Une république islamique séculière

L’hoyatoleslam Mohsen Kadivar est quelqu’un de réservé – bien que ferme dans ses positions, qui, en, Iran, l’ont conduit jusqu’à l’incarcération- mais ne se dérobe pas aux questions des journalistes. Nous lui en avons posé quelques unes pendant son séjour en Italie où il participait  à plusieurs initiatives, parmi lesquelles le festival « Varchi » (Passages, troisième édition, Cittadinanza et Beni Communi, Citoyenneté et Biens Communs http://www.varchifestival.it/index.php?sezione=HOME&sotto_sezione=cittadinanza, NDT) de Frascati (dans la province de Rome, NDT) qui a rassemblé  plusieurs représentants de l’Islam modéré.

Les discours radicaux et les « provocations » du président Ahmadinejad  semblent parfois plus dirigés vers l’opinion publique intérieure que vers le monde occidental

Ses discours sont avant tout adressés à l’opinion publique iranienne, mais ceux qu’il tient  en politique extérieure ont aussi pour objectif sa propre préservation sur la scène politique intérieure. C’est important pour les iraniens qui vont en pèlerinage à l’étranger (La Mecque, Karbala, Nadjaf) de sentir que l’Iran est un pays important, que son gouvernement est appuyé par de nombreux musulmans pour ses positions radicales, exprimées par Ahmadinejad contre les Usa et Israël. Il est devenu un héros même pour Al Jazeera. La télévision qatari a réalisé un sondage sur les personnages les plus réputés dans plus de 50 pays musulmans : c’est Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, qui est arrivé en tête, suivi par Khaled Meshal, le leader du Hamas ; Ahmadinejad se trouve au troisième rang. Si on analyse les résultats sur la base de ces réponses, il en ressort que la priorité  pour les citoyens du Moyen-Orient est l’indépendance, tandis que la démocratie et les droits de l’homme passent en second plan. Au Liban le Hezbollah a le soutien  de la population, comme le Hamas en Palestine, et donc on apprécie aussi Ahmadinejad. Lequel agit sur trois niveaux : interne à l’Iran, de la politique moyen-orientale et du conflit avec l’Occident.

Et ces attitudes lui font-elles atteindre ses objectifs ?

La majorité des iraniens n’aime pas Ahmadinejad, il n’y a qu’une minorité qui le soutient. Aux élections, il n’y a eu que 50 pour cent de votes. Mais la majorité est silencieuse. On peut calculer que les réformistes ont une représentativité de 15 pour cent en Iran aujourd’hui, les conservateurs 15 autres pour cent tandis que le reste est constitué par la majorité silencieuse. Avec le président Khatami l’influence des réformistes était montée à 70 pour cent, mais leil y a alors eu le problème du conflit entre Khatami et Khameyni (le guide spirituel, ndr) qui n’a pas laissé le gouvernement développer une bonne politique économique. Du coup les iraniens ont pensé qu’avec un gouvernement conservateur ce duel s’évanouirait et que le pays irait mieux. En outre, Khatami n’avait pas de parti derrière lui, ses soutiens et amis  n’ont formé un parti qu’après sa victoire, un parti proche du gouvernement. Khatami n’avait même pas de programme : être un homme de culture ne veut pas dire être un bon président. Et de plus il n’avait pas beaucoup de courage pour le changement.

Mais est-il possible de réformer une théocratie ?

Certains disent que oui, et ce sont ceux qui ont soutenu le gouvernement réformiste (ceux qu’on a appelés constitutionnalistes), d’autres disent que non et sont les réformistes radicaux (dits républicains), qui soutiennent  que ce régime ne peut pas être réformé de l’intérieur : il doit être détruit. Peut-être que c’est juste mais ça n’est pas facile à réaliser. On peut faire des changements petit à petit, Khatami a obtenu quelques résultats parce qu’il a obligé les conservateurs à prendre en considération démocratie et droits de l’homme, mais seulement de façon superficielle. Avant, les dissidents étaient tués par des sicaires, maintenant ils sont arrêtés avec une décision de la Cour et les prisonniers sont traités un peu mieux qu’avant. Les républicains (radicaux) trouvent que ce régime ne peut absolument pas être réformé mais ils ne parlent pas de révolution, parce que le terme de révolution aujourd’hui a une connotation négative. C’est ici qu’il y a une contradiction : ils croient en une république séculière, pas seulement avec une séparation entre religion et état, mais aussi sans aucun lien avec la religion.

Si l’état est séculier, comment peut-il être lié à la religion ?

Dans notre pays, la culture religieuse est un élément très important et on ne peut pas ignorer le rôle de la tradition. Il faut trouver la voie entre modernisation et tradition. La meilleure façon de changer est le constitutionnalisme, la tradition change avec la modernisation, en allant vers un régime musulman et démocratique. Il n’y a pas de contradiction entre islam et démocratie, il y  a des contradictions entre certaines conceptions de l’islam et certaines conceptions de la démocratie. On peut avoir un état qui reprenne les valeurs musulmanes mais gouverne de façon démocratique. Comme il existe des partis religieux en Turquie ou comme en ont existé en Italie, comme la Démocratie Chrétienne. Le parlement doit  être élu démocratiquement, sans droits particuliers réservés aux religieux. Si un parti religieux obtient la majorité aux élections, ce sera à lui de gouverner mais il devra respecter les droits des minorités : la minorité doit avoir les mêmes droits que la majorité. 98 % des iraniens sont musulmans, dont 90 % de chiites.

Les religieux sont puissants et ne cèderont pas facilement…

Nous devons être réalistes : les religieux sont forts et puissants. Si je veux des élections libres, si je veux la démocratie, il y a plusieurs possibilités. Des partis religieux ou même d’autres peuvent participer aux élections mais l’important est que ce soit de véritables élections. Pas comme celles de l’assemblée d’experts, qui doivent contrôler la politique du guide suprême, choisir son successeur en cas de mort ou d’impossibilité d’assurer sa charge. Les quatre vingt experts moudjahiddines (le plus haut niveau de la préparation en théologie musulmane, NDR) sont de fait choisis sur la base de leur fidélité au guide religieux qu’ils devraient contrôler. Moi-même j’ai été candidat mais comme je n’avais pas des vues concordant avec celles des gardiens qui contrôlent les élections, non seulement je n’ai pas été élu mais je me suis retrouvé en prison avec l’accusation de m’être exprimé contre le guide suprême et contre la politique de Khomeiny, le velayat-al-faqih ; avec cette tâche dans mon CV je ne pourrai plus jamais être candidat. La république en Iran n’est que nominale, le pouvoir du président ne représente que 20 pour cent, les quatre vingt autres pour cent sont dans les mains du guide suprême. Le pouvoir du président est symbolique. Et pour changer la constitution  il faut l’assentiment du guide suprême. Même une nouvelle constitution ne suffirait pas, c’est une pratique démocratique qui est nécessaire : éducation, culture, affaires sociales, économie, avant tout. Et cette révolution ne se fait pas en une nuit, il faut du temps. Cette phase a déjà commencé et on ne pourra pas revenir en arrière ; les conservateurs aussi le savent  et mettent des obstacles, mais l’avenir sera meilleur, même si ça n’est pas dans l’immédiat.

Quel est le poids sur l’Iran de l’influence de la situation régionale, avec les troupes étasuniennes qui occupent l’Irak et qui continuent à se battre en Afghanistan ? L’Iran est encerclé.

Bien entendu les conservateurs et Ahmadinejad lui même profitent  des erreurs des Usa au Moyen-Orient, qui rendent l’Iran de plus en plus important. L’Iran est devenu un modèle non seulement génériquement pour les pays musulmans mais aussi de façon particulière pour les pays arabes. L’Iran est un laboratoire pour la démocratie, les droits de l’homme et l’indépendance au Moyen-Orient. Et il pourra devenir l’exemple gagnant de pays indépendant dans la région, si les réformistes arrivent à battre l’interprétation conservatrice de l’Islam et arrivent à imposer une voie démocratique.

 

Certains pensent que les valeurs qui ont soutenu la révolution khomeyniste en Iran n’existent plus,et cela, aussi, parce que les jeunes n’ont pas connu Khomeiny ni même sa pensée. Est-ce vrai ?

Ce qui est resté de Khomeiny c’est la valeur de l’indépendance. Les critiques concernent le régime : même Khomeiny, s’il était encore vivant, aurait du changer quelque chose. Mais de toutes façons, en Iran, il y a plusieurs interprétations de la pensée de Khomeiny, qui opposent les conservateurs aux réformistes.

Pouvez-vous expliquer d’avantage quelles sont vos critiques au régime actuel ?

Les critiques du modèle de théocratie sont très explicites : le leader d’une théocratie est comme si le roi et le pape se trouvaient réunis en une seule personne et si cette personne était nommée par Dieu. Donc : 1) le devoir des jurisconsultes qui doivent choisir le leader n’est pas une élection mais la reconnaissance de celui qui a été choisi par Dieu. Alors que ce sont les citoyens qui doivent choisir leur dirigeant et cela ne doit pas dépendre de Dieu. 2) En affirmant que le pouvoir dérive de Dieu, le dirigeant s’arroge un pouvoir absolu : la légitimation vient de Dieu qui est au dessus de la constitution, donc la constitution ne peut mettre aucune limite. 3) Le leader doit être un religieux, alors que je pense que pour pouvoir gouverner un pays, il faut des connaissances  économiques, politiques, etc. Il ne s’agit pas de diriger un séminaire. En outre, dans une théocratie, le leader doit être un homme et musulman. Les bases de cette école de pensée, qui remonte à un siècle en arrière, ne se trouvent pas dans le Coran et, donc, beaucoup de musulmans n’y croient pas. Peu à peu les modernistes (ou modérés) gagnent du terrain, on le voit aussi chez les étudiants. Mais ça demandera beaucoup de temps.

Il y a des représentants du monde démocratique qui pensent que l’affrontement en cours dans les pays musulmans amènera à la sécularisation de l’Islam, comme c’est déjà arrivé dans le christianisme.

Nous nous trouvons face à différents modèles de sécularisme et de sécularisation. La sécularisation est obligée dans le sens d’une division entre la mosquée et l’état : ceci ne signifie pas qu’il faut abandonner notre culture et notre tradition. Je crois qu’il faut penser à un nouveau modèle de sécularisation : moi je crois dans la politique de sécularisation mais pas dans le sécularisme comme philosophie, parce que ça conduit à l’athéisme.

Edition de jeudi 12 octobre de Il manifesto.it


Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio (
Palestine13)



Articles Par : Giuliana Sgrena

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