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Un avertissement à Tony
Par Uri Avnery
Mondialisation.ca, 30 juillet 2007
Gush Shalom 30 juillet 2007
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LA SEMAINE DERNIÈRE, James Wolfensohn a donné un long entretien à Haaretz. Il a ouvert son cœur et résumé, avec une franchise étonnante, ses mois passés en tant qu’envoyé spécial des Etats-Unis, de la Russie, de l’Union européenne et des Nations unies (le « Quartette ») dans ce pays – tâche confiée aujourd’hui à Tony Blair. L’entretien aurait pu être intitulé : « Un avertissement à Tony ».

Entre autres révélations, il a dit qu’il avait été pratiquement viré par la clique des néo-cons., dont le chef idéologique est Paul Wolfowitz.

Ce que Wolfensohn et Wolfowitz ont en commun, c’est qu’ils sont tous deux juifs et qu’ils ont le même nom : Fils de Loup, l’un en version allemande et l’autre en version russe. Tous deux sont aussi d’anciens chefs de la Banque mondiale.

Mais là s’arrêtent les similitudes. Ces deux fils de loup sont opposés à tous points de vue. Wolfensohn est une personne séduisante, qui rayonne d’un charme personnel. Wolfowitz suscite presque automatiquement le rejet. Cela a été clair quand ils se sont succédé à la Banque mondiale : Wolfensohn était très populaire, Wolfowitz était détesté. Le mandat du premier a été renouvelé, marque d’appréciation assez rare, on s’est débarrassé du second à la première occasion, soi-disant à cause d’une affaire de corruption : il avait réussi à obtenir un salaire astronomique pour sa petite amie.

Wolfensohn pourrait être interprété par Peter Ustinov. C’est un homme de la Renaissance, moderne : homme d’affaires qui réussit, philanthrope généreux, ancien sportif olympique (escrime) et officier de l’Armée de l’Air (Australie). Adolescent il a appris le violoncelle (sous l’influence de Jacqueline du Pré). Le rôle de Wolfowitz ne demande pas plus de finesse de jeu que le rôle d’un tireur moyen dans un western.

Mais au-delà des caractéristiques personnelles, il y a un abîme idéologique entre eux. Pour moi, ils personnifient les deux extrêmes de la réalité juive contemporaine. Wolfensohn appartient au courant humaniste, universel, optimiste, du judaïsme, un homme de paix et de compromis, un héritier de la sagesse de nombreuses générations. Wolfowitz, à l’autre extrémité, appartient au judaïsme fanatique qui s’est développé dans l’Etat d’Israël et dans les communités reliées à lui, un homme empreint d’une arrogance hautaine, de haine et d’ivresse du pouvoir. C’est un radical nationaliste, même si on ne sait pas trop si son nationalisme est américain ou israélien, ou si lui-même fait la différence entre les deux.

Wolfowitz est un porte-drapeau des néo-cons, la plupart juifs, qui ont poussé les Etats-Unis dans le marais irakien, promu des guerres dans tout le Moyen-Orient, conseillé au Premier ministre israélien de ne rien abandonner et qui sont prêts à combattre jusqu’au dernier soldat israélien.

Pour éviter tout malentendu : je ne connais personnellement aucun des deux. Je n’ai jamais vu Wolfowitz en personne et n’ai entendu Wolfensohn qu’une seule fois, à une réunion à Jérusalem du Conseil israélien pour les relations étrangères. J’admets qu’il m’a plu d’emblée.

WOLFENSOHN est arrivé dans ce pays quelques mois avant le « plan de séparation » d’Ariel Sharon. Il dit aujourd’hui que la séparation aurait réussi « si le retrait s’était accompagné de la seconde phase de la séparation, ce qui, selon moi, aurait créé une entité indépendante qui serait devenue un Etat palestinien. » Il croit (à tort, je pense) que telle était l’intention de Sharon que, contrairement à son successeur au poste de Premier ministre, il respecte.

Wolfensohn envisageait une bande de Gaza florissante, économiquement prospère, ouverte dans toutes les directions, un modèle pour la Cisjordanie et une base pour le nouvel Etat. Dans ce but, il a dégagé huit milliards de dollars. Contrairement à d’autres idéalistes, il a investi plusieurs millions de son argent personnel dans les fermes laissées par les colons, espérant les transformer en pivots de l’économie palestinienne.

Il était à côté de Condoleezza Rice pendant la cérémonie de signature du document qui devait ouvrir la voie à un brillant avenir : l’accord pour l’ouverture des points de passage aux frontières. Les points de passage entre la bande de Gaza et Israël devaient être largement rouverts, Israël entreprenait de remplir enfin l’obligation à laquelle il s’était engagé dans les accords d’Oslo (et qu’il a toujours violée depuis) : ouvrir le passage vital entre Gaza et la Cisjordanie. Sur la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte, une unité européenne de contrôle était déjà en train de s’installer. 

Et alors tout l’édifice s’effondra. Le passage entre la bande de Gaza et la Cisjordanie resta hermétiquement clos. Les autres passages furent fermés de plus en plus souvent. Les produits des fermes (l’investissement de Wolfensohn avec) tombèrent à l’eau. La fragile économie de la bande de Gaza se désintégra, entraînant la plupart du 1,4 million d’habitants dans la misère, avec 50% au moins de chômage. Le résultat inévitable fut l’ascension du Hamas.

La plainte de Wolfensohn souligne l’immense importance des points de passage aux frontières. Leur fermeture – soi-disant pour des raisons de sécurité – signa la mort de l’économie de Gaza et, par voie de conséquence, de l’espoir de relations pacifiques entre Israël et les Palestiniens. Avant la victoire du Hamas, Wolfensohn voyait de ses propres yeux la terrible corruption qui régnait sur les points de passage. Les relations entre Israéliens et Palestiniens y étaient ouvertement basées sur la corruption. Les produits palestiniens ne pouvaient pas traverser sans le versement d’argent aux gens qui contrôlaient le passage des deux côtés.

Wolfensohn impute au moins une part de responsabilité pour l’ascension du Hamas à l’Autorité palestinienne – c’est-à-dire au Fatah – qui a été rongée par le cancer de la corruption. La victoire du Hamas dans des élections démocratiques à la fois en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ne l’a pas du tout surpris.

QU’EST-CE QUI a poussé cet idéaliste à démissionner ?

Il en a attribué la principale responsabilité à une personne, qui appartient à la clique de Wolfowitz : Elliot Abrams. Comme Wolfowitz, Abrams est juif, néo-cons., un sioniste radical adoré par la droite israélienne. Il fut nommé par le Président Bush conseiller-adjoint à la sécurité nationale, responsable pour le Moyen-Orient. Sur cette nomination, Wolfensohn dit que « tous les éléments de l’accord conclu par Condoleezza Rice ont été anéantis ». Les points de passages fermés, le Hamas a pris le pouvoir.

Wolfensohn accuse ouvertement Abrams de saper son travail, afin qu’il s’en aille. Certes, le Quartette n’est pas sous l’autorité d’Abrams, mais une personne dans cette position ne peut fonctionner sans un solide soutien américain. Abrams l’a poussé dehors en collaboration avec Ehoud Olmert et Dov Weisglass, l’homme de confiance de Sharon, dont les plans étaient menacés par l’activité de Wolfensohn. C’est Weisglass, il faut s’en souvenir, qui promit de « mettre la question palestinienne dans   le formol ».

Aux yeux de Wolfensohn, la situation actuelle est imputable aux deux côtés, mais il accuse clairement davantage Israël, étant donné que c’est la partie la plus forte et la plus active. Il ne fait aucun doute qu’Israël est très important pour lui. Il avait beaucoup de sympathie pour ce pays (pendant la Première guerre mondiale, son père a été soldat dans les bataillons juifs créés par l’armée britannique et envoyés en Palestine). Wolfensohn a donné l’interview au journal israélien afin de lancer un sérieux avertissement : le temps ne travaille pas pour nous. La pendule démographique est en marche. Aujourd’hui, Israël est entouré de quelque 350 millions d’Arabes. Encore 15 ans et il sera entouré par 700 millions d’Arabes. « Je ne vois aucun argument qui corrobore l’idée que la situation d’Israël va s’améliorer. »

En tant qu’expert de l’économie globale, avec une perspective mondiale, Wolfensohn pourrait également souligner que l’importance des Etats-Unis dans l’économie mondiale décline progressivement, avec l’émergence de nouveaux géants comme la Chine et l’Inde.

Nous, Israéliens, aimons penser que nous sommes le centre du monde. Wolfensohn, qui a une approche mondiale, donne un coup d’épingle dans ce ballon égocentrique. Aujourd’hui déjà, dit-il, seul l’Occident considère la question israélo-palestinienne si importante. La plus grande partie du monde y est indifférente. « J’ai visité plus de 140 pays : vous n’y représentez pas un si gros enjeu. »

Même cet intérêt limité finira par s’évaporer. Wolfensohn remue le couteau dans la plaie : « Un moment viendra où les Israéliens et les Palestiniens seront obligés de comprendre qu’ils sont dans un théâtre secondaire… Les Israéliens et les Palestiniens doivent se débarrasser de l’idée qu’ils jouent à Broadway. Ils ne sont qu’une pièce dans le Village. Loin, loin, loin, loin, loin de Broadway. » Sachant que c’est la pire chose que l’on puisse dire à un Israélien, il ajoute : « J’espère que je ne me mets pas  en mauvaise posture en disant tout cela, mais, que diable, c’est ce que je crois, et j’ai déjà 73 ans. »

Je le crois – et, moi, que diable – j’ai déjà 83 ans.

LA METAPHORE empruntée au monde du théâtre me semble plus pertinente que Wolfensohn lui-même l’imagine.

Ce qui se passe aujourd’hui quant au conflit israélo-palestinien est surtout du théâtre, et pas du meilleur.

Les acteurs boivent dans des verres vides, déclament des textes auxquels personne ne croit, arborent de faux sourires et s’embrassent chaleureusement alors qu’ils se détestent.

La scène la meilleure jusqu’à maintenant fut la « séparation » Gaza. Contrairement à ce que croit Wolfensohn, ce n’était qu’un spectacle, mélodrame à son meilleur moment, dirigé par Sharon et les chefs des colons, l’armée et la police. Beaucoup de larmes, beaucoup d’embrassades, beaucoup de batailles bidon. Cette semaine, le spectacle était de nouveau dans les médias, avec une énorme machine de propagande essayant de montrer combien immense était la douleur, comment les pauvres évacués sont restés sans villas, combien de milliards supplémentaires seront nécessaires. Conclusion évidente : il est impossible de démanteler les colonies de Cisjordanie.

Le nouvel acteur sur la scène, Tony Blair, plein de charme et de jovialité, enlace et embrasse. Nous, le public, savons que son sort sera exactement le même que celui de son prédecesseur. Comme lui, il est « l’envoyé spécial du Quartette ». Ses termes de référence sont exactement les mêmes que ceux de Wolfensohn avant lui : beaucoup de vent. Il est supposé aider les Palestiniens à construire des « institutions démocratiques », après que les Etats-Unis et Israël ont systématiquement détruit après les dernières élections palestiniennes les institutions démocratiques.

Il a enlacé Olmert, embrassé Tzipi Livni, souri à Ehoud Barak, et nous savons que tous trois feront tout pour interrompre sa mission avant qu’il arrive à un point qui lui permettrait de réaliser son véritable rêve : conduire des négociations de paix, comme il l’a fait avec succès en Irlande du Nord.

Tout ce qui se passe aujourd’hui est du théâtre. Olmert prétend qu’il veut réellement « sauver Abou Mazen », tout en faisant le contraire. A la demande de Bush, il a autorisé à grand bruit le transfert d’un millier de fusils de la Jordanie à Abbas, afin que celui-ci puisse combattre le Hamas – sachant très bien que pour le Palestinien moyen, cela ressemblera à de la collaboration avec l’occupant contre la résistance. Il agrandit les colonies, garde les « avant-postes illégaux » et ferme les yeux quand l’armée aide les colons à mettre en place des avant-postes supplémentaires. C’est aussi une recette infaillible pour que Hamas s’empare de la Cisjordanie.

Tout le monde sait qu’il n’y a qu’une façon de renforcer Abou Mazen : engager immédiatement des négociations rapides et pratiques pour l’établissement de l’Etat de Palestine sur tous les territoires occupés, avec sa capitale à Jérusalem-Est. Et plus de discussions sur des idées abstraites, comme celles proposées par Olmert, ni un autre plan (n°1001), ni « processus de paix » qui conduira à de « nouveaux horizons politiques », et certainement pas un autre fantasme creux de ce grand maître en hypocrisie moralisatrice, le Président Shimon Peres.

LA PROCHAINE scène de la pièce, pour laquelle tous les acteurs sont en train d’apprendre leur texte, est la « rencontre internationale » cet automne, selon le scénario du Président Bush. Condoleezza présidera et il n’est pas sûr que Tony, le nouvel acteur, sera autorisé à jouer. Les auteurs sont encore en train de délibérer.

Si le monde entier est une scène, comme Shakespeare l’a écrit, et si tous les hommes et femmes ne sont que des acteurs qui font leurs sorties et leurs entrées, cela est encore plus vrai pour Israël et la Palestine. Sharon est sorti et Olmert est entré, Wolfensohn est sorti et Blair est entré, et tout est, comme Shakespeare l’a écrit dans une autre pièce, « des mots, des mots, des mots. »

Wolfensohn peut regarder les parties suivantes de la pièce avec un détachement  philosophique. Nous, qui sommes impliqués, ne pouvons pas nous le permettre, parce que notre comédie est vraiment une tragédie.

 

Traduit de l’anglais « A Warning to Tony », Gush Shalom, 28 juillet 2007 : RM/SW

Uri Avnery est journaliste et cofondateur de Gush Shalom.

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