« Yes, we can » ou la politique du double langage

Région :

Monsieur le Président, fermez votre bush, et cassez la barack.

A partir de quel moment doit-on se rendre à l’évidence que quelqu’un ne respectera pas ses promesses ?

A partir de quel moment doit-on, au moins, passer de la naïveté béate, de la crédulité excessive, au doute et à l’analyse des faits ?

Est-ce un moment précis, ou bien la personne examinée a-t-elle droit à deux, trois, quatre chances … ?

Est-ce un réveil brutal, ou au contraire est-ce une transition douce de la confiance aveugle vers l’observation des faits, sans concessions ni complaisance ?

Je pose sincèrement la question et suis curieux de comprendre comment nous, les humains, fonctionnons, sur le plan de la confiance. Dans un couple, à partir de quel indice un des deux partenaires peut envisager le pire, la tromperie ? Est-ce une somme d’indices ou un indice particulier ? Quel élément pèse le plus dans la balance de la persuasion, la souche de restaurant dans la poche de veste, ou le brio de la plaidoirie du mari interrogé ? Ou bien faut-il la vision de son partenaire, au bras de sa maîtresse ?

Les preuves, les faits, les actes ? Ou les mots, les paroles, les promesses ?

A l’élection de Barack Obama, des slogans et des mots puissants ont inondé les médias du monde entier. « Un changement auquel on peut croire ». « Oui, nous pouvons ! » Le mot sur toutes les lèvres a résonné comme une promesse permanente : espoir. Et résonne encore aujourd’hui et c’est là tout le problème. Nous pouvons ainsi espérer toute notre vie, espérer quelque chose qui ne viendra jamais réellement. Mais à partir de quand précisément doit-on cesser d’espérer et nous faire une raison, et réaliser que cet espoir n’aboutira sur rien de concret ? Car on peut toujours se dire, « il n’a pas encore eu le temps », ou « il est empêché, on lui met des bâtons dans les roues », et trouver des excuses, et encore des excuses…Et l’espoir n’a pas de fin, se nourrit lui-même d’espoir, jusqu’à la nausée.

Barack Obama a bénéficié d’un capital confiance énorme dès le départ. Ce n’est pas pour une attitude, pour un ou des actes, pour des circonstances particulières, pour un combat honorable, une situation qui l’aurait rendu naturellement proche du peuple…mais en raison d’une couleur de peau. Et aussi, c’est vrai, en raison d’une apparence générale sympathique : allure, regard, sourire, voix, humour. Enfin, après Bush et sa clique, détestés à l’intérieur et à l’extérieur du pays, celui qui représentait l’alternative ne pouvait être attendu que comme un messie, un peu comme Jacques Chirac, pourtant décevant, conspué mais comparé à Jean-Marie Lepen, il devenait le Sauveur (1).

Rien, dans le crédit « confiance » de Barack Obama, ne ressortait d’un acte ou d’un fait précis et vérifiable. Le fait d’être Démocrate, et un physique avantageux par rapport à Georges W Bush, ont été les éléments déterminants. Charisme, attrait, apparence, paroles, image de bonté et d’intelligence.

Et la couleur de peau !

Surtout la couleur de peau. Ceci, s’il fallait en croire les commentaires innombrables, était le garant à lui seul d’un changement drastique de politique étatsunienne aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

Il ne pouvait qu’en être ainsi avec un retour, enfin, à une véritable justice entre les différentes couches de la population : justices sociale, économique, légale, médicale… Egalité dans le travail, et dans les privilèges. Moins de corruption, plus d’éthique et surtout plus d’empathie, ralentissement des politiques de guerre, gestes envers les peuples opprimés et retour des boys à la maison, au moins en partie.

Il ne pouvait qu’en être ainsi.

Un noir à la Maison Blanche. Un noir président d’un pays ayant connu une des formes les plus violentes de racisme. Historique. Quelle révolution. Les Etats-Unis ne pouvaient que devenir plus humains, plus sensibles aux oppressions et injustices diverses, internes comme externes. Obligé !

Quelle naïveté.

Sans mon immunité, déjà acquise depuis longtemps contre le double langage étatsunien et la perfidie politique de ce pays qui n’a plus de démocratique que le nom, grâce à la lecture de nombreux livres et articles critiques*, j’aurais pu tomber sous le charme de Barack Obama, et céder aux chants des sirènes que sont les idées toutes faites qui l’entourent : sa couleur de peau, et ses belles promesses, si joliment formulées. Je comprends parfaitement l’engouement initial pour son élection.

Un noir à la tête du pays où la couleur de la peau a entraîné à elle seule une des guerres les plus sanglantes (2)! C’est un peu comme si vous retrouviez dans cent ans un Palestinien à la tête d’Israël. Ou une femme reine d’Arabie Saoudite et portant la mini-jupe, un kurde premier ministre de la Turquie.

Mais il y a bien un moment, un temps limite, où, même ignorant (volontairement ou involontairement) de tous les livres et critiques sans complaisances du gouvernement étatsunien, on doit tous se demander si on n’a pas basculé de l’espoir, même légitime, dans l’aveuglement, l’idolâtrie irrationnelle, comme pour ces fans de chanteurs qui finissent par tout leur pardonner…

Je vous renvoie aux articles détaillant le monde selon Obama, des auteurs suivants : Joe Kishore, de Roland Marounek, de Peter Symonds, de Rodrigue Tremblay (références en bas de page), afin de comparer les faits concrets aux belles promesses. Ces auteurs expliquent très bien que, si Obama tranche avec Bush pour des questions de couleur de peau, de carte de parti, de charisme et d’apparence, il n’en est rien en ce qui concerne les politiques militaire, économique, sociale et de droits démocratiques, ainsi qu’en ce qui concerne le choix des collaborateurs (Robert Gates, secrétaire à la Défense qui avait déjà les faveurs de Doubbleyou à la fin de son deuxième mandat, Dennis Ross, belliqueux va-t-en-guerre contre l’Iran, Timothy Geitner au Trésor et cheval de Troie de Wall Street, Hillary Clinton (la Kouchner américaine) comme secrétaire d’état multipliant les provocations diplomatiques au Moyen-Orient, Emmanuel Rahm, secrétaire général de la Maison Blanche et fer de lance de l’AIPAC le puissant lobby pro-israélien…).

Pour les politiques bushiennes reprises par Obama, moi-même ne mentionnerai que la poursuite de la guerre, étendant celle-ci aux pays comme l’Afghanistan, le Pakistan (la guerre AfPak) et bientôt l’Iran, et promettant toujours plus de sacrifices ainsi qu’une guerre longue et totale, la poursuite de la torture et des détentions dans des camps secrets au cœur de pays alliés, le sauvetage des banques et de Wall Street en demandant en contrepartie une réglementation de la pratique des bonus, réglementation qui ne sera jamais respectée(3), la couverture des agissements condamnables (et je ne parle pas que de morale) de l’administration précédente, malgré la diffusion de photos et de documents compromettants et révoltants sur la torture, agissements violant toutes les conventions mises en place par l’humanité, depuis Nuremberg notamment, pour justement éviter de telles ignominies, couverture au nom du secret d’Etat, maintien de tribunaux militaires et de politiques d’emprisonnement sans jugement ni possibilité de défense par un avocat, et de durée illimitée, soutien sans limites au gouvernement criminel d’Israël…

Le mois de janvier 2009, ils ont peut-être changé de sauce, mais le plat principal est le même : la guerre au terrorisme, contre Al-Qaeda, pour justifier de terroriser des millions de civils afghans, irakiens, pakistanais, et bientôt iraniens, syriens peut-être ; contre le Hamas pour justifier de terroriser des millions de palestiniens ; contre le Hezbollah etc. Hamas, Hezbollah, Al-Qaeda…pour justifier de continuer à engraisser le complexe militaro-industriel, pour justifier de détourner les milliards américains vers Israël, vers la guerre, la torture, les bombardements, la conquête avide et insatiable. Alors que les Etatsuniens, eux, dorment dehors, de plus en plus nombreux, jetés hors de leurs maisons aussitôt démolies, que des Etats sont en banqueroute et des infrastructures, à l’abandon.

Les faits contre les promesses. Les actes contre les paroles. Les actions contre les discours.

Mon propos n’a jamais été d’insinuer que McCain eut été mieux qu’Obama. Ou d’avoir souhaité en soi, un troisième mandat pour Doubbleyou. Trippleyou. Sûrement pas.

J’ai toujours été partisan de la lucidité même si moi aussi, je préférerais me baigner dans l’espoir. Comme tout le monde. C’est tellement plus réconfortant. Rassurant. Enivrant.

Après huit ans de carnage, Bush et ses amis, Cheney, Rice, Ashcroft, Rumsfeld…, ne plaisaient plus qu’à 28% de leur population écœurée (sondage associated Press-Ipsos).

Derrière chaque président américain, en tout cas après Abraham Lincoln (assassiné), peut-être JF Kennedy (assassiné), qu’il soit noir, jaune, rouge, ou féminin, c’est le même Système qui se perpétue. Lui ne change pas. C’est le Système Wall Street, le Système des multinationales, le Système du Pentagone, de la SAIC**, de l’AIPAC***… Ce Système se nourrit de guerres, toujours plus de guerres, de soutien aux régimes les plus durs et tyranniques. Il se gave de soutien aux multinationales de la technologie, de l’alimentaire, de la pharmacie, de l’énergie, de la construction… qui délocalisent, licencient et vendent à tout prix, au mépris de la santé et du bien-être. Il soutient les gouvernements racistes ou despotiques, pratiquant l’épuration, le massacre, le coup d’état, le terrorisme (le vrai). Il alimente les circuits de la drogue. Il use de corruption. Il détruit, divise, complote, renverse, remplace, ment, trahit, torture, exproprie, arrache, donne et reprend. Il est comme un tueur en série dans un corps de bambin et armé d’une hache.

Sur ce Système, beaucoup commençaient à ouvrir les yeux, « grâce » à Georges W Bush et sa clique.

C’est encore et toujours le même Système, quelle que soit l’opération de relooking, ou de chirurgie esthétique et Barack Obama, à moins de fermer sa bouche et de casser la baraque par des actes, risque de donner encore longtemps l’illusion qu’un président américain peut véritablement incarner le changement.

Pourtant, quelle leçon ce serait si le premier président noir de ce grand pays faisait honneur à celui qui, plus d’un siècle plus tôt, s’est battu pour abolir l’esclavage.

Mais je me prends à espérer.

Il y a long pour certains, de l’espoir à la lucidité. Pour beaucoup, c’est même, apparemment, un chemin sans fin.

(1) Elections présidentielles françaises de 2002, Jacques Chirac élu au second tour avec 82% des suffrages exprimés, contre Jean-Marie Lepen, leader du parti d’extrême droite, le Front National. (2) Guerre de Sécession, Civil War, 1861-1865, plusieurs centaines de milliers de morts et de blessés. (3) Profitant des dons des gouvernements, les plus grandes banques ont rapporté d’importants profits au second trimestre 2009, y compris 3,44 milliards de $ pour Goldman Sachs et 2,7 milliards de $ pour JP Morgan Chase. Les banques prévoient d’offrir cette année des bonus records à leurs cadres et à leurs opérateurs.

Sources :

Joe Kishore : http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=14562  Roland Marounek : http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=14495  Peter Symonds : http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=11286  Rodrigue Tremblay : http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=9777 

*Livres critiques sur l’impérialisme américain et sa politique réelle, derrière les belles paroles :

Michael Parenti, L’horreur impériale. Les État-Unis et l’hégémonie mondiale, Éditions Aden, Bruxelles, 2004, 256 p. (traduit de l’américain par Serge Deruette) http://www.legrandsoir.info/article1949.html  

J. R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre. Les Etats-Unis et la Deuxième guerre mondiale, Bruxelles, Aden, 2005, 333 p. http://www.revue-interrogations.org/article.php?article=87

John Perkins, Confessions d’un assassin financier, alTERRE, 2005 http://www.horizons-et-debats.ch/37/37_19.htm

Jean Bricmont, Impérialisme humanitaire. Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ? (Préface de François Houtart), octobre 2005, 256 pages Format 14 cm x 20 cm ISBN 2930402148 http://www.legrandsoir.info/article2845.html 

** SAIC : Science Applications International Corporation

*** AIPAC : American Israel Public Affairs Committee http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=3080 



Articles Par : Pascal Sacré

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