Victoire de l’opposition : Jeux dangereux au Liban

Moins de deux ans après la sanglante invasion du Sud Liban par Israël, les relations entre opposition et gouvernement sont à couteaux tirés.

Pendant une semaine, de violents affrontements ont opposé partisans de l’opposition (principalement le Hezbollah chi’ite allié de Amal, autre parti chi’ite) aux fidèles du gouvernement libanais pro-occidental. Au terme d’une semaine de combats, le gouvernement libanais a dû faire marche arrière sur deux dossiers contestés par le Hezbollah : l’enquête sur le réseau téléphonique sécurisé du Hezbollah utilisé lors de sa résistance à Israël en 2006 et le limogeage du responsable de la sécurité de l’aéroport de Beyrouth jugé proche du Hezbollah. La mise sous tutelle du réseau téléphonique fut une décision étrange puisque c’est justement ce réseau indépendant, immune aux écoutes téléphoniques du service secret israélien, qui avait permis la victoire contre Israël en 2006 [1].

Pour ce qui est du limogeage du responsable de la sécurité de l’aéroport de Beyrouth, Marie Debs, responsable du Parti communiste libanais est sans appel. Ces mesures feraient suite à des nouvelles parues en Israël sur l’échec d’une opération contre la banlieue sud de Beyrouth. Planifiée pour le 25 avril et elle visait à l’assassinat de Hassan Nasrallah, dirigeant du Hezbollah, et de son état-major… Opération passant précisément par l’Aéroport international de Beyrouth.

Les deux dossiers sont maintenant confiés à l’armée qui a déjà annoncé ne pas vouloir enquêter sur le réseau téléphonique et ne pas limoger le responsable de la sécurité.

Coup d’Etat ou gouvernement anticonstitutionnel

Tout au long de la crise, les déclarations du Premier ministre libanais Siniora, pro-occidental, ont reçu un grand écho : « le gouvernement libanais dénonce le ‘coup d’état’ du Hezbollah » [2]. Pourtant la situation est un peu plus compliquée que cela.

Le Liban est un État multiconfessionnel regroupant des Musulmans chi’ites et sunnites, des Chrétiens et des Druzes principalement. La constitution libanaise de 1943, appelée Pacte national, oblige tout gouvernement libanais à représenter l’ensemble des communautés en son sein. Hors voilà où le bât blesse. L’ensemble des ministres chi’ites ont quitté le gouvernement en novembre 2006 pour protester contre l’orientation pro-occidentale du gouvernement de Siniora. Et le politologue libanais, Georges Crom de déclarer : « Je pense que l’existence d’un gouvernement qui ne représente pas toutes les communautés est un coup d’État permanent qui met en danger depuis 18 mois l’existence même du Liban » [3].

Les enjeux de la crise

Comme l’explique le politologue libanais Georges Crom, « De très nombreux Libanais ne souhaitent pas tomber sur une orbite américano-israélienne » [4], tel est l’enjeu de la crise ainsi que les armes du Hezbollah. « Israël, les Etats-Unis et les pays européens veulent voir disparaître cette résistance qui a réussi à mettre fin en 2000 à 22 ans d’occupation israélienne d’une large partie du sud du Liban, puis à nouveau à tenir tête à l’armée israélienne en 2006 », continue Georges Crom.

Et de fait, Etats-Unis, France et Israël soutiennent ouvertement le gouvernement Siniora. Cela fait effectivement quelques mois que l’on assiste à une recrudescence des ingérences occidentales au Liban. Ainsi, les USA ont envoyé trois navires de guerre afin de patrouiller dans les limites des eaux territoriales libanaises [5]. Israël, de son côté, a assassiné Imad Moghnieh [6], un dirigeant du Hezbollah.

Un nouveau Moyen-Orient made in USA

Lors de l’invasion israélienne du Liban en 2006, le secrétaire d’État américain Condoleeza Rice, et le Premier ministre israélien Olmert affirmaient que le nouveau Moyen-Orient partirait du Liban [7]. Dans son plan le « Nouveau Moyen Orient », Bush a expliqué les objectifs de la stratégie américaine. Parlant de plus de démocratie, de libre marché et de liberté de la presse, des pays comme la Syrie et l’Iran et les groupes « soutenus par eux au Liban » (c’est-à-dire le Hezbollah) étaient ciblés explicitement [8]. Si le but officiel du projet reste la promotion de « la démocratie », personne n’est dupe. Depuis le non-respect pour le résultat des élections palestiniennes en 2006, toute la région a compris que l’objectif réel est de porter au pouvoir des régimes pro-américains.

Deux ans après l’échec de l’invasion israélienne, les USA essaient maintenant de manière indirecte, par leurs amis arabes (au Liban, en Égypte ou en Arabie saoudite), d’atteindre leur but final : l’annulation de la résistance des Libanais aux plans américains.

Résistance aux plans US

Le Hezbollah forme aujourd’hui la partie centrale de cette résistance libanaise. Le parti, né en 1982 comme mouvement chi’ite de résistance contre l’occupation israélienne du Liban, est beaucoup plus qu’un mouvement de guérilla. Le parti compte des membres au Parlement (voire au gouvernement) et a développé un programme de services sociaux dont profitent des millions de Libanais [9]. En plus depuis quelques années, le parti fait de tout pour surmonter les divisions religieuses. Ainsi l’objectif immédiat d’un État islamique a été abandonné et le parti défend une société pluraliste qui respecte les différents groupes confessionnels [10]. Depuis la victoire du Hezbollah contre Israël en 2006, même des Chrétiens prient pour Nasrallah. Un père déclare : « « Le Hezbollah nous a rendu notre dignité. Au moins, maintenant, nous pouvons respirer dignement » [11]. Nasrallah est effectivement devenu l’un des personnages les plus populaires du monde arabe [12].

Les miliciens et les jeunes, occupant les places de Beyrouth à l’appel du Hezbollah et d’Amal, ne présageaient pas un coup d’État mais un message fort : ils ne sont pas prêts à laisser un gouvernement inféoder leur pays à l’Occident.


Source : Solidaire, 21 mai 2008.

Notes

[1] « Nasrallah justifies Lebanon riots [full transcript] », YaLibnan.com, 8 mai 2008

[2] M. Naim, « Le gouvernement libanais dénonce le coup d’Etat du Hezbollah », Le Monde, 10 mai 2005

[3] Le Soir, 14 mai 2008

[4] Idem

[5] AP, « U.S. Sending 3 Warships To Lebanon », USA Today, 28 février 2008

[6] BBC News, Bomb kills top Hezbollah leader, 18 février 2008

[7] M. D. Nazemroaya, « Plans for Redrawing the Middle East : The Project for a New Middle East », 18 novembre 2006

[8] State of the Union Address 2004

[9] K. Westcott, « Who are Hezbollah », BBC New Onlines, World Edition, 4 avril 2002

[10] C. Den Hond, M. Court & N. Qualander, « Ali Fayad : Notre victoire est celle de tous les damnés de la terre », 23 septembre 2007

[11] P. Pier, « Les chrétiens de Syrie applaudissent le Hezbollah », Le Figaro, 15 octobre 2007

[12] D. Lagarde, « Nasrallah, héros du monde arabe », L’Express, 16 août 2006



Articles Par : Marc Botenga

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