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Voici ce que le New York Times nous révèle, au passage, sur la guerre en Afghanistan
Par Alex Lantier
Mondialisation.ca, 29 avril 2009
WSWS 29 avril 2009
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/voici-ce-que-le-new-york-times-nous-r-v-le-au-passage-sur-la-guerre-en-afghanistan/13416

Ces deux dernières semaines, le New York Times a publié une série d’articles sur les conditions dans lesquels les soldats américains combattent en Afghanistan.

Décrivant la vie des soldats et attirant l’attention du lecteur sur les conditions dantesques prévalant en Afghanistan, les articles du NY Times révèlent considérablement plus de choses que l’on pourrait supposer leurs auteurs disposés à exposer. Pour quiconque lit ces articles en disposant d’un minimum de conscience historique, ils dépeignent une guerre coloniale lancée contre tout un peuple par des troupes US n’entrevoyant qu’une justification extrêmement ténue de la violence qu’elles sont en train d’infliger à la population afghane. 

Ainsi, le 20 avril, le NY Times a publié un article intitulé « Cloués au sol : course de vitesse pour se tirer d’une zone contrôlée par les Taliban » [Pinned Down, a Sprint to Escape Taliban Zone]. Commençant par une description d’une patrouille US rampant au sol pour se mettre à l’abris lors d’une embuscade talibane ayant causé un mort parmi ses hommes, l’article affirme : « Un énième échange de tirs intensif s’est produit dans un ravin de l’Est de l’Afghanistan, provoqué par des facteurs qui rendent depuis pas mal de temps la guerre contre les Taliban apparemment sans fin (possible) : un terrain caillouteux facilitant les embuscades et empêchant les soldats américains de se positionner, des villages collaborant ouvertement avec les insurgés (talibans) et des adversaires expérimentés dont chacun  combat avec ses propres capacités [en anglais : with its (sic) abilities : le journaliste utilise, comme adjectif possessif : its, qui renvoie à un nom neutre, et donc, normalement à une chose et non à une personne. On aurait attendu : his ; d’où le « sic ». Ndt] et ses propres avantages (du conjoncturels) ».  

La réponse des troupes américaines prises au piège consiste à appeler un soutien aérien et à des renforts de l’artillerie, faisant pleuvoir les bombes et les obus de mortier sur les positions afghanes accrochées aux rives de la rivière au fond de laquelle les soldats US sont coincés. Les cibles, apparemment, incluent non seulement les flancs dénudés des montagnes où les insurgés sont repliés, mais tout aussi bien des villages. Le NY Times ajoute : « des soldats équipés des mitrailleuses les plus puissantes et de lanceurs automatiques de grenades se sont acharnés sur des maisons habitées par des Afghans dans trois villages : Donga, Laneyal et Darbart, à partir desquels la patrouille tombée dans l’embuscade a[urait] essuyé des tirs. »

A mi-article, le NY Times explique que si la population locale est hostile (aux Américains), c’set parce que le gouvernement fantoche afghan soutenu à bout de bras par les Etats-Unis les a réduits au chômage en interdisant la coupe de bois dans toute la région. L ’article relève que « désormais, ce sont les Taliban qui versent les meilleurs salaires dans toute la vallée », ajoutant que les forces US se ont réquisitionné une scierie pour en faire leur base dans la région.

Le lecteur apprend ensuite que les forces US utilisent des munitions comportant du phosphore blanc – une arme chimique qui brûle les chairs humaines jusqu’à l’os – et qu’un photographe du NY Times accompagne les troupes y compris dans les combats [en quelque sorte, il est « au lit avec… », ‘embedded’, ndt]. Mais l’article ne précise pas si le NY Times a accepté de s’autocensurer en échange de l’obtention de la permission accordée à son personnel d’accompagner les troupes sur le champ de bataille…

Après que plusieurs Afghans eurent été tués et que les Afghans se furent retirés, les soldats US recherchent, et finissent par trouver le corps de l’un des leurs, porté disparu. Le commandant de la compagnie dit : « Je ne peux rien dire, et personne d’autre que moi ne peut dire qui soit de nature à nous rendre Dewater [le soldat tué, ndt]. Mais le mieux que nous puissions faire pour lui, c’est de poursuivre le genre de boulot que vous avez fait, vous les mecs, l’autre jour… »

Il semble que le commandant faisait, là, référence à un incident dont un article précédent du NY Times avait fait état. L’article du 17 avril « Renversement de situation : les troupes US prennent les Talibans en embuscade, avec des résultats fulgurants et meurtriers » [Turning Tables, US Troops Ambush Taliban With Swift and Lethal Results] expliquaient ceci : « L’embuscade du Vendredi Saint set devenu un point de ralliement plein d’émotion pour les soldats opérant dans la Province de Kunar, qui y ont vu à la fois une validation de leur équipement et de leur entraînement et un règlement de comptes bien agréable dans une zone, qui avait couté la vie, ces dernières années, à plus de vies américaines que partout ailleurs en Afghanistan ».  

La substance de l’article publié le 17 avril consiste en un récit détaillé de la manière dont les soldats US ont « tué au minimum 13 insurgés (sans doute beaucoup plus) avec des fusils, des mitraillettes, des mines Claymore, des grenades à main et un poignard. »

Dans l’article du 20 avril, le NY Times explique que les anciens du village sont « arrivés, un peu plus tard, à l’avant-poste pour dire que les Américains avaient mitraillé un groupe d’hommes du coin qui étaient à la recherche d’une fillette égarée ». Le commandant US a tout simplement rejeté la requête de ces anciens en la qualifiant « de mensonge le plus ridicule qu’il ait entendu de toute sa vie. »

Le NY Times note de manière réitérée l’hostilité de la population afghane envers les troupes d’occupation US. Dans un autre article de la série, publié le 13 avril, on lisait, sous le titre « En Afghanistan, (nos) soldats font la jonction entre deux scènes de guerre » [In Afghanistan, Soldiers Bridge 2 Stages of War] » : « Des villageois ont dit tout de go aux militaires américains que leur présence était indésirable… Dans un village, les soldats ont trouvé une vieille femme portant un fusil d’assaut sous son voile ; dans un autre village, ils ont trouvé un garçon de douze ans en possession d’une grenade RPG ».   

Ce qui ressort des articles du NY Times, quelle qu’en ait été l’intention première, c’est la description d’une occupation impérialiste. Le NY Times considère acquis qu’il faut réprimer l’hostilité de la population locale envers l’occupation US, que ses moyens d’existence peuvent lui être confisqués à volonté et que les habitants locaux peuvent être liquidés sans procès. Quant aux soldats américains, leur douleur pour la mort de leurs camarades est visiblement apaisée avec des exhortations à poursuivre le massacre des civils afghans.

La couverture de l’Afghanistan par le NY Times fait quasi immédiatement suite à l’annonce de plans visant à procéder à l’escalade dans les combats en Afghanistan et au Pakistan par le Président Barack Obama (dont l’élection a été pour partie motivée par l’opposition populaire à la guerre, en raison de ses déclarations initiales contre la guerre en Irak et l’administration Bush). Le 27 mars, Obama a annoncé des projets d’envoyer au minimum 21 000 soldats américains supplémentaires en Afghanistan et d’intensifier les attaques américaines à l’intérieur du territoire pakistanais. 

L’article du 13 avril indique clairement que la politique obamienne signifiera l’intensification des combats décrits dans les articles précédents. Le NY Times écrit ainsi : « De nouvelles constructions sont visibles, sur une chaîne de petites bases militaires américaines s’échelonnant entre Kaboul et la frontière afghano-pakistanaise. Les officiers nous ont dit que ces infrastructures permettront de loger la plupart des 21 000 soldats américains supplémentaires qui devraient arriver avant la fin de l’année 2009 et qu’elles serviront de tremplin permettant aux forces combattantes fraîches de déferler sur le champ de bataille et de boucher beaucoup de trous constatés actuellement. » 

L’armée américaine va placer les Afghans devant un ultimatum : soit vous vous engagez dans les milices sponsorisées par les Etats-Unis, soit vous ferez l’objet d’offensives américaines. Dans un article publié le 15 avril, intitulé « Voulant recruter une milice afghane, les Etats-Unis sont confrontés à un véritable test » [In Recruiting an Afghan Militia, US Faces a Test], le NY Times note que « l’armée américaine s’inspire d’un programme analogue qui a aidé à apporter l’accalmie récente en Irak, où les Américains ont recruté plus de 100 000 Irakiens, en majorité sunnites, parmi lesquels beaucoup d’insurgés, en vue du maintien de la paix. » 

En Afghanistan, l’armée US amène des anciens des villages afghans à des briefings, et elle leur dit qu’il « ne leur reste que peu de temps » pour décider si leurs villages vont s’enrôler ou non dans une milice estampillée US. Ceux qui refusent seront considérés comme des cibles. Un Afghan travaillant pour les Américains a dit à des anciens de village récalcitrants : « Si vous n’acceptez pas, nous vous considérerons tout simplement comme des Talibans. » 

Le NY Times sait très bien que ces combats dans les régions frontalières entre l’Afghanistan et le Pakistan feront nécessairement tache d’huile au Pakistan, avec des conséquences désastreuses pour ce pays. Il écrit : « Les activistes taliban s’allient avec des groupes activistes locaux afin de faire des incursions à l’intérieur du Pendjab, une province qui abrite plus de la moitié des Pakistanais, revigorant une alliance dont les responsables pakistanais et américains affirment qu’elle pose un risque sérieux à la stabilité du Pakistan… Tandis que les attaques par drones américains désorganisent les places fortes des Taliban et d’Al-Qaeda dans les zones tribales frontalières, les insurgés frappent de plus en plus loin à l’intérieur du territoire pakistanais – à la fois en représailles et afin de trouver de nouveaux sanctuaires. » 

Les Taliban se gagnent également du soutien en faisant appel à l’hostilité des paysans envers les propriétaires latifundiaires, qui représentent un secteur important de la classe gouvernante pakistanaise. Les Taliban ont par exemple contraint des propriétaires terriens honnis à s’enfuir, après quoi ils ont pris le contrôle des locations de terres payées par la paysannerie, ainsi que sur des mines locales. Ils concentrent leurs efforts, notait le NY Times « sur tous les points faibles sur lesquels il y a compétition pour le pouvoir : les propriétaires terriens et les dirigeants élus – qui sont souvent les mêmes personnes – ainsi que sur des forces de polices sous-payées et totalement démotivées. » 

Dans une analyse de classe inattendue dans ses colonnes, qui semblait presque déplacée sur un tel support, le NY Times ajoutait : « Après son indépendance, en 1947, le Pakistan a conservé une classe supérieure extrêmement réduite de propriétaires latifundiaires ayant conservé leurs immenses propriétés, tandis que leurs métayers et les ouvriers demeuraient soumis, expliquent tant les spécialistes du Pakistan que les responsables gouvernementaux de ce pays. Les gouvernements pakistanais ont tous échoué, depuis lors, à procéder à une réforme agraire, et même à assurer les services d’éducation et de santé les plus élémentaires. Non que l’ascenseur social qui permettrait à la classe rurale pauvre (constituant la grande majorité des Pakistanais) soit bloqué : tout simplement, il n’existe pas… » 

On pardonnera aisément aux lecteurs du NY Times qui se demandent pourquoi ce genre de problème n’est pas évoqué plus souvent dans ses colonnes. Toutefois, cet aveu important soulève une autre question : qu’est-ce qui, aux Etats-Unis, a fait qu’ils se sont permis d’utiliser comme leur allié principal dans le sous-continent indien de l’Etat pakistanais, qui pérennise une structure de classes à ce point inique ? De fait, l’oppression du capitalisme pakistanais est étroitement liée aux objectifs que la bourgeoisie états-unienne poursuit elle-même dans cette région du monde. La guerre d’Obama en Afghanistan et au Pakistan – en continuité directe avec la politique de Bush et des prédécesseurs de Bush – défend un ordre régional qui s’est avéré immensément profitable pour la classe dirigeante des Etats-Unis. Les forces américaines en Afghanistan et la violence au Pakistan interdisent un accès terrestre direct de la Chine et de l’Inde aux réserves d’énergie du Golfe persique et elles renforcent la politique américaine tant en matière d’isolement de l’Iran que de menace contre la Russie , par son flanc méridional. 

Ces forces américaines et cette violence entretenue empêchent ainsi la survenance de développements susceptibles de menacer le rôle dominant que l’armée, ainsi que les intérêts pétroliers (et plus largement énergétiques) et financiers des Etats-Unis joue en Eurasie et au Moyen-Orient – ainsi, pouvons nous ajouter, qu’aux Etats-Unis mêmes. 

Ces politiques n’entraîneront certainement nulle prospérité et nulle démocratisation. Bien au contraire, elles entraînent le recours à la violence pour réprimer des populations révoltées et pour maintenir au pouvoir des élites corrompues avec lesquelles la bourgeoisie des Etats-Unis se partage les dépouilles de cette région du monde. Tels sont les véritables intérêts qui président au bain de sang que dépeignent les colonnes du New York Times.

Article original en anglais : What the New York Times unwittingly reveals about the war in Afghanistan, WSWS, le 22 avril 2009.

Traduction : Marcel Charbonnier.

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