Vallue, un incubateur pour le paysan de demain en Haïti

Analyses:

Dans un monde d’agriculture intensive pervertie par le lobbying des pesticides, se lancer dans l’agriculture biologique, paysanne et de proximité n’est pas toujours aisé. Dans le village de Vallue en Haïti, il y a longtemps que les paysans ont compris l’importance de cultiver bio et de l’entraide collective. Dans un des pays les plus corrompus au monde, l’incubateur de Vallue est un exemple d’agroécologie pour forger le paysan de demain.

En quittant la capitale, Port-au-Prince, il faut un peu plus de deux heures pour atteindre le village de Vallue, une commune de Petit-Goâve, la ville où est né Dany Laferrière. Juché et étagé entre 650 et 990 mètres d’altitude, on y accède par une route en ciment construite par les paysans de la zone. 

Loin de l’insalubrité et de l’insécurité qui caractérisent Port-au-Prince, ici, les visiteurs respirent et tombent sous le charme d’une forêt tropicale avant d’accéder au village. C’est la première marque de Vallue : dans un pays où le déboisement systématique a classé cette ile des Caraïbes parmi les trois pays les plus vulnérables au monde face aux changements climatiques ; les paysans de Vallue y ont planté plus de deux millions d’arbres en trente ans. Ainsi, même en été, lorsqu’on étouffe dans la capitale surchauffée à plus de 38 à 40°C, la communauté de Vallue est un havre verdoyant jouissant d’une température moyenne annuelle de 23 °C. 

Ce réservoir d’air pur et vivifiant, abrite officiellement une population de 1 400 habitants, soit 227 familles ; mais, selon Abner Septembre, membre fondateur de l’Association des Paysans de Vallue (APV) « la grande Vallue dans laquelle se reconnaissent les paysans avoisine les 6 000 personnes ».

L’APV, un changement visible et concret pour tous

En 1987, sous la houlette d’Abner Septembre et de son associé, Yvon Faustin, la population de Vallue a créé l’Association des Paysans de Vallue (APV) qui jouit aussi du statut d’ONG reconnue par l’État haïtien.  Sa vision est « de devenir une « Grande œuvre », d’une part, en étant une vraie source d’opportunités multiples, un changement qualitatif visible et un bonheur partagé par tous ; d’autre part, par sa capacité de  rebâtir les communautés et valoriser autrement les montagnes », souligne Abner. 

Et de fait, depuis ma dernière visite il y a 17 ans, je constate que l’APV a tenu parole en concrétisant cette vision, au-delà de toutes les vicissitudes de la vie en Haïti et des catastrophes naturelles qui semblent vouloir punir, régulièrement, la cupidité et la médiocrité des dirigeants haïtiens qui ont mis ce pays à genoux. Face à l’absence constante de l’État, l’APV a misé sur le courage de ses habitants, l’entraide communautaire, la valorisation des terres environnantes, la vision de ses fondateurs et la relève, à travers sa jeunesse. Tout ceci, avec détermination et un sens de l’organisation rares en Haïti.

Avant la création de l’APV, la communauté de Vallue était enclavée et peu boisée. Son taux d’analphabétisme était élevé ainsi que le taux de natalité et celui de la mortalité des femmes enceintes qui mouraient souvent lors des accouchements. Les choses ont bien changé. 

A l’exemple de ses fondateurs, Abner et de Faustin, fils de paysans qui aujourd’hui détiennent  respectivement une maîtrise en Sociologie et en Développement local, la population de Vallue s’est prise en main pour forger son destin. Aujourd’hui, l’APV est un réseau constitué de 60 organisations au niveau de la région goâvienne, dont 12 membres fondateurs. Elle intervient dans plusieurs domaines : éducation, culture, agriculture, environnement, agro-alimentaire, communication, artisanat, santé, eau et assainissement, route, logement, écotourisme, etc.

En l’absence de services publics, ses nombreuses réalisations ont permis au village de Vallue et aux communautés périphériques d’avoir accès à des services collectifs. « Sur le plan touristique, d’autres acteurs locaux privés ont complété les efforts de l’APV, tels que l’Hôtel Villa Ban-Yen, qui accueille les touristes locaux et internationaux, la Chocolaterie de la Montagne ou le Musée végétal de Zamor, créé en 2012, par une famille paysanne.  Grâce à tout cela, Vallue détient le leadership en Haïti dans le tourisme rural communautaire, que nous appelons tourisme éco-montagne », souligne fièrement Abner Septembre. 

Les arbres et les fruits abondent à Vallue, permettant aux paysans de bénéficier des ventes de leur atelier de transformation de fruits « Topla ». Après le séisme de 2010, la mise en opération de la Laiterie de la Montagne a aussi permis d’améliorer le niveau de vie et les compétences professionnelles des paysan(ne)s  par la valorisation, la transformation et la commercialisation du lait local. L’APV confectionne et vend plusieurs produits naturels parmi lesquels, une délicieuse et surprenante confiture de tomate, de la pâte de goyave, du cacao naturel pour préparer le chocolat chaud vallois servi au petit-déjeuner ou encore, des fromages du terroir comme le « petit affiné », une spécialité locale, du gouda, du cheddar et du camembert.

Vallue, à l’aube du nouveau paysan

Depuis 2008, l’Association des Paysans de Vallue (APV) a dû surmonter bien des obstacles: ouragans en 2008 et 2009 ; séisme en 2010 ; les cyclones Isaac et Sandy en 201 ; sans oublier les affres de sécheresses périodiques dues aux changements climatiques. Et puis, dans le pays le plus pauvre de la région, deux adversités sont constantes : l’instabilité politique et la mentalité haïtienne. 

 

Pour Abner Septembre et Yvon Faustin, si leur communauté ne peut que subir les sursauts politiques, ils sont déterminés à faire évoluer la perception du paysan haïtien : «  la perception historique du paysan, entachée de préjugés et de stéréotypes, pèse fort sur ses conditions existentielles et constitue un véritable
corset au progrès de son milieu 
», souligne Abner. Mais, avec le temps, l’éducation et les formations, les choses ont changé ici », dit Yvon. « Lorsque j’étais jeune, je devais non seulement aller à l’école mais également travailler dans les champs le week-end. Dans une famille de onze enfants, mon père m’a choisi pour que j’aille à l’école. Aujourd’hui, à Vallue, les familles paysannes ont beaucoup moins d’enfants et tous sont scolarisés », se réjouit-il.

Ainsi, les caractéristiques classiques qui servaient à définir le paysan s’effritent progressivement.  Cette évolution, l’APV veut la saisir pour que la paysannerie devienne « le tremplin pour propulser Haïti vers un autre horizon : celui du développement durable », déclare Abner. Pour ce dernier, l’évolution des mentalités passe aussi par un rapprochement entre les paysans et les néo-ruraux, des gens cultivés qui retournent aux origines pour cultiver leur terre. «  Ils n’ont peut-être pas la formation ni ne possèdent pas encore l’expérience du métier.  Mais, ils aiment le domaine, intellectualisent le savoir et ont la capacité de mobiliser les ressources pour faire l’agriculture autrement et redonner au secteur sa vocation première de sécurité alimentaire et de création de richesse collective qui sortirait le paysan de la précarité, le milieu rural de son isolement et la montagne de sa dégradation », explique-t-il

Ainsi, dans un pays ou l’agriculture est dévalorisée, le Jardin Labo Solivermont de Vallue a conçu un modèle alternatif ou innovant, à la fois plus productif et plus rentable, accessible et attractif pour les néo-ruraux et les jeunes. Un modèle qui soit capable de mettre sur le marché des produits organiques compétitifs et assurer tant la sécurité alimentaire et économique qu’environnementale de la population. 

Dans le nouveau laboratoire expérimental de Vallue, de nouvelles techniques agricoles et du travail du sol sont développées pour transformer les paysans et les néo-ruraux en « de véritables entrepreneurs de la nature, des jardiniers ayant un fort potentiel d’éco-responsabilité, gestionnaires de patrimoine naturel et de biodiversité », déclare Abner. 

Au Jardin Labo Solivermont de Vallue, deux concepts sont à l’étude le jardin garde-manger et le bac à légumes. Le jardin garde-manger est une forme de production axée sur petite exploitation dite parcellaire, se calquant sur les 4 parties utiles d’un garde-manger, un meuble autrefois présent chez les familles paysannes traditionnelles « aisées ».  Cette nouvelle démarche est complétée par le bac à légumes, un équipement conçu sur mesure et destiné en particulier à la femme rurale et au citadin qui n’a pas beaucoup d’espaces, mais qui souhaite cultiver ses propres légumes.  

Après trois décennies d’efforts et d’expérimentation, sans l’aide de l’État, Vallue se positionne aujourd’hui comme un incubateur et un terreau du nouveau profil paysan avec une vision davantage axée sur le développement et l’innovation, que sur la résilience. Pour Abner, c’est ici que se dessine l’Haïti de demain : « Il existe une pépinière de jeunes qui se forment à cette nouvelle école de pensée valloise. Ils seront, avec d’autres, les développeurs et les bâtisseurs du futur, valorisant autrement la montagne et semant, au-delà de l’espérance de vie, l’espoir en une Haïti meilleure ».

Nancy Roc, le 26 août 2019

 

Crédits photos : Nancy Roc

 

 

Nancy Roc est une journaliste canadienne indépendante avec plus de 30 ans d’expérience. Récipiendaire de nombreux prix en journalisme, elle est originaire d’Haïti et est spécialisée en analyse politique. Ses travaux ont été publiés dans de nombreux journaux canadiens, tels que La Presse de Montréal, Le Devoir, Jobboom, Le Soleil ou l’Actualité; ainsi que sur des sites Web tels que l’Observatoire des Amériques, Gaiapresse.org et Alterpresse.org. Elle a également collaboré à plusieurs reprises en tant qu’analyste politique à Radio Canada et CBC News Canada. Ses autres domaines de recherche sont l’environnement, les changements climatiques, la violence à l’égard des femmes et l’autonomie des femmes.



Articles Par : Nancy Roc

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