autre, aucune autre nation« .

L’intimation turque est pratique pour Trump pour disperser les critiques qui prédisaient l’apocalypse maintenant en Syrie. Trump avait l’air confiant que le cessez-le-feu tiendrait.

Entre en scène le Général Mazloum. Trump a révélé qu’il s’est entretenu avec le général qui est le chef militaire suprême du YPG (milice kurde syrienne), avant de faire son annonce sur la levée des sanctions contre la Turquie.

Trump a salué la « compréhension du chef kurde, pour sa grande force et ses incroyables paroles d’aujourd’hui« . L’optique fonctionne parfaitement pour que Trump s’en prenne aux critiques qui prétendent qu’il a jeté les Kurdes sous le bus.

Mais Trump a aussi révélé qu’il est sur quelque chose de plus grand. D’abord, que le Général Mazloum lui a assuré que « Daesh est très, très sévèrement verrouillé, et que les centres de détention sont très bien surveillés« . Les régions tenues par les Kurdes ont des camps de détention dans lesquels se trouvent des milliers de cadres de Daesh et leurs familles.

Deuxièmement, a rappelé Trump, « nous attendons aussi de la Turquie qu’elle respecte son engagement concernant Daesh. En renfort aux Kurdes qui veillent sur eux, si quelque chose arrive, la Turquie est là pour les attraper« . Fait intéressant, Trump a également appelé les pays européens à accueillir les prisonniers de Daesh.

Dans la tristement célèbre lettre « non diplomatique » adressée à Erdogan il y a quelques jours, Trump avait exprimé une idée audacieuse selon laquelle le Général Mazloum pourrait être un négociateur potentiel avec Erdogan. Pour citer Trump :

« Le Général Mazloum est prêt à négocier avec vous (Erdogan), et il est prêt à faire des concessions qu’ils n’auraient jamais faites dans le passé. Je joins confidentiellement une copie de la lettre qu’il vient de me faire parvenir« .

Pourtant, le Général Mazloum est le terroriste le plus recherché de Turquie qui a travaillé dans les rangs du PKK séparatiste pendant près de 3 décennies et il est nécessaire de relier quelques éléments sur ce point.

Rétrospectivement, lorsque Erdogan est arrivé au pouvoir en tant que Premier ministre en 2003, il avait déployé une vision audacieuse du problème kurde grâce à une réconciliation politique négociée. Son approche a été encouragée par les États-Unis. Mais il s’est heurté à des vents contraires et a fini par perdre son sens de l’orientation.

Pour résumer, fin 2012, Erdogan a annoncé publiquement que de hauts responsables turcs avaient entamé des négociations avec le dirigeant du PKK Abdullah Öcalan, capturé en 1998 et condamné à la prison à vie sur l’île d’Imrali dans la mer de Marmara au large d’Istanbul.

Öcalan a répondu en mars 2013 à l’ouverture d’Erdogan en appelant à un cessez-le-feu et les guérilleros du PKK ont commencé à se retirer de Turquie. Cependant, les pourparlers de paix ayant échoué, le cessez-le-feu s’est effondré en juillet 2015.

Mais, de manière significative, Öcalan a continué à plaider en faveur d’un accord négocié pour amener l’autonomie kurde en Turquie. N’est-ce pas une coïncidence intéressante que le Général Mazloum, l’interlocuteur de Trump parmi les dirigeants kurdes syriens, soit aussi le fils adoptif d’Öcalan ?

Le Général Mazloum est susceptible de se rendre à Washington dans un proche avenir, tout comme Erdogan. Trump encourage la réconciliation kurde avec la Turquie. L’évolution de la situation diplomatique au cours de la dernière quinzaine de jours a éliminé la principale source de tension dans les relations étasuno-turques, à savoir l’alliance entre les États-Unis et le YPG et la présence de combattants kurdes à la frontière entre la Syrie et la Turquie.

Curieusement, Trump a également déclaré dans son annonce d’hier :

« Nous avons sécurisé le pétrole et, par conséquent, un petit nombre de soldats US resteront dans la zone où ils ont le pétrole. Et nous allons le protéger, et nous déciderons de ce que nous allons en faire à l’avenir« .

La majeure partie du pétrole syrien provient de l’est de la Syrie, qui est maintenant sous le contrôle de la milice kurde soutenue par les États-Unis (avant la guerre, la Syrie produisait 387 000 barils par jour, dont 140 000 étaient exportés).

En février de l’année dernière, les forces syriennes, appuyées par des mercenaires russes, ont fait une incursion sérieuse dans la région, mais se sont repliées dans le désarroi après avoir subi de lourdes pertes à la suite des frappes aériennes sans merci des États-Unis. Depuis lors, le calme relatif a régné dans la région.

De toute évidence, dans la géopolitique du pétrole syrien, les États-Unis, la Turquie et les Kurdes peuvent avoir un partenariat « gagnant-gagnant », ce qui peut également servir de base à une réconciliation politique durable entre Turcs et Kurdes.

Trump a déclaré que Washington réfléchit aux réserves pétrolières de la Syrie. Pendant ce temps, il a fait une proposition alléchante à Erdogan pour qu’il y réfléchisse. Cela exige un acte de foi de la part d’Erdogan, mais cela pourrait être gratifiant.

Erdogan a permis à Öcalan d’avoir accès à sa famille et à ses avocats et même de transmettre des messages à des militants kurdes. Erdogan sait que s’il veut résoudre le conflit qui dure depuis 30 ans avec le PKK, il devra peut-être le faire avec la participation d’Öcalan.

En décembre 2017, Erdogan avait délégué le chef espion turc et assistant de confiance Hakan Fidan sur l’île d’Imrali pour des entretiens avec Öcalan. Deux députés kurdes ont également été autorisés à rendre visite au dirigeant du PKK.

Sans aucun doute, Öcalan est un pont entre les Kurdes et les Turcs. Et dans les circonstances actuelles, Öcalan peut aussi bien devenir un pont entre son fils adoptif, le Général Mazloum, et Erdogan.

Alors qu’il accompagnait Pence à Ankara la semaine dernière, le Secrétaire d’État Mike Pompeo avait laissé entendre que les États-Unis recherchaient un partenariat régional élargi avec la Turquie et que si Erdogan travaille « aux côtés » de Trump, cela « profiterait beaucoup à la Turquie« .

La politique US consiste à contrer l’influence et la présence de l’Iran en Syrie et en Irak. La décision de transférer les troupes US de Syrie en Irak et la poursuite du stationnement des troupes sur la base d’Al-Tanf dans le sud de l’Irak soulignent que la coupure de la route terrestre de l’Iran vers la Syrie et le Liban reste une priorité.

D’une manière générale, de nombreux défis attendent la Syrie et les États-Unis se rendent compte que la Turquie est un partenaire régional irremplaçable. Trump a toujours pensé qu’Erdogan était quelqu’un avec qui il pouvait faire des affaires.

Ankara accueillera favorablement un grand accord entre Erdogan et Trump et considère le soutien des États-Unis à une « zone de sécurité » dirigée par la Turquie sur le territoire syrien comme un pas dans la bonne direction. En dernière analyse, cependant, pour que tout cela se produise, d’une manière ou d’une autre, les tensions de la Turquie avec les Kurdes devront s’apaiser.

M.K. Bhadrakumar

Article original en anglais : Trump seeks grand bargain with Erdogan, Indian Punchline, le 24 octobre 2019

Traduction par Réseau International

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