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Un commentaire sur le film documentaire récompensé American Factory
Par Lily Zhao
Mondialisation.ca, 14 février 2020
wsws.org 12 février 2020
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American Factory (l’Usine américaine) est un long métrage documentaire réalisé par Julia Reichert et Steven Bognar ( The Last Truck: Closing of a GM Plant, 2010). Le film se concentre sur la façon dont Fuyao, une entreprise verrière chinoise, reprend et «revitalise» l’ancienne usine d’assemblage d’automobile General Motors Moraine à Dayton, Ohio. L’œuvre a remporté le prix du meilleur documentaire aux Oscars dimanche soir. Ce fut le premier film produit par la société de production de Barack et Michelle Obama, Higher Ground Productions.

Dimanche, dans son discours de remerciement, la codirectrice Reichert, membre des Socialistes démocrates d’Amérique, qui lutte contre le cancer, a déclaré: «Les travailleurs ont de plus en plus de mal ces jours-ci et nous pensons que les choses iront mieux lorsque les travailleurs du monde s’uniront. » De belles paroles, mais American Factory, en réalité, soutien les syndicats américains et le Parti démocrate, les principaux instigateurs du nationalisme et du chauvinisme.

American Factory

Après la victoire du film, Barack Obama a tweeté: «Félicitations à Julia et Steven, les cinéastes à l’origine d’American Factory pour avoir raconté une histoire aussi complexe et émouvante sur les conséquences très humaines du bouleversement économique [. …] Heureux de voir deux personnes talentueuses et d’absolus honnêtes gens emporter l’Oscar pour la première production de Higher Ground ».

Le documentaire s’ouvre sur la fermeture de l’usine d’assemblage de GM Moraine en décembre 2008. Cinq ans plus tard, dans le cadre d’une vague d’investissements dans le secteur industriel américain et la réouverture d’usines américaines par les entreprises chinoises, Fuyao décide d’ouvrir une verrerie à l’ancien site GM et commence à embaucher.

Dès la première scène du film, lors d’une séance d’information chez Fuyao destinée à recruter des habitants locaux et d’anciens travailleurs de GM, Reichert et Bognar indiquent où se situent leurs principaux intérêts: à savoir dans la question des pratiques et de la culture de travail «chinoises contre américaines» et du sort d’une campagne de syndicalisation par l’UAW (Union des travailleurs de l’automobile) à l’usine de l’Ohio.

Un dirigeant américain de Fuyao affirme lors de la présentation de la société: «Ce que nous faisons, c’est mélanger deux cultures: la culture chinoise et la culture américaine.» Quand un travailleur lui a demandé plus tard si l’usine aura une représentation syndicale, le dirigeant répond que ce ne sera pas le cas et « c’est notre souhait qu’il n’en soit pas ainsi ».

La première moitié d’American Factory est consacrée à la période qui suit immédiatement l’ouverture de la verrerie, montrant les différents dilemmes auxquels la direction de Fuyao doit faire face pour tenter de dégager un bénéfice. Reichert et Bognar adoptent une approche superficielle de la question, présentant tous les problèmes de l’entreprise dans la production et la gestion comme provenant des différentes cultures, américaine et chinoise.

Un défi majeur auquel est confrontée la direction de Fuyao America est le déficit de l’usine après sa période initiale d’exploitation, ce qui exerce une pression énorme sur les dirigeants locaux. Le chef de Fuyao révèle dans une interview que l’entreprise attribue le niveau de production relativement médiocre à l’inefficacité supposée des travailleurs américains.

Lorsqu’un groupe de cadres américains visite la chaîne de production au siège de Fuyao dans la province du Fujian, ils constatent une différence apparemment radicale entre les «cultures de travail» des deux pays et concluent que la faible production de l’usine américaine peut s’expliquer par ce que les responsables de l’entreprise estiment être la paresse et un manque de discipline chez leur main-d’œuvre américaine.

Steven Bognar, Michelle Obama, Julia Reichert et Barack Obama

Par rapport aux travailleurs chinois, qui ne peuvent prendre qu’un ou deux jours de congé par mois, les travailleurs américains «ont besoin» de huit jours de congé. Les cadres américains sont émerveillés par la discipline des ouvriers chinois qui, au début de chaque quart de travail, se rangent, participent aux chants et commencent leur travail en recevant les commandes du contremaître.

Dans une conversation entre un dirigeant chinois et un dirigeant américain, les deux observent que les travailleurs américains ont tendance à discuter en travaillant, et que le meilleur moyen d’y remédier serait du ruban adhésif. «Mettez-le sur leur bouche. Ils seront plus performants », explique l’un d’eux. Avec les leçons et la formation tirées de cette visite, l’équipe de direction retourne aux États-Unis et commence à mettre en œuvre une nouvelle politique, comme l’organisation de réunions avant le quart de travail où les travailleurs se mettent en rang.

Entre temps, les travailleurs de l’Ohio sont de plus en plus mécontents de la gestion «à la chinoise». Les travailleurs se plaignent du démantèlement de leur salle à manger pour faire de la place aux lignes de production, des températures élevées dans l’usine et de l’espace étroit entre les lignes de production.

Un ancien employé de GM explique qu’à l’usine automobile, elle gagnait plus de 29 $ de l’heure, alors qu’elle gagne maintenant moins de 13 $. Les travailleurs chinois transférés souffrent également. Ils ont été amenés aux États-Unis, contraints de quitter leur famille plusieurs années de suite.

Une travailleuse américaine exprime son désaccord avec la volonté d’accélérer la production: «Nous avons des [patrons] chinois qui veulent faire du chiffre d’un côté, et des clients qui veulent de la qualité de l’autre côté.»

Alors que les cinéastes semblent prendre l’explication du «conflit» sino-américain pour argent comptant, ce qui s’est déroulé à Fuyao America n’était pas un conflit entre deux cultures distinctes. Une telle simplification montre l’échec de Reichert et Bognar à comprendre les forces motrices les plus fondamentales liées à l’intégration mondiale de l’économie capitaliste.

Le fait que les employés de l’usine chinoise de Fuyao travaillent de plus longues heures dans des conditions plus dangereuses est le résultat direct de la restauration capitaliste et des mesures de réforme du marché qui ont eu lieu en Chine depuis 1978. Au cours de cette période, la bureaucratie au pouvoir à Pékin a mis en place un marché de travail bon marché et hautement rentable à la disposition des investisseurs étrangers. L’opposition des travailleurs aux conditions difficiles est réprimée par un état policier brutal.

Rob Haerr et Wong He dans American Factory

De plus, les conditions de travail relativement plus sûres (mais pas du tout véritablement sûres) et les meilleurs avantages que les travailleurs américains ont connus ne sont pas le résultat d’une attitude intrinsèquement «américaine» envers le travail, mais le résultat de luttes prolongées menées au cours d’un siècle.

Ce que les réalisateurs du documentaire ne reconnaissent pas non plus, c’est que le virage vers des règles de travail plus strictes, des heures de travail plus longues, des salaires plus bas et des pratiques de gestion très intrusives n’est pas arrivé à l’usine de Dayton parce qu’une poignée de cadres ont observé les conditions dans une usine chinoise. Non, la transition vers l’hyper-exploitation du travail fait partie d’une contre-révolution sociale plus large en cours dans toutes les industries aux États-Unis visant à supprimer les acquis sociaux même marginaux qui ont été obtenus par les travailleurs au cours d’une période précédente.

Alors qu’American Factory présente honnêtement certaines des épreuves auxquelles sont confrontés les travailleurs (bas salaires, manque de logement abordable, lieux de travail surchauffés, accidents sur le lieu de travail non indemnisés, problèmes de sécurité non résolus dans l’usine), son incapacité à examiner les changements mondiaux plus importants en cours conduit les cinéastes à avancer une perspective erronée.

La fausse idée funeste que le syndicat UAW se battra pour les intérêts des travailleurs est présentée sans critique. La direction de Fuyao s’oppose fermement au syndicat dans l’usine et engage même une équipe juridique pour s’immiscer dans le vote des travailleurs sur la représentation syndicale. Le sénateur Sherrod Brown, le démocrate de l’Ohio, assiste à la cérémonie d’ouverture et fait la promotion des avantages de l’UAW. Le fondateur de Fuyao, Cao Dewang, un milliardaire, dit que « si le syndicat s’installe, je ferme ».

Sur cette base, Reichert et Bognar, liés au Parti démocrate et aux Obamas, choisissent de supposer que «les ennemis des ennemis d’une personne doivent être ses amis». Cependant, les antécédents de trahison de l’UAW – comme les deux derniers accords salariaux majeurs de l’industrie automobile américaine et le scandale à la corruption de cette organisation représentant de nombreux millions de dollars – ne sont pas abordés. Une omission encore plus flagrante est le rôle joué par l’UAW dans la fermeture de l’usine d’assemblage GM à Dayton, l’usine même où Fuyao a établi sa production américaine.

Les conditions auxquelles sont confrontés les travailleurs, tant aux États-Unis qu’en Chine, constituent certainement un sujet digne d’examen dans un documentaire. Cependant, Reichert et Bognar limitent leur analyse aux conflits culturels dans une seule usine et ne parviennent pas à révéler les processus socio-économiques mondiaux à l’œuvre derrière les conditions affectant les travailleurs de Fuyao.

Le mépris des cinéastes à l’égard de ces processus complexes ouvre la porte à une partie de l’establishment politique comme les Obamas, pour utiliser ce film à des fins de perspectives nationalistes et pro-UAW.

Lily Zhao

 

Article paru en anglais, WSWS, le 12 février 2020

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