Un massacre qui raisonne en chacun de nous

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Un jeune italien qui fait ses études au Virginia Tech de Blacksburg le qualifie deux fois de « paradis » ; d’autres italiens interviewés sur l’Unità confirment : un endroit agréable, amical. Moi aussi c’est comme que je m’en souviens. Une amie qui enseigne là bas m’écrit : « c’est un endroit agréable et serein. Mon mari et moi sommes venus il y a quinze ans, en pensant  qu’au fur et à mesure de notre carrière nous serions partis, et au contraire, nous sommes restés, en renonçant même à des promotions. Si tu écris un article, il faut dire que cette communauté est tranquille. Moi qui suis une femme, je ne me suis jamais sentie en insécurité en traversant le campus de nuit ».  Une image me revient à l’esprit quand ces mots croisent la tragédie d’hier. Elle vient de notre Rinascimento : la figure de la mort, avec l’inscription « Et in Arcadia ego », en Arcadie, je suis moi aussi. Où était la mort, dans l’Arcadie de Blacksburg, ou comment a-t-elle fait pour y entrer ?

Hier soir à la télé on montrait sur Fox News la photo d’un chèque : la National Rifle Association finançait le Virginia Tech, à coup de  centaines de milliers de dollars, pour organiser des cours aux enfants de 12 à 14 ans où ils apprendraient « l’utilisation sûre des armes ». Tillman Cadle, mineur, communiste, leader des grandes grèves des années 30 me racontait : « Quand j’étais gosse –c’est-à-dire vers 1915- je demandai à mon père de m’offrir une carabine à air comprimé. Il me dit non, tu pourrais faire mal à quelqu’un. Je vais plutôt t’apprendre les règles de sécurité à avoir avec un vrai fusil. Il m’a emmené dans la campagne, il m’a expliqué comment je devais faire, et quand il a été sûr que je savais m’en servir il m’a dit : bon, maintenant si tu gagnes des sous tu as la permission de t’acheter un fusil ».  Apparemment c’est pareil : l’utilisation sûre des armes, dans une culture où le fusil est symbole d’autonomie et d’identité. Mais il y a une différence entre un père qui transmet à son fils un savoir sur une réalité où on va encore à la chasse pour manger, et une légitimation de masse et impersonnelle des armes, une militarisation des enfants dans un campus où, d’ailleurs, il y a aussi une Académie militaire – dans une Amérique en guerre, où la première  réaction du président sur le massacre a été de réaffirmer que personne ne limitera le droit « constitutionnel » des américains à porter des armes. En réalité, comme tous les droits, celui-ci aussi  devrait être l’objet de règles et de procédures. Même Gianni Riotta rappelait hier à la télé que la constitution parle, oui, du droit de porter des armes, mais seulement aux fins d’une « milice bien réglementée ». Bush a rappelé au contraire que porter des armes est un droit individuel « des américains », un signe de leur élection et unicité ; et c’est vrai que pour beaucoup de marginaux et de frustrés la possession d’une arme est quasiment le seul signe de citoyenneté qui leur reste. Dans un autre message, un ami de là bas me rappelle que si les démocrates ont gagné les dernières élections c’est parce qu’ils se sont bien gardé de parler du port d’armes.

Mais n’utilisons pas ce thème de la passion américaine pour les armes pour éloigner de nous cette horreur, pour dire que c’est leurs affaires et que ça ne nous regarde pas. Cesare Pavese disait, il y a longtemps, que l’Amérique est le plus grand théâtre sur lequel, à la plus vaste échelle, on met en scène le drame du monde, donc quand nous parlons de l’Amérique nous parlons aussi de nous.

Après tout, il existe de vastes tranches de territoire italien où se procurer une arme n’est pas plus difficile qu’en Virginie. Surtout, si au fond de la violence diffuse dont ceci n’est que le signal bruyant qu’il existe une sensation informelle d’offense, d’injustice, de ressentiment sans objet à la recherche de boucs émissaires, et bien celle-ci transpire aussi dans cette  Italie « exaspérée » dont a parlé ces jours ci Adriano Sofri. Bien sûr, l’Italie exaspérée ne tire pas dans les écoles – mais récemment à Rome, comme il y a quelques temps à Erba, elle sort de chez elle et tue son voisin pakistanais sur lequel elle déverse toutes ses frustrations et ses ressentiments, ou fait feu sur un camp de roms. L’obscurité au-delà des buissons n’est pas seulement dans cette Arcadie de Blacksburg, mais aussi dans nos immeubles solitaires.

Les descriptions d’Arcadie violée qui arrivent de Blacksburg semblent suggérer une horreur sans histoire, qui fait irruption d’on ne sait pas trop où. Mais il existe justement une profondeur d’expérience et de mémoire qui donne forme au rapport à la tragédie, à la façon de la gérer et  de réagir. J’ai été très impressionné par l’histoire des gens qui ont été blessés parce qu’ils se sont jetés par la fenêtre pour échapper au tueur. C’est une image qui renvoie directement à la vision la plus traumatisante et censurée du 11 septembre, celle des gens qui se jetaient des deux tours après l’attentat.

Le massacre de Blacksburg renvoie certes à Columbine et à ses précédents, mais je suis sûr  que dans ces moments là, les gens impliqués ont pensé aussi au 11 septembre, matrice désormais générale de toutes les peurs d’invasion et de violation. Mais en réalité, hier  Blacksburg n’a pas tant été Manhattan du 11 septembre que Bagdad de tous les jours : un massacre commis par un attentat suicide. A Blacksburg, c’est une irruption imprévue, à Bagdad (et pas seulement là), c’est un événement ordinaire. Du coup, un peu comme le 11 septembre, la douleur a rappelé aux américains qui veulent y prêter attention, que – comme la mort est dans leur Arcadie, eux aussi sont dans le monde.

Il y a d’autres mémoires aussi, mémoires locales très anciennes et, pourtant encore vives et palpitantes. De Blacksburg, Stephen Mooney, un autre ami qui avant de devenir professeur à l’université, a travaillé à la mine (chose insolite mais, aux USA, bien moins impensable que chez nous) m’écrit : « Ce que je voudrais que tu indiques c’est le fort sentiment de cohésion et d’affection, avec un intense désir d’aider, qui s’est aussi manifesté clairement aujourd’hui, malgré la tragédie qui nous a touchés ». Selon Mooney, la collectivité trouve cette force et ces sentiments dans son histoire – parce que ce n’est pas la première fois que la mort massive touche cet endroit de la Virginie. James Mooney écrit : « J’ai senti quelque chose – une sensation, une reconnaissance- qui m’a touché : la ressemblance extraordinaire entre l’aube après cette fusillade et l’aube après les nombreux désastres miniers qui ne sont que trop familiers pour les gens qui habitent en Virginie ou dans le Kentucky » : des 371 morts du désastre de Monongah en 1907, jusqu’aux 12 de Sago en janvier 2006. « Il y a deux heures, l’employée du supermarché m’a embrassé, révélant ainsi l’intensité de l’anxiété qu’elle éprouvait en ne sachant pas si son fils – qui avait un cours dans le bâtiment du massacre- était vivant ou mort, j’ai pensé aux mêmes sensations de peur et d’horreur que j’ai vues sur les visages des familles et amis dans les montagnes, pendant leur attente des nouvelles sur les vivants et sur les morts après un explosion dans la mine ». La mémoire donne une forme à la façon de vivre la tragédie et la tragédie donne forme à la mémoire : « Je suis sûr que cette terrible journée raisonnera dans ces collines de Virginie pendant longtemps encore. Mais, à la différence des notes douces et douloureuses des grandes ballades de cette terre, les échos du 17 avril 2007 ne porteront pas en eux une affirmation de vie, mais la profonde peine pour une mort soudaine et douloureuse ».

Edition de mercredi 17 avril 2007 de il manifesto

 

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio



Articles Par : Alessandro Portelli

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