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Voici comment nous alimentons la plus sanglante des guerres africaines
Par Johann Hari
Mondialisation.ca, 06 novembre 2008
The Independent 6 novembre 2008
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La guerre la plus meurtrière, depuis la marche d’Adolf Hitler sur l’Europe, redémarre – et vous transportez très probablement dans votre poche un morceau de ce carnage gorgé de sang. Lorsque l’on jète un coup d’œil sur l’holocauste qui se déroule au Congo, avec 5,4 millions de morts, les clichés des reportages sur l’Afrique n’y résistent pas. Ils prétendent qu’il s’agit d’un « conflit tribal » au « cœur des ténèbres », mais c’est faux. L’enquête des Nations-Unies a découvert que cette guerre est menée par les « armées des entreprises », afin de mettre la main sur les métaux qui font de notre société du 21ème siècle un monde « bling-bling ». La guerre au Congo est une guerre qui vous concerne directement.

Tous les jours, je pense aux gens que j’ai rencontrés dans les zones de guerre de l’Est du Congo lorsque j’y faisait des reportages. Les salles des hôpitaux étaient remplies de femmes qui avaient été violées en série par des milices et auxquelles ont avait tiré une balle dans le vagin. Des bataillons d’enfants soldats – des jeunes de 13 ans abrutis par la drogue, conduits à tuer les membres de leurs propres familles en vue de tenter de s’échapper et de rentrer à la maison. Tandis que je regarde la guerre reprendre sur CNN, je me retrouve, de façon étrange, à penser à une femme que j’avais rencontrée, laquelle, selon les normes congolaises, n’avait pas souffert à l’extrême.

Un jour, alors que je retournais à Goma, après avoir enquêté sur une mine de diamants, un pneu de mon véhicule a crevé. Tandis que j’attendais qu’il soit réparé, je restais debout au bord de la route en observant les longues files de femmes qui marchaient péniblement le long des routes, partout dans l’Est du Congo. Elles transportaient péniblement sur leurs dos tout ce qu’elles possédaient. J’ai arrêté une jeune femme de 27 ans, Marie-Jeanne Bisimwa, qui avait quatre petits enfants qui trottinaient à ses côtés. Elle m’a dit qu’elle avait de la chance. Oui, son village avait été incendié. Oui, elle avait perdu son mari quelque part dans ce chaos. Oui, sa sœur avait été violée et était devenue folle. Mais elle et ses enfants étaient en vie.

Je l’ai fait monter dans mon véhicule, et ce ne fut qu’après quelques heures de conversation sur les routes crevassées que j’ai remarqué quelque chose d’étrange avec les enfants de Marie-Jeanne. Ils étaient affalés en avant, leurs regards fixés en avant. Ils ne regardaient pas autour d’eux, ne parlaient pas et ne souriaient pas. « Je n’ai jamais été capable de les nourrir », dit-elle. « A cause de la guerre ».

Leurs cerveaux ne se sont pas développés ; c’est trop tard maintenant. « Iront-ils mieux ? » a-t-elle demandé. Je l’ai laissée dans un village dans les environs de Goma, et ses enfants ont trottiné derrière elle, sans expression.

Il y a deux histoires pour expliquer comment cette guerre a commencé – l’histoire officielle et la véritable histoire. L’histoire officielle est qu’après le génocide rwandais, les meurtriers de masse Hutus se sont enfuis de l’autre côté de la frontière au Congo et le gouvernement rwandais est parti à leur poursuite. Mais c’est un mensonge. Comment le savons-nous ? Le gouvernement rwandais ne s’est pas rendu où se trouvaient les Hutus génocides, du moins, pas au début. Ils se sont rendus là où se trouvaient les ressources naturelles – et ils commencèrent à les piller. Ils ont même dit à leurs soldats de travailler avec tous les Hutus qu’ils rencontraient. Le Congo est le pays le plus riche du monde pour l’or, les diamants, le colombo-tantale, la cassitérite et bien d’autres minerais. Tout le monde voulait sa part du gâteau – c’est pourquoi six autres pays l’ont envahi.[1]

Ces ressources n’ont pas été dérobées pour être utilisées en Afrique. Elles ont été saisies dans le but de nous être vendues. Plus nous en achetions, plus les envahisseurs volaient – et massacraient. L’essor des téléphones portables a provoqué une brusque montée du nombre de morts, parce que le colombo-tantale qu’ils contiennent se trouve essentiellement au Congo. L’ONU a désigné les sociétés internationales qui seraient impliquées : Anglo-America, Standard Chartered Bank, De Beers et plus de 100 autres. (Toutes réfutent ces accusations.) Mais au lieu de faire cesser les agissements de ces sociétés, nos gouvernements ont exigé que l’ONU cesse de les critiquer.

Il y a eu des moments où les combats se sont calmés. En 2003, un accord de paix a été finalement négocié par l’ONU et les armées internationales se sont retirées. Nombre d’entre elles ont continué de travailler comme milices par procuration – mais le carnage s’est quelque peu estompé. Jusqu’à maintenant. Comme pour la première guerre, il y a un prétexte et il y a la vérité. Un dirigeant d’une milice congolaise, Laurent Nkunda – soutenu par le Rwanda – prétend qu’il a besoin de protéger la population Tutsi locale des mêmes Hutus génocides qui se sont cachés dans la jungle de l’Est du Congo depuis 1994. Voilà pourquoi il met la main sur les bases militaires congolaises et qu’il tient à marcher sur Goma.

C’est un mensonge, François Grignon, le directeur pour l’Afrique de l’International Crisis Group [ISI], me dit la vérité : « Nkunda est financé par les hommes d’affaires rwandais afin qu’ils puissent prendre le contrôle des mines au Nord-Kivu. C’est le cœur absolu de ce conflit. Ce que nous voyons maintenant sont les bénéficiaires de la guerre économique illégale en cours pour maintenir leurs droits d’exploitation. »

En ce moment, les intérêts des entreprises rwandaises font des fortunes avec les mines qu’ils ont illégalement saisies durant la guerre. Comme le cours mondial du colombo-tantale s’est effondré, ils se concentrent désormais goulûment sur la cassitérite, qui est utilisée pour fabriquer des boites de conserve et d’autres articles de consommation jetables. Alors que la guerre commençait à faiblir, ils se sont retrouvés en train de perdre leur contrôle du gouvernement congolais élu – alors ils ont donné un nouveau coup d’envoi sanglant.

Pourtant, le débat sur Congo, qui se déroule à l’Ouest – lorsqu’il existe –, se concentre sur notre incapacité à apporter un soulagement décent, sans mentionner que nous occasionnons les blessures. Il est vrai que les forces de l’ONU qui comptent 17.000 hommes dans le pays échouent abominablement à protéger la population civile et a un besoin urgent de monter en puissance. Mais, pour commencer, il est encore plus important de cesser d’alimenter cette guerre en achetant des ressources naturelles trempées de sang. Nkunda a tout juste assez de fusils et de grenades pour se battre contre l’armée congolaise et l’ONU, parce que nous achetons ce qu’il pille. Nous devons poursuivre en justice les entreprises qui les achètent, pour complicité de crimes contre l’humanité, et introduire une taxe mondiale sur le colombo-tantale afin de financer une force de paix conséquente. Pour en arriver là, nous devons construire un système international qui valorise les vies des Noirs plus qu’il ne valorise les profits.

Quelque part là-bas – perdus dans le gigantesque hold-up mondial des ressources du Congo – se trouvent Marie-Jeanne et ses enfants, claudiquant à nouveau le long des routes, transportant tout ce qu’ils possèdent sur leurs dos. Ils n’utiliseront probablement jamais un téléphone portable bourré de colombo-tantale, ni une boîte de conserve de haricots, fabriquée avec de la cassitérite fondue, ni un collier en or – mais ils pourraient pourtant mourir pour le vôtre.

Note du Traducteur

[1] L’Ouganda, le Rwanda, la Zambie, la Tanzanie, le Zimbabwe et l’Angola. Derrière ces pays, les véritables commanditaires étaient les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, la Belgique, l’Australie et l’Afrique du Sud. D’ailleurs, il suffit de lire le Rapport des Experts de l’ONU pour s’en assurer : les compagnies principales bénéficiaires de ce pillage en règle sont pour la plupart anglaises, américaines, belges ou sud-africaines. Parmi elles ont retrouve l’Anglo-Gold Ashanti (basée à Londres), Barrick Gold (basée au Canada), Malta Forrest du Belgo-Neozélandais George Forrest (basée aux îles vierges britanniques et en Belgique – accessoirement, George Forrest est le Consul honoraire de la France à Lubumbashi), Anvil Mining (basée en Australie), Boss Mining (de l’anglo-zimbabwéen Billy Rautenbach), reprise récemment par l’Israélien Dan Gertler, etc.

Il est a noter que George Forrest et Billy Rautenbach sont également des marchands d’armes et qu’ils ont allègrement alimenté les factions en guerre. De son côté, Dan Gertler, le neveu du fondateur de la bourse aux diamants de Tel Aviv, Moshe Schnitzer, a réussit en 2001 à négocier le monopole du commerce du diamant en RDC en échange d’un promesse de fourniture d’armes en provenance d’Israël à Laurent-Désiré Kabila. Il perdra ce monopole en 2003, mais il figure actuellement comme l’un des plus proches conseillers « occultes » du président Joseph Kabila. Dan Gertler est aujourd’hui à la tête de nombreuses entreprises minières au Congo, qui exploitent le diamant, le cuivre et le cobalt.

On trouve aussi d’autres groupes « ethniques » impliqués dans ce pillage en règle. Des Libanais, des Chinois, des Indiens… Mais c’est surtout de l’intérieur du Congo que ce pillage a été orchestré… avec la complicité de la Banque Mondiale ! Cette dernière a supervisé le nouveau code minier de 2002 qui permet aux multinationales de piller en toute légalité la République Démocratique du Congo. L’Union Européenne n’est pas en reste, puisque le Commissaire (belge) aux Affaires Africaines est étroitement lié à l’un des réseaux responsables de cette catastrophe humanitaire.

Enfin, le FMI a envoyé récemment à Kinshasa son directeur pour l’Afrique afin d’évaluer la possibilité d’octroyer un prêt à l’Etat congolais. La décision a été remise au printemps prochain, car le FMI ne voit pas d’un bon œil les contrats léonins signés avec la Chine. Dominique Strauss-Kahn, l’actuel directeur du FMI, a été récemment contacté par l’émissaire d’un député de l’opposition congolaise, en vue d’agir pour exercer une pression sur l’Etat congolais, afin de l’obliger à réviser les contrats miniers (passé sous Laurent-Désiré Kabila) et le code minier de 2002 (passé sous Joseph Kabila). A ce jour, DSK n’a fourni aucune réponse…

Article original en anglais: « How we fuel Africa’s bloodiest war », The independant, 31 octobre 2008.

Traduit de l’anglais par JFG-QuestionsCritiques

Johann Hari: [email protected]

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