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Une fin prévue
Par Uri Avnery
Mondialisation.ca, 17 février 2008
Gush Shalom 17 février 2008
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UNE PERSONNE avisée a dit un jour : “Un imbécile tire de l’enseignement de sa propre expérience. Une personne intelligente tire de l’enseignement de l’expérience des autres ». A quoi on pourrait rajouter : « Et un idiot ne tire aucun enseignement même de sa propre expérience ».

Alors, que pouvons-nous apprendre d’un livre qui démontre que nous ne tirons rien de l’expérience ?

C’est ce qui nous amène à recommander un tel livre. Je n’ai pas l’habitude de recommander des livres, pas même les miens. Mais, pour une fois, j’ai envie de faire une exception.

Il s’agit du livre de William Polk, « Violent Politics » (La politique de la violence), récemment publié aux Etats-Unis.

Polk était en Palestine en 1946, au plus fort de la lutte contre l’occupation britannique, et il a depuis lors étudié l’histoire des guerres de libération. En moins de 300 pages, il fait un état comparatif des insurrections, de la Révolution américaine aux guerres en Afghanistan. Les années qu’il a passées au département planification des Affaires étrangères U.S. lui ont permis d’être au fait du conflit israélo-palestinien. Ses conclusions sont pleines d’enseignement.

JE PORTE un intérêt tout particulier à cette question. Lorsque j’ai rejoint l’Irgoun, à 15 ans, on m’a dit de lire des livres au sujet des guerres précédentes de libération, tout particulièrement celles se rapportant à la Pologne et à l’Irlande. J’ai dûment lu tous les livres tombant à ma portée, et ai depuis suivi les insurrections et guérillas dans le monde entier, comme en Malaisie, au Kenya, au Sud Yémen, en Afrique du Sud, en Afghanistan, au Kurdistan, au Vietnam et ailleurs. J’ai même eu une certaine implication dans l’une d’elles, la guerre algérienne de libération.

Alors que je faisais partie de l’Irgoun, j’ai travaillé dans le cabinet d’un avocat qui avait fait ses études à Oxford. L’un de nos clients était un haut responsable britannique du gouvernement Mandataire. C’était un homme intelligent, très agréable et plein d’humour. Je me souviens qu’un jour, alors qu’il était de passage, une pensée a traversé mon esprit : comment des gens si intelligents peuvent-ils mener une politique aussi insensée ?

Depuis lors, plus je me penche sur d’autres insurrections, plus je me pose cette question. Est-il possible que la situation même d’occupation et de résistance condamne les occupants à un comportement stupide, transformant les plus intelligents en idiots ?

Il y a quelques années, la BBC a passé une longue série de reportages sur le processus de libération des anciennes colonies britanniques, de l’Inde aux îles des Caraïbes. Chaque épisode était consacré à une ex-colonie. Des anciens administrateurs des colonies, des officiers de l’armée d’occupation, des combattants de libération et autres témoins directs étaient longuement interviewés. C’était à la fois passionnant et très déprimant.

Déprimant, car les épisodes étaient pratiquement calqués les uns sur les autres. Les dirigeants de toute colonie répétaient les mêmes erreurs que celles commises par leurs prédécesseurs dans l’épisode précédent. Ils affichaient les mêmes illusions et subissaient les mêmes défaites. Personne n’avait appris de son prédécesseur, même lorsque le prédécesseur était lui-même, comme dans le cas des officiers de police britanniques transférés de Palestine au Kenya.

Dans son livre très dense, Polk décrit les principales insurrections des derniers 200 ans, les compare les unes aux autres, et en tire les conclusions évidentes.

CHAQUE INSURRECTION est, bien sûr, unique et différente des autres, parce que les contextes sont différents, comme par exemple la culture des populations occupées et des occupants. Les Britanniques diffèrent des Néerlandais, et tous deux des Français. George Washington était différent de Tito, et Ho Chi Minh de Yasser Arafat. Mais, en dépit de tout ceci, on trouve une similarité étonnante entre toutes les luttes de libération.

Selon moi, la principale leçon à tirer est celle-ci : à partir du moment où globalement la population adopte la cause des rebelles, la victoire de la rébellion est assurée.

C’est une loi d’airain : une insurrection qui reçoit le soutien de la population est  assurée de gagner, quelles que soient les tactiques adoptées par le régime d’occupation. L’occupant peut tuer aveuglément ou adopter des méthodes plus humaines, torturer à mort les combattants de la liberté ou les traiter comme des prisonniers de guerre, à long terme le résultat est le même. Le dernier occupant peut monter à bord d’un bateau avec tout le cérémonial solennel à l’instar du Haut Commandant britannique à Haïfa, ou se battre pour une dernière place dans un hélicoptère à l’instar des soldats américains sur le toit de l’ambassade des Etats-Unis à Saïgon, la défaite était en tout état de cause certaine dès le moment où l’insurrection avait atteint un certain point.

La véritable guerre contre une occupation se passe dans les esprits de la population sous occupation. Dès lors, la principale tâche des combattants de la liberté n’est pas, comme on pourrait le penser, de se battre contre l’occupation mais plutôt de conquérir les cœurs de son peuple. De l’autre côté, la principale tâche de l’occupant n’est pas de tuer les combattants de la liberté, mais d’empêcher la population de les soutenir. La bataille se situe au niveau des cœurs et des esprits, des pensées et des émotions.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les généraux ont souvent échoué dans leur lutte contre les combattants des guerres de libération. Un officier de l’armée est la dernière personne adéquate pour une telle tâche. Sa formation, sa façon de penser, et tout son enseignement, vont à l’encontre de cette tâche fondamentale. Napoléon, militaire de génie, n’a pas réussi à battre les combattants de la liberté en Espagne (où le mot de guérilla – petite guerre – est né), pas plus que le plus idiot des généraux américains au Vietnam.

Un officier de l’armée est un technicien, formé pour faire un certain travail. En dépit des apparences, ce travail n’a rien à voir avec le combat contre un mouvement de libération. Qu’un peintre en bâtiment manie les couleurs ne fait pas de lui un artiste peintre. Un ingénieur en hydraulique de haut niveau ne devient pas pour autant un plombier compétent. Un général ne peut pas comprendre l’essence d’une insurrection nationale, et de ce fait il ne peut en maîtriser les règles.

Par exemple, un général mesure son succès au nombre d’ennemis tués. Mais une organisation insurrectionnelle clandestine devient d’autant plus forte qu’elle peut revendiquer la mort de ses combattants auprès de sa population, car celle-ci s’identifie aux martyrs. Un général apprend à se préparer à la bataille et à la gagner, mais ses opposants, les guérilleros, évitent avant tout la bataille.

L’emblématique Che Guevara a bien défini les différentes phases d’une guerre classique de libération : « Au début, il y a une bande plus ou moins armée qui se réfugie dans quelque coin reculé, difficile à localiser [ou, pourrais-je ajouter, au sein d’une population urbaine]. Elle lance une action réussie contre les autorités, et est rejointe par un peu plus de personnes, fermiers insatisfaits, jeunes idéalistes, etc. Elle…contacte les habitants, et conduit des attaques éclair. Au fur et à mesure que de nouvelles recrues rejoignent ses rangs, l’ennemi en perd y compris ses meilleurs éléments. Puis, la bande établit des camps semi-permanents… et prend les caractéristiques d’un gouvernement en miniature… » et ainsi de suite.

Pour remporter la bataille au long cours, les insurgés ont besoin d’une idée qui mobilisera l’enthousiasme de la population. Les gens s’unissent autour d’eux, et fournissent de l’aide, des abris, et des renseignements. A partir de ce moment, tout ce que font les autorités d’occupation sert les insurgés. Lorsque les combattants de la liberté sont tués, nombreux sont ceux qui viennent les remplacer (comme je l’ai fait dans ma jeunesse). Lorsque les occupants appliquent des châtiments collectifs sur la population, ils ne font que renforcer la haine à leur encontre et l’entre aide mutuelle. Lorsqu’ils réussissent à capturer ou à tuer les dirigeants de la lutte de libération, d’autres dirigeants prennent leur place, comme l’Hydre de la légende grecque à qui il poussait de nouvelles têtes à mesure que Hercule les coupait.

Souvent, les autorités d’occupation remportent des succès en créant une division parmi les combattants de la liberté, et estiment qu’il s’agit là d’une victoire majeure. Mais toutes les factions continuent de combattre l’occupant séparément, en compétition les unes avec les autres, à l’instar du Fatah et du Hamas de nos jours.

IL EST REGRETTABLE que Polk n’ait pas consacré un chapitre spécifique au conflit israélo-palestinien, mais cela n’est pas vraiment nécessaire. Nous pouvons le rédiger nous-mêmes, selon notre compréhension du problème.

Tout au long des 40 ans d’occupation, nos dirigeants politiques et militaires ont échoué dans leur combat contre la guérilla palestinienne. Ils ne sont pas plus stupides ou cruels que leur prédécesseurs – les Néerlandais en Indonésie, les Britanniques en Palestine, les Français en Algérie, les Américains au Vietnam, les Soviets en Afghanistan. Nos généraux ne les surpassent qu’en arrogance, car ils sont persuadés qu’ils sont les plus intelligents et que les « têtes juives » mettront au point de nouveaux brevets d’invention auxquels tous ces Goyim n’auraient même pas pensé.

A partir du moment où Yasser Arafat a réussi à gagner les cœurs de la population palestinienne et à les unis autour d’un ardent désir de se débarrasser de l’occupation, l’issue du combat était scellée. Si nous avions été avisés, nous serions arrivés à un accord politique avec lui à cette époque. Mais nos politiciens et nos généraux ne sont pas plus sages que les autres. Et donc, nous continuerons à tuer, à bombarder, à détruire et à exiler, dans la folle croyance que si nous frappons une fois de plus, la victoire tant attendue surgira du fond du tunnel – pour s’apercevoir que le sombre tunnel nous a menés à un autre tunnel encore plus sombre. 

Comme cela arrive toujours, lorsqu’une organisation de libération n’atteint pas ses objectifs, une autre plus extrémiste surgit à ses côtés ou la remplace, et gagne les cœurs de la population. Des organisations comme le Hamas prennent le dessus sur des organisations comme le Fatah. Le pouvoir colonial, qui n’a pas mis en place à temps un accord avec une organisation plus modérée, finit par devoir transiger avec la plus extrémiste d’entre elles.

Le Général Charles de Gaulle a réussi à faire la paix avec les rebelles algériens avant d’avoir atteint ce stade. Un million deux cent cinquante mille colons ont appris un matin que l’armée française allait faire ses bagages à une certaine date, et rentrer chez elle. Les colons, dont nombreux étaient de la quatrième génération, se sont enfuis pour sauver leur vie, sans recevoir aucune compensation (contrairement aux colons israéliens qui ont quitté Gaza en 2005). Mais nous n’avons pas un de Gaulle. Nous sommes condamnés à continuer comme cela ad infinitum. 

S’il ne s’agissait pas de tragédies auxquelles nous assistons quotidiennement, nous pourrions sourire de l’absence pathétique de pouvoir de nos politiciens et généraux, qui tournent en rond sans savoir d’où leur salut pourrait venir. Que faire ? Les affamer tous ? Cela a amené à la chute du mur sur la frontière Gaza-Egypte. Liquider leurs dirigeants ? Nous avons déjà liquidé Cheikh Ahmed Yassin et tant d’autres. Lancer les « Grandes Manœuvres » et réoccuper la totalité de la bande de Gaza ? Nous l’avons déjà conquise deux fois. Cette fois, nous ferions face à des guérilleros bien plus compétents, et qui sont encore plus enracinés dans la population. Chaque soldat, chaque tank, deviendra une cible. Le chasseur pourrait bien devenir la proie.

Alors, que pourrions-nous faire que nous n’ayons déjà fait ?

Avant tout, faire en sorte que chaque soldat et chaque politicien lise le livre de William Polk, ainsi qu’un des bons ouvrages sur la lutte algérienne.

Ensuite, faire ce que tous les régimes d’occupation ont fini par faire dans les pays où la population s’est soulevée : arriver à un accord politique acceptable et bénéfique aux deux parties. Et évacuer.

En tout état de cause, la fin ne fait pas de doute. La seule question concerne le nombre de morts, l’étendue des destructions et des souffrances qui doivent être subis avant que les occupants n’arrivent à cette inévitable conclusion.

Chaque goutte de sang versée est une goutte de trop.

Article en anglais,  « An End Foreseen », Gush Shalom, 9 février 2008.
http://zope.gush-shalom.org/home/en/channels/avnery/1202631015

Traduit pour l’AFPS de l’anglais:  CP/SW.

Uri Avnery est journaliste et cofondateur de Gush Shalom. 

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