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Un projet-pilote pour en savoir davantage sur le gaz de schiste
Par François Prévost
Mondialisation.ca, 28 mai 2014

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Sur fond de BAPE-2 sur les gaz de schiste, lancé par le PQ, et de nouvelle évaluation environnementale stratégique sur l’ensemble de la filière des hydrocarbures, annoncée par le nouveau gouvernement libéral, voilà que l’industrie veut convaincre le gouvernement de reprendre l’exploration s’il tient à en savoir davantage sur le gaz de schiste.

C’est ce que nous apprend un reportage diffusé à la télé de Radio-Canada ce 24 mai 2014[1]. Selon M. Michael Binnion, « c’est pas possible d’avoir la production si c’est pas sécuritaire, mais c’est pas possible de prouver que c’est sécuritaire sans production. » C’est pourquoi l’industrie, qui veut mettre sur pied un projet-pilote, est à la recherche d’une généreuse communauté qui acceptera d’accueillir un tel « projet d’avenir ».

L’affirmation du président de l’Association pétrolière et gazière du Québec est pour le moins contestable. On exploite quand même du gaz et du pétrole de schiste ailleurs qu’au Québec, non? Et on ne serait pas capable de trouver au moins quelques données, quelques preuves des bienfaits et des dangers de l’opération? Bien sûr, la situation n’est pas tout à fait la même au Québec qu’aux États-Unis, par exemple. Le schiste ne se trouve pas dans le même sol; la géologie n’est pas la même, etc. Mais bon. Aucune situation n’est identique à une autre. Et il ne serait plus possible d’avancer si l’on ne pouvait jamais tirer de conclusions générales valables pour plusieurs cas différents, mais disons… similaires.

Nous sommes tous conscients qu’il est impossible d’exploiter une ressource sans que cela ait sur l’environnement des répercussions, positives ET négatives. Nous ne sommes pas naïfs! Mais ces effets ne sont pas toujours répartis équitablement dans la société. Il arrive qu’ils soient plus positifs pour une minorité, et plus négatifs pour la majorité. Mais cette minorité, souvent déjà favorisée, a parfois tendance à confondre sa prospérité avec celle de la majorité (la théorie économique du « trickle-down », vous connaissez, qui affirme en gros que plus les riches seront riches, plus leur richesse rejaillira sur l’ensemble de la société). Et cette minorité ne comprend sincèrement pas pourquoi elle devrait se priver de retombées pour elle si avantageuses.

Alors, bien sûr, il faut convaincre la majorité qu’elle ne peut que profiter elle aussi d’une telle occasion de s’enrichir. En fait, il suffit de présenter la situation en termes économiques, en termes de gros sous. « Nous allons…, VOUS allez faire beaucoup d’argent. Toute la société va s’enrichir! Votre gouvernement, c’est‑à‑dire vous-mêmes (nous sommes en démocratie), va profiter de ce boom économique et pouvoir sauvegarder notre précieux système de santé et de services sociaux. » Ce système dont nous, Québécois, sommes si fiers et dont on ne cesse de prédire qu’il va s’effondrer! Comme si son avenir ne dépendait pas de décisions politiques…

Et pour convaincre encore plus, on peut ajouter un volet technique, « scientifique », à l’argumentation. Pour aller de l’avant, il faut en savoir davantage, recueillir d’autres données. Les données scientifiques recueillies ailleurs ne seraient pas suffisantes, ne conviendraient pas. Elles ne permettraient pas de bien comprendre la situation ici, au Québec. Et c’est pourquoi il est essentiel de monter un projet-pilote qui nous permette d’en avoir le cœur net.

On cherche donc une collectivité qui va se laisser convaincre (à coup d’enveloppes brunes, diraient les cyniques?) d’accueillir ce projet qui démontrera enfin que les hydrocarbures sont la solution à tous nos problèmes.

Mais va-t-on accumuler ainsi études et « projets-pilotes » jusqu’à nous aveugler sur les pseudo-avantages de l’exploitation du gaz de schiste et des autres hydrocarbures? Jusqu’à nous faire croire qu’il est déraisonnable de s’y opposer à cause de quelques effets négatifs, certes réels et qu’il faudra bien sûr tenter d’atténuer, mais qui restent finalement insignifiants comparativement aux avantages « incontestables » d’une saine pétroéconomie. C’est le principe de précaution à l’envers!

Les citoyens ne sont pas si bêtes. Ils ne vont pas se laisser berner par les sirènes d’hypothétiques retombées économiques à court terme dont on leur dit qu’elles leur assureront richesse et prospérité. Ils se mobiliseront encore une fois pour barrer la route à ces projets de développement à courte vue qui ne font que précipiter la planète vers un désastre environnemental.

Et pourquoi le gouvernement, donc la population, ne jugerait-il pas qu’il possède en fait déjà suffisamment d’informations pour prendre une décision éclairée? Pourquoi faudrait-il en savoir davantage, faire d’autres études avant de prendre une décision? Pourquoi ne tiendrait-on pas également compte des avertissements lancés par un nombre croissant de scientifiques, notamment ceux du Groupe d’experts gouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)? Pourquoi ne ferait-on pas preuve d’un peu de vision et ne déciderait-on pas de renoncer à exploiter de nouveaux hydrocarbures? Bien sûr, il peut sembler difficile de refuser une promesse d’enrichissement à court terme (même si l’avenir des hydrocarbures n’est peut-être plus aussi prometteur qu’on le disait…). Mais peut-on vraiment se permettre de perpétuer un modèle de développement dont on sait aujourd’hui qu’il risque à plus ou moins brève échéance de mener la planète et ses habitants à leur perte?

François Prévost

Regroupement interrégional sur le gaz de schiste de la vallée du Saint-Laurent (RIGSVSL)

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