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Viêt Nam, voyages d’après-guerres
Par André Bouny
Mondialisation.ca, 30 avril 2018
André Bouny / Editions du Canoë
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Né dans une famille paysanne du sud de la France, André Bouny étudie à Paris, proteste contre la Guerre du Viêt Nam, expose ses peintures au Grand Palais. Pacifiste et affranchi, il devient père adoptif d’enfants vietnamiens.

Auteur de l’essai Agent Orange, Apocalypse Viêt Nam (livre du mois de la revue S!lence), et du recueil de nouvelles Cent ans au Viêt Nam (finaliste du prix Boccace 2015, finaliste du prix Littér’Halles 2016), il signe avec Viêt Nam, Voyages d’après-guerres, son troisième ouvrage sur ce pays.

Le texte qui suit est un extrait du nouveau livre d’André Bouny, Viêt Nam, voyages d’après-guerres, avec 40 dessins de l’auteur. Editions du Canoë, 2018.

La cendre bleue de la nuit descend sur la rivière Bassac, jet d’épervier corolle de méduse.


Ho-Chi-Minh-Ville – Tan An – My Tho – Cai Be – Vinh Long – Can Tho

Départ d’Ho-Chi-Minh-Ville pour le delta du Mékong en van privé avec chauffeur – seul moyen laissant la liberté de s’arrêter comme à chaque fois qu’on traverse les zones aspergées par l’Agent Orange –, direction Can Tho à une distance de cinq heures. Sur les côtés de la route, de grandes enseignes supportent ce dessin rappelant la voie commune, de gauche à droite : le militaire à casquette, l’infirmière en blouse blanche, l’ouvrier à la clé plate, le fonctionnaire et le scientifique à lunettes montrant le chemin, tous regardent vers le futur du futur, en direction de l’avenir à venir, tandis qu’au-dessus d’eux oncle Ho rit comme un soleil. Plus loin, un autre dessin explique comment se protéger du sida, préservatif déployé avec son petit réservoir naïf, une croix barrant l’individu venu d’ailleurs. La circulation dense émet sa musique de fond faite de petits coups de klaxons prévenants, désormais impatients, voire agacés. Un accident. Moto contre voiture, le motard git sur le dos. La circulation l’évite au dernier moment avant qu’un attroupement le protège. Je pus apercevoir sur son visage l’expression indigente des morts. Les déplacements par la route au Viêt Nam représentent sans conteste le péril le plus élevé, loin devant trains et bateaux qui ont pourtant un palmarès effrayant. Plus de douze mille morts sur la route l’année dernière et presque autant de blessés, alors qu’il s’agit d’un parc de véhicules relativement lents. Et qu’il y a encore peu de temps existaient quatre automobiles pour mille habitants, principalement des taxis dans les villes. Actuellement, ce rapport est plutôt de quinze à vingt pour mille. Les autorités prennent des mesures drastiques : port du casque obligatoire pour les mobylettes, limitation de vitesse, contrôles sévères. En ce qui concerne le port du casque, il ne s’agit pas d’un casque intégral. Ce sont des casques détourés autour des oreilles et au-dessus de la nuque par élégance, donc pas de protection des vertèbres cervicales et de l’oreille interne, ni de la mâchoire inférieure. Mais n’oublions pas qu’au Viêt Nam la façon de circuler nécessite de bien entendre et d’être entendu puisque dans la réalité, le klaxon resta longtemps l’article premier d’un code de la route qui n’en comptait qu’un. Pays dépassé par son propre développement, tous ces véhicules arrivent sans structures adaptées pour les recevoir. Et la vitesse limitée est confrontée aux habitudes qui ont la peau dure, tandis que les contrôles policiers s’apparentent à du racket selon les dires des usagers et l’observa tion. Est-ce qu’un peuple renaissant de fraîche date de l’audace et de la mort peut s’appliquer subitement des règles de sécurité au quotidien ? On retrouve ici la traîne des difficultés endémiques d’après-guerre, explosion démographique qui doubla sa population en une génération sur un pays exsangue par trente ans de guerre intensive suivie d’une asphyxie de vingt ans d’embargo, faisant face à une carence éducative due à l’archidomination numérique d’une jeunesse adolescente, absence de rigueur minimale envers les dangers et par-dessus tout de formation, donc de compétences. Aujourd’hui, si la moyenne d’âge reste très jeune, le contrôle des naissances l’a tout de même élevée. Le véritable espoir réside dans le fait que, désormais, ce diagnostic est clairement identifié, reconnu à la Une des médias vietnamiens.

Les grandes plantes étirent leurs verts au ciel, bananeraies dominées par les huppes de cocotiers en éventails, les rizières défilent peuplées de femmes courbées et, de vie à mort sans transition comme éternelle cohabitation, des champs de tombes s’y traînent. Nous passons Tan An. Avant My Tho se trouve la ferme aux Serpents de Dong Tam, centre d’élevage, de culture et de recherche sur les produits pharmaceutiques de la 9e zone militaire, espace truffé de mines et de barbelés laissés par les Américains. Elle mène des recherches en médecine traditionnelle par la préservation et la culture de plantes médicinales, l’élevage et la conservation d’espèces de reptiles rares. Cobra royal qui peut approcher les cinq mètres de long et peser vingt kilos, se nourrissant de couleuvres, un gramme de son venin peut tuer plus de cent-soixante personnes adultes. Bongares annelés appelés mai bac si les anneaux sont noirs et blancs, et mai gam pour ceux jaunes et noirs. Ils sont craintifs le jour mais véloces la nuit. La ferme conçoit des sérums en vue de guérir les personnes mordues. Son service d’urgence traite chaque année plus d’un millier d’individus victimes de morsures, le taux de guérison approche les cent pour cent. On y élabore aussi des médicaments traditionnels qui associent la bile de reptiles contre les céphalées, les problèmes cardiaques, de foie et d’estomac. On tente aussi de soigner tortues et poissons atteints génétiquement par l’Agent Orange épandu par l’armée américaine. Un paon bleu se pavane, l’allure sacerdotale. D’autres animaux sont présents, singe, ours, crocodile, autruche, leurs conditions de captivité laisse dubitatif… Un lapin tremble blotti dans l’angle de la cage du python. La chair de serpent non utilisée est servie en dégustation au restaurant de l’établissement. Et comme tout à plusieurs vies, les peaux des reptiles vont à la maroquinerie ; je remarque au passage la seringue usagée attachée à un poteau, la phase arrive côté aiguille, le neutre par le piston : un interrupteur.

Nous arrivons à My Tho, porte du delta du Mékong. En face de la ville, sur ce premier gros bras nord du fleuve émergent des îles. Elles portent des noms mythiques, île du Dragon, du Phénix, de la Licorne, et de la Tortue. La traversée sur un modeste bateau à moteur fait trois kilomètres, des jacinthes d’eau dérivent avec leurs mottes de terre. Nous accostons sur l’île de la Tortue, puis empruntons une petit barque menée à la rame par une femme. Longue navigation sur un dédale d’arroyos, nous glissons sous les plumets des palmiers d’eau luxuriants qui cachent le ciel, entourés de crabes de berge. Nous surplombent, la jungle, un sentier où circule un vélo, des bateaux échoués lors de la dernière répercussion de marée haute – la mer de l’Est étant à une cinquantaine de kilomètres. Nous prenons un repas dans une gargote, un poisson tai tuong, « oreille d’éléphant », frit non écaillé, présenté droit en position de nage. De retour à My Tho, nous nous éloignons vers l’ouest pour traverser complètement ce même bras, ceci afin d’éviter sa multitude de divisions en aval. Voici Cai Be et son marché flottant, ici, on prend le bac pour atteindre l’autre rive. De grands ponts entrepris de fraîches dates en collaboration avec l’Australie vont être ouverts, mettant Can Tho à trois heures de Ho-Chi-Minh-Ville. Dans la queue d’embarquement, des femmes proposent des pamplemousses gros comme des melons, partiellement épluchés pour faire saliver. D’autres vendeuses portent des galettes sur la tête ; une très vieille femme sans dents mendie derrière le carreau. Les mobylettes embarquent des deux côtés, se serrent, chacun reste sur sa mob, garde le casque, prêt à foncer quand le bac aura abaissé son pont-levis métallique au débarcadère. Le bateau part lentement dans le trafic fluvial au milieu des grosses plantes dérivantes et des embarcations de toutes tailles aux yeux peints de part et d’autre de la proue pour éloigner les mauvais esprits et les crocodiles.

Débarquement à Vinh Long, les étals regorgent de fruits. Maintenant nous traversons une bande de territoire entre deux grands bras du fleuve nourricier et, sur la terre comme sur l’eau, partout des durians, des mangoustans, des pamplemousses et des ramboutans. De nouveau un bac, l’intense trafic fluvial fait un joyeux mikado coloré de barques remplies des sapotilles, de bananes, de papayes, de noix de coco, de longanes, de goyaves et de pastèques sur l’onde profonde et marron. Sur l’autre berge de ce très gros bras, c’est la capitale du delta et des moustiques, Can Tho.

Située sur la rive droite du dernier bras sud du Mékong, important pôle économique et universitaire, les rues de Can Tho sont fluides car la circulation fluviale soulage celle terrestre. Son université enseigne la science du sol et la gestion des terres, la protection des végétaux, les techniques alimentaires, la science animale et la médecine vétérinaire, la physiologie et la biochimie, mais est aussi atteinte de la génétique agricole et d’élevage. Ce matin, nous partons sur le marché flottant, dans le pêle-mêle des bateaux motorisés ou à rames, voguant ou stationnés, surmontés d’une perche de bambou : enseigne vivante de ce qu’ils transportent et vendent à bord. Ainsi on voit des carottes et des ananas perchés, pendus ou attachés à la pointe de ces gaules hérissées sur l’armada, des poireaux et des patates douces, des épis de riz et des bananes comme autant de brochettes bariolées et variées. De gros et majestueux bateaux de bois avec leurs grands yeux peints en blanc et noir sur fond rouge en haut de la proue, château d’habitat en porte à faux sur la poupe où sèche le linge et fume la soupe, sont des grossistes s’approvisionnant au Cambodge voisin. On passe pieds nus d’un bord à l’autre en transvasant les sacs de riz et de patates douces, les caisses d’ananas et de fruits du dragon. Une petite fille accroupie fait pipi sur un balcon. Un long chaland transporte des billes de bois et des buffles. Sur son rafiot multifonctions, l’éleveur de poissons éléphant est aussi coiffeur, dentiste réputé. Les bateaux de taille moyenne sont les distributeurs. On s’affaire de partout autour des moteurs, hélices levées. Les petites barques, le plus souvent conduites par des femmes, sont les détaillants. L’eau ocre et profonde clapote, asperge, et tous ceux-là vont et viennent, font comme sur terre dans le silence des odeurs mêlées.

Le ciel s’enfuit sur les rizières du delta du Mékong.

Le soir, pas un souffle, l’obscurité descend sur l’atmosphère étouffante. Du fleuve montent les clochettes cristallines des batraciens se répondant, carillon de nacre dans un courant d’air, où vibre la corde aigüe d’un moustique à mon oreille. Et puis il y a ce Testament d’un Viêt. Texte d’un combattant inconnu qui me poursuit et me hante :

J’envoie mon cerveau à votre centre de recherche pour qu’on trouve ce qui nous fait lutter,

J’envoie mes yeux à votre président pour qu’il les regarde en face,

J’envoie mes dents à vos généraux, elles ont mordu plus de fusils que de pain, car la faim fut ma compagne.

Mon corps, je le laisse au Mékong…

Terrifiante poésie qui m’obsède. Et comme je rêve beaucoup, j’en fis le parcours onirique :

Le caisson réfrigéré arriva à l’aéroport de Frederick, État du Maryland. Un véhicule militaire, spécialement dépêché, le transporta à Fort Detrick. À l’intérieur, un cylindre isotherme d’aluminium brossé, scellé par une bague où pendait l’étiquette plastifiée : Cerveau de Viêt abattu dans le cadre de l’Opération Phoenix, prélevé à Can Tho le 25 décembre 1969. Il fut enregistré, introduit dans le sas de décontamination, et transféré au centre de recherche.

L’assistant en blouse blanche, masqué et ganté, pénétra dans le laboratoire climatisé. Il posa le récipient sur la paillasse de céramique blanche, constata qu’il ne générait pas de vapeur, confirmant la parfaite continuité de la chaîne du froid. L’éminent professeur de neurologie entra derrière lui. L’adjoint saisit une pince coupante parmi les instruments inoxposés sur un plateau, sectionna la bague, reposa l’outil brillant dans un petit bruit métallique maitrisé et se tourna vers le patron qui acquiesça. Il exerça alors une légère pression sur le couvercle en tournant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, le désengagea des ergots et le posa sur le côté sans manifester la moindre curiosité, puis s’écarta. Alors seulement le grand neurologue en chef, froid et sans émotion, exerça sa priorité, s’avança et porta sa tête à l’aplomb du contenant. Il y plongea parallèlement ses gants et, dans un geste mesuré de bas en haut, remonta une masse ressemblant à un gros cerneau de noix mou qu’il posa sur l’épais support de verre qui l’attendait. Sous ce socle transparent, au-dessus et sur les côtés, étaient positionnés des miroirs fixes et mobiles. Entre eux et l’organe, des appareils d’imagerie circulaient, s’inclinaient afin de choisir les angles de pénétration qui permettraient de mesurer et de trouver ce qui l’avait fait lutter.

La sommité neuroscientifique ajusta les marges de l’encéphale blanc grisé, extrait de sa coquille d’os à l’autre bout du monde. Le calculateur afficha aussitôt son volume, sa masse, détermina le poids, lui laissant penser qu’il appartenait à une femme – bien qu’il se fût agi en réalité d’un jeune homme. Puis le professeur coupa les instruments sous tension. L’interrogation récurrente de ce dignitaire de la discipline revint à la surface de son esprit : « Pourquoi le cerveau est-il indolore alors qu’il réunit des milliards de cellules nerveuses ?… » Questionnement qui provoqua sous ses yeux le tressaillement soudain des circonvolutions rebelles devenues écarlates : « Dieu tout puissant ! », s’exclama le neurologue qui, mystérieusement, ne sut plus s’il l’avait dit ou simplement pensé. Saisi et bouleversé par cette double manifestation impénétrable, le scientifique sentit de la chaleur sur sa propre aire cérébrale émotionnelle réactivée. Il vérifia qu’aucun appareil électrique n’était branché. Non, il n’y en avait pas. À la recherche d’un témoin, le professeur se retourna vers l’assistant bien que celui-ci s’était retiré depuis le début. Redevenues pâles, les circonvolutions du Viêt ne bougeaient plus. « Plus j’explore, plus j’ignore », transmit l’esprit au langage. Cette fois il l’avait bien dit. Puis s’en étonna. « Peut-être que ce bulbe, révélant toutes les douleurs du corps, de l’esprit et du monde, ne peut percevoir la sienne, et a besoin pour cela d’un semblable qui ressent ?… » Maintenant, cette forme de matière organisée en cerveau, possiblement la plus complexe de l’univers, lui faisait peur, comme la découverte de l’amour. Un frisson hérissa ses poils et, tout à coup, il lui sembla que cet organe posé là, app remment inerte mais intérieurement furieux, doué de mémoire et de pensée, pouvait décider de se déchaîner, se mettre à bondir dans tous les sens et lui sauter dessus. En réalité, l’évènement observé remettait en cause les fondements de son savoir sur lequel reposait sa mission de recherche : identifier précisément la zone de cette usine à fabriquer de l’esprit d’où provenait la volonté de lutte – origine de la survie permettant de se nourrir, de se reproduire, et menant tout droit à l’indocilité –, afin d’y remédier ; comme devait exister une aire cérébrale à l’appétence du dollar. « Si le cerveau viêt était entièrement consacré à la lutte, supposa-t-il, seule l’anencéphalie de masse programmée permettrait de vaincre. » À ce raisonnement l’organe, capable d’action, s’ébroua, rouge vif, car c’était bien la continuité de son combat : survivre. « Il n’est pas mort ?!… », réalisa celui du professeur qui paniqua, se retournant de crainte que l’adjoint soit revenu. L’esprit en ébullition, il quitta son laboratoire et le ferma à clé. Le lendemain matin, de retour sur le lieu de recherche, il constata que le cerveau n’y était plus : « Volé ou évadé ?… », échappa-t-il, quand il le vit à l’envers, collé au plafond. L’organe contractait et dilatait ses circonvolutions, rampant comme une grosse chenille. Le scientifique monta sur une chaise et captura le fugitif ardent pour le reposer à sa place initiale. Au contact du verre froid, l’organe se contracta et pâlit. Sous prétexte de vouloir mieux comprendre les origines de l’insoumission, le neurochirurgien entreprit de le couper en tranches avec un certain soulagement.

Dans le même temps, à Washington, au 1600 avenue Pennsylvanie, une berline du Service de sécurité du président stationna. Deux agents en sortirent, empruntèrent l’allée menant aux colonnes centrales du chapiteau et entrèrent par la grande porte. Ils se dirigèrent sur la droite, traversèrent l’aile ouest de la Maison Blanche et se firent annoncer par la secrétaire du président. Dans le bureau ovale, la ligne intérieure sonna. Le président élu de fraîche date, qui avait juré sur la bible, à la page prophétisant ils forgeront leurs épées en socs de charrue, et leurs lances en serpes, décrocha. Il écouta, répondit sur un ton acrimonieux : « Qu’on me les présente ! » Un huissier ouvrit la porte ouest du bureau présidentiel et le majordome entra, portant précieusement un petit coffret tenu à l’horizontale entre la pointe de ses doigts : « Monsieur le Président, un Viêt vous envoie ses yeux pour que vous les regardiez en face. » Il déposa précautionneusement le boîtier sur le sous-main du président et se retira délicatement. Durant quelques secondes, le président évalua l’écrin de métal inoxydable, façon étui à lunettes, dont la partie avant s’ouvrait en basculant sur l’arrière comme une large paupière. Sachant que son Service de sécurité avait vérifié l’innocuité de l’objet, il l’ouvrit. À l’intérieur, deux yeux avaient été déposés sur une nappe de gélatine, respectant l’écartement de leur position originelle dans leurs orbites, mesuré à partir de l’axe des pupilles. Le Viêt semblait là. Il était parvenu à accéder physiquement dans l’antre du pouvoir ennemi, à se poser sur la table du chef yankee et à le regarder. Et même à le contredire puisque ses frères transformaient soc de charrue et serpes en épées et lances contre ses troupes parties les exterminer à l’autre bout du monde sous prétexte qu’ils voulaient vivre comme ils l’entendaient. Le président remarqua la noirceur du regard, avança le nez en trompette de sa face allongée afin de mieux discerner la frontière entre prunelles et iris, sans y parvenir lorsque les yeux bougèrent. Les boutons de manchettes enserrant les poignets velus du président reculèrent sous la mobilité du regard viêt. Fébrile, le président transpirait. À contre-jour des trois grandes fenêtres verticales l’éclairant dans le dos, il était sur ses gardes, plaqué au dossier du fauteuil, sentant monter et grandir en lui le trouble neurologique. Expirant une lourde charge émotionnelle, l’haleine fétide d’alcoolique sevré et de misogyne raciste embua les cornées du Viêt : « Femme ou homme ? » Dans leur boîte, les globes pivotèrent pour échapper à ce désagrément, retrouvant peu à peu éclat et place. Quelque chose d’onirique, comme ledélirium tremens, durcit les yeux noirs qui firent un saut de puce sur le bureau, puis rebondirent dans un bruit de billes vers le président qui tenta de les intercepter à deux mains, mais déjà ils bondissaient, tintinnabulaient sur la géométrie de la parquèterie de noyer foncé et de chêne clair attendant un nouveau tapis, jaillissaient des lattes sombres pour mieux se dissimuler, frappaient au centre du plafond le médaillon en plâtre SEAL OF THE PRESIDENT OF THE UNITED STATES avec son aigle tenant d’une patte le rameau de laurier de la paix et, pour y parvenir, les flèches de la guerre dans les serres de l’autre. Maintenant les billes accéléraient leurs trajectoires hasardeuses dans un sifflement de balles, faisant lever les bras au président qui se couvrait sur leurs passages. Désormais leur vitesse de gravitation démentielle émettait le bourdonnement des atomes qu’il faudrait bien finir par utiliser, pensa Richard, pour que l’ennemi entende raison, la sienne. Le président frénétique frotta ses yeux, constatant que ceux du Viêt, orphelins et mortifiés, écrasés d’humiliation, n’avaient pas bougés. Étonné qu’ils fussent toujours en place dans leur écrin, le président s’approcha de nouveau pour mieux les regarder. Alors, sur l’écran des deux petits globes, il vit apparaitre des images. Celles à l’origine de la lutte de son correspondant et visiteur : une famille de paysans accroupis autour d’une table basse déjeunait en regardant la télévision lorsque, du fin fond du tube cathodique apparurent ses GI blancs et noirs, fusil mitrailleur au poing, fonçant sur les téléspectateurs… ils grandirent, grandirent, éclatèrent l’écran du téléviseur et sautèrent sur la table à pieds joints, rangers dans les bols de soupe. L’enfant terrorisé qui se jeta sous un meuble en hurlant n’était autre que le jeune homme qui lui envoyait ses yeux. Richard saisit le coupe-papier d’or et les creva.

Simultanément, dans le complexe souterrain de la montagne Raven Rock, en Pennsylvanie, sur la grande mappemonde de l’état-major interarmées, trônaient les dents du Viêt. Implantées dans leur mâchoire respective, fixe en haut et mandibulaire en bas, elles étaient exposées en position occlusale. Le chef d’état- major des armées des États-Unis d’Amérique avait convoqué son staff autour de cet affront : « Charlie a perdu son légendaire sourire », dit-il pour détendre l’atmosphère. Le général de l’US Army fit remarquer, avec un étonnement moqueur, que si l’axe entre incisives centrales supérieures et inférieures était convenablement aligné… celles-ci étaient en ruines : « À mordre nos fusils, il se les ait cassées… », ajouta-t-il sur le ton d’un sous-entendu obscène. L’amiral de l’US Navy nota que ces fractures présentaient des strates disjointes signalant des carences alimentaires, et son collègue de l’US Marine Corps renforça ce diagnostic à l’appui des caries rongeant prémolaires et molaires. Le général de l’US Air Force s’en félicita, preuve de l’efficacité de ses raids empoisonnant forêts et récoltes. Comme l’avait suggéré le chef d’état-major dans sa convocation, l’un des convives avait transformé la suggestion en recommandation : apportant une paire de tenailles. Instantanément, les mâchoires suppliciées claquèrent des dents et bondirent, mordant les mains pendantes des généraux qui, comme un seul homme, maîtrisèrent aussitôt les maxillaires insurgés. Manches relevées, les bras tendus recevaient de haut en bas la pression des épaules étoilées et opiniâtres, serrées les unes contre les autres, s’obstinant à maintenir cette gueule ouverte pour en extirper ses habitantes rétives. Les tenailles passèrent de main en main, dépointant d’abord les canines : « Une chacun », dit le chef d’état- major supervisant les opérations. Des bris d’émail projetés cinglaient çà et là joues et avant-bras tendineux, aiguillonnant l’acharnement : « Face de citron a la dent dure ! » Maintenant, c’étaient au tour des incisives, centrales et latérales : « Une pour chacun sur la mâchoire du haut… pareil pour celle du bas », annonçait le meneur de jeu. « Même punition et répartition pour les prémolaires », fit l’animateur en chef tenant sa tête au-dessus des éclats. « À présent les molaires…, deux chacun », excitait le chef d’orchestre du massacre. Les dents éclataient comme des billes de terre cuite. » Enfin, les dernières qui ne servent à rien, une pour chacun ! », l’outil ripait sur elles, coriaces, puisque de sagesse. Au-dessus de cette mêlée d’émail brisé comme de la vaisselle sur les continents de la mappemonde, le leitmotiv était : « Salaud ! Salaud ! »

Auparavant, sur une berge de Can Tho, le corps résiduel du Viêt déchiqueté avait été soulevé par son tueur. Un SEAL en tenue de camouflage, visage terrifiant passé à la suie, l’avait jeté au Mékong. Puis il avait ramassé alentour les lambeaux qui s’en étaient détachés, les expédiant rejoindre le principal. Déjà les larges têtes aplaties des poissons-chats géants montaient en surface, ouvrant des gueules roses pour engloutir ce qui flottait. Et les SEAL avaient tiré en riant sur ces derniers pangasianodons gigas, plus grands poissons d’eau douce pesant jusqu’à trois cents kilos, en voie d’extinction.

La fin de ce « Testament d’un Viêt », dit : ceux qui ont survécus, à eux de vivre comme il faut, comme il convient à des hommes, sinon, à quoi ça sert la guerre, à quoi ça sert la paix…

Le lendemain matin est gris et pluvieux sur Can Tho. L’après-midi, d’un ponton métallique flottant laissé par les Américains, je regarde, nostalgique, les majestueux bateaux de bois remonter le Mékong vers le Cambodge, juste en face du fameux pont en construction dont le tablier s’était effondré : je viens d’apprendre la mort de maman en France à l’heure de sa mise en terre. Avant de partir, je lui avais rendu visite et fait cette demande : « Tu nous attends ?… » Déconcertée, elle m’avait fixé de ses yeux bleu perçant et répondu comme les gens qui ne se sont jamais appartenus, et n’existent pas : « On va essayer… » Le Viêt Nam m’a tout donné, me prend tout. Attristé, je l’entends encore lire pour mon père qui ne savait pas, la vois signer pour lui. J’étais enfant. Maintenant, homme fait, il pleut sur ma mémoire, infiniment ; prochainement la vieillesse, ensuite la mort.

Mangrove de la Pointe de Ca Mau, envol d’une grue.

 

Chères amies, chers amis,

Je suis heureux de vous annoncer la sortie en librairie de mon dernier livre
aux Éditions du Canoë le 3 mai 2018 :
Viêt Nam, voyages d’après-guerres
avec 40 dessins de l’auteur

editions du canoe voyages d apres guerre accueilAndré Bouny

Viêt Nam, voyages d’après-guerres

avec 40 dessins de l’auteur

Nul mieux qu’un écrivain ne peut faire découvrir un pays. Que saurions-nous de l’Écosse sans Boswell et Johnson et comment nous représenterions-nous la magnificence de l’Orient au XVIe siècle sans les Pérégrinations de Fernaõ Mendes Pinto ?

André Bouny s’inscrit dans cette lignée de voyageurs.

Sa plume trace avec précision ce que tous les sens perçoivent du Viêt Nam traversé. Elle le fait doublement en accompagnant son texte de ses prodigieux dessins à la mine de plomb qui emmènent le lecteur de Hanoi à l’ancienne Saigon, l’actuelle Ho-Chi-Minh-Ville, du passé au présent, des paysages immémoriaux aux lieux ravagés par les millions de litres de l’Agent Orange que les Américains déversèrent sur le pays durant l’interminable guerre. Du nord au sud, en train, en autobus, en bateau, les villes au nom mystérieux défilent, Lao Cai, Sa Pa, Hoa Lu, Tam Coc, Hai Phong, Ha Long, Phu Ly, Nin Binh, Thanh Hoa, Vinh, Ha Tinh, Dong Ha, Hué… font rêver, laissent deviner l’effervescence, l’énergie intense qui se déploient dans cette Asie qui demeure pour les Européens une énigme et une angoisse.

Pour celles et ceux qui le voudront, je signerai l’ouvrage à la librairie « Libre Ère »,
111 Boulevard de Ménilmontant, Paris 75011, le vendredi 4 mai à 18h 30.

André Bouny
Plus d’informations et les dessins de l’auteur sur www.editionsducanoe.fr, cliquez ici

 

DU MÊME AUTEUR

Agent Orange, Apocalypse Viêt Nam, Éditions Demi Lune, collection Résistances, Paris, 2010.

Cent ans au Viêt Nam, Éditions Sulliver, collection Littérature actuelle, Cabris, 2014.

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