Yougoslavie : quand on prend l’avenir pour le passé

Raisons pour lire : Quand Le Monde… Décryptage des conflits yougoslaves, de Fabrice Garniron, Elya Editions, 2013.

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Analyses:

Il y a une vingtaine d’années, au moment où la Communauté Européenne allait se renforcer en se transformant en Union, la Fédération Yougoslave entamait sa tragique désintégration.

La complexité de la Yougoslavie rendait sa crise extrêmement difficile à comprendre, même pour beaucoup de Yougoslaves. Et, comme toujours dans les Balkans, les ingérences des grandes puissances exacerbaient et exploitaient les conflits locaux. Les médias étrangers cherchaient des explications relativement faciles à raconter.

La guerre froide venait de se terminer en queue de poisson. Le communisme  ayant miraculeusement disparu, le nouveau mal devint le « nationalisme » – mal absolu que les Etats éclairés de la Communauté étaient en train de bannir à tout jamais en renforçant l’Union par le Traité de Maastricht. Quelle meilleure leçon morale pour cette utopie européenne naissante que l’illustration de son contraire : un conflit fertile en crimes et massacres attribué uniquement à un « nationalisme » vite confondu avec un avatar du nazisme ?

Si on avait pris la peine d’analyser froidement les causes, surtout économiques, de la crise yougoslave, on aurait pu y lire des avertissements pour ce qui allait arriver vingt ans plus tard dans la zone euro.  La Yougoslavie, socialiste à sa façon et indépendante du bloc soviétique, a pu bénéficier des crédits de l’Occident pour développer ses capacités exportation. Puis arriva la crise pétrolière, la hausse des taux d’intérêts, l’effondrement des marchés d’exportations, l’impossibilité de rembourser les dettes et les mesures imposées par le FMI.

Lorsqu’une entité fédérale est accablée de dettes, il peut arriver que chaque partie préfère passer la facture aux autres, afin de tirer son épingle du jeu.  La solidarité s’effrite, l’égoïsme de groupe se drape en doléances politiques et morales, et les antagonismes historiques endormis commencent à se réveiller.

En réalité, les tensions suscitées par l’endettement international entre régions riches du nord et régions pauvres du sud de la Yougoslavie étaient prémonitoires de la crise qui secoue aujourd’hui l’UE.  Mais les conflits compliqués et obscurs d’une fédération balkanique en déconfiture furent présentés au public occidental comme un retour de la conquête hitlérienne du continent.

Ainsi s’est construite une narration commune médiatique qui a réussi à persuader l’opinion occidentale que ce qui se passait en Yougoslavie n’était pas un avant-goût de la mondialisation tant souhaitée par nos élites, mais au contraire un retour aux « heures les plus sombres de notre histoire » d’un demi-siècle plus tôt.

En France, aucun média n’a plus contribué à cette narration des conflits yougoslaves calquée sur la mémoire de la Shoah que le journal Le Monde.  Il n’était pas le seul, mais il était le plus engagé et le plus influent.  C’est surtout Le Monde qui aura convaincu l’intelligentsia de voir l’actualité avec des lunettes du milieu du vingtième siècle, avec la petite Serbie dans le rôle du puissant troisième Reich, la France en Résistante contre le fascisme, et la force militaire des Etats-Unis comme le sauveur suprême – parodie risible du passé, mais paradigme des guerres d’ingérence du vingt et unième siècle menées par les Etats-Unis et l’Otan.

Bref, les conflits yougoslaves, loin d’être un dernier sursaut du « fascisme » du vingtième siècle, étaient le début d’un nouveau cycle de guerres dites « humanitaires » menées par la grande puissance américaine pour instaurer un ordre mondial néo-libéral.

Il n’est jamais trop tard pour apprendre la vérité. Un excellent point de départ est le livre de Fabrice Garniron qui vient de paraître : Quand Le Monde… Décryptage des conflits yougoslaves, Elya Editions, 2013.

Ce livre à la fois sobre et fascinant est bien plus qu’un réquisitoire méticuleux et dévastateur des mensonges, autant par omission que par commission, par le journal Le Monde. Celui-ci n’était que le chef de file français d’un traitement médiatique généralisé des conflits yougoslaves, qui a profondément transformé l’opinion publique occidentale, surtout à gauche. La version médiatique du démembrement de la Yougoslavie a entamé la réhabilitation de la guerre comme moyen privilégié de résoudre les questions internationales. Elle a infantilisé la perception des conflits complexes en les réduisant à de simples confrontations manichéennes entre « bons » et « méchants ». A terme, elle a tué les mouvements anti-guerre et placé la France à l’avant-garde d’un interventionnisme qui mène le monde au désastre.

Fabrice Garniron est musicien, sans aucun lien personnel avec l’ancienne Yougoslavie, et n’a aucune carrière journalistique à faire avancer en flattant les préjugés du moment.  Motivé uniquement par un goût pour la justice et la justesse, il montre avec les précisions nécessaires comment Le Monde a virevolté en occultant ce qu’il savait, et avait même raconté précédemment sur la Yougoslavie, pour tisser une légende qui persiste toujours.  Garniron arrive non seulement à rétablir la vérité sur la tragédie yougoslave, il explique également les motivations cachées des mensonges.

Mine de rien, l’auteur mène le lecteur à travers les égarements du Monde vers des conclusions analytiques d’une clarté éblouissante:  Le Monde a trahi sa vocation de journal d’information pour devenir l’organe des projets que l’élite politique a cru nécessaire d’imposer au peuple français.  Ainsi le journal s’est conformé d’abord à la politique revancharde de l’Allemagne, condition pour arriver à la création de la monnaie unique (avec le succès que l’on constate aujourd’hui).  Puis il a pris la Bosnie pour la France, afin de combattre les moulins à vent d’un « racisme » inexistant, en symbiose avec une gauche française réduite aux vœux pieux d’un « multiculturalisme », qui n’avait strictement rien à voir avec l’histoire des Balkans. Enfin, il s’est fait le héraut de la « guerre humanitaire », astuce de Washington pour donner à l’Otan sa nouvelle mission de gendarme planétaire.

Tout cela dépasse de loin la critique d’un journal pour amener subtilement mais surement à accabler toute la classe intello-politique qui a dominé la France ce dernier quart de siècle.

Fabrice Garniron a accompli un travail de grande qualité, qui à un moment était destiné à un grand éditeur qui aurait eu les moyens d’assurer sa promotion.  Mais finalement son livre a été publié par un petit éditeur courageux mais sans les moyens de faire connaître ce livre comme il mérite. Raison de plus pour le lire et en parler.

Diana Johnstone

 



Articles Par : Diana Johnstone

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