Tunisie, la Révolution tunisienne au fil des jours

Que c’est dur pour nous autres journalistes, par ces jours d’accélération vertigineuse de l’histoire, de nous en tenir aux normes habituelles de l’exercice de notre métier. Informer d’abord, analyser et interpréter ensuite, mais par où commencer ? Comment vérifier la véracité de telle ou telle information et en dégager l’importance dans ce flux incroyable d’événements tout aussi instructifs les uns que les autres ? Comment s’y prendre ? En tentant d’en faire la synthèse et en érigeant les moments forts, les plus symboliques et les plus porteurs sur l’avenir de notre glorieuse Révolution, pas du tout évident car, dans le feu de l’action révolutionnaire, les risques de se retrouver à côté de la plaque sont on ne peut plus réels.

La Chambre des Conseillers a adopté mercredi à l’unanimité une loi autorisant le président intérimaire Foued Mebazaa à gouverner par décrets-lois, contournant ainsi le Parlement bicaméral hérité de l’ère Ben Ali. (Tunisie Info.com)

Des Hautes Steppes à la Kasbah

Si par un quelconque procédé sélectif on est amené à choisir l’acte le plus expressif de cette Révolution en marche depuis la fuite du dictateur, on choisirait peut-être celui de la ruée sur la Kasbah des Caravanes de la Liberté en provenance des Hautes Steppes, ces contrées du Centre Ouest, berceau de notre Révolution. Quelques milliers sont, en effet, venus parfois à pied, des régions déshéritées pour camper à la Kasbah, chef lieu du gouvernement, et crier haut et fort leurs revendications.

Voilà une initiative qui en dit long sur la détermination de la Montagne à mettre les structures de l’Etat héritées en grande partie de la dictature et soutenues par la bourgeoisie mondaine à l’épreuve du temps révolutionnaire.

Une initiative affranchie de toute magouille politicienne et rejetant énergiquement par sa conscience innée toute instrumentalisation du genre.

Nul doute que la mémoire révolutionnaire retiendra ce flux de milliers de citoyens qui ont payé de leur chair et de leur sang le déclenchement du processus révolutionnaire et l’ont rendu irréversible.

L’arrivée des caravanes de la liberté des régions déshéritées a fait suite aux tractations entre des personnalités politiques de l’ancien régime, de l’opposition et des indépendants qui ont donné naissance au gouvernement de « l’unité nationale ».

La réaction générale à ce gouvernement composé dans sa majorité d’éléments du RCD en fut un rejet énergique.

Le sit-in de la Kasbah ne manqua pas d’être explicite sur ce sujet. Le départ de Mohamed Ghannouchi, premier ministre et la dissolution du RCD furent les slogans qui ont eu le plus de retentissement à la Kasbah comme, d’ailleurs, dans les rues de la capitale et des villes de l’intérieur.

Plus d’une semaine durant, une succession quotidienne de manifestations populaires convergeant vers la Kasbah témoignait de toute la reconnaissance à ces acteurs dont le rôle fut décisif dans le cours des événements.

Du gouvernement d’ « unité nationale » au gouvernement provisoire

Il faut dire que le gouvernement de l’unité nationale s’est autoproclamé comme étant provisoire, c’est-à-dire d’une durée ne dépassant pas les 6 mois, le temps d’organiser les élections.

Ce ne fut pas pour autant suffisant pour dissuader l’opposition à ce gouvernement de poursuivre son action visant à rompre définitivement avec l’ancien régime et toutes ses structures politiques.

De véritables campagnes médiatiques se sont alors engagées entre partisans et opposants à ce gouvernement. Le nouveau gouvernement s’employa à gagner la bataille à l’usure en pariant sur un éventuel essoufflement du mouvement de refus populaire. Suite à quoi, les caravanes de la liberté lèveraient leur camp, les manifestations cesseraient et tout rentrerait dans l’ordre.

De ce scénario présumé, rien ne se concrétisa.

Conjointement, les mouvances politiques émergeantes dans le flux révolutionnaire, ainsi que les organisations de la société civile se déploient énergiquement pour agir sur le cours des événements.

Désormais, le champ de la liberté investi par les forces révolutionnaires est grand ouvert à tous ceux qui aspirent à marquer de leurs empreintes politiques le cours de l’histoire.

Les concertations, les échanges d’opinions et les coalitions politiques sont à l’ordre du jour.

Affranchis ou presque des vieux démons, les médias tentent de se mettre au diapason du vaste débat sur la chose publique en devenir. De leur côté, les supports médiatiques révolutionnaires du Facebook et d’Internet demeurent en parfaite symbiose avec le flux révolutionnaire.

Le Conseil de l’Ordre des Avocats comme l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT) sont sur les devants de la scène de cette activité politique. D’autres partis ou mouvances politiques s’activent de leur côté pour envisager des initiatives en vue d’éviter le blocage de la situation politique et assurer la transition démocratique.

Prônant une position plutôt ambiguë, la direction de l’UGTT qui a boudé la formation du gouvernement d’unité nationale et s’est désistée d’en faire partie a appelé conjointement avec le Conseil de l’Ordre des Avocats à des réunions de concertations.

L’appel a eu un écho positif auprès des associations indépendantes et surtout le Front du 14 janvier, une coalition politique regroupant des partis de gauche, des indépendants et des organisations nationalistes arabes.

D’éminentes personnalités qui ont par le passé marqué la vie politique tel qu’Ahmed Mestiri ont été sollicitées dans ces concertations.

Par ailleurs, un débat politique intense agite les murs de Facebook, les sites internet, les plateaux de télévision et même les places publiques. C’est que les manifestations sont souvent relayées par la constitution de cercles de discussion dans le vif du sujet.

Du jour au lendemain, la Tunisie offre l’image des agoras qui foisonnent partout avec à l’ordre du jour, le présent et le devenir de la Révolution.

Ennemi juré de la politique et de l’intelligence, le dictateur déchu s’est acharné sur toute forme d’expression politique même au sein de son propre parti.

La Révolution a changé la donne de fond en comble pour que la politique devienne l’oxygène du peuple.

Mais la politique étant la chose la mieux partagée entre les Tunisiens tout au long de ce processus révolutionnaire, celle-ci ne fait pas pour autant, l’unanimité quant aux diverses approches qu’on en fait.

Force est de constater, entre autres, les clivages et les contrastes qui ont fait surface sur l’attitude vis-à-vis du nouveau gouvernement. Contrastes dont les intérêts de classes constituent le substrat occulte.

Le développement de la situation a conduit à un remaniement ministériel en signe de compréhension des revendications populaires. De nouveaux ministres indépendants ont supplanté d’autres. Outre le Premier ministre Mohamed Ghannouchi, deux de ses confrères technocrates ont conservé leurs portefeuilles (Afif Chelbi et Nouri Jouini).

D’autres personnalités indépendantes ont rejoint le gouvernement désormais baptisé « gouvernement provisoire ».

Le coup de force

Le gouvernement provisoire n’eut même pas le temps de vérifier si oui ou non il allait gagner la confiance du peuple lorsque éclata un coup de force d’une violence et d’une gravité qu’on croyait embarqué à jamais avec le dictateur pour ne plus fouler le sol de la patrie.

Une machination suspecte a débouché sur une prise d’assaut des plus violentes contre le camp de la Kasbah dont les résidents n’ont fait que brandir leurs revendications de la manière la plus pacifique et la plus civique.

Qui en est le responsable ? Est-ce une manœuvre entreprise d’un commun accord entre la nouvelle équipe gouvernementale ? Est-ce plutôt un coup de force organisé délibérément par des poches contre révolutionnaires des forces de l’ordre ?

Quoiqu’il en soit, l’assaut sauvage a certes brisé ce mouvement du camp. Mais les caravanes de la liberté ont rebroussé chemin avec certainement un sentiment de grogne et de désillusion.

Une nouvelle page des chroniques de ces jours historiques est ouverte.

Avec le retour du dirigeant d’Ennahdha Rached Ghanouchi le week-end dernier, l’échiquier politique annonce des batailles on ne peut plus cruciales. La Révolution ne fait encore que commencer.



Articles Par : Abdelmajid Haouachi

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