Une nouvelle guerre froide pointe en Amérique Latine.

Souvenirs de jeunesse d’un enfant né de parents communistes

Sur la vieille photo jaunie que m’a envoyée ma sœur le mois dernier, les amis et la famille entourent le vieux couple, le docteur Milton Leof et sa femme Jenny, à l’occasion de leurs 50 ans de mariage. Le séjour de leur appartement est envahi de gens de gauche qui honorent l’un des leurs – le docteur Leof, qui avait vécu la révolution russe et y croyait encore. Parfois, quand j’allais le voir, il me racontait des histoires de cosaques sanguinaires et de congères de près de deux mètres de haut et comment le socialisme allait triompher.

Sur la photo, ma mère, belle à tomber, est assise à côté de Jean Boudin (elles étaient allées en colo ensemble dans les années 20). Leonard Boudin, l’avocat de Paul Robeson qui, avec son associé, Victor Rabinowitz, mort récemment, défendait beaucoup de cocos, de socialos et de sympathisants communistes de renom, est également affalé sur le divan, entourant de son bras la petite Kathy aux yeux ronds que j’avais parfois gardée. Ma sœur pense q’IF Stone est caché derrière, au fond (Izzie était du genre timide).

La photo avait été prise entre 1950 et 1952 en plein pendant la Guerre Froide et des choses terribles arrivaient à ces gens et à leurs amis. Des camarades avaient été emprisonnés, inscrits sur la liste noire, ils avaient fui l’Amérique, choisi de se suicider plutôt que d’aller en prison, ou s’étaient rétractés. Julius et Ethel Rosenberg allaient bientôt être exécutés par le gouvernement américain pour trahison. Pourquoi alors tout le monde souriait sur la photo ?

On pouvait attribuer ces sourires à la camaraderie. Tous ceux qui étaient là étaient des gens de gauche et des Juifs, et il est de mise de sourire pour des noces d’or, même aux heures les plus sombres. Mais j’ai une autre théorie, cependant : en 1950, l’Union Soviétique avait surpris le monde entier en procédant à son premier test nucléaire. Le fait de posséder la bombe comme les Etats-Unis était soudain une réalité et Washington n’avait plus le monopole pour terroriser les citoyens de la planète Terre.

Peut-être les Rosenberg avaient–ils contribué à créer ce nouvel équilibre, peut-être que non (mon camarade de classe au collège, l’exécrable Ronald Radosh, a passé sa vie à essayer d’apporter la preuve que c’étaient des espions) mais le fait est que les Etats-Unis n’étaient plus les maîtres d’un monde unipolaire.

J’ai grandi du mauvais côté de la Guerre Froide. Quand Harry Truman a annoncé le début de la Guerre froide en mars 1947 au cours d’une session de l’ensemble du Congrès américain portant essentiellement sur les agissements de l’Union soviétique en Grèce, on avait donné le choix aux Américains – soit nous soutenions le « Monde Libre » soit nous prenions position pour ces bons à rien de cocos derrière le Rideau de Fer. Nous avons choisi les communistes.

Les Russes avaient été nos alliés contre Hitler, l’exterminateur de Juifs, et avaient terriblement souffert à cause de cela. Nous avions souffert indirectement durant les 200 jours du Siège de Stalingrad. Tonton Staline était encore un bon gars à cette époque et c’était un privilège que de faire partie de la Société des Amis soviéto-américains. Les livres qui exaltaient les exploits de l’Union soviétique étaient très demandés dans les bibliothèques de nos écoles, *Little Red School House & Elizabeth Irwin et Downtown Community School.

Le Stanley Theater à Times Square passait des films soviétiques qui montraient des danseurs folkloriques qui bondissaient avec leurs sabres étincelants et les héroïques chœurs de l’Armée Rouge qui célébraient la patrie.

Ma mère a quitté le parti à peu près à l’époque où cette photo a été prise. Les chasseurs de sorcières enquêtaient sur les communistes influents à Broadway et elle avait la trouille. Autant que l’HUAC (House Un-American Activities Committee, commission d’enquête de la Chambre des Représentants sur les activités antiaméricaines, NDLT), les révélations sur les atrocités que commettait Staline ont poussé les communistes américains à entrer dans la clandestinité.

Les enfants de ces parents communistes ont grandi. Certains sont devenus des beatniks ou ont rejoint le mouvement pour les droits civiques et sont partis dans le Mississippi, se sont engagés dans des associations humanitaires pour s’investir dans la Lutte Contre la Pauvreté ou se sont installés dans la campagne et se sont lancés dans la culture bio. D’autres sont devenus des pourritures capitalistes. D’autres encore ont gardé leurs convictions de gauche.

Mais c’était une gauche différente de celle qu’avaient connue nos parents. Nous reprochions à nos parents d’avoir tu leurs opinions politiques pendant la « Peur Rouge ». Nos différences étaient tout aussi générationnelles et oedipiennes qu’idéologiques. J’ai contribué à fonder un parti maoïste, Progressive Labour, dont de nombreux membres avaient également été élevés par des parents communistes. La petite Kathy Boudin avait été happée par le mouvement *Weather Underground et avait payé très cher son opposition à la barbarie capitaliste.

En 1989, le Mur tombait et l’Union Soviétique était démantelée (le Stanley Theater, lui, avait fait faillite des années auparavant). Les Etats-Unis étaient à nouveau les maîtres d’un monde unipolaire et faisaient exactement ce qu’ils voulaient, puisque rien ne pouvait les en empêcher. La dissuasion mutuelle n’était peut-être pas la meilleure des solutions mais, au moins, elle modérait l’arrogance de l’Amérique.

Aujourd’hui, les Etats-Unis ont envahi des états souverains, ont déclaré deux fois la guerre à l’Irak et assassiné des millions de citoyens irakiens, ils ont imposé un embargo à Cuba, ont fait du chantage, menacé, brandi leur force nucléaire quand les états rechignaient à se conformer aux règles de la Pax Americana.

En Amérique Latine, où je travaille, les retombées de la chute de l’Union Soviétique ont été terribles. Le mouvement révolutionnaire au Salvador s’est effondré et les Sandinistes ont succombé. La famine a frappé Cuba. Quand, à la Maison Blanche, on ne réussissait pas par la subornation, on passait au génocide – personne n’avait le pouvoir d’arrêter cela. Une poignée d’entre nous protestait bien devant l’ambassade des Etats-Unis ici, ou dans les rues de San Francisco ou de New York, mais nous ne pesions pas bien lourd.

Tout cela explique pourquoi la semaine dernière (le 10 sept) un large sourire a envahi mes joues creuses quand j’ai lu que les deux bombardiers TU-160 avaient atterri à Palos Negros au Venezuela pour participer à des manoeuvres conjointes avec les forces armées bolivariennes de Chavez.

Les Tupolev sont des bombardiers stratégiques, parfois appelés « Blackjacks » (par l’OTAN, NDLT), capables de transporter des missiles nucléaires. Juan Pablo Duch, le correspondant à Moscou du journal de gauche de Mexico la Jornada affirme que ce sont les avions de guerre les plus puissants au monde.

Les TU-160 vont participer à des manoeuvres dans les Caraïbes en même temps que trois navires de guerre russes, dont le croiseur à propulsion nucléaire « Pierre le Grand » – du 10 au 14 novembre, quelques jours à peine après les élections présidentielles américaines.

Hugo Chavez explique que les manoeuvres militaires sont une riposte à la réactivation de la Quatrième Flotte, outil complémentaire durant la guerre froide qui avait été mis dans la naphtaline depuis la chute du Mur. Ces futures manœuvres sont en effet une gifle retentissante à la domination unipolaire des Etats-Unis sur l’hémisphère occidental, telle qu’elle avait été synthétisée par la très critiquée doctrine Monroe.

Les grands groupes de presse ne cessent de jacasser sur la « nouvelle Guerre Froide ». Ce qui a déclenché cette nouvelle série d’hostilités russo-américaines a été l’épisode lamentable de l’attaque géorgienne. La veille des JO, alors que Bush et Poutine étaient tous deux présents à Beijing pour applaudir ostensiblement leurs athlètes, Mikhail Saakashvili, la marionnette des US dans l’ancienne patrie de Staline, se livrait à une attaque surprise contre les enclaves dissidentes de l’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, toutes deux ayant des frontières avec l’ancienne Union Soviétique et étant profondément ancrées dans la sphère d’influence de la Russie. Alors que la Russie réagissait instinctivement et que ses tanks avançaient sur Tbilisi, les grands médias ont aussitôt lancé leur propagande, qualifiant cette confrontation est-ouest de « Nouvelle guerre froide ».

Actuellement les navires de guerre russes patrouillent la mer Noire au vu et au su des navires de guerre de l’OTAN et des destroyers américains porteurs de missiles guidés qui transportent de l’aide « humanitaire » destinée à Saakashvili. John Mc Cain, le successeur supposé de Bush, dont le conseiller le plus proche (Charlie Black) est un lobbyiste qui a travaillé pour le compte de l’homme de paille géorgien, est mouillé jusqu’au cou dans cette imposture.

En fait, la naissance d’une nouvelle guerre froide remonte à l’âge de pierre, depuis le moment où Bill Clinton et Wesley Clark poussaient au bombardement de la Serbie. Le tapis de bombes lâché sur le Kosovo avait heurté les sensibilités en Russie, et la reconnaissance du Kosovo comme état souverain par l’Otan à l’instigation de Bush, cet été, a brutalement rouvert ces blessures. La reconnaissance également de l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’ Abkhazie par la Russie rappelle les réponses du tac au tac du temps de l’ancienne guerre froide.

L’intégration dans l’OTAN d’anciens alliés du Pacte de Varsovie (l’Ukraine et la Géorgie sont dans les starting-blocks) enserre et irrite la Russie.

L’installation d’un bouclier antimissile en République tchèque et en Pologne par Bush, vendu à l’Europe pour soi-disant la protéger de missiles iraniens inexistants, exaspère Vladimir Poutine. Le général Nikolaï Solovtsov, commandant des RVSN, troupes balistiques russes, observe que ce prétendu « bouclier » fait des Tchèques et des Polonais des cibles potentielles en cas d’attaque contre la Russie. Les échanges verbaux entre Moscou et Washington sont saupoudrés du langage de la guerre froide.

Et maintenant, la nouvelle guerre froide se joue aux Amériques. Les manoeuvres russo-vénézuéliennes constituent la nouvelle manche de cette partie d’échecs mondiale. Poutine a proposé les mêmes manœuvres à Cuba, l’ancien état client de la Russie, en plus d’un don de millions de dollars d’aide à l’île frappée par les ouragans (Washington, de son côté, offrait des miettes). Mais jusqu’à présent, les Cubains, probablement refroidis par la crise des missiles de 1962 qui avait transformé ce « territoire libre des Amériques » en pion de la guerre froide, n’ont guère montré d’enthousiasme, c’est le moins qu’on puisse dire, pour les avances de la Russie.

La nouvelle guerre froide se différencie de l’ancienne de diverses façons.

Ce conflit n’est pas un bras de fer entre le communisme et le capitalisme, la Main Rouge qui s’insinuait sur la planète pour répandre une dictature du prolétariat athée jusqu’à l’Amérique de Norman Rockwell. Le communisme tel qu’on le connaît est mort, et à la fois la Russie et les Etats-Unis soutiennent le capitalisme sauvage. La nouvelle guerre froide consiste donc à déterminer lequel est le plus sauvage.

Pour correspondre à ce changement radical, le logo de cette nouvelle guerre froide ne serait plus la Main Rouge avec la faucille et le marteau, mais plutôt l’ours russe aguerri que l’ex-« monde libre » se croit obligé de dompter.

La nouvelle guerre froide, comme toutes les guerres qui seront menées au XXI° siècle, est une guerre pour les ressources naturelles.

Elles concernent bien plus les énergies fossiles que la surenchère nucléaire. Le Venezuela et la Russie sont des royaumes pétroliers et des oléocraties.

Le conflit en Géorgie a éclaté parce que la Mer Noire est l’endroit où circule le pétrole d’Asie Centrale, le nouveau filon.

Et comme pour toutes les guerres concernant les énergies fossiles, la question sous-jacente est le réchauffement climatique.

Même si la Russie et les Etats-Unis, s’affrontent dans les Caraïbes et dans le Caucase, les ours polaires (russes ? américains ?) parcourent près d’un millier de kilomètres à la nage à la recherche d’un bloc de glace pour y trouver refuge.

En fait, la nouvelle guerre froide pourrait bien être décrite comme une guerre contre le froid.

Article original, Flashbacks from My Red Diaper Youth, A New Cold War Comes to Latin America, Counterpunch, 22 septembre 2008.

Traduction Des Bassines et du Zèle  pour le Grand Soir.

Explication :
« Red Diaper Baby »
vendredi 4 avril 2003 par France-Isabelle LANGLOIS
http://www.alternatives.ca/article513.html

Red diaper babies
http://www.lewrockwell.com/stromberg/stromberg12.html

Notes annexes :

Dr. Milton Leof
http://www.editionsd.com/images/at03_geiger.pdf

Leonard Boudin, avocet, défenseur des droits de l’homme et du citoyen.
http://en.wikipedia.org/wiki/Leonard_Boudin

Paul Robeson
http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Robeson

Victor Rabinowitz
http://www.rabbireport.com/archives/2007/11/victor-rabinowitz-1911-2007.htm http://en.wikipedia.org/wiki/Victor_Rabinowitz

Isador Feinstein Stone
http://en.wikipedia.org/wiki/I._F._Stone

*Little Red School House & Elizabeth Irwin
http://lrei.org/whoweare/history_philosophy.html

*Weather Underground
http://fr.wikipedia.org/wiki/Weathermen

John Ross est écrivain et journaliste. Il vit actuellement à Mexico.



Articles Par : John Ross

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