Une géopolitique européenne des gazoducs toujours plus complexe

Israël prévoit de construire le plus long gazoduc sous-marin du monde avec Chypre et la Grèce pour acheminer le gaz de la Méditerranée orientale vers l’Italie et les États du Sud de l’Union européenne. Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo vient de donner son soutien au projet. Il se heurtera à un gazoduc turco-russe concurrent, TurkStream, à un éventuel gazoduc Qatari-Iran-Syrie, ainsi qu’à une tentative de Washington d’acheminer davantage de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’UE pour réduire sa dépendance envers la Russie.

Le projet, en discussion depuis plusieurs années depuis qu’Israël a découvert les importantes réserves de gaz maritimes du gisement Leviathan, est connu sous le nom de projet de gazoduc EastMed. Le gaz naturel s’écoulera du Leviathan via Chypre, la Crète et la Grèce pour atteindre son terminal à Otrante dans le talon sud-est de l’Italie. Les plans prévoient un gazoduc de 2 100 kilomètres de long et de trois kilomètres de profondeur. Le coût est estimé à 7 milliards de dollars pour une période de construction de cinq ans.

Nouvelles lignes de faille

L’EastMed fait partie d’un complexe de nouvelles lignes de faille géopolitiques à travers tout le Moyen-Orient. Il convient de souligner que les Émirats arabes unis ont déjà investi 100 millions de dollars dans un projet que le Jerusalem Post qualifie de « pierre d’angle cachée qui sous-tend un changement des relations entre certaines parties du monde arabe et l’État juif ». Cette phrase semble faire référence à la proposition faite en 2017 par les États-Unis de créer un « OTAN arabe » avec l’Arabie saoudite et d’autres États arabes du Golfe, appuyés par les services de renseignement israéliens, pour contrecarrer l’influence de l’Iran dans la région. Aujourd’hui on parle peu de cet OTAN arabe, mais les liens entre l’Israël de Netanyahou et les principaux pays musulmans sunnites arabes demeurent solides.

Un acteur régional n’apprécie certainement pas l’idée d’East Med : c’est la Turquie d’Erdogan. Quand Israël a proposé pour la première fois EastMed il y a deux ans, Erdogan s’est rapidement tourné vers la Russie dans le but de signer un accord permettant de construire le TurkStream de Gazprom et de concurrencer Israël. EastMed serait connecté aux gisements de gaz de la partie grecque de Chypre – et donc de l’Union européenne. Au cours des derniers mois, Erdogan a rapproché la Turquie de l’Iran et surtout du Qatar, pays où se trouvent des personnalités importantes des Frères musulmans, alors que les tensions avec l’Arabie saoudite et Israël s’aggravent. Le conflit entre sunnites et chiites semble donc s’effacer devant les questions géopolitiques et le contrôle des gazoducs.

À l’été 2017, on a pu assister à une fracture spectaculaire entre les pays arabes du Golfe, l’Arabie saoudite ayant déclaré un embargo contre le Qatar pour son « soutien au terrorisme ». Mais en réalité, cette initiative visait à entraver les pourparlers en cours entre le Qatar et l’Iran, qui partagent tous deux le plus grand champ de gaz naturel du monde dans le golfe Persique. La partie qatarie s’appelle North Field et son GNL est considéré comme le plus économique au monde à extraire, ce qui a fait du Qatar, ces dernières années, le plus grand exportateur mondial de GNL. La partie voisine qui appartient à l’Iran a pour nom South Pars.

Après avoir dépensé la somme estimée de 3 milliards de dollars pour financer des groupes terroristes anti-Assad et anti-Iran en Syrie dans l’espoir futile d’y faire passer un gazoduc pour le faire déboucher en Turquie et accéder ainsi au gigantesque marché gazier de l’Union européenne, on dirait que les versatiles Qataris, au moment de l’intervention décisive des Russes en Syrie fin 2015, ont réalisé qu’ils auraient beaucoup à gagner à changer de camp et à travailler ouvertement avec l’Iran, Assad et Erdogan de manière à colporter conjointement leur gaz et le gaz iranien vers les marchés. Ce fut le motif de la cassure nette entre le Qatar et les Saoudiens. Il convient d’ailleurs de noter que l’Iran et la Turquie sont venus en aide aux Qataris lorsque les Saoudiens ont tenté de leur imposer un embargo.

Le Turk Stream russe

En supplément au cocktail géopolitique d’intérêts concurrents, les tronçons du gazoduc de la mer Noire entre Russie et Turquie ont été achevés à la fin de 2018 avec une pleine exploitation qui débutera en 2019, offrant ainsi 31,5 milliards de mètres cubes de gaz annuels dont la moitié, soit environ 16 milliards de mètres cubes, seront disponibles pour les marchés de l’UE. Le TurkStream, tout comme le NorthStream, convoient tous deux le gaz russe vers l’UE en évitant les trajets habituels qui passent par une Ukraine politiquement hostile. Depuis le terminal de Kiyikoy en Turquie, le gaz russe peut donc être acheminé soit vers la Bulgarie, soit vers la Grèce, soit vers les deux.

La Serbie, qui n’appartient pas à l’UE, vient juste de commencer à construire sa section du Turk Stream pour acheminer le gaz naturel russe vers l’Europe. Le ministre serbe des Affaires étrangères Ivica Dacic a souligné récemment à Moscou que les projets de la Serbie pour la construction du gazoduc ne dépendaient pas des travaux de la Bulgarie. Le TurkStream transportera le gaz russe à travers la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie. Bruxelles n’en est pas enchanté.

Maintenant, c’est Israël qui entre en jeu, plus étroitement lié à l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, soutenu par Washington, financé par une société française, IGI Poseidon, une filiale d’Edison, et offrant ainsi une option rivale à celle du Qatar, de l’Iran, de la Turquie et de la Russie. La Turquie menace de faire des forages de pétrole et de gaz dans la partie turque de Chypre tandis que le Liban conteste le trajet du gazoduc d’Israël à Chypre. Enfin, ExxonMobil vient d’annoncer une découverte majeure de gaz dans les eaux territoriales de Chypre disputées par la Turquie et la Grèce qui appartient à l’Union européenne.
On n’a pas vraiment besoin d’une boule de cristal pour voir que les futurs conflits géopolitiques et énergétiques en Méditerranée orientale sont déjà programmés. Surveillez cette zone…

F. William Engdahl

 

Article original en anglais :

Ever More Complex EU Gas Pipeline Geopolitics, publié le 6 mai 2019

Traduit par Stünzi, relu par San pour le Saker francophone

 


F. William Engdahl
 est consultant et conférencier en risques stratégiques, diplômé en politique de l’Université de Princeton et auteur de best-sellers sur le pétrole et la géopolitique, exclusivement pour le magazine en ligne New Eastern Outlook et collaborateur pour le CRM.



Articles Par : F. William Engdahl

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