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Uruguay: Bush et l’impérialisme dehors !
Par Agenda Radical
Mondialisation.ca, 18 février 2007
A l'encontre 18 février 2007
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https://www.mondialisation.ca/uruguay-bush-et-l-imp-rialisme-dehors/4849

Tabaré Vasquez et G.W. Bush

1.

Le Gouvernement du Frente Amplio [1] a fait un nouveau pas dans sa politique de subordination à l’impérialisme nord-américain. Peu importe si la «visite» de Bush est due à une «attitude de réciprocité» de Tabaré Vazquez [président élu en fin octobre 2004 et entré en fonction en mars 2005] ou si elle répond plutôt à «l’agenda positif» d’une présidence républicaine politiquement épuisée, rejetée par plus de 70% des citoyennes et citoyens des Etats-Unis et embourbée dans la catastrophe militaire en Irak.

Aucune des «raisons d’Etat» brandies par le «progressisme» gouvernemental, aucune des contorsions politiques pour «expliquer» la venue de ce personnage détesté, ne peut justifier la réception «honorable et respectueuse» qu’on offrira au propagateur des guerres de conquête, de la recolonisation économique, de la déprédation environnementale et du saccage impérialiste.

Cette décision prise par le gouvernement du Frente Amplio (et concoctée dans l’arrière-boutique de la diplomatie secrète) constitue une véritable provocation politique. Provocation à l’encontre de l’histoire des luttes de la classe travailleuse et des mouvements sociaux d’Uruguay, à l’encontre de la conviction d’une gauche dont l’anti-impérialisme constitue composante fondamentale de son identité révolutionnaire, anticapitaliste et socialiste. A l’encontre aussi de l’engagement militant de milliers de «frontistes» [2] qui, même aujourd’hui, malgré la capitulation de leurs dirigeants, maintiennent leur volonté de lutter contre l’impérialisme.

Face à cette provocation politique, qui fait le jeu de «l’agenda positif» de Washington, il n’y a pas de place pour une opposition passive. On ne peut pas non plus attendre le jour où Bush et sa nombreuse suite de casseurs descendront de l’avion avant de manifester un net refus. La protestation, la mobilisation, la campagne de dénonciation et de conscientisation doivent être des tâches de tous les jours. Dans les usines et dans les bureaux, dans les syndicats  et les organisations populaires, dans les quartiers, les places et sur les murs, dans les médias alternatifs.

En tout cas, la seule annonce de l’arrivée de Bush doit inciter cette résistance à devenir plus organisée et plus visible, plus large, plus unitaire et combative. Car nous n’accepterons pas l’affront que représente le fait que Bush foule du pied la terre uruguayenne.

Car nous rejetons ce que représente Bush, ce qu’il promeut, appuie et finance. Bush, son gouvernement et ses alliés, sont synonymes de crimes contre l’humanité, de destructions et de massacres en Irak, en Afghanistan, au Liban et en Somalie; de guerre d’extermination contre le peuple Palestinien; de tortures et d’assassinats à Guantanamo; du blocus criminel contre Cuba et de golpisme [référence à la tentative de coup d’Etat de fin 2002] au Venezuela; de bases militaires et de contre-insurrection en Amérique Latine et aux Caraïbes; du Plan Colombie, du Plan Puebla-Panama et du méga projet IIRSA [Iniciativa para la Integracion Sudamericana – Integration de l’Infrastructure Régionale Sud-américaine]; de l’infâme occupation militaire et de tueries de pauvres à Haïti [où l’armée du Brésil – celui du gouvernement Lula – dirige les opérations].

2.

Les porte-parole du «progressisme», les dirigeants des partis Blanco et Colorado [les deux partis bourgeois historiques], les pouvoirs médiatiques et les organisations patronales, présentent la «visite» de Bush comme étant une magnifique chance pour avancer dans le «bon climat d’échanges économiques. Ils croient à une cascade d’investissements, à une multiplication des «joint-ventures» entre les entreprises uruguayennes et nord-américaines. Ils intoxiquent et désinforment, diffusant l’image d’un Bush «ami de l’Uruguay», qui arriverait avec un «portefeuille garni de propositions commerciales».

Il est vrai que le gouvernement du Frente Amplio peut présenter à Bush des preuves irréfutables de sa conversion aux «valeurs universelles» de la «démocratie de marché» et de son acceptation définitive du credo du «libre-échange». Cette attitude est attestée par le maintien des équilibres budgétaires, y compris l’excédent primaire [solde positif du budget avant paiement des intérêts de la dette]ordonné par la lettre d’intention du FMI.; par l’«austérité» en matière d’investissements sociaux, de salaires et de retraites; par l’«annulation» anticipée [remboursement] de la dette à l’égard du FMI; par l’adoption des programmes de la Banque Mondiale et du FMI pour «combattre la pauvreté»; par la «sécurité juridique» de la propriété privée et les exonérations fiscales, permettant à des multinationales comme Botnia [transnationale d’origine finlandaise du papier] et Ence [transnationale du papier ibéro-américaine]  d’installer leurs usines à papier polluantes; par la signature avec les Etats-Unis du Traité de Protection des investissements (TPI) et de l’Accord Cadre sur le Commerce et les Investissements (TIFA).

Et pour le cas où cela ne suffirait pas, il y a encore la vente de Pluna [compagnie aérienne uruguayenne] à un consortium international, en anticipation de la loi annoncée de «participation public-privé» qui finira par livrer les entreprises et les services publics au secteur privé..

La bonne note accordée par les institutions financières internationales et la chute du «risque pays»  sont des facteurs supplémentaires qui poussent à ce que l’Uruguay intègre la liste des «gouvernements responsables» qui s’éloignent de toute tentation «populiste-radicale». L’ambassadeur nord-américain Frank Baxter n’a aucun doute à ce sujet: «Le Frente Amplio dirige un gouvernement avec une tendance de gauche, mais avec lequel on peut travailler, établir des accords commerciaux et avoir une relation de respect» (Busqueda, périodique économique, Montevideo, 1.2.07). Condoleeza Rice est du même avis: lors de sa comparution devant la Chambre de Représentants, pendant le débat sur le budget du Département d’Etat pour 2008, elle a assuré que l’Uruguay recevrait davantage d’argent «provenant du fonds d’aide que les Etats-Unis destinent aux pays latinoaméricains».(Busqueda, Montevideo, 8.2.07, citant l’Agence Reuters).

3.

Bush n’entreprend pas cette tournée au hasard. Son passage par le Brésil, l’Uruguay, la Colombie, le Guatemala et le Mexique est censé être un geste vers ces gouvernements «moins enclins aux ruptures». Selon Nicholas Burns, sous-secrétaire des Affaires Politiques et l’un des propagandistes de «l’agenda positif», le Brésil, l’Argentine, la Colombie, le Chili, l’Uruguay et le Pérou sont le «noyau dur des amis» des Etats-Unis en Amérique du Sud. Il espère que les bons offices de Kirchner  pourront à leur tour «bâtir un pont vers les gouvernements de la Bolivie et de l’Equateur» (Clarin, quotidien de Buenos Aires, 10.2.07).

L’intérêt prioritaire de Bush est le Brésil et ce n’est pas seulement à cause du volume des échanges commerciaux et l’importance des investissements nord-américains dans l’économie brésilienne. Bien que le motif officiel du voyage soit de discuter les «associations» dans l’utilisation-production de l’éthanol et de biocombustibles [3] pour réduire les changements climatiques, c’est la dimension «géopolitique» qui est réellement au centre de sa tournée. L’impérialisme sait que Lula continue à être une grande référence dans le continent, et qu’il peut être un «point d’équilibre» pour empêcher un glissement plus à gauche. Bush espère même que Lula pourra jouer un rôle pour neutraliser l’influence de la «révolution bolivarienne» et les discours radicaux de Chavez.

Lula, l’ «ami personnel» de Bush, ne déçoit pas ce dernier. Il joue parfaitement le rôle d’«entremetteur» des Etats-Unis dans la région. Il assume le rôle de pompier lorsque la chaudière est sur le point d’éclater. L’exemple le plus catégorique en est la permanence de l’armée brésilienne à Haïti, à la tête d’une «mission de paix» au nom de l’ONU et de l’OEA [Organisation des Etats Américains]. En outre, il s’adapte à la campagne «contre le terrorisme» dans la triple frontière avec l’Argentine et le Paraguay. Il dégage des ressources supplémentaires pour créer un Centre de Renseignements moderne pour «combattre les crimes» à Foz Iguazu (Brésil).

Cette opération contre-révolutionnaire de la Maison-Blanche, sous couvert d’«offensive diplomatique», compte sur l’appui de la majorité Démocrate du Congrès. La députée Hilda Solis [députée fédérale d’origine nicaraguayenne] l’exprime très clairement: «Enfin (Bush) prête attention à son arrière-cour (…), ce n’est un secret pour personne qu’il a ignoré la région, nous sommes prêts à donner l’appui législatif nécessaire pour consolider ces relations». (El Pais, Montevideo, 11.2.07).

Et cette attitude commence à avoir des effets. Ainsi, la majorité démocrate du Congrès a étendu, pour un laps de temps indéfini, «des conditions privilégiées» consenties pour que l’Equateur et la Bolivie puissent exporter certains produits aux Etats-Unis avec zéro taxe douanière. En échange – car toute concession exige une contrepartie – il faut que ces deux pays continuent à exécuter rigoureusement le programme d’éradication des plantations de coca, fixé dans la Loi pour la promotion commerciale andine et pour l’éradication de la drogue (ATPDEA) [Andean Trade Promotion and Drug Eradication Act]).

La stratégie impérialiste en cours, qui tient compte simultanément de plusieurs dimensions (politique, diplomatique, économique, commerciale et militaire), tente de reconsolider l’influence des Etats-Unis dans la région. Les idéologues du Département d’Etat sont préoccupés par le «gauchissement» politique, par la «fragilité démocratique» des états, et surtout par l’ampleur et de radicalité de la résistance populaire.

C’est la raison pour laquelle ils cherchent, négocient et imposent des scénarios qui leur permettront, d’une part, de s’assurer l’appropriation des ressources naturelles de la région et la suprématie dans le domaine de capitaux, et, d’autre part, de recomposer la stabilité institutionnelle de la domination bourgeoise. après les situations insurrectionnelles vécues en Argentine, en Equateur et en Bolivie, et les défaites électorales des élites dominantes et de leurs partis au Brésil et en Uruguay.

C’est dans ce contexte que le «progressisme» gouvernemental  joue un rôle clé dans la restauration de l’ordre, de la «gouvernabilité démocratique» et, surtout, dans la «stabilité régionale». Il assume aussi le rôle d’«interlocuteur» fiable face au capital impérialiste lors de la renégociation des termes de la dépendance et l’«insertion» des économies du continent dans les «marchés mondialisés». Enfin, il agit comme facteur de confusion idéologique et comme barrière de contention des luttes du champ populaire et de la gauche anti-impérialiste et anticapitaliste.

4.

La décision d’accueillir Bush a provoqué diverses réactions, y compris dans le parti au gouvernement. Comme cela s’est déjà produit par le passé, des critiques surgissent au sein du Frente Amplio. On perçoit des gesticulations à la Mesa Politica [l’organe de coordination du FA] et dans les «regroupements» politiques qui tentent de bloquer le «tournant à droite» du FA; des «contradictions» apparaissent entre les dirigeants, les ministres et le président de la République. Mais en réalité, comme l’a expliqué le député socialiste Roberto Conde, il s’agit de «différends sur la négociation et non de divergences de fond» (En Perspectiva, Radio El Espectador, Montevideo 9.2.07). Un grand nombre de ces éléments critiques sont intégrés au gouvernement et avalisent aussi bien les mesures que le programme qu’applique Tabaré Vazquez.

La thèse d’un gouvernement «au sein duquel se développe une lutte» et l’option de «changer depuis l’intérieur» était déjà discutable avant, lorsque le Frente Amplio était dans l’opposition et maintenait un discours «anti-néolibéral». Mais l’accès au gouvernement et donc à la gestion de l’appareil d’Etat bourgeois a fini par enterrer toute illusion à ce sujet. Il n’existe aucune «lutte interne», ni au sein du gouvernement, ni dans les partis [du FA] qui le soutiennent. Il n’y a aucune confrontation entre une orientation budgétaire d’austérité et l’autre, sociale. Au fil de ces deux années passées, le programme du «progressisme» n’a fait que s’ajuster de plus en plus aux exigences des institutions financières internationales et aux intérêts de l’accumulation et de la reproduction capitaliste.

Cette réalité politique incontestable exige de re-construire une alternative sociopolitique d’opposition au Frente-Amplio-gouvernement. Ce défi constitue une urgence stratégique et programmatique, aussi décisive que le fait de maintenir une résistance populaire et unitaire de lutte de classes contre le patronat et les politiques néolibérales du «progressisme». Re-construire cette alternative sociopolitique (révolutionnaire, anti-capitaliste, socialiste), implique une rupture avec les obstacles artificiels qui empêchent l’unification des forces politiques et sociales qui se situent dans le champ de la gauche anti-impérialiste et de «l’intention révolutionnaire». Autrement dit, une alternative re-construite «depuis en bas», dans la chaleur des luttes quotidiennes, en développant des espaces d’action militante de classe dans les syndicats, dans le mouvement des chômeurs, dans les centres d’étudiants, avec les sans terre, avec les organisations de droits humains, avec les mouvements de quartier.

Les actions communes et les coordinations ponctuelles, malgré leur importance, ne suffisent pas pour résoudre la question stratégique décisive. Car il s’agit justement de re-construire une «autre gauche», qui affronte la politicaillerie électoraliste de la «démocratie représentative», qui soit Irréconciliable avec le «pragmatisme institutionnel» du «changement possible», avec le «pacte productif» [accord entre la «gauche» gouvernementale et la bourgeoisie pour rénover, revivifier l’économie capitaliste subalterne uruguayenne], avec la «paix sociale» avec les classes de propriétaires, avec des «bonnes manières» avec Bush et l’impérialisme.

1. Gouvernement placé sous la présidence de Tabaré Vasquez, membre du Parti socialiste une des forces du Frente amplio (FA), oncologue réputé, né en 1940. Le FA apparaît publiquement en tant que coalition très large, en 1984, lors du processus de sortie de la période de dictature. Il se positionne en tant qu’opposition aux deux partis bourgeois (blancos et colorados) qui ont contrôlé historiquement la vie et les structures politiques de l’Uruguay. (NdR)

2. Par «frontiste» on entend membre du FA ; l’allusion est faite ici à la base du MLN (Mouvement de libération nationale), créé en 1963, dont le dirigeant le plus connu était Raul Sendic, arrêté en 1972 et libéré en 1985, décédé en 1989. Le militants du MLN, engagé dans la lutte armée, sont connu sous le nom de Tupamaros (par référence au chef Inca rebelle Tupac Amaru. Des membres historique du MLN participe au gouvernement de Tabaré Vasquez. (NdR)

3. La politique des Etats-Unis, de l’UE, de la Suisse (visite de D. Leuthard au Brésil) dans le domaine des bio-combustible porte un coup très grave à la production alimentaire et aux prix des biens primaires pour la population paupérisée de l’Amérique latine (NdR)

Agenda Radical:  Publication du Collectif Militant – Pour l’Unité des Révolutionnaires,  N° 453, Montevideo, 12 février 2007.

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