Un chèque en blanc signé « Israël lobby »

Un groupe de pression typique du système étasunien, mais capable d’influencer la politique étasunienne en sens contraire des intérêts de Washington, en favorisant un appui inconditionné à Tel Aviv ; sur les bases de considérations stratégiques et morales désormais inexistantes. Le « Israël lobby » (je traduirai ensuite « lobby pro-israélien, NdT) décrit dans le livre homonyme (en France : Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine. Editions La Découverte, http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=2608) de Stephen Walt et John J. Maersheimer -respectivement enseignants de relations internationales à l’Université Harvard et de sciences politiques à Chicago – a suscité un débat enflammé aux Etats-Unis, que les deux auteurs parcourent de long en large pour présenter leur  travail. Nous avons joint le professeur Walt dans son bureau de Harvard, d’où il a répondu aux questions du manifesto.

Professeur Walt, qu’est-ce exactement, ce que vous avez baptisé « Israël lobby » ?

Un groupe de pression  comme de nombreux autres dans le système politique étasunien, où les citoyens  peuvent s’associer pour faire avancer une cause politique ou défendre un intérêt particulier. La National rifle association s’oppose à la réglementation de la vente d’armes, les compagnies pétrolières font pression sur le Congrès pour obtenir des politiques énergétiques  qui leur soient favorables. Le lobby pro-israélien est une coalition d’individus et organisations  qui ont pour but d’encourager un soutien inconditionnel à Israël de la part des Etats-Unis. Certains de ces groupes  sont constitués surtout de juifs américains, d’autres non.

Vous décrivez un lobby capable d’influencer la politique extérieure des Etats-Unis. D’où viendrait tout ce pouvoir ?

Prenons l’Aipac (American-Israël Public Affairs Comittee), une des organisations les plus puissantes à l’intérieur du lobby. Il travaille principalement sur le Congrès, en essayant  de persuader les parlementaires de soutenir ses positions. Il  le fait avec succès parce que, aussi, il arrive à diriger les campagnes de récolte de fonds de divers candidats : il dispose de fonds importants avec lesquels il finance des candidats qu’il estime pro-israéliens. Il s’agit d’une caractéristique typique du  système étasunien : l’argent est quelque chose de très important dans les élections. La deuxième source d’influence vient de la tentative de définir ou d’influencer la façon  dont Israël  est décrit par les médias étasuniens : il y a des écrivains, journalistes et centres d’études qui travaillent constamment pour diffuser une image très favorable d’Israël et très négative de toute personne qui soit opposante. Enfin certains de ces groupes se consacrent à attaquer-en recourant le plus souvent à l’accusation d’anti-sémitisme-  quiconque est critique  de la politique israélienne ou de l’appui des Etats-Unis à Israël.

Vous soutenez qu’Israël ne représente pas une ressource stratégique pour les Usa et que même le facteur moral pour le soutien à l’Etat fasse défaut.

L’appui inconditionnel à Israël est justifié en déclarant qu’il est d’importance stratégique pour les Etats-Unis, ou en soutenant qu’il s’agit d’une démocratie qui partage les mêmes valeurs que nous et se comporte bien mieux que d’autres états. Nous soutenons que même s’il peut avoir été une ressource stratégique pendant la Guerre froide, Israël, à présent, est devenu un poids pour les Etats-Unis. Donner à Israël tout cet appui, et le lui donner de façon inconditionnée, rend les Etats-Unis beaucoup moins populaires au Moyen-Orient. En même temps nous croyons qu’il y a une forte obligation morale envers l’existence de l’Etat d’Israël, mais que rien ne nous oblige à donner une aide inconditionnelle à Israël. Avant tout à cause  du traitement qu’Israël réserve aux Palestiniens, et à cause de la colonisation continue de la Cisjordanie.

Vous avez indiqué  1967 et les années 70 comme moment de virage : dans cette période l’appui de Washington à Tel Aviv serait devenu inconditionnel.

Après 1967, les présidents étasuniens, Nixon surtout, arrivent à la conclusion qu’Israël serait un allié très important pour lutter contre l’influence soviétique au Moyen Orient. Nixon et Kissinger commencèrent à augmenter de façon dramatique  les aides à Israël, qui, avant 1967, étaient plutôt  modestes. En outre, les organisations clés du  lobby pro-israélien  à cette époque devinrent plus influents à l’intérieur du système politique étasunien, et pour les présidents  américains il devint de plus en plus difficile de faire pression sur Israël. La seule façon d’avoir une influence fut de les « corrompre » avec des aides économiques et militaires toujours plus importantes.

Dans quelle direction le lobby pro-israélien  pourra-t-il influencer la politique extérieure Us avant l’échéance du mandat du président Bush ?

Il y a plusieurs  programmes à l’intérieur du lobby. Cependant les groupes les plus puissants comme l’Aipac ou des sionistes chrétiens comme Christians united for Israël (Cufi), la Conference  of major jewish american organisations tendent à être outranciers et continuent à faire pression sur trois objectifs principaux au moins. Premièrement : ils veulent que les Usa continuent à donner des aides économiques et militaires importantes à Israël. Deuxièmement : que les Usa restent en Irak, même si la guerre est devenue impopulaire chez les américains, et même chez les juifs américains. Troisièmement : certains groupes clés du lobby, surtout les néo-conservateurs, représentent la voix la plus forte parmi ceux qui demandent aux Etats-Unis d’aller à l’affrontement, même militaire, contre l’Iran.

Tous les juifs étasuniens n’appuient pas ce que vous appelez « Israël lobby ». Pourquoi est-ce seulement la voix de ce dernier dont on parle ?

C’est un point très important : nous n’avons jamais  utilisé le terme « lobby juif », mais Israël lobby, une coalition définie non pas par une ethnie ni par une religion, mais par un programme politique. Les sondages  montrent qu’un tiers des juifs étasuniens ne s’intéresse  pas tellement à Israël, et que beaucoup d’autres n’appuient pas la ligne  pour laquelle le lobby se bat. Ceci est typique de la politique des groupes d’intérêt : les personnes qui sont le plus  engagées, le plus déterminées, qui consacrent le plus d’attention  et d’argent à un problème  particulier  sont souvent les plus extrémistes. Les organisations du lobby pro-israélien sont plus conservatrices  que la moyenne des étasuniens et des juifs étasuniens.

Comment opère le lobby israélien en vue de la rencontre sur le Moyen-Orient qui devrait se tenir en novembre aux Usa ?

Certains groupes parmi les plus extrémistes sont déjà en train de faire entendre leur voix avec force : Israël ne doit faire aucune concession. Les plus modérés espèrent qu’on puisse faire quelque progrès  vers quelque forme d’accord de paix. Mais je ne connais  personne qui soit optimiste sur cette rencontre. Un tournant est vraiment improbable. Certains groupes à l’intérieur du lobby sont fortement favorables à la solution de deux états, même s’ils ne se battent pas pour que  les Usa fassent pression sur Israël. Ils veulent que les Usa aident, mais ne fassent pas pression. D’autre groupes principaux, comme l’Aipac, ne veulent pas la solution des deux états  mais seulement continuer à avoir l’appui des Etats-Unis.

Avez-vous eu des problèmes après la publication de votre étude ?

 

Oui, Comme l’ex-président Jimmy Carter, qui, l’an dernier, a écrit un livre critique contre la politique israélienne dans les Territoires occupés, nous avons été marqués comme anti-sémites, même s’il n’existe absolument aucun fondement pour une telle accusation. Ce n’est qu’une tactique utilisée pour essayer de nous discréditer.

Sur quelles sources vous êtes-vous fondés ?

Des livres, des articles, étasuniens ou israéliens, des interviews que nos avons faites à de nombreux politiciens, des témoignages de personnes qui ont travaillé dans des organisations du lobby pro-israélien.

Carter a utilisé dans le titre de son ouvrage le mot « apartheid », vous « Israël lobby ». Après la publication de ces deux livres, un débat est-il es train de naître aux Usa ?

Il est trop tôt pour le savoir, mais il y a des signaux montrant qu’au moins la discussion dans les mass medias se fait un peu plus ouverte. Avec Carter, nous avons ouvert une brèche, mais le changement se verra chez les politiciens, qui sont encore sensibles aux conséquences qui peuvent dériver de l’opposition à des groupes comme l’Aipac. Nous avons fait, en somme, un progrès dans la discussion, mais pour changer les politiques il faudra encore attendre.

Sera-t-il possible de rééquilibrer le rapport entre Israël et les Usa ?

Les Etats-Unis devraient traiter Israël comme n’importe quelle autre démocratie : l’appuyer quand elle fait quelque chose avec quoi nous sommes d’accord, s’opposer à sa politique quand elle opère contre nos intérêts. Pour arriver à cela il faut intervenir sur l’influence politique du lobby, parce que c’est le lobby qui veut que les Etats-Unis traient Israël comme un pays spécial. Il est très difficile que ce changement  puisse se produire rapidement, mais nous espérons que notre livre encouragera une discussion plus ouverte sur cet argument qui jusqu’à présent était tabou : personne ne voulait  en parler ouvertement. En outre, nous espérons pousser certaines organisations à l’intérieur du lobby à repenser leurs positions parce qu’il s’agit de politiques qui ne profitent ni aux Etats-unis ni à Israël. La colonisation  de la Cisjordanie ne profite pas à Israël, l’invasion de l’Irak  -que le lobby a soutenu activement- ne profite pas à Israël, le comportement d’Israël au Liban, pendant l’été 2006, ne profite pas à Israël (ni aux Palestiniens, ni aux Irakiens, ni aux Libanais, NdT). Un lobby israélien puissant sera  une bonne chose s’il se bat pour des politiques justes.

Edition de vendredi 6 octobre de il manifesto

http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/06-Ottobre-2007/art48.html
 

NdT : Sur ce thème, voir aussi l’article de Jean Bricmont : La dé-sionisation de la mentalité américaine.

 

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio




Articles Par : Michelangelo Cocco

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